Anarchy in the U.S.E.
Chapitre 9
9
Kenny était exténué, mais c’était une fatigue saine, le résultat d’une grosse journée de travail. Il avait fait tout ce qu’il s’était fixé, et même un peu plus, et avait à présent hâte de se détendre en compagnie de Jan. Elle était passée voir sa sœur, et il préparait le dîner afin de le servir dès son retour. Il avait un curry sur le feu qui mitonnait délicieusement. Il était content de lui, heureux d’avoir quitté le pub de bonne heure, la veille au soir, et d’avoir mangé quelque chose en chemin, ce qui lui avait permis de se réveiller de bon matin sans gueule de bois. Debout à sept heures, l’esprit clair, il avait mis le chauffage et rempli la bouilloire, avait ouvert les rideaux et s’était soudain rappelé que le sac de Fred était dans la chambre, et qu’il ne l’avait toujours pas ouvert. Il était trop tôt pour Jan, aussi l’avait-il laissée dormir, en prenant discrètement le sac pour se poser au salon. Il faisait encore nuit dehors, mais il avait pour s’éclairer sa lampe de lecture, courbée au-dessus du dossier de son fauteuil.
Il s’était fait un café bien corsé, et en le sirotant du bout des lèvres, il avait passé en revue la soirée de la veille : Fred à moitié saoul, Clive et ses lacets, l’arrivée de Tom, Ronnie et l’effet qu’elle faisait sur le patron, les mots échangés avec Kid Bale, et enfin Peanut Paul Harrison et sa sauce satay. Il repensa aux médailles en laiton sur la poutre de la petite salle, le père et le fils assis à la même table. Il adorait le Wheatsheaf. C’était le pub parfait. Et d’autant plus parfait qu’il se trouvait à dix minutes à pied de chez lui. Durant sa jeunesse, il avait passé beaucoup de temps dans les pubs du centre-ville, traîné ses bottes avec les têtes chaudes du coin, mais à présent il vivait avec Jan, et était beaucoup plus discipliné. Cela ne l’empêchait pas d’apprécier une petite beuverie de temps à autre, et d’avoir une certaine nostalgie pour les sorties exceptionnelles, comme cette excursion au pays de Galles, mais l’essentiel de son temps et de son énergie était désormais canalisé à d’autres fins.
Il se revit sur cette pelouse, illuminée par les lampes et le feu qui brûlait dans le tonneau de métal, Paul et sa chemise hawaïenne, toutes les autres bien repassées et bien pliées attendant l’été au fond de son armoire. Chacun ses rêves. Ce matin aussi, Kenny était dans la lumière, cerné par les ténèbres de son jardin, aussi denses que celles du cimetière d’All Souls. L’annonce de la mort de Chris Hobbs lui revint brutalement en mémoire. La souffrance d’un jeune homme avait été recyclée en propagande. En méprisable divertissement. La cible parfaite. Tout comme Kenny la veille au soir, et encore à présent. Mais ses secrets étaient en sécurité dans son crâne. Il éteignit la lampe et attendit que le soleil se lève. De faibles contours apparurent, se précisèrent en formes plus distinctes, d’abord le haut de la palissade du jardin et les toits des maisons voisines, puis les plantes qu’il faisait pousser dans des pots. Chris disparut dans la brume.
Debout une bière à la main, humant les effluves épicés de son curry, Kenny se sentait aussi bien que ce matin, après qu’il eut fini son café et que le soleil eut inondé le salon. Il avait pris tout son temps pour ouvrir le sac de Fred. Comme s’il s’agissait d’une cérémonie, en faisant durer le plaisir. Paupières closes, il avait retiré les livres du sac, l’un après l’autre, pour ouvrir subitement les yeux, excité par l’expectative de la surprise. Cela faisait partie des meilleurs moments de sa vie : d’abord jauger la première de couverture, puis lire le titre de l’ouvrage et le nom de l’auteur, feuilleter et sentir les pages, et s’imaginer les histoires et les idées qui l’attendaient entre ces lignes.
Le premier livre qu’il sortit s’intitulait PUSH , un recueil de nouvelles publié par Joe England. Des noms lui accrochèrent l’œil, Joseph Ridgwell, Dickson Telfer, Michael Keenaghan, et il fut comme happé par le texte, au point qu’il dut se forcer à suspendre sa lecture. Le suivant était Malayan Swing , de Pete Haynes, dont il lut la quatrième de couverture. L’histoire d’un exclu de la société. Dans le résumé de l’intrigue, Kenny releva plusieurs occurrences du double-discours qui pullulait à présent. Le livre suivant s’attachait à une autre période de l’histoire de Londres : Without the Moon , une sombre histoire de la Reine du Roman Noir. Des prostituées de West End massacrées par deux tueurs en série durant la Deuxième guerre allemande. Le premier des deux n’était autre que l’Éventreur du Couvre-feu, qui étranglait puis mutilait ses victimes.
Il y avait en tout sept romans, mais il avait été interrompu par Jan qui était entrée dans la pièce pour se camper devant lui, les mains sur les hanches, fronçant les sourcils, parodiant ses propres airs d’institutrice. Elle officiait dans une école primaire, et lui disait souvent pour plaisanter qu’il était resté un petit garçon, avec ses accès d’enthousiasme et ses centres d’intérêt sans cesse changeant. Plus sérieusement et plus intimement, elle trouvait qu’il était trop naïf et qu’il manquait de confiance en lui, raison pour laquelle elle l’avait poussé à arrêter de boire dès les débuts de leur relation. Ce n’était qu’ensuite qu’il s’était concentré sur des sujets plus importants. Dans leur couple, c’était Jan la plus sensée, mais elle savait que leurs tempéraments s’équilibraient.
Ils avaient pris le petit-déjeuner ensemble, les livres étaient retournés dans le sac, et lorsque Jan était partie travailler, Kenny s’était douché et habillé. Le givre avait fondu, et bien qu’il fît froid dehors, c’était une belle journée ensoleillée qui s’annonçait. Il transféra le sac de Fred dans un autre sac, plus gros et plus usé, et sortit de chez lui, traversa la pelouse de Peanut Paul, mais prit la direction opposée au Wheatsheaf et au temple d’All Souls, coupant à travers le domaine Knapp pour déboucher près des vieux cottages. C’était là un grand détour, mais il devait rester prudent. Il arriva au temple par-derrière, cette partie où les chrétiens enterraient jadis les pauvres dans des tombes anonymes, en lisière de cimetière : du mauvais côté reposaient les ossements des pécheurs, des bébés illégitimes, des suicidés et de tous ceux qu’ils s’étaient mis un point d’honneur à martyriser. Le simple fait de penser à cette cruauté le mettait hors de lui. Rien d’étonnant à ce que ces formes de religiosité aient fini par péricliter.
Dans cette partie arborée, Fred avait installé un banc quelques mois après la mort de sa femme Sandra. C’était lors de la dispersion de ses cendres que Kenny avait remarqué quelque chose de curieux sur la façade postérieure de l’église. Un pan de pierre d’une couleur différente débutait à un niveau inférieur. C’était peut-être dû à un affaissement partiel, mais il en doutait : c’était forcément une partie plus ancienne que le reste de l’édifice. Quelques jours plus tard, il était revenu y jeter un coup d’œil. Cette partie du cimetière, bien qu’isolée et oubliée, était chère à Sandra, dont l’arrière-arrière-grand-mère avait été inhumée à cet endroit sans sépulture.
Kenny découvrit ce qui ressemblait assez à une issue comblée dont on devinait tout juste le contour sous la mousse, cachée derrière un mur plus récent qui la dissimulait aux yeux des rares personnes passant par là. Convaincu qu’il s’agissait d’une porte, il alla rendre visite à Pop Stevens, qui possédait plusieurs ouvrages concernant l’histoire de la région. Dans ces pages, il apprit qu’All Souls avait été bâtie sur une ancienne église saxonne, elle-même érigée sur un site païen sacré. Ça n’avait rien d’inhabituel, et si l’intuition de Kenny était juste, il y avait probablement une crypte et d’autres salles souterraines. Fred l’aida à dégager la porte comblée. Ils durent procéder lentement, au marteau et au burin, s’efforçant de faire le moins de bruit possible. Kenny finit par trouver ce qu’il recherchait, et par chance, il ne restait ni dépouille ni sépulture. Cette découverte le galvanisa. C’était là qu’il fonderait cette bibliothèque dont Fred lui parlait depuis si longtemps, cette idée folle qu’il avait plantée dans l’esprit de Kenny et qu’il avait soigneusement cultivée. Il serait facile de se raccorder à l’installation électrique de l’église décatie qui appartenait à présent à tous, et dont Fred était l’un des gardiens. Personne ne devrait connaître son existence. Cette bibliothèque demeurerait secrète.
Kenny baissa le feu du curry par peur de le gâcher, consulta l’heure et espéra que Jan ne tarderait pas trop. Cela faisait près d’un mois qu’elle n’avait pas vu sa sœur et elles avaient beaucoup de choses à se dire : la dernière fois, elles s’étaient disputées pour une broutille. Toutes deux avaient des caractères très différents. À leur façon, elles illustraient l’une des regrettables dissensions qui divisaient la population locale.
Kenny et ses compagnons – Alan Nash, Kid Bale et son frère Ted, Steve Knowles et Johnny Daniels – croyaient en l’unification des îles britanniques, tandis que les anarchistes qui formaient le bras armé de Conflict s’opposaient à toute forme de nation et de gouvernement. Une certaine concorde régnait à présent, mais un différend les avait opposés par le passé. Les deux camps avaient fini par s’apaiser, et avaient trouvé un terrain d’entente. On avait choisi de tolérer les différences de point de vue afin de faire front face à l’ennemi commun, bien plus puissant et mortifère. Sur les deux îles principales, aussi bien parmi les Gallois Libres et les Écossais Libres que chez les Irlandais Libres, on trouvait des éléments opposés à une renaissance du Royaume-Uni, mais ces dissensions s’étaient effacées lorsque l’USE avait resserré son emprise.
À l’époque déjà, Fred préférait acheter et vendre des livres en petit nombre, créant ainsi de nouveaux contacts et entretenant les anciennes amitiés, mettant en lien les bibliophiles britanniques. Cela avait été un vrai soulagement pour lui de vider son grenier, ainsi qu’un box et deux pièces entières de sa maison, plus le fonds d’un ami qu’il fallait urgemment placer. Ces bibliothèques seraient transmises aux générations futures, c’était de véritables dons à leur pays. Fred souhaitait se débarrasser de ce qui lui appartenait depuis la mort de Sandra, et ne se résolvait pas à l’idée que lorsqu’il disparaîtrait, ses livres seraient abandonnés chez lui : Kenny était la personne toute trouvée pour poursuivre ce que lui et d’autres avaient initié.
Le jeune homme n’avait pas ménagé ses efforts dans la crypte, installant éclairage, systèmes de ventilation et de chauffage, ainsi qu’une porte blindée habilement dissimulée. Ce n’est qu’une fois les lieux sécurisés qu’il se mit à transférer les livres. Depuis, il avait bétonné le sol, peint les murs, ajouté des étagères, classé l’impressionnante masse d’ouvrages tout en établissant un catalogue. Il adorait ce lieu, aurait aimé y passer toutes ses journées, mais il fallait gagner sa vie. Jan lui demandait simplement d’être prudent. Sa grande passion à elle, c’était l’enseignement, et le programme qu’elle suivait était bien différent de celui qu’imposait Bruxelles.
Ce matin, Kenny était arrivé à la bibliothèque à huit heures et demie : avec toute sa journée devant lui, il avait à nouveau préparé du café et avait allumé sa platine Technics. C’était une antiquité, le diamant avait été fait main par un jeune DJ du coin, les problèmes du mixeur et des haut-parleurs résolus par un associé. Kenny adorait les symphonies de Chostakovitch. Il choisit un vinyle pour se pencher sur les quatre livres de Fred qu’il n’avait pas encore vus. La 5 e retentit, et à l’abri dans son sanctuaire, Kenny se détendit.
Attendant Jan en sirotant sa bière, affamé par les fumets de son propre curry, de sa recette spéciale de bahjis et des autres accompagnements, il se demanda soudain pour la première fois si Fred nourrissait des soupçons quant à l’objet de son prochain voyage à Londres. Ils avaient reparlé de l’exemplaire de May Day à 13 heures, lorsqu’ils s’étaient vus au Wheatsheaf. Kenny avait commandé une assiette froide et une pinte, une seule, de Kingdon. L’action de ce roman se déroulait également à Londres, et il ne put s’empêcher de repenser au passé, ce qui était sans doute préférable au fait de penser à l’avenir.
Il se revit enfant, assis sur la banquette arrière d’une voiture avec son frère, sa sœur, et Zola, le chien qu’ils venaient d’adopter. C’était un croisement de colley et de labrador qu’ils avaient tout juste acquis auprès d’une association qui recueillait et plaçait des chiens errants. Ils étaient en train de l’amener chez eux, le chien était nerveux, il jetait des regards à travers le pare-brise arrière, les vitres latérales, ignorant où ces inconnus le conduisaient, et ils le caressaient afin de le rassurer, mais il ne cessait de haleter bruyamment, langue pendante. Il était grand et imposant, très amaigri. Lors des premières balades, la famille tout entière avait remarqué qu’il avait le dos rond, et le père de Kenny en avait conclu qu’il y avait sûrement un loup dans son arbre généalogique.
Bonne pâte, n’aspirant qu’à être aimé, Zola s’adapta rapidement à sa nouvelle vie, mais son passé demeurait un mystère, et il n’existait aucun moyen de savoir ce qui lui était arrivé. Il semblait aimer les motos, il en avait pourchassé une en pleine rue un mois après son arrivée chez eux, mais cette habitude passa très vite. Il prenait très délicatement les biscuits qu’on lui tendait, et la mère de Kenny voyait dans cette attention la preuve qu’il avait vécu avec une personne âgée, et qu’il s’était sans doute retrouvé seul au décès de celle-ci. Lorsqu’ils le recueillirent, il était si maigre qu’on voyait ses côtes, il marchait d’un pas peu assuré, et s’était mangé les poils au point que son flanc présentait une parcelle de chair à vif. Le rouge se mêlait au noir, et le vétérinaire avait expliqué qu’il s’agissait d’un signe de malnutrition. Les membres de l’association leur avaient dit qu’il avait sept ans, âge rédhibitoire pour la majorité des familles qui préféraient adopter des chiots ou des chiens plus animés. Il devait en réalité avoir neuf ou dix ans, et ils ne partagèrent que quatre ans de son existence, mais ils le gâtèrent et l’aimèrent jusqu’à son dernier souffle.
À présent, les têtes de bulles de l’USE mangeaient des chiens. Cela aurait été inimaginable à l’époque où Kenny était enfant, et pourtant il était tout à fait hypocrite de traiter une espèce d’êtres vivants en tant que meilleure amie, et de torturer et tuer toutes les autres. Tout avait changé avec la vague végane, qui reflétait le fossé séparant ville et campagne, conformistes et communs. Debout dans la cuisine, attendant Jan, Kenny repensait à Zola, et l’image qu’il en gardait était intacte. Sa blessure avait été soignée, le poil avait repoussé, brillant, la mère de Kenny l’avait bien nourri, et il avait cessé de trébucher. L’odeur de ses poils était gravée dans sa mémoire, de même que celle des gaz d’échappement de la voiture. Il se rappela le jour où ils avaient quitté Londres, les mains tremblantes de son père et les pleurs de sa mère, leurs « tout va bien se passer » répétés à leurs trois enfants, et Zola…
Il entendit Jan arriver, les phares de la voiture illuminèrent les rideaux du salon une seconde ou deux durant la manœuvre. Le moteur se tut et Kenny s’approcha des étagères où étaient rangés ses disques. Dans une trentaine de secondes, la porte s’ouvrirait, il entendrait sa voix, « salut… y’a quelqu’un à la maison ? » Et il l’accueillerait avec une chanson. Il avait treize albums et vingt et un quarante-cinq tours. Les vinyles étaient usés, mais ils avaient été soigneusement entretenus, et bien assez écoutés. À côté se trouvaient une pile de CD ainsi que des DVD de films effacés. Ses disques étaient des bribes de passé qui survivraient aux siècles malgré toute la propagande des bulleux. L’une de leurs histoires les plus ridicules voulait que les sillons cachent de terribles messages subliminaux.
L’USE faisait fréquemment la promotion d’un site InterZone où étaient exposés les crimes de Charlie Manlon, un biker de Wolverhampton aux cheveux longs reconnu coupable du massacre de plusieurs jeunes créatifs dans le sud de Liverpool. Kenny savait à quoi s’en tenir : il possédait un ouvrage sur Charles Manson, dont les meurtres avaient servi de modèles aux foutaises de l’USE Le site soulignait le fait que Manlon était un syndicaliste jaloux lié de près au GB 45, avant de se concentrer sur le groupe musical Scousers 4, et les appels au meurtre de Bons Euros qu’ils avaient dissimulés dans leur chanson Helter Skelter . Ces injonctions subliminales avaient fait basculer Manlon et le Black Country Crew, sa secte raciste, dans la folie sanguinaire la plus sauvage. La position de l’État était on ne peut plus claire : les enregistrements physiques corrompaient la jeunesse. Seule la numérisation totale était à même de protéger les innocents.
Kenny songea au temps et aux efforts consacrés à ce genre de propagande. Malgré les moyens technologiques à leur disposition, une telle réécriture de l’histoire nécessitait une main-d’œuvre considérable. Les Crates devaient détruire et recréer, s’assurer que toute référence ait été effacée avant de lancer leurs nouvelles versions. Les Contrôleurs étaient aux commandes : il fallait pour mener à bien de telles opérations une intelligence qui faisait défaut aux Crates, véritables robots humains. Tout Contrôleur était mû par des pulsions et des désirs bien plus profonds que ceux du baguetteur de base. Il existait d’autres raisons à leur politique de plagiat, à cette façon qu’ils avaient de remanier et de déformer le passé. Kenny s’en était longuement entretenu avec divers rebelles de l’Angleterre Libre. Il était crucial de comprendre comment l’ennemi réfléchissait. D’entrer dans leurs têtes. L’existence même des Contrôleurs était méconnue du grand public, mais dans les rangs des Crates, ils étaient vénérés.
L’année dernière était sorti un nouveau film, Controller X . Kenny l’avait regardé avec Jan, et ils s’étaient tordus de rire jusqu’à la fin. Le film n’était pas censé être une comédie, mais il les avait encore plus amusés que cette histoire de Manlon et de messages subliminaux. Malheureusement, ç’avait été un énorme succès au box-office, et les principaux acteurs avaient récolté de nombreux prix. Peut-être regarderaient-ils un film ce soir. D’abord le curry, puis un petit verre, et plus tard, il ferait du pop-corn.
Controller X avait été réalisé par Johnny Scorsese, avec Rob De Vero dans le rôle-titre. À eux deux, ils formaient une équipe de choc, à l’origine de plusieurs produits-cultes du point de vue des conformistes. Le Contrôleur X était présenté comme un enfant surdoué, jouissant d’une faculté hors du commun à mémoriser et à croire, mais martyrisé par des communs jaloux qui le considéraient comme un nerd. L’année de ses seize ans, son déménagement libérateur de Cologne à Lyon lui avait permis de se plonger dans ses études et de gravir les échelons, d’abord simple Bureau à Thessalonique, puis Techno à Copenhague et Paris, avant son ultime promotion. Ce film d’époque avait pour point d’orgue la victoire du Contrôleur sur un gang de terroristes anti-USE.
On découvrait que le chef des terroristes n’était autre que le plus violent des tortionnaires du Contrôleur durant son enfance. Au terme d’un combat à la régulière, le Contrôleur parvenait à le soumettre, et par pitié, choisissait de l’épargner. Une agente du Cool était chargée de lui servir du café et des muffins, mais le sadique professionnel, rejetant ce geste de compassion, se saisissait de l’arme de la Cool avec l’intention de zapper le Contrôleur qui, le prenant de vitesse, le réduisait en miettes. L’esthétique eurotrash portée à son paroxysme. Au bout d’un silence consterné, Jan avait pris la parole.
— Ce que je n’arrive pas à comprendre, c’est pourquoi le Contrôleur X ne sait pas voler. Il peut tout faire, sauf voler.
— On le voit se servir d’un jetpack avant qu’il devienne Contrôleur.
— Je suis sérieuse, Kenny. Ces Contrôleurs peuvent tout faire, même se rendre invisibles si ça leur chante. C’est précisément ce que le GB 45 devrait faire. Se fondre dans la masse des bulleux. Regarde un peu les premiers superhéros, Batman, Spiderman, Iron Man…
— Sans oublier Superman.
— Exactement. Pourquoi est-ce que le Contrôleur X ne sait pas voler ? Pourquoi est-ce que Captain Euro ne sait pas voler ?
— Batman ne sait pas voler, il a juste une bat-corde, et Spiderman escalade des bâtiments avec de la toile d’araignée qui lui sort des poignets. Iron Man, je connais pas.
— D’accord, si tu veux, mais qu’est-ce qu’ils ont tous en commun ?
— Je n’en sais rien.
— Allez. Qu’est-ce qui les définit ?
— Leurs masques ?
— Soit, leurs masques, mais quoi encore ?
— Aucune idée.
Ce souvenir le faisait sourire, la faculté de Jan à s’autoparodier, à jouer le rôle de l’instit’ bienveillante guidant les réponses d’un élève un peu lent, ou l’un de ces péquenauds abrutis de cidre que le film dépeignait. L’accent saxon du sud et de l’est avait été raillé des siècles durant par l’aristocratie latinophile et francophile, les dirigeants européanisés de l’ère pré-bulleuse avaient exercé une ségrégation sociale et ethnique qui perdurait encore. Le même préjugé s’appliquait à l’accent cockney.
— C’est de la fiction, Kenny. De la pure représentation. Les Contrôleurs ne sont pas tels qu’on se les imagine.
— Je sais pas trop…
— Peut-être que c’est la même chose pour l’USE Je ne crois pas qu’ils soient aussi forts qu’ils aimeraient nous le faire croire. La majorité des gens ne les soutiennent pas, pas vrai ?
— Jamais été le cas. Mais ils ont l’argent, le pouvoir et InterZone. Des espions, et le Cool, et le Hardcore. Des Crates par millions.
Elle haussa les épaules.
— Nous sommes des exclus, mais c’est justement là que réside notre chance de l’emporter, tu ne penses pas ? Ils ne viennent pas nous chercher ici, pas vrai ? Qu’est-ce qui les en empêche ?
Kenny finit sa bière, se demanda quel disque choisir, et prit conscience qu’il n’avait pas été assez rapide. Jan était déjà rentrée, et traversait la pièce à toute vitesse. Elle sanglotait. Elle se blottit entre ses bras.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-il, paniqué. Qu’est-ce qui s’est passé ?
Il s’écarta, les mains posées sur les épaules de Jan. L’expression de sa compagne était décomposée. Elle semblait avoir vieilli de vingt ans en une journée.
— Qu’est-ce qu’il y a ? Dis-moi ce qui ne va pas !
Elle voulut parler, mais c’était impossible. Il la tira à lui, sentit son cœur battre contre sa poitrine. Il attendit que les sanglots cessent d’eux-mêmes.
— Elle est morte, finit par dire Jan. Ma sœur a été assassinée.
Kenny ne comprenait pas.
— J’ai retrouvé son corps. On l’a étranglée. Avec du fil de fer. Au point de lui trancher la gorge. Presque décapitée. J’ai vu l’os. Du sang partout. Ses yeux grands ouverts. On l’a laissée étalée sur la table de la cuisine, sur le dos, nue de la taille aux pieds. Celui qui a fait ça a posé un muffin aux myrtilles entre ses cuisses.
Jan se recula et regarda droit dans les yeux de Kenny. Il était pris de nausée.
— Pourquoi, Kenny ? Qu’est-ce qui a pu pousser quelqu’un à faire une chose pareille ?
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