Anarchy in the U.S.E.

John King · Chapitre 17 sur 27

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Anarchy in the U.S.E.

Chapitre 15

15

 

Après deux réunions arrosées de latte à la Pearly Tower et un déjeuner à Mayfair en compagnie de son cops Ralph Malls et plusieurs investisseurs basés à Londres, le Contrôleur Horace se rendit à Câlins 1. Là, il passa deux heures en conférence avec le commandant Fabian afin d’aborder les questions de sécurité sur les Îles aux Singes, le nom de code facétieux des îles anciennement britanniques. Les toutes dernières nouvelles étaient positives. Un assassin avait été neutralisé et un complot anarchiste déjoué, trois membres des Geordie Boys avaient été incarcérés à Gateshead, tandis qu’une attaque visant une unité Cool dans les environs de Manchester avait entraîné une intervention du Hardcore à Salford, qui s’était soldée par une réussite absolue. Fabian Schmidt aborda alors la question des moineaux qui volaient en toute liberté sous les dômes de l’East Side. Le Contrôleur avait-il vu ces impudents de sa terrasse ? Les deux hommes parlèrent assez longuement de cette sérieuse brèche dans le système de sécurité.

Leur réunion achevée, Horace Starski se retira dans une suite de relaxation. Il devrait se rendre à un dîner officiel ce soir, mais il avait quelques heures devant lui pour chiller. Il prit un bain de vapeur avant de s’étendre sur un fauteuil déstressant. Se réveillant plein d’énergie d’une brève sieste, il demanda à ce qu’on invite son Crate préféré à le rejoindre, avec le café et les muffins de rigueur, ainsi que toute une gamme d’autres mignardises. Ce Bureau (B+) avait suivi dans sa jeunesse les conférences de Starski : ce serait en quelque sorte des retrouvailles.

Bob Terks salua Rupert Ronsberger à son arrivée, et le scanna dans un espace spécialement conçu à cet effet entre les deux portes. Horace Starski assistait à tout cela sur sa Paume. Une copine de Rupert l’accompagnait, et Starski consulta son historique sur son écran. Il s’intéressait à toutes celles et tous ceux qui croisaient le chemin de son chouchou, mais il ne s’attarda pas longuement sur ces informations. Il savait du reste tout ce qu’il y avait à savoir : Sophie avait fait la connaissance de Rupert lors de la tchatche sur l’ IR 4, et elle avait invité le sémillant Crate à Câlins 1. Il avait aussitôt accepté et son attitude avait été irréprochable. Le Contrôleur Horace se félicitait du timing et du lieu de la rencontre : il s’était concerté avec Fabian Schmidt afin de voir s’il était possible de faire d’une pierre deux coups. Les terroristes responsables de l’attentat du tunnel, sous surveillance depuis un certain temps, auraient pu être facilement empêchés, mais il tenait à voir comment son copain crate réagirait. Il comptait bien le sonder à ce sujet, en temps voulu. Sophie était au courant de ce qui allait se passer, et elle avait joué son rôle à la perfection. Horace Starski était impressionné. Les protecteurs des animaux étaient à présent en détention, où ils devaient certainement jouer aux devinettes avec leurs interrogateurs.

Rupert quitta l’antichambre sécurisée et entra dans la suite. Il n’avait pas vraiment réussi à fermer l’œil, tant il était surexcité. L’un de ses vœux était exaucé, et il devait se montrer à la hauteur. Des portraits de Jean Monnet et d’Henri Spaak attirèrent son attention, leurs visages bougeant au ralenti. L’air était saturé d’une riche odeur de peau, que Rupert identifia comme du reptilien, mais il était bien plus intéressé par les portraits des pionniers : aucun autre B+ ne le surpassait en histoire, même s’il ne s’agissait là que d’une opinion personnelle. Malgré tout l’amour qu’il portait au Contrôleur Jean et au Contrôleur Henri, il était bien plus obnubilé par son gourou, ce visionnaire encore bel et bien vivant, prospère, et qui levait justement la main à son attention.

De son fauteuil, le Contrôleur Horace le salua. Il était assis les pieds en l’air, chaussé d’énormes pantoufles Michael Mouse. Rupert s’en étonna, étant donné le statut sous-humain de ce personnage, et les récents débats qui avaient agité l’InterZone au sujet des crottes de rongeurs retrouvées en lisière de Londres, mais les succès de cet homme l’avaient mené à de tels sommets qu’il pouvait se permettre de s’habiller de façon inhabituelle sans que cela lui porte préjudice. Ce Meilleur des Meilleurs Européens était son héros depuis des années, et les lèvres de Rupert se mirent à trembler. Malgré ses efforts, il lui était impossible de réprimer ces spasmes. À l’époque où il avait suivi les cours magistraux du Contrôleur, ils n’avaient jamais engagé la conversation. D’abord le Kiev 4 D , puis le 6-0 du Barca, et maintenant ça… Mais que pouvait-il dire pour faire bonne impression ? Il avait tant de questions à lui poser, mais elles lui paraîtraient peut-être idiotes. Il préférait encore écouter et apprendre, laisser Horace Starski parler de grandes et belles choses, tout comme la sexeuse Polestar l’avait fait dans son appartement.

— Je vous en prie, asseyez-vous.

Amical, humble, obligeant : le Contrôleur Horace était l’incarnation de la classe. Mais Rupert était incapable de bouger.

— Vous m’entendez ? Quelque chose ne va pas ? Je vous en prie, prenez place.

Se forçant à bouger, Rupert eut la sensation que ses os allaient éclater.

— Merci, bredouilla-t-il.

— Chocolat chaud ou cappuccino ?

— Bien volontiers. Merci beaucoup.

— La liberté de choix, jeune homme… Le droit de choisir. Je sais que ces deux boissons vous plaisent. Nous luttons sans relâche pour protéger ce genre de libertés fondamentales. Ne sous-estimez jamais la différence entre du café noir tout simple ou le même liquide additionné de lait et peut-être même de sucre, et un cappuccino mousseux saupoudré de chocolat. C’est ce type de décisions qui font de nous des humains. C’est la marque d’une société civilisée.

Rupert sourit largement, avant de prendre conscience de la profondeur du message du Contrôleur, et son expression changea légèrement.

— Je prendrai un cappuccino, je vous prie.

Le Contrôleur secoua brièvement ses baguettes et s’enfonça un peu plus dans son fauteuil inclinable. Tandis qu’ils attendaient leurs boissons, un autre sujet de discussion ne tarda pas à émerger.

— Un bon match, à ce que je me suis laissé dire ? London United écrasé et Terry Johns humilié. Fantastique.

Horace Starski ne s’intéressait pas le moins du monde au soccer, mais il savait que Rupert était un fanatique.

— Oui, j’ai pris beaucoup de plaisir à le voir. Avez-vous assisté à la transmi, monsieur ?

— Je vous en prie, appelez-moi Contrôleur. Ou Contrôleur Horace si vous préférez. Inutile de se montrer si guindés, entre potes. Non, je n’ai pas eu ce plaisir. Trop de choses à faire. Je ne suis que de passage à Londres, il y a des importants à rencontrer et des affaires à monter, sans mentionner les pince-fesses et les amuse-bouche imprévus. Je dois rester sans cesse à l’affût de tout ce qui se passe. La fluidité est un énorme atout.

— Tout à fait, répliqua Rupert, retrouvant enfin sa voix.

Les points soulevés par le Contrôleur Horace lui paraissaient tout à fait fascinants.

— J’aime être direct, Rupert. Aller droit au but après de courts préliminaires. Mais malgré tout, attendons encore quelques minutes, afin de profiter de l’ambiance de cet instant.

La porte s’ouvrit et une nouvelle amie entra avec un chariot à roulettes, accompagnée de Bob Terks. Cette dame originaire de Budapest, responsable de la cuisine de Câlins 1, avait prêté main-forte au Contrôleur alors que celui-ci était en conférence avec le Commandant. C’était une petite prodige de la sécurité et son avenir s’annonçait resplendissant, cela, Horace Starski en était convaincu. Elle servit boissons et gourmandises avant de les laisser. Bobby lui emboîta le pas, ainsi qu’il en avait été convenu. Les deux hommes sirotèrent et grignotèrent dans un silence relatif, brisé de commentaires sur le goût ou la texture, avant que l’aîné des deux collègues revînt à l’ordre du jour.

— J’ai suivi votre parcours avec intérêt, Rupert. On dit que vous êtes un Bureau qui ne loupe jamais le moindre détail et ne nourrit jamais le moindre doute. Porté par la foi la plus pure. Pourtant nous sommes humains, n’est-ce pas ?

Rupert opina avec enthousiasme.

— Nous sommes bien évidemment humains, Contrôleur.

Il était subjugué par le fait qu’Horace Starski reconnaisse ainsi ses talents, même s’il eût paru effronté d’admettre ses propres qualités. Les Crates devaient rester modestes et effacés en toute circonstance, qu’ils soient Bureau ou Techno et quelle que soit leur notation, mais il avait déjà fait tourner la tête à sa Super, s’était fait séduire par une Cool et avait eu droit à l’expérience Kiev 4 D . Et maintenant, ça.

— Veuillez me parler un peu de cette mystérieuse Hannah Adams, je vous prie.

Rupert fut brièvement déconcerté, mais il comprit vite que c’était une question-piège.

— Je ne connais personne de ce nom, j’en ai bien peur.

Horace Starski porta sa tasse à ses lèvres et savoura la dernière gorgée de café mêlé de lait et de copeaux de chocolat. Un très bon cappuccino. Le Crate avait le buste penché en avant, il débordait manifestement d’énergie.

— Hannah Adams. Réfléchissez bien, mon ami.

Rupert sourit et secoua lentement la tête, il savait que plus qu’aucun autre, ce Contrôleur était d’un naturel joueur.

— Personne de ce nom ne vous revient en tête ?

— Personne.

— Et Yeovil ? Vous avez déjà entendu parler de cette ville ?

— Un avant-poste arriéré. Plein de communs, sans doute un lieu de résidence morne et déprimant, avec les mêmes éléments racistes que d’habitude. Il finira un jour par être poli.

— Exactement. Bien joué, Rupert. Mais dites-m’en plus. Un incident est récemment survenu là-bas. Un incident auquel vous avez assisté, il me semble ?

Rupert comprit de quoi le Contrôleur Horace était en train de parler et il laissa ses traits refléter cet éclair de compréhension.

— Veuillez m’excuser, je n’avais pas réalisé que c’était directement lié à mon taf. Je rejette tous les détails des dossiers une fois mon enquête terminée, afin de ne pas m’y attacher ou de ne pas m’impliquer personnellement. Il est important de toujours aller de l’avant dans la vie.

— Ainsi qu’on vous l’a enseigné, c’est entendu, rétorqua Horace Starski. Mais oublier complètement, et si rapidement, c’est une technique extrêmement difficile à maîtriser. Certains prétendent même que c’est impossible.

— J’ai toujours trouvé ça très simple.

Le Contrôleur hocha la tête. Il n’aurait pas répondu autre chose du temps où il était un jeune Crate ambitieux, un Bureau déterminé à atteindre le statut de Techno, et au-delà.

— Mais nous nous souvenons toujours, n’est-ce pas ? À un niveau plus profond, nous n’oublions jamais rien. Nous savons toujours ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas.

— Toutes les affaires que je traite, je les efface de ma mémoire. En théorie, on pourrait sans doute les retrouver, sous hypnose peut-être, ou avec l’aide de certains produits spécifiques, mais la nature des tâches qui me sont dévolues implique que toute décision doit être correcte et définitive. Les doutes qui traînent obscurcissent les investigations à venir. Je reste à jamais fidèle à mon éducation. Tout ce que l’État me dit est la vérité.

Le Contrôleur Horace savait que Rupert était en train de se conformer, comme toute personne souhaitant réussir l’aurait fait à sa place, et bien qu’il s’agaçât un peu qu’on lui renvoie ses propres répliques tant d’années plus tard, il tâcherait de demeurer joyeux, en tentant une nouvelle approche.

— Vous vous rappelez ce que vous avez mangé au petit-déjeuner, ce matin ?

C’était une question malicieuse.

— J’ai commencé par…

Horace Starski leva une main. Rupert était complètement passé à côté de la subtilité de sa question, à laquelle il répondait au premier degré. C’était soit ça, soit de l’insolence. La première possibilité était la plus probable.

— Non, inutile de me dresser la liste. S’il vous plaît, dites-moi ce qui est arrivé après que vous avez été arrêté sur la IR 4. Je veux entendre cette histoire de cochons.

Rupert Ronsberger répondit d’un ton rapide.

— On procédait à des travaux d’amélioration sur le tunnel de la colline, celui qui passe par-dessus l’autoroute. Telle a été ma première évaluation de la situation. Les travaux incluaient l’enlèvement de sections de verre et la pose de sections plus solides et plus propres. Les porcs étaient les sous-hu les plus proches du chantier et des travailleurs, et ils se sont précipités par l’ouverture. Peut-être le vacarme les a-t-il perturbés. Je ne sais pas vraiment. Ce sont des animaux très stupides.

— Comment étaient vêtus les ouvriers ? De quelle couleur étaient leurs habits ?

— Noir, ce qui vu la nature de leur travail est le choix le plus judicieux qui soit.

— Comment cela ?

— La saleté qui les éclabousse doit être ainsi moins visible, ce qui permet de laver moins fréquemment leur tenue professionnelle, occasionnant ainsi une perte de temps moindre et une économie dans l’achat de détergent. Je n’ai pas vu leurs visages car ils portaient des masques blancs. La fonction de ces masques est sans doute de protéger leur peau délicate de ce que contiennent ces tubes. C’est un environnement hautement toxique, mais il est vrai que je ne suis pas expert en la matière et que je n’ai jamais mis les pieds à l’intérieur d’un tunnel de verre.

Il rit de bon cœur, et de l’index et du pouce, se pinça le bout du nez.

— L’odeur d’urine doit donner la nausée, et être très nocive pour la santé. Des quantités considérables d’excréments doivent également s’y trouver. Les porcs sont d’horribles pueurs.

— Les tubes sont lavés une fois par mois.

— Puis-je demander comment cela se passe ?

— On pompe de l’eau dans les tunnels, mais ce n’est pas important.

— On doit sûrement y mettre aussi du détergent ?

— Oui, on y ajoute du détergent. Mais nous nous écartons du sujet.

— Un rinçage mensuel, ça semble bien peu, songea Rupert à haute voix. Ce n’est que mon opinion personnelle. Le flot d’urine doit être constant. Les sous-humains passent leur temps à faire pipi et caca, où et quand ça leur chante. Que se passerait-il si nous , nous nous comportions ainsi ? Il doit forcément y avoir des sous-humains morts, aussi. Certains meurent sûrement quand leur cœur fait pop, et je me demande bien comment on s’y prend pour les retirer de là. Rien ne doit empêcher la libre circulation des animaux. Les conditions peuvent très rapidement et très gravement se détériorer. Les travailleurs qui entretiennent ces structures méritent les remerciements enthousiastes du reste de la communauté.

— Vous dites que des porcs ont quitté le tunnel où ils étaient en sécurité. Et vous avez sous-entendu qu’une deuxième évaluation s’est avérée nécessaire afin de clarifier la situation. Il semble en découler qu’après tout, ces réparateurs n’en étaient pas.

— Certains porcs sont sortis, oui. Deux ont roulé jusqu’au bas du talus, bien fait pour eux. C’était très amusant, mais il y avait également un élément plus sinistre. La circulation des humains aurait pu être empêchée.

— J’ai entendu dire qu’il y avait eu un violent affrontement entre le Cool et ceux qui se trouvaient sur le talus, indiqua le Contrôleur Horace. Voilà ce qui s’est passé. C’était une attaque, Rupert. Une attaque terroriste.

Horace Starski ajusta son fauteuil afin de se redresser en position assise. Ce Crate se concentrait sur les aspects les plus insignifiants, il dansait en rond, et pourtant Starski était convaincu que ce n’était là qu’une façade.

— C’était un tournage de film, reprit Rupert. Jamais je n’aurais pu le deviner dès les premiers instants. Je me dois de saluer toutes les personnes impliquées. Il y a eu une zapfest avec des acteurs pros et amateurs. Je ne suis pas sûr de la nature de la production, mais je penche fortement pour une comédie.

— Vous avez assisté à un raid mené par des anarchistes, Rupert. Ce n’était pas un film. C’était des rebelles sanguinaires. Ils essayaient de libérer les porcs.

Le Crate gloussa. Le Contrôleur Horace était un sacré coquin. Il se souvint de ses années au Centre Hallstein, de la vivacité d’esprit et de la sagesse de son gourou, des histoires à dormir debout et des impossibilités.

— Nos ennemis n’ont pas les moyens de mener une telle attaque à l’intérieur de la Ligne Reading, déclara Rupert, décidant de prendre le Contrôleur à son propre jeu. S’ils étaient en mesure de le faire, alors tout Londres serait menacé. Nous devons rester à l’affût des mécontents, c’est vrai, et sonder sans répit les régions qui rejettent l’InterZone, mais sous nos dômes nous sommes parfaitement protégés de ceux qui haïssent la démocratie. C’est la promesse de Hans et Michele. Nous sommes forts et les terroristes sont faibles.

La journée avait été bien chargée et Horace Starski était fatigué. Très légèrement irritable. Il voulut tenter une autre approche, mais avant qu’il puisse prononcer le moindre mot, Rupert se mit à parler d’InterZone et de ses amants maudits comme s’il s’agissait de vraies personnes, quelque chose de tout à fait normal chez les Bons Européens, mais qui tapait tout de même sur les nerfs, et Horace Starski réprima un soupir tandis que Rupert lui parlait de Hans et de sa résidence secrète à Berlin, de Michele et de la vie qu’elle menait à Bruxelles, des sacrifices que tous deux avaient dû faire, de leur amitié avec Captain Euro, et puis il revenait à l’ IR 4 et aux cochons et aux créatifs, les mots se fondant les uns dans les autres jusqu’à former un bourdonnement semi-robotique, le vrombissement d’un ordinateur à moitié humain, et pourtant il y avait quelque chose d’apaisant dans le ton, et on se laissait convaincre par toutes ces absurdités. Le Contrôleur Horace s’y perdait un peu.

Il semblait y avoir une autre couche réflexive sous-jacente aux répétitions, même si les digressions finissaient toujours par revenir au discours officiel. Il avait sans doute tort. Si le Crate avait été moins sûr de lui, Starski aurait mis cette logorrhée sur le compte de la nervosité dont il avait fait preuve initialement, un effort naïf pour dire exactement ce qu’on attendait de lui en enrobant le tout dans ce langage infantilisant propre à tout l’USE, mais après les débuts pénibles de leur tête-à-tête, où il avait été clairement en proie à une admiration paralysante, Rupert s’était fait enthousiaste, plein d’assurance, de plus en plus triomphant. Il était temps d’intervenir.

— Seriez-vous capable de retrouver Hannah Adams, à votre avis ?

Le Contrôleur Horace avait identifié cette femme comme une nuisance. Elle était anarchique et bruyante, exprimait trop clairement ses opinions, se croyait intouchable dans sa petite ville d’Angleterre Libre. Son attitude prouvait qu’elle était irrécupérable. Il se demanda si les hooligans qui étaient arrivés en Grande-Bretagne des siècles auparavant avaient été expulsés de Scandinavie et d’Europe continentale. Cela n’avait de toute façon aucune importance, l’histoire était fluide, mais cela aurait expliqué leur rejectionisme. Il se répétait à l’envi qu’il détestait toutes les Hannah de ces îles, leurs coutumes et leur irrespect, et pourtant elle lui rappelait Belle.

— Adams ? répétait Rupert, les yeux écarquillés. Elle faisait partie de l’équipe des réparateurs ?

— Non, elle n’en faisait pas partie. Je me réfère à un dossier, Rupert. Un cas très sérieux.

Il y eut une longue pause. Le Bureau ferma les yeux. Le Contrôleur Horace attendit. Il se mettait rarement en colère, mais il sentait les émotions négatives commencer à bouillonner au fond de lui.

— Vous voulez parler de la femme qui voulait devenir une star de cinéma ? finit par demander Rupert.

Le Contrôleur claqua des doigts et sa chaise se mit en position verticale. Il s’avança d’un pas impérieux dans ses pantoufles Michael Mouse.

— Votre Super vous a expliqué la situation ?

— Tout à fait.

— Et ce qu’elle vous a dit vous convient ?

— Bien sûr. Elle ne peut me dire que la vérité. Les Bons Européens ne mentent jamais.

La voix du Contrôleur Horace se durcit.

— C’est ce que nous faisons le mieux, Rupert. Notre système est fondé sur le mensonge. L’USE est une gigantesque supercherie. Nous fabriquons et nous manipulons, nous disons une chose et en faisons une autre. Notre histoire est constituée de contre-vérités transmises de génération en génération, c’est une blitzkrieg au ralenti où la seule arme est la tromperie. Comme l’a dit jadis un grand gourou : « Les nations européennes doivent être guidées vers la formation d’un super-État sans que leur population ne s’en aperçoive. Cela est faisable en procédant par étapes successives, dont la finalité sera présentée comme exclusivement économique, mais qui irrévocablement, aboutiront à la fédération du continent tout entier. »

Rupert eut un petit sourire narquois.

— Nous parlons d’honnêteté et de valeurs de gauche parce que c’est ce que les communs veulent entendre, mais la réalité, c’est que nous sommes une bande de menteurs qui ont détruit la démocratie et peuvent à présent faire ce qui leur plaît.

Rupert gloussa.

Horace Starski serra les poings en attendant une réponse.

— J’ai croisé ma Super à Ouaf !. Mais sur le coup je ne l’ai pas reconnue.

— Comment ?

— Elle se faisait dispenser par un deyte.

— Vous étiez, vous, avec Polestar…

— Je ne m’attendais pas à tomber sur Super Kat au club, et puis de toute façon, j’avais la tête à tout autre chose. Je faisais preuve de respect et aidais une cops moins chanceuse que moi. Son sexeur la pompait fort sur le rythme du mix.

Le Contrôleur Horace ferma les yeux et compta mentalement jusqu’à dix. Il les rouvrit et les referma aussitôt. Cette fois, il compta jusqu’à vingt.

— Qu’avez-vous ressenti quand vous avez vu Hannah se faire agresser ?

Le sourire de Rupert s’estompa légèrement.

— J’étais choqué, je n’étais pas sûr de ce qui se passait, mais je me suis vite ajusté et Super Kat m’a tout bien expliqué et le dossier a été clos.

— Mais ce meurtre paraissait bien réel. Vous êtes d’accord ?

— Tout à fait. Le jeu d’actrice était d’une telle qualité que je m’y suis laissé prendre, un bref moment, ça a complètement chamboulé ma logique. Une telle rage, ç’a été horrible à voir.

— Mais à quoi bon mener une opération de ce type ? demanda le Contrôleur Horace. Il n’est pas positif de présenter le Cool, pas même le Hardcore de cette manière. Ils sont là pour aider les gens, pas pour les étrangler avec du fil de fer au point de presque les décapiter. Plus important encore, ce genre d’actes ne devrait pas être enregistré et rendu public. Il existe des garde-fous. Le Cool rejoint l’InterZone.

— Je me suis effectivement posé la question…

— Vous la posez-vous encore ?

— Je n’ai douté que brièvement. Lorsque j’ai su quel rêve absurde nourrissait Hannah Adams, son désir de quitter la campagne pour devenir une actrice célèbre à Hollywood, j’ai su que l’intrigue serait de piètre qualité, mais cela n’expliquait pas la brutalité de l’agression. Puis je me suis fait la réflexion qu’il pouvait s’agir d’une satire. Un agent de l’USE dépassant les limites de sa fonction par pur amour pour les masses. Je ne suis pas en train de dire que nous sommes des chiffes molles, il arrive que le Cool soit contraint de répondre à la violence irraisonnée par une coercition mesurée, et le Hardcore a pour mission de nous protéger des rebelles les plus sanguinaires, mais toutes ces unités sont toujours justes et ne font usage de leur force qu’en dernier recours. Jamais ils ne décideraient de massacrer aussi sauvagement une femme seule et sans défense.

— C’est vraiment l’explication que vous avez trouvée à tout ceci ?

— Oui, Contrôleur. Une histoire somme toute assez simple, mais je n’ai pas repensé à cette scène depuis. Les roulés-boulés des porcs ont fait plus grande impression sur mon esprit. C’était tellement rigolo. Je suis sûr qu’on peut retrouver le replay sur InterZone. Vous pensez que vous aurez le temps d’y jeter un coup d’œil ? Je ne saurais trop vous le recommander.

Horace Starski opinait lentement de la tête, mais il avait baissé les yeux. Ce Bureau était incroyable. Il avait trouvé une explication complètement triviale à un assassinat monstrueux et se refusait à répondre à une attaque verbale visant l’intégrité même de l’USE Il s’était contenté d’afficher un petit sourire. Avait pris ça pour une blague. C’était soit un imbécile, soit un psychopathe, soit un Crate d’une telle habileté qu’il ferait probablement un excellent Contrôleur. L’homme de Bruxelles était résolu à démasquer le véritable Rupert Ronsberger.

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