Anarchy in the U.S.E.
Chapitre 20
20
Le Spread Eagle était l’un des pubs londoniens traditionnels de Wandle Manor, une enclave commune où vivaient ceux qui répondaient aux besoins d’un tronçon bien précis de Thameside. Le Quartier américain de North Battersea et les hubs financiers et corpos de Clapham Junction recrutaient parmi les autochtones leurs agents d’entretien, leurs jardiniers, leurs gens de métier, leurs vendeurs, leurs aides à domicile, et tout autre professionnel dont ils pouvaient avoir besoin. Les Crates évitaient cette zone et le Cool n’avait aucun intérêt à embêter cette main-d’œuvre bon marché de première importance, qui n’aurait sans doute pas hésité à partir. On leur passait leurs excentricités, et Wandle était libre de s’organiser sans contrôle extérieur. C’était un coin détendu et chaleureux, avec de très faibles taux de chômage et de criminalité.
Kenny était impressionné par le haut plafond et les vitraux du pub, mais le fait de ne pas pouvoir payer sa tournée le mettait mal à l’aise. Il n’était pas connecté à la Troïka, qui gérait le crédit de toutes celles et tous ceux qui contribuaient à l’économie de l’USE Le pub n’acceptait que les eurodollars numériques, lui était habitué aux livres sonnantes et trébuchantes. Le Spread Eagle était divisé en trois parties : cette salle principale, et de part et d’autre du comptoir où ils attendaient de commander, deux bars plus petits. Celui de gauche était plein de jeunes skins et suedeheads bruyants, occupés à regarder deux de leurs amis jouer à Wizard sur un écran fixe. Un peu à l’écart se tenait un droog en grand apparat avec sa devotchka peroxydée. C’était là les représentants du culte londonien dont Kenny avait tant entendu parler. Les tradis. Cropheads et Jacks. Jeunesse mécanique. Ultraviolence cockney. Le bar de droite était plus discret, caché derrière un mur de verre épais. Fred lui avait dit de rester dans la salle principale.
— Deux pintes de Shed Boy, s’il te plaît, demanda Frank au patron. Pareil pour toi, Dave ?
Kenny dévisagea platement Frank qui haussait les sourcils, et sursauta en se rappelant qu’il était censé être Dave Brown, du Somerset. Tout droit venu de sa campagne, attendu ici, chez sa sœur et son beau-frère, pour quelques jours. Venu visiter un oncle malade.
— Merci, oui.
— La fameuse Shed Boy, marmonna Wes.
Kenny scruta l’image sur la tireuse. Des marches de béton coiffées d’un toit de guingois, flanquées de deux personnages semblables aux jeunes d’à côté. On disait que des dizaines de milliers de jeunes communs étaient tradis. Ils se réappropriaient leur histoire. C’était sympa à voir. On lui passa une pinte, à sa grande surprise. Depuis des décennies, l’État traquait les Martyrs Métriques qui s’obstinaient à utiliser les mesures indigènes. Ces femmes et ces hommes courageux prenaient exemple sur Steve Thoburn, et la résistance au sens le plus large s’inspirait de ses héros locaux. Pour Kenny, c’était les Martyrs de Tolpuddle, dans le Dorset, Captain Swing, les Filles de Rebecca, Ben Tillett.
— Shed End… une spéciale Shed Boy.
Kenny savait que l’État avait tendance à laisser passer les écarts dans les zones prolétaires d’Europe, mais cette référence explicite à l’ancienne firm de Chelsea était un véritable affront à l’USE, à quelques miles à peine de la Porte de South Side, tout à côté d’un des quartiers les plus gentrifiés de la ville, où résidait une partie des clones les plus riches de la métropole, pour lesquels l’essentiel de la clientèle du pub devait travailler, dans leurs demeures ou dans leurs jardins. La vérité était que le Cool pouvait fermer ce lieu quand ça lui chantait, et que la patience avait toujours été la force principale de ceux qui bâtissaient cet empire. Mais même si l’on voyait des Paumes jusque dans ce pub, Kenny était tenaillé par la possibilité que Londres n’était peut-être pas aussi quadrillé qu’il le croyait. Il savait bien qu’il devait se trouver des espions dans la foule, qu’il ne pouvait pas s’exprimer aussi librement qu’au Wheatsheaf, mais à elles seules, la taille et la complexité de cette ville rendaient impossible un cadenassage complet.
— Bienvenue à Londres, dit Frank dès qu’ils furent servis et qu’ils eurent trouvé un coin tranquille.
— Cheers , Frank. Merci, Wes. Ça n’a pas changé, ici.
— Ça remonte à quand, ta dernière visite ?
— Six ans.
Frank siffla.
— Putain, six ans, vraiment ?
Ils firent tinter leurs pintes et Kenny vida un tiers de la sienne. On lui avait promis une bonne bière et après ce qui s’était passé du côté de la South Circular, il avait grand besoin de boire un coup. Comme si la pression inhérente à ce voyage ne suffisait pas. Cela n’aurait servi à rien de se cacher dans une maison, à écouter du Scientist ou à lire du Herbert Sutherland. Il aurait fini par craquer très vite : il lui fallait sortir, bouger, voir du monde. Personne ne connaissait le véritable objet de son séjour londonien. Ni Frank, ni Wes, ni même Tubby Nowakowski. La meilleure façon d’éviter les trahisons, assumées ou sous la torture, c’était encore de ne rien dire à personne. Kenny allait s’amuser un coup ce soir, et il était tout aussi déterminé à faire la connaissance de la légendaire Suzie Vickers.
— Finissez-moi ça, les gars. Ça donne soif de rester enfermé au fond d’un camion.
Il vida sa pinte cul sec, et la posa bruyamment sur le rebord le plus proche. Frank et Wes firent de même et il ramena leurs verres au comptoir.
— Trois pintes de Shed Boy, s’il vous plaît.
Il étudia la tireuse de plus près. L’un des personnages avait la peau pâle, l’autre légèrement plus foncée. Tous deux avaient les cheveux courts, portaient une écharpe bleu et blanc et un manteau Crombie noir. Leurs chaussures étaient rouge cerise. L’un s’appelait Eccles, l’autre Babs. Il jeta un coup d’œil en direction des jeunes tradis, n’avait aucun mal à s’imaginer ces personnages au milieu de cette faune, et se demanda s’ils avaient mis un pied dans ce pub, en leur temps. Le look skinhead/suedehead/moderniste prédominait depuis assez longtemps parmi les hommes du commun. Il y avait bien certaines petites altérations, mais les fondamentaux demeuraient inchangés.
— Ils sont toujours après ce moineau, dit le patron.
— C’est quoi, alors, toute cette histoire ? Je suis tout juste arrivé à Londres, je viens visiter mon oncle. Pas trop suivi les infos.
— Des moineaux sont sortis de nulle part dans l’est de Londres, sous le dôme à bulle. Aucune idée de comment ils ont fait pour entrer. Ils se sont retrouvés coincés, incapables de ressortir. Ont terrorisé les Euros. Dans le temps y’avait des oiseaux partout, ici, mais bien entendu il a fallu qu’ils les exterminent tous. On en entend quasiment plus chanter, maintenant. Sans raison, tout ça. Juste parce que les bulleux détestent les animaux.
— Ils ont fini par les relâcher ?
— Mon œil. Ils en ont tué cinq, l’en reste plus qu’un. Ces putains d’incapables arrivent pas à le choper. Pauvre petit gars. C’est un mâle, tu sais. Ils ont fait un zoom dessus. Ils ont fait un barbecue avec les autres, ont planté leurs têtes au bout des brochettes.
— Un barbecue ?
— Avec une fête et tout. Ça a trendé dans tout InterZone. Ils finiront bien par tuer le dernier moineau. Tu sais, y’avait vraiment des oiseaux partout dans Londres quand j’étais jeune, et les gens avaient encore des chats et des chiens. Il y avait aussi des renards, mais ils se sont fait exterminer. Les aristos en voulaient pas. Et pareil pour les indigènes, seulement ils pouvaient pas nous tuer, alors ils nous ont eus par l’immobilier, ils ont fait en sorte que ce soit impossible de se loger ici, même pour quelqu’un de normal. Ils ont ruiné Londres. Pas la moindre culture, ces imbéciles. Tout plein de fric, mais zéro classe. Les aristos, les yuppies, les Euros, les Crates : du pareil au même, tout ça. Le même gros tas de sales cons.
Le patron s’était penché en avant et parlait d’un ton de conspirateur, jetant des coups d’œil de droite et de gauche, convaincu qu’il pouvait se fier à Kenny puisque c’était un ami de Frank et Wes. Ce n’était pourtant pas sans risque : il suffirait qu’on l’enregistre discrètement et qu’on rediffuse son couplet sur InterZone, et c’en serait fini de lui. Le procès par twits ne l’épargnerait pas. Kenny aurait voulu lui parler de son chien Zola, de leur fuite de Londres alors qu’il n’était encore qu’un enfant, lui dire que dans le coin où il vivait, c’était tolérance zéro pour les numériques, que les Paumes et les optiques et l’InterZone étaient interdits, que leurs pubs étaient protégés par des brouilleurs, mais il était dangereux de dévoiler autant d’informations.
— C’est moi qui invite, dit Wes qui venait d’apparaître à côté de lui.
Kenny n’arrivait pas à croire qu’il avait oublié la Troïka. C’était une erreur de débutant, et il s’en voulait terriblement.
— Tu la connais, l’histoire de Shed Boy ? demanda Wes lorsqu’ils eurent rejoint Frank.
— Vas-y, raconte.
— Et merde, l’encourage pas, non plus ! rugit Frank. Trop tard, maintenant, tant pis pour toi. Il va t’en rebattre les oreilles pendant une heure. Des faits, des chiffres et des faits et des chiffres. Fana de foot.
Wes l’ignora et se pencha un peu plus vers Kenny.
— Y avait un club de football dans le temps, du nom de Chelsea. Ils avaient leur stade de l’autre côté du fleuve, à Fulham. À deux ou trois miles d’ici. Y avait un pont qui reliait Wandsworth et Fulham. L’ont abattu depuis. Enfin bon, dans le coin, c’était Chelsea. Y avait quatre grosses équipes à Londres à l’époque. Chelsea à l’ouest, Arsenal et Tottenham au nord, West Ham à l’est. Dans le sud y avait Crystal Palace, Charlton et Millwall, mais elles étaient plus petites. Remarque, Millwall avait une sacrée réputation, mais moins pour ce qui se passait sur le terrain qu’en dehors du stade.
Wes afficha un petit rictus narquois et Frank un large sourire.
— Y avait d’autres clubs plus petits, Brentford, Fulham et Queens Park Rangers à l’ouest… Barnet et Watford au nord… Leyton Orient à l’est… À l’époque tous les gros quartiers avaient leur équipe pro.
Kenny fut sincèrement surpris. Il allait voir jouer Yeovil à l’occasion, mais il y avait un monde entre cette équipe et, par exemple, London United. Il avait du mal à s’imaginer une telle profusion de clubs professionnels.
— En tout, ça faisait quatre-vingt-douze équipes réparties sur quatre divisions, mais une poignée d’entre elles a voulu croquer encore plus, et elles ont baisé toutes les autres en créant leur propre ligue dans les années 1990. La Premier League . Premier , comme une carte de crédit de l’époque. C’était rien qu’une histoire de fric, mais ça les a pas empêchés de servir leurs salades habituelles. Toute l’Angleterre s’est fait racheter à l’époque, le foot y a pas coupé. Des directeurs et des managers sont venus de l’étranger, se foutaient pas mal des jeunes talents du coin. Un riche Australien contrôlait les médias. Ils ont fait venir de plus en plus de joueurs étrangers. Y’a eu du blanchiment d’argent, du transfert de dettes, des réquisitions de terrains, des pots de vin.
— Qu’est-ce qui est arrivé à Chelsea et aux autres clubs ? demanda Kenny.
— On les a fusionnés, et c’est devenu London United. Il s’est passé la même chose dans tout le pays. Dans toute l’Europe. Glasgow City est une combinaison de ce qu’étaient les Rangers et le Celtic ; Liverchester, c’est Liverpool, Manchester United, Manchester City, et Everton ; Middle Tigers inclut l’ancien Aston Villa, West Bromwich Albion et Birmingham City ; Hoops Deluxe, c’est Newcastle, Sunderland, Sheffield United et Leeds. Ils ont lancé tout ça sous l’étiquette « The Big Fives », à raison de six rencontres par saison, mais très vite ils se sont greffés à l’Euroship.
— C’est là qu’ils se font un maximum d’eurodollars.
— London United est la propriété de la Muller Corporation, Glasgow fait partie de la chaîne Tenderburger, Liverchester appartient à un milliardaire américain dont on n’a jamais entendu le nom, les Middle Tigers sont financés par China State (Europe), et Hoops Deluxe est détenu par un créatif de Naples. Je suis convaincu que c’est le même qui a lancé le nouveau groupe A BBA .
Kenny, qui connaissait bien l’histoire musicale, voulut le tirer d’erreur, mais il le laissa poursuivre.
— Avant les fusions, ceux qui tenaient les clubs les plus riches voulaient virer les prolos et attirer la « brigade des sandwiches aux crevettes ». C’était un aliment de luxe, à l’époque. T’as déjà entendu parler de Roy Keane ?
— Je crois pas, non.
— Un Irlandais complètement timbré qui s’était fait pousser une grosse barbe bien drue à la fin de sa carrière de footballeur. Enfin, bon, c’est lui qui a inventé cette expression, « brigade des sandwiches aux crevettes ». Les patrons de ces clubs voulaient plus que des faiblards et des bouffons, des clients avec beaucoup d’argent à dépenser, le genre de têtes de nœud prêts à payer cher des maillots replica et à porter des chapeaux de clown. Comme ils le font tous aujourd’hui.
— Tu sais, à une époque, avoir de la pub sur un maillot, c’était considéré comme un manque de classe, intervint Frank.
Wes regarda son ami. C’était son cours magistral à lui, et il n’aimait pas qu’on l’interrompe.
— Les présidents, les manageurs, les joueurs, les commentateurs, les journalistes… ils se sont tous engraissés là-dessus. Les gamins gâtés, les touristes et les geeks se sont imposés. C’était avant ce qu’ils appellent la Crate-culture, mais c’est les mêmes gens. L’atmosphère a changé. Rappelle-toi que dans le temps, des dizaines de milliers de personnes pouvaient assister à un match, en chair et en os. Chelsea représentait des quartiers, comme celui-ci, alors que maintenant y’a plus que London United, et ils persécutent un de leurs joueurs du cru à cause de ses origines. C’est un commun anglais, un homme hétérosexuel né à Londres qui porte les cheveux courts : tu peux pas faire plus bas que ça dans la hiérarchie du politiquement correct.
— Terry Johns…
— Déjà entendu parler de John Terry ?
Kenny secoua la tête.
— Les snobs avoueront jamais leurs préjugés à eux, t’emballent ça avec tout un tas d’excuses, le fait est qu’il sert à rien : Johns est une pure invention. Ça fait partie du spectacle. Le seul gros terrain qui reste c’est Olympic Park. Le stade de Wembley était le berceau du foot anglais, mais ils en ont fait un centre de conférences l’année qui a suivi la dissolution des pays européens et la fin des matches internationaux. L’USE joue à l’Allianz de Munich, mais j’imagine que tu le sais déjà.
Wes se rendit compte qu’il battait la campagne, et décida brièvement de se calmer, pour reprendre presque aussitôt en se disant finalement qu’il s’en moquait. Le football, c’était toute sa vie. C’était un historien du sport, qui détenait un énorme fonds de supports phy.
— Parle-moi un peu de la Shed, demanda Kenny. Des marches et du toit. Ces deux personnages qu’on voit sur la tireuse. C’était qui, Eccles et Babs ?
Wes adressa un hochement de tête à deux femmes qui passaient, et Kenny remarqua qu’elles portaient les mêmes mèches peroxydées que la devotchka du petit bar de gauche.
— Je t’expliquerai plus tard, répondit le fanatique de foot. Pas envie d’emmerder Frank. Mais la bière Shed Boy est un hommage à ces deux hommes, un double hommage. Y’en a d’autres… Tu as la ale légère Hickmott, la brune Fat Pat, la Daniels Smooth, la lager Nutty Ned. Il y a des brasseries locales dans tous les manors … Une bitter Johnny Brookes du côté de Tottenham, une Bunter’s Best vers East Ham, une pale ale Jenkins produite à Islington… une Tiny’s Tup à Catford. Le vrai London United. L’âge d’or. Un autre monde. J’aurais bien aimé naître à cette époque.
L’une des devotchkas revint et s’adressa à Kenny.
— Suzie est prête à te recevoir. Tu n’as qu’à aller dans ce bar, là, tu tournes à droite en direction des toilettes, et tu verras une porte avec marqué « privé » dessus. Elle est ouverte, mais verrouille-la derrière toi avant de monter l’escalier. Elle est au troisième. Prends à gauche sur le palier, après quoi c’est droit devant. Tu n’auras qu’à frapper à la porte qui se trouve au bout.
Elle lui serra le bras, puis alla rejoindre son amie.
— À mon avis, t’en seras quitte pour une séance de çarentre-çasort, fit remarquer Frank.
— C’est qui, Suzie ? demanda Wes.
— Une amie d’ami. Je serai vite revenu.
Kenny finit sa pinte et suivit les instructions. Dans le bar plus tranquille, les lumières étaient tamisées et les tables occupées par de petits groupes. Il passa la porte privée , et s’assura qu’elle était bien verrouillée avant de grimper les marches. Au troisième étage, il fit une courte pause pour observer les posters encadrés au mur. Il était très excité.
— Entrez, dit une voix après qu’il eut frappé.
La pièce était sombre, les lampes brillant à puissance minimale, répandant une lumière pourpre. Celle qu’il était venu voir était assise dans un coin. Une lampe de lecture blanche se penchait au-dessus de son épaule gauche. Il ne parvenait pas à distinguer ses traits, et sentit soudain la crainte le saisir. Quelque chose bougea sur sa droite et il sursauta en plongeant son regard dans les ténèbres. Rien. Son imagination lui avait joué un mauvais tour.
— Venez vous asseoir près de moi, dit Suzie.
— Merci, madame Vickers.
— Trop guindé, monsieur Jackson. Appelez-moi Suzie. Comme tout le monde. Désolée, mais…
Elle brandit un scanner physique aussitôt qu’il se fut assis sur le siège qui lui faisait face. Jeta un coup d’œil sur un écran séparé et l’éteignit.
— Vous comprenez ces précautions.
— Tout à fait.
La lampe de lecture l’aveuglait : il n’arrivait toujours pas à voir son visage. Suzie changea l’angle du luminaire et son élégance sembla jaillir de l’obscurité. Kenny en eut la chair de poule. Ils devaient avoir le même âge, mais elle semblait un peu plus vieille, peut-être parce qu’elle paraissait plus sage, et sa minceur le poussa à l’imaginer plus grande que lui. Sa présence l’intimidait, et il se demanda à quel point cela était dû à sa réputation. Suzie Vickers était pour lui un modèle. C’était la plus grande bibliothécaire de Londres.
— J’espère que votre oncle s’en remettra, dit-elle dans un sourire presque imperceptible.
Sans qu’il sache vraiment pourquoi, il aurait aimé lui dire les véritables raisons de sa présence dans cette ville, et ce qui était arrivé à ses compagnons près de la South Circular, et la quasi-décapitation d’Hannah, le fil serré si fort qu’il avait tranché jusqu’à l’os. Tout cela dans une ville de l’Angleterre Libre. Mais les dangers que devait affronter Suzie au quotidien étaient autrement plus grands.
— J’en oublie les bonnes manières.
À présent debout à côté d’un frigo, elle alluma le plafonnier afin qu’il puisse voir la pièce, et la trentaine de photos d’auteurs encadrées qui faisaient écho aux posters du palier. Il plissa les yeux et scruta les portraits les plus proches : Kate Sillitoe, Steve Smith, Sally Chat, Billy O’Brien. Quatre voix uniques, hors du mainstream où seul le crédit avait cours. Leurs romans n’étaient disponibles que sous forme physique, et circulaient dans un réseau secret où l’on prenait la littérature au sérieux.
— J’ai bien peur de n’avoir que de la lager à vous proposer. Fred m’a dit que vous ne juriez que par le Kingdon.
Le frigo était ouvert et elle brandissait deux bouteilles à son attention.
— Merci, fit Kenny, en se disant qu’elle allait lui demander s’il voulait un verre. Juste la bouteille, c’est parfait.
Suzie décapsula les deux et revint vers lui avec une petite boîte de cacahuètes. Elle tira une petite table entre eux deux, et ouvrit la boîte. Kenny se demandait si Sillitoe, Smith, Chat et O’Brien étaient des pseudonymes, ce qui semblait assez logique pour des auteurs clandestins. Suzie devait également porter un faux nom. Leurs visages ne devaient apparaître nulle part sur InterZone, encore moins leurs romans, alors pourquoi les exposer ici de la sorte ? Manifestement, elle ne manquait pas d’assurance. Ni de combativité.
— Des représentations, dit-elle en désignant les portraits. Je ne les ai jamais rencontrés en personne, et si vous y regardez de plus près, vous verrez que ces images sont constituées de phrases minuscules.
Kenny se leva pour s’approcher. De très près, les visages se désintégrèrent, et il distingua les mots qui les composaient.
— Asseyez-vous, ordonna-t-elle, et son ton le fit sursauter de nouveau.
On aurait dit la voix d’une autre personne.
— Servez-vous, je vous en prie, dit-elle, cette fois d’une voix douce. Parlez-moi un peu de Fred. Comment va-t-il ? Il boit toujours trop ?
— Il aime vider une pinte de temps en temps.
Suzie claqua des mains et la pièce parut s’emplir d’énergie. Fred lui avait dit qu’elle était capable de changer d’humeur en une seconde. Ce n’était pas une sorcière, mais quelqu’un qui possédait des personnalités multiples, semblables à des personnages vaguement liés entre eux dans quelque obscur roman.
— La première fois que j’ai vu Fred, c’était dans un pub, j’avais quatorze ans. Mon père achetait et vendait des livres. C’était un pub de Luton, mais j’ai oublié son nom. Fred aimait faire affaire dans des débits de boisson.
— Il a gardé cette habitude.
— Mon père et lui se ressemblaient beaucoup. Ils se sont saoulés, et c’est un miracle que nous ayons réussi à rentrer chez nous. J’ai dû conduire. C’était la première fois que je prenais le volant. Par la suite, j’ai travaillé avec Fred, après l’ AVC de mon père. Notre premier boulot commun, ç’a été à Bracknell. J’avais dix-sept ans, et les choses ont mal tourné. J’ai failli mourir de peur. Fred vous a déjà raconté cette histoire ?
Kenny hocha négativement la tête.
— Ça a sûrement dû plus m’impressionner que lui, étant donné mon jeune âge à l’époque. La directive venait d’être renforcée, on en était au pire stade de l’interdiction des supports physiques. Il y avait encore beaucoup de livres en circulation et le Cool voulait en saisir un maximum en un minimum de temps, avant que les gens puissent les cacher ou en faire des copies. Les bibliothèques traditionnelles avaient été détruites plusieurs années auparavant, mais de petits groupes de lecteurs et beaucoup d’individus possédaient leurs réserves secrètes. Le Cool a formé des unités spécialisées et offert des bonus sur les opérations. La propagande s’est intensifiée, de même que la répression. Certains ont donné leurs livres, d’autres non. Fred devait prendre possession d’une grande collection à Bracknell, et on m’a désignée pour conduire la camionnette.
— Il ne sait toujours pas conduire, dit Kenny. Mais il aime bien faire le copilote.
— C’est aussi comme ça que ça se passait, à l’époque. Nous avons directement vidé le box dans la camionnette, sans rencontre préalable dans un pub : la propriétaire des ouvrages était trop nerveuse, elle n’avait rien d’une contrebandière. Bref, on roulait en nous cantonnant aux petites routes, quand un véhicule de patrouille a allumé son gyrophare et nous a ordonné de nous ranger sur le côté. J’étais terrorisée.
Suzie piocha une poignée de cacahuètes et s’adossa à son fauteuil.
— Que s’est-il passé ?
— Un policier s’est présenté devant la vitre de Fred et lui a demandé ce qu’on avait derrière. Il a répondu que la camionnette était pleine à craquer de bouquins. Des poches, des grands formats. Romans, nouvelles, récits.
— Il a dit ça ?
— Ils ont cru qu’il plaisantait, mais il est descendu avant qu’ils aient le temps de l’intimider, et s’est dirigé tout droit vers la portière arrière. Il l’a ouverte, et il y avait tellement de livres que leurs yeux ont bien failli leur sortir des orbites. Il faut bien garder à l’esprit qu’on était alors en pleine vague de répression active, et que la prise d’un tel chargement était synonyme de très grosse récompense. Il se trouve qu’on avait affaire à des indigènes, pas des officiers de Gendarmerie : des policiers anglais. Mal payés. Statut inférieur, moral encore plus bas.
— Vous avez écopé de quoi ? Fred ne m’a jamais parlé de cette histoire. Il dit toujours que sa vie a toujours été un enchantement.
— Fred lit autrui à livre ouvert, mais il aime bien laisser planer le doute et le mystère autour de lui. Depuis que je le connais, il n’a cessé de jouer à ce petit jeu.
Quelque chose changea dans son expression. Ses yeux verts le transperçaient. Kenny se sentit mal à l’aise, et il détourna le regard.
— L’un des flics était gallois. Fred avait fait un commentaire sur son accent en descendant de la camionnette. Il leur faisait la conversation, tout en préparant ses coups suivants. Juste avant d’ouvrir la portière, il lui a demandé s’il avait entendu parler de Gwyn Thomas, le flic a répondu que non, et Fred lui a dit qu’il devait lire The Dark Philosophers , lui a fait un rapide résumé du roman et lui a dit qu’il aurait aussi intérêt à lire Cwmardy de Lewis Jones. Aussitôt la portière ouverte, Fred a sauté à bord. Les piles de livres qui touchaient le plafond ressemblaient à une falaise qui s’effritait, susceptible de s’effondrer d’un instant à l’autre. Lui ressemblait à un géant qui toisait des nabots de toute sa taille, et j’ai vu les deux policiers reculer instinctivement d’un pas ou deux. Il a sorti The Dark Philosophers d’un carton et l’a passé au flic. Le Gallois l’a remercié et a ouvert l’ouvrage. Comme le tout petit garçon qu’il était redevenu.
— Il s’est mis à feuilleter le livre ?
— C’était sans doute son intention, mais son collègue n’était pas aussi impressionné que lui, et Fred s’est excusé, d’un ton très humble. Je ne m’en étais pas rendu compte alors, mais il avait réussi à diviser par deux la menace qui pesait sur nous. En revanche, le deuxième policier était plus inflexible. Il lui a ordonné de descendre et de plaquer les mains sur le flanc de la camionnette. Fred lui a demandé s’il avait été militaire, ce qui semblait évident vu le souci qu’il avait de faire les choses comme il fallait, et il lui a lancé qu’avant d’être arrêté il tenait à dire qu’il était comme lui, qu’il ne lui en voulait pas, même s’ils avaient en commun d’être des vrais patriotes anglais, qui regrettaient plus qu’amèrement ce qui était arrivé au pays qu’ils aimaient de tout leur cœur. Le deuxième flic a froncé les sourcils et a opiné. C’est là que j’ai compris que Fred était extrêmement rusé, mais d’une façon totalement naturelle, totalement sincère et honnête. Tout cela n’était qu’un jeu pour lui.
— Quelque chose s’allume dans son regard quand ce genre de choses arrivent. J’ai déjà remarqué ça.
— Il a alors réfléchi à toute vitesse, a plongé la main dans un autre carton et en a ressorti From The City, From The Plough d’Alexander Baron. Il avait passé en revue les livres alors qu’ils se trouvaient encore dans le box, mais assez rapidement, et n’oubliez pas qu’on parle ici d’un fonds de plusieurs milliers de titres. Et il a su exactement où trouver ces deux ouvrages. Il fourre donc le roman de Baron dans les pattes du deuxième flic, et subitement, adopte un ton bourru pour dire à ce policier anglais que toute sa putain d’histoire (je le cite) est là et qu’il ferait bien de la lire, il lui demande ce qui peut bien le pousser à s’en prendre à un compatriote et à sa petite-fille.
— Il l’a sermonné ?
— Il l’a complètement remis à sa place. Lui a parlé de la Deuxième guerre allemande et a enchaîné sur l’USE, a fait le lien entre le syndicalisme de Cwmardy , Alexander Baron et Londres, et ce que ça signifie d’être anglais et britannique, lui a fait la leçon là, sur cette petite route de campagne, en pleine nuit. Je n’avais jamais rien vu de pareil de toute ma vie.
Suzie se pencha en avant, prit une autre poignée de cacahuètes et se mit à les manger une à une.
— Et une fois son discours fini, qu’est-ce que les policiers ont fait ?
— Ils nous ont laissés partir. Fred leur a dit de garder les livres.
— Ils vous ont laissés partir ?
— Ils nous ont dit de remonter à bord de la camionnette. Eux sont remontés dans leur voiture, ont fait demi-tour et sont partis. Ça ne se serait pas passé comme ça s’ils n’avaient pas été du coin, j’en suis convaincue : ils étaient en désaccord avec les ordres qu’on leur donnait. Mais même comme ça, Fred a fait quelque chose d’incroyable.
— Vous avez eu de la chance, dit Kenny. Vous auriez pu prendre cinq ans.
— À l’époque, plus encore. Dix, selon Fred. Mais ça n’a pas été une question de chance. Il était capable de jauger n’importe qui en l’espace de quelques secondes, et il connaissait ces livres sur le bout des doigts. Il m’a confié après qu’il regrettait que les flics n’aient pas été accompagnés d’un collègue, parce qu’il avait un exemplaire du Troisième Policier dans la camionnette. Flann O’Brien, Thomas, Jones, Alexander Baron : la personne qui avait fait l’acquisition de tous ces livres ne s’y était pas prise au hasard. La femme qui nous a cédé ce fonds nous avait dit que c’était un héritage. Par la suite, Fred a évoqué son désir de chercher à qui tous ces ouvrages appartenaient originellement, mais je doute qu’il s’en soit donné la peine.
Suzie observa une pause et Kenny se dit que son hôtesse avait été inspirée autant par Fred que par son propre père. Elle devait certainement le vénérer, à l’époque.
— Il est toujours fidèle à lui-même ? Il doit avoir quatre-vingts ans, maintenant. J’aimerais le revoir, mais il est très compliqué de voyager.
— Fred a quatre-vingt-un ans. Il a un peu levé le pied, mais il n’a pas vraiment changé.
— Le truc, c’est que ce qui s’est passé cette nuit illustre parfaitement ce qu’il n’a cessé de me dire durant les années qui ont suivi, à savoir qu’il suffit de trouver des romans qui parlent aux gens pour que tout le monde se mette à lire, que les œuvres de fiction ne devraient pas être censurées et que les communs ne devraient pas être exclus. L’édition a toujours été contrôlée par une élite, mais pendant une brève période, une poignée de libres penseurs a pu travailler avec des éditeurs, et avant cela, bien avant, il avait existé des idéalistes qui avaient de l’argent et n’étaient pas motivés par le profit, mais les entreprises ont fini par s’en mêler et la censure a peu à peu gagné du terrain…
Ce fut au tour de Kenny de piocher quelques cacahuètes. Suzie l’observa un moment. Puis elle poursuivit.
— Ceux qui gagnaient gros se défendaient d’exercer la moindre forme de censure, se cachaient derrière des notions de « correction », le parfait prétexte pour suivre à la lettre les exigences de leurs comptables. Le meilleur moyen de dissimuler leurs énormes lacunes en termes d’idées et d’engagement. Les carriéristes ne devraient pas se mêler de littérature.
— Mais la numérisation a également joué un rôle considérable dans la destruction des métiers du livre, non ? avança Kenny.
— Ça n’a pas aidé, mais ce n’est qu’un aspect d’un phénomène beaucoup plus vaste, à mon avis. Cela avait plus à voir avec la lente érosion de grands principes, avec la disparition de la notion de bien commun. Une nouvelle hiérarchie a vu le jour, sans le moindre lien avec les différentes constituantes de son peuple. C’est vraiment déprimant.
Dans un silence apaisé, ils burent leur lager. Suzie braqua le faisceau de sa lampe de lecture au sol, éteignit le plafonnier et se rassit de sorte que son visage fût à nouveau dans l’ombre. Il l’entendit fredonner doucement, et la gêne qu’il avait éprouvée au début fit son grand retour.
— Voici le paquet que Fred vous envoie, finit par dire Kenny en le sortant de sous sa veste.
Son ami s’était refusé à lui donner le titre du livre et le nom de l’auteur, avait répété que c’était top secret, une fois de plus pour le taquiner. Peut-être Fred estimait-il que sans mystère, il était impossible de travailler correctement. Kenny espérait que Suzie ouvre le paquet en sa présence afin qu’il sache ce qu’il recélait, et il attendit qu’elle émerge des ténèbres. Quand elle s’en extirpa, elle tendit la main, et il remarqua ses ongles longs au verni jaune brillant, acérés comme de petites lames. Elle releva les yeux, lut dans ses pensées, et il sut ce qui allait se passer.
— Merci, Kenny, dit-elle en plaçant le paquet sur le bras du fauteuil, comme l’aurait fait Fred.
Une centaine de milliers de mots se trouvaient là, scellés dans le papier d’emballage. Elle fit courir ses ongles dessus, produisant un son à peine audible, hypnotisant, et Kenny s’aperçut que Suzie Vickers avait quelque chose de profondément érotique. Elle était la fille du célèbre bibliothécaire Vic Vickers, mais elle avait accompli bien plus que son père. Elle était l’éditrice de Sillitoe, Smith, Chat et O’Brien, qu’elle avait publiés dans sa propre maison, Spiral Press.
— J’ai entendu parler de votre bibliothèque, dit-elle en le regardant droit dans les yeux. Ferons-nous un jour affaire ensemble ?
— Je l’espère. J’adorerais voir votre Bibliothèque de Londres, si elle existe, bien évidemment.
Elle éclata de rire, et ses cinq ongles étincelèrent avant de disparaître dans les ténèbres.
— S’il existait une Bibliothèque de Londres, elle serait bien cachée, à l’endroit où on s’attendrait le moins à la trouver, et il faudrait pas mal de temps à quiconque voudrait la visiter pour gagner la confiance de ses gardiens.
— Fred est convaincu qu’elle existe…
— Mais il n’a jamais évoqué son possible emplacement, n’est-ce pas ?
— Non, il ne fait que se l’imaginer. Pour ma part, je me demande s’il ne serait pas plus judicieux de la faire sortir de Londres.
Il aurait voulu lui demander une chance de gagner sa confiance, mais cela l’aurait fait passer pour un idiot. En vérité, il était autant intéressé par les auteurs qu’elle publiait que par les ouvrages qu’elle conservait, il l’admirait autant pour ce qu’elle faisait pour le présent que pour le passé.
— Je vais bientôt sortir un bouquin qui vous plairait vraiment, je pense, dit Suzie. L’auteur écrit par courtes phrases, dans un style staccato. De la prose vive, affûtée. Dans A Great British Southall , des agents du Cool font sauter un gurdwara et font porter le chapeau aux Middlesex Boys. C’est de la fiction, inspirée de faits réels. Ce roman dresse le portrait de plusieurs générations de sikhs, dépeint leurs liens historiques avec l’Armée britannique et l’ouest de Londres, la lutte du Commonwealth à nos côtés durant les deux guerres qui nous ont opposés à l’Allemagne et à ses laquais eurofascistes.
Elle attendit une réponse, mais constatant qu’il ne désirait pas l’écarter de son propos, elle poursuivit en lui parlant de They Burned My Flag (« Ils ont brûlé mon drapeau »), le livre de Billy O’Brien, étiqueté raciste par le critique Todd White à la rubrique « littérature criminelle » de Good European . Un exemplaire physique avait été déposé par la suite devant sa porte. Il n’était pas anodin de mettre ainsi le projecteur d’InterZone sur un tel titre, de révéler son existence au plus grand nombre, même si, de l’avis de Suzie, cette exposition n’avait pas suffi à tirer ce livre de la clandestinité. Dès le premier jour, des dizaines de milliers de posts indignés avaient fleuri dans l’ensemble des réseaux sociaux, alors qu’aucun de leurs auteurs, chevaliers blancs du virtuel, n’avait lu l’œuvre en question. Vingt-quatre heures plus tard, toutes les références avaient été effacées, ainsi que l’article de White.
— J’aimerais beaucoup lire et le livre et la critique, et je suis sûr que là où je vis, beaucoup de gens seraient tout autant intéressés, commenta Kenny. Nous avons une librairie, vous savez.
— Je sais, répondit Suzie. C’est assez génial. Au vu et au su de tous ?
— Entre un pub et un resto curry.
Suzie secoua la tête, incrédule, et observa une pause si longue que Kenny dut la relancer : il voulait en savoir plus sur les autres romans qu’elle avait publiés, sur leurs auteurs, et il se dit qu’il aurait dû lui ramener des livres écrits par des auteurs de sa région, même si, en toute honnêteté, les écrivains du Wessex qu’il aimait n’étaient pas aussi percutants que les représentants de l’École cockney qu’elle promouvait. Johnny Knapp était l’exception qui confirmait la règle. Suzie aurait adoré Murder Murder . Mais elle était de nouveau sur les rails, lancée à grande vitesse comme quelques minutes auparavant, et Kenny put s’installer confortablement au fond de son siège pour écouter sa voix mélodique.
Robots Too de Sally Chat racontait l’histoire d’un Crate qui fabriquait une poupée afin de remplacer sa deyte. Pas n’importe quel type de poupée : ses mouvements et ses réactions étaient si justes qu’on n’aurait pu la distinguer de son modèle humain de Bangkok. Le Crate tombait amoureux d’elle et elle prenait une place de plus en plus importante dans sa vie. À l’édiction d’une nouvelle loi rendant l’homosexualité obligatoire, jalouse, elle lui interdisait de se soumettre, ce qui n’était pas du tout du goût du Super du Crate. Une unité du Cool était dépêchée afin de l’encourager à obéir au plus vite à la loi, et à la fin du roman, la poupée (du nom de Dot) massacrait plusieurs Cool avant de se faire zapper, et de mourir dans les bras de son amant crate.
The Sentimentalists , de Steve Smith, revenait sur les premières collaborations entre l’ ALF et le GB 45, une série d’attaques visant l’industrie de la viande et gagnant chaque jour en férocité, durant deux mois absolument cinglés. Il y avait en toile de fond une histoire d’amour, l’action se déroulait à l’époque où les luttes intestines parmi les communs commençaient à s’estomper, même si des tensions subsistaient. De toute évidence, Smith connaissait bien son sujet : Suzie parla à Kenny du passé de l’auteur, en précisant certains détails très significatifs.
Kate Sillitoe était la plus connue du lot, et sa quadrilogie Soulless avait pour décor Slough et ses environs. Son brillant More Speed For Slim était une satire longue et sinueuse, où l’on assistait aux efforts d’un créatif et de ses scénaristes dans la préparation et le tournage d’une série comique exposant une communauté indigène dans leur hilarante misère. Les personnages de la série étaient des voleurs de basse extraction, des dealers, des toxicomanes, des prostituées, des feignants des deux sexes, des brutes, des alcooliques, des gitons et un philosophe censément radical interprété par un célèbre têtevide. Le roman s’attaquait aux préjugés de ceux qui réalisaient cette série. Les véritables indigènes prenaient peu à peu conscience de ce qui était en train d’arriver, et finissaient par se venger.
Perdu dans le monde de l’éditrice Suzie Vickers, Kenny voyait un aspect d’elle dans chaque roman qu’elle résumait. Il se sentait tour à tour excité et apaisé, adorait le rythme roulant de ses phrases et la façon dont ses idées se laissaient emporter au loin pour revenir sur elles-mêmes et se lier à d’autres histoires, d’autres thèmes et d’autres points qu’elle souhaitait aborder. C’était une sorte de musique, et il aurait pu écouter des heures durant cette femme incroyable, mais Fred lui avait dit de ne pas trop l’accaparer, de ne pas la retenir plus de trente minutes, ajoutant, et pas que par plaisanterie, que Suzie à elle seule lui donnerait envie de rester à Londres pour toujours.
Le délai était déjà passé, mais il ne pouvait se résoudre à partir : il évoqua de nouveau la légende d’une énorme bibliothèque cachée près du centre de Londres où des centaines de milliers de supports phy étaient stockés au nez et à la barbe de l’État, et elle haussa les épaules en répondant que c’était possible, et probable, et improbable, comment aurait-elle pu le savoir, mais si un tel lieu existait vraiment, il devait forcément se trouver sous terre, à une très grande profondeur, puisque les mégacorps érigeaient des édifices toujours plus hauts, bâtissaient toujours plus de bureaux et d’appartements pour leurs investisseurs, autant de coquilles vides aux vues époustouflantes dont seule une toute petite poignée d’individus pouvaient espérer jouir. Même les plus bas des Crates se refusaient à emprunter le Soumétro. Ils avaient les yeux constamment rivés au ciel, même s’ils détestaient les oiseaux, et ne voyaient jamais ce qui se passait sous leur nez.
Kenny partit peu après. Ils se levèrent et restèrent ainsi un instant, face à face : elle était plus petite que lui, ce qui le surprit, et soudain elle se pencha en avant et posa sa tête sur sa poitrine afin qu’il sente l’odeur de sa chevelure, et il s’en voulut d’avoir une érection, espérant de tout son être qu’elle ne s’en aperçoive pas, mais elle ne semblait s’intéresser qu’aux battements de son cœur, qui, il en était convaincu, devait cogner à tout rompre. Le visage écarlate, il échangea une poignée de main avec elle et quitta la pièce.
De retour dans le pub à proprement parler, il alla s’asseoir quelques minutes dans un coin du bar le plus calme afin de récupérer. Il avait été sans cesse en mouvement depuis le début de cette longue journée, et c’était la première fois qu’il avait un moment rien que pour lui depuis qu’il était descendu de ce poids lourd. De nouveau en pleine possession de ses moyens, il retourna dans le bar principal où il retrouva Frank et Wes en train de discuter avec les deux femmes qui les avaient croisés. Ils avaient pris de l’avance sur le nombre de verres vidés et cela se voyait un peu : Kenny savait qu’il allait devoir rattraper son retard.
— Le revoilà…
Frank adressa un mouvement de tête au barman qui se mit à tirer une Shed Boy.
— Chance et courage, dirent les autres en guise de toast alors que Kenny portait sa pinte à ses lèvres.
— Qu’est-ce que tu veux boire ? demanda Frank, plongeant Kenny dans la plus grande confusion.
— Une pinte de Pat, répondit Suzie Vickers en l’effleurant pour désigner du doigt une tireuse à l’effigie du mythique Chelsea Boy, videur au 12-Bar.
Kenny s’étonna de la voir en compagnie de ces buveurs, il avait cru qu’elle se serait remise au travail sitôt leur tête-à-tête achevé, ou qu’elle serait rentrée chez elle. Il se demanda si elle s’était décidée à le suivre, et il espéra que ce soit le cas, puis il pensa à Jan et espéra que ce ne le soit pas. Il était en mission à Londres, il avait perdu deux camarades sous le feu impitoyable de l’AirCav, avait lui-même manqué de peu d’être capturé, et dès le lendemain, il lui faudrait affronter seul la puissance de l’empire. Pourtant, cette femme si gracieuse qui se tenait à côté de lui lui mettait une gaule à peine croyable.
— Fat Pat Dolan… un chouette brune… un mec avec un cœur gros comme ça… il connaissait tout le monde… la GB unie… de l’histoire ancienne, tout ça.
Suzie s’avança et tapota l’épaule gauche de Wes, avant de lancer un regard à Kenny. Il était en train de songer à la bibliothèque cachée, caverne au fin fond des souterrains de Londres, réplique de la salle de lecture du British Museum, rasé depuis longtemps. Sa voûte, reflet inversé des dômes des bulleux. Il se voyait en train de faire l’amour à Suzie sur un bureau recouvert de romans de Charles Dickens. Il se rendit alors compte qu’elle avait réussi à se changer dans le peu de temps qu’il lui avait fallu pour retrouver ses esprits et ses amis. Elle était superbe.
— Je l’ai bien méritée, dit-elle en prenant la pinte qu’on lui passait. La journée a été longue. J’espère qu’on ne va pas passer toute la nuit ici. On devrait faire faire un petit tour à notre visiteur.
— Non, autant rester ici, répondit Frank. Lui aussi a eu une journée bien chargée.
Deux heures plus tard, Kenny était saoul, assis sur la banquette arrière de Frank, Suzie sur ses genoux, sa jupe noire retroussée, mais il se rappela qu’elle ne se trouvait là que par nécessité, afin que tous puissent entrer dans la voiture. À l’instar des autres passagers, alors qu’ils roulaient sur le pont autoroutier de Tooting, elle tourna la tête pour observer une succession sans fin de maisons identiques et faiblement éclairées.
— Ils ont des unités mobiles d’assassins, était-elle en train de dire. Des équipes de quatre dans des camionnettes banalisées. Ils maraudent en quête d’errants. Pas des chiens, évidemment, il n’y en a plus, mais des fugueurs et des clodos, tout individu qui aurait le malheur de dormir dans la rue ou dont l’apparence négligée pourrait nuire à l’harmonie de leurs précieux complexes immobiliers. La plupart des gens n’y croient même pas : il n’y a jamais de cadavres, jamais de témoins. Quelqu’un devrait écrire un livre là-dessus, vous ne pensez pas ?
Le contraste entre les maisons ouvrières de Tooting et les bubulles de Brixton était violent. Plus au nord, à Battersea, sur les rives de la Tamise, se dressaient les Twin Towers du Quartier américain, coiffées de bandes et d’étoiles, et du visage rayonnant de Teddy Tenderburger. Les dômes plus vastes de la Porte de South Side englobaient les quartiers de l’extrême sud. Suzie secoua la tête et détourna le regard, se retrouvant littéralement nez à nez avec Kenny, sur la cuisse droite duquel elle fit courir ses ongles.
— Je déteste ces putains de bulleux, dit-elle, ses lèvres à quelques centimètres de celles de Kenny.
Il ne savait plus quoi penser. Son érection faisait son grand retour. La voiture se retrouva de nouveau au niveau de la mer.
— Par ici, ordonna Suzie Vickers dès que Frank eut garé la voiture. Allez, pressez-vous.
Elle les conduisit au Emotional Hooligan , acheta de quoi boire au premier comptoir – six bouteilles de Gate 13 – et les guida à travers un dédale ciselé dans le béton qui soutenait une gare désaffectée. C’était une soirée trois-notes, version cockney du quatre-notes campagnard et les variations de durée, de ton et de volume ne tardèrent pas à faire effet sur eux. Des éclairages à une, deux et trois couleurs emplissant les petites salles qu’ils enfilaient, où des images étaient diffusées dans des niches spécialement conçues à cet effet. Les lieux étaient bondés et Kenny se retrouva seul avec Suzie, qui lui prenant la main, lui fit traverser une série de tunnels plus étroits. Visages et scènes se reflétaient sur les murs, réalité et fiction se mêlaient de plus en plus intimement à mesure qu’ils s’enfonçaient dans le labyrinthe.
— Ici, murmura-t-elle, et ses lèvres caressèrent son oreille.
Ils entrèrent dans une salle de briques rouges. Seuls des couples étaient assis, les coudes sur les tables blanches, leur tête proche de celle de leur partenaire. Kenny se souvint de la petite salle de devant du Wheatsheaf, de ses chevaux et de ses renards, de la sorcière Jennie Jones, des cygnes et des oies sauvages et de la péniche. Il songea aux escadrons de la mort qui patrouillaient dans les rues de Londres, aux clochards qui se réchauffaient les mains au-dessus d’un braséro de fortune, de la crypte d’All Saints où il cachait ses trésors.
— Ma mère a trahi, dit Suzie lorsqu’ils se furent assis. C’était une informatrice.
De nouveau, elle murmurait à son oreille. Kenny ne sut quoi dire. Le menton reposant dans une main, il fixait la paroi de briques, dans le grain grossier desquelles se formaient des images de Londres en flammes. Il sentit ses ongles sur sa peau, sut que Suzie ne le grifferait pas. Sa voix magique perdit toute musicalité, son ton devint monocorde.
— Elle l’a fait pour sauver sa peau. Association de malfaiteurs, tu vois. Qui sait si on ne réagirait pas de la même façon dans une situation pareille, si le Cool nous obligeait à ce genre de choix ? Je ne lui ai plus jamais adressé la parole après cela. Même lorsqu’elle était mourante et qu’elle a demandé à me voir. Elle a trahi mon père, et ce n’est que vers la fin qu’elle a commencé à dire que c’était pour me protéger. On l’a arrêté, et je ne l’ai plus jamais revu par la suite.
Le trois-notes cinglait à sa façon si particulière, tandis que les yeux de Kenny s’adaptaient à la faible luminosité. Les images en noir et blanc ne cessaient de se succéder. Le Hardcore apparaissait et traversait un collage de l’histoire britannique. Un Spitfire rasait un champ dans le Kent et un petit garçon le saluait de la main. David Bowie reposait sur son lit de mort avec des boutons sur les yeux. Des fonctionnaires en costume se réunissaient autour d’un drapeau britannique. L’un d’eux y mettait le feu. Des jeunes jetaient des bouteilles au Cool et se faisaient zapper. Un jeune type était pris en chasse par le Hardcore. Poursuivi, il courait à travers des rues qui s’écroulaient à son passage. Il atteignait un bois et se mettait à ramper au milieu des fougères.
— C’est un film inspiré de They Burned My Flag , réalisé par l’auteur lui-même, dit Suzie d’un ton légèrement chantant.
Elle relâcha son étreinte et écarta la main. Kenny lisait de l’excitation dans ses yeux qui sautaient d’une image à l’autre, comprenant alors que sa détermination était sans commune mesure avec la sienne, signe qu’elle était sans doute un peu folle. Fred l’avait mis en garde, sans jamais entrer dans les détails. Kenny voulait croire qu’elle vivait la même vie que les personnages dont elle lisait les histoires, qu’elle éditait et publiait. Peut-être était-elle Kate, et Steve, et Sally, et Billy.
— J’ai un cadeau pour toi, dit-elle. Je te le donnerai tout à l’heure, quand nous serons seuls.
Ils restèrent une heure avant de partir, marchèrent longtemps sans trouver de taxi. Il avait plu pendant qu’ils étaient dans le club, et les rues brillaient. Kenny était exténué, la voix de Suzie lui paraissait distante, il ne parvenait pas à saisir ce qu’elle disait, bien plus préoccupé par ses pieds endoloris. Ils marchèrent ainsi jusqu’à ce que Suzie trébuche et tombe.
— Aide-moi, dit-elle d’une voix enfantine. S’il te plaît, aide-moi.
Il la remit sur pied.
— Merci, monsieur Jackson.
Cette fois son ton était sec et contrôlé.
Elle prit les devants et il la suivit à travers un passage souterrain qui débouchait sur une cité. Du béton les dominait d’un côté et de l’autre, des fenêtres borgnes donnaient sur une place déserte. Au détour d’un angle, elle s’arrêta et se retourna, tira Kenny dans une ruelle et le plaqua au mur, l’embrassa sur les lèvres. Il répondit à son baiser, entendit le bruit d’une fermeture éclair qu’on ouvre, l’esprit embourbé d’alcool et de fatigue. Les mains de Suzie étaient sur sa poitrine, et malgré son excitation, il savait qu’il devrait refuser, il ne pouvait pas trahir Jan. Pourtant il allait mourir, très bientôt. Comment aurait-elle pu l’apprendre, et quelle importance ça faisait ? Il ne serait plus qu’un esprit. Avec de la chance. Ou alors il disparaîtrait, pour de bon. Pas de ténèbres, pas de conscience, pas de deuxième chance. La conception qu’il se faisait de l’identité et de la justice était insensée. L’USE était bien plus en phase avec la réalité. Celui qui mentait le mieux l’emportait toujours. L’aveuglement était une seconde nature, et les plus grands menteurs étaient sans doute les écrivains. Les romans étaient écrits par des colériques et des déprimés, des âmes solitaires qui buvaient trop et finissaient toujours rongées par l’amertume, confrontées au fait que l’œuvre de toute une vie n’était parvenue à rien changer. Il avait lu bien assez de biographies pour savoir que ce schéma était une constante.
Kenny prit conscience que la fermeture éclair était celle de son manteau, et non celle de son pantalon. Tout à la fois déçu et soulagé, il décida de quitter Londres cette nuit même et de rentrer dans le Wessex. Il se conformerait lorsque l’inévitable surviendrait, lorsque l’USE prendrait le contrôle de sa ville. Quelle différence ça ferait s’il se contentait d’opiner bien gentiment en souriant ? Il ne voulait pas que Jan souffre. S’ils se comportaient comme il fallait, tout irait bien. Les Bons Européens avaient la belle vie, et bien qu’ils appartiennent à un échelon inférieur, les communs qui se soumettaient semblaient mener une existence très confortable. Il y avait un constant besoin de main-d’œuvre, et il n’aurait aucun mal à travailler pour l’USE Il pourrait rejoindre la Troïka et surfer sur InterZone. On oublierait ses livres et la porte derrière All Saints serait murée. La mère de Suzie avait fait le bon choix en trahissant son mari, en refusant de se laisser entraîner dans sa chute. Mais il était probablement trop tard pour Kenny. Le Cool n’aurait aucun mal à déterrer son passé.
Non. Il allait rester ici et se battre. Londres était la ville qui l’avait vu naître et grandir, et il repensa à son pauvre père, persécuté et banni. Ne plus jamais rentrer chez lui, c’était la meilleure façon de protéger Jan. Le curseur de sa fermeture éclair était au niveau de ses hanches. Il pourrait vivre avec Suzie à quelques miles des Portes, se tenir écarté du système et éviter le Cool, laisser la pression le tuer comme elle avait tué Karen et Steve. Mieux valait encore partir en beauté, comme ils l’avaient fait. Il sentit les mains de Suzie glisser sous son manteau, ses doigts déboutonner sa chemise, ses ongles mordre brièvement dans sa chair, puis elle manipula sa sacoche et une autre fermeture éclair s’ouvrit. Un objet dur pressa contre ses côtes, maintenu par sa chemise et sa veste.
Elle recula, les mains sur la poitrine de Kenny. Elle rougissait. Elle jeta un coup d’œil de côté et posa un baiser fugace sur ses lèvres alors qu’il s’apprêtait à parler, se retourna et partit, disparaissant au coin de la ruelle où elle l’avait emmené. Il fallut un certain temps à Kenny pour recouvrer ses esprits. À l’angle, il chercha Suzie du regard, mais aucune trace d’elle. Il tendit l’oreille, mais n’entendit pas ses pas. Il plongea la main sous sa chemise, en sortit le paquet, et sut que c’était un livre. Il l’entendit alors revenir, dressa la tête, et vit deux inconnus approcher.
Tournant son regard de l’autre côté, il aperçut deux autres silhouettes qui grossissaient. Gendarmerie ou Cool, il l’ignorait, mais ce qu’il savait, c’était qu’il était seul, et en possession d’un support phy. Les ombres sortirent leurs titille-sticks et il comprit qu’il était dans un sale pétrin. Les armes étaient en mode matraque caoutchouc. C’était le Cool. À cette heure de la nuit, il n’y aurait pas de café et de muffins. Sans public, tout simulacre était inutile. Kenny prit la seule direction possible, celle par laquelle ils étaient arrivés, heureux que Suzie ait disparu mais furieux qu’elle lui ait refilé ce paquet. Il se demanda s’il s’était fait piéger. Elle était peut-être une espionne comme sa mère, peut-être avait-elle tenté de le prévenir, ou plutôt, peut-être que l’une des personnalités qui se disputaient le contrôle de son cerveau malade avait tenté de le faire. Londres semblait sur le point de s’écrouler sur lui, et il se mit à paniquer, trébucha et faillit tomber, mais parvint à ne pas perdre pied.
Si Suzie Vickers était une espionne, sa couverture remontait à de longues années. Et si elle l’était, Fred était-il au courant ? Était-il lui aussi un traître ? Jan courait-elle le risque de connaître le même sort qu’Hannah ? Non, c’était de la pure parano. Jetant un coup d’œil par-dessus son épaule, il constata que les quatre Cool s’étaient rejoints et progressaient à présent en formation, au même pas de course, silhouettes sombres et angulaires où luisaient des Paumes. Kenny repensa aux unités mobiles dont Suzie avait parlé. Un rayon passa devant Kenny. Les silhouettes crièrent, leurs voix se mêlant en un sarcasme synthétique qui se réverbérait sur les barres de béton. Elles psalmodiaient des mots qu’il ne comprenait pas. Et elles se rapprochaient dangereusement. De toute la force de ses jambes, Kenny s’engouffra dans le passage souterrain et courut pour sauver sa peau.
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