Anarchy in the U.S.E.

John King · Chapitre 14 sur 27

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Anarchy in the U.S.E.

Chapitre 12

12

 

La Gendarmerie klaxonna Rupert Ronsberger sur l’ IR 4, moins d’une minute après qu’il eut dépassé la serre-abattoir de la Sortie 4. Après avoir vérifié son identité, un officier super sympa lui avait tendu un chocolat chaud et un muffin à la myrtille. Rupert adorait ce combo classique, et ses préférences avaient beau être librement consultables sur InterZone, ces super copains s’étaient donné la peine de les vérifier et de lui servir cet en-cas de champion. Il était impressionné, quoiqu’un peu surpris du papotage qui s’ensuivit. Il conduisait rarement et n’avait jamais été invité à se ranger sur le côté, mais parfaitement au fait de l’étiquette autoroutière, se fit un plaisir d’apporter sa contribution à la communauté du voyage. Sa seule inquiétude était de rater le grand match.

La lutte qui allait opposer les Flamboyants du Barca et London United, une équipe résolument défensive, s’annonçait comme l’un des grands moments de cette saison de l’Euroship. Il ne restait plus que trois heures avant le coup d’envoi, et il tenait à savourer la montée en pression. Suivant la suggestion de Polestar, il était allé faire un peu de shopping, profiter de l’atmosphère du Milan Megastore à Windsor, et il était en train de retourner à Soccer City pour une pizza pepperoni avec sa deyte préférée. Il avait d’ores et déjà commandé ses prodérivés afin de s’épargner les bousculades des fanatiques de la dernière minute, mais il était tendu, inquiet à l’idée de rater le tout début de la retransmission live. Il avait tellement envie de voir les Flamboyants écraser Londres en direct sur un écran communautaire. Le différé, c’était bon pour les temps-partiel. Il exposa tout cela aux Gendarmes, qui s’empressèrent de lui proposer de regarder la représentation sur un tout nouveau Kiev 4 D . L’un des officiers leva sa Paume afin de transmettre le contrat aux agents du Cool qui étaient justement en route.

Rupert était surexcité. Seuls les Contrôleurs et les Très Bons Européens pouvaient avoir accès à ce Kiev. La D-tech représentait le fin du fin, et ces dernières semaines, la mise en vente d’un nombre limité de ces aguichants modèles avant la date officielle avait secoué tout InterZone. Rupert avait investi dans un Kiev 4 C et plusieurs versions précédentes, dont les spécificités surpassaient déjà le plaisir qu’on tirait d’une expérience de spectateur normale, et de loin, mais le 4 D , c’était une tout autre dimension. Il avait déjà fait chauffer ses crédits pour le 4 C et il n’en était encore qu’au stade de simple remboursement des intérêts, il savait qu’il ne pourrait plus investir dans quoi que ce soit tant que ses limites autorisées ne seraient pas étendues. Cependant, Rupert ne se plaignait pas. Il disposait d’options parmi les meilleures sur le marché, mais regarder le match sur un 4 D , c’était une opportunité incroyable. Il ne voyait pas bien ce qui pouvait motiver des agents du Cool à venir se joindre au papotage, mais cela devait forcément avoir un rapport avec l’un des dossiers qu’il avait traités. Ces gars et ces filles étaient vraiment consciencieux.

Comme bon nombre de ses copains, Rupert était un adepte du Barca, un zinzin d’ultra. Le prodige Messi marquerait aujourd’hui son vingtième but de la saison, et grâce au 4 D , Rupert percevrait les vibrations de la balle au fond des filets londoniens, sentirait la transpiration qui recouvrirait la peau de Messi lorsque celui-ci s’apprêterait à faire son numéro habituel. À cet instant précis, sur toute la planète, des fanatiques étaient en train d’acheter des articles spécialement produits pour ce match. Hommes, femmes et enfants exprimeraient leur loyauté de la meilleure manière qui soit, en transférant des millions d’eurodollars aux compagnies chargées de la sauvegarde du jeu du peuple. Sans elles, le foot pro n’existerait pas. Le soccer, c’était avant tout les supporters. Malheureusement, il arrivait que la passion des ultras les pousse à violer la loi. Cela ne s’était jamais produit à l’intérieur des frontières de l’USE, mais cela n’en demeurait pas moins un regrettable aspect, quoique bien compréhensible, de la communauté des fans.

Les désordres de Shanghaï, deux ans auparavant, en étaient le plus triste exemple : des bandes de merchandiseurs dévoués avaient provoqué une émeute, saccageant les quatre principaux mégastores, après avoir appris que les stocks de l’édition limitée de la figurine Messi étaient épuisés, près de six heures avant le début du match Barca/Matadors de Madrid. Soixante-trois personnes avaient perdu la vie suite aux mesures défensives prises par l’armée chinoise. Des voyous avaient tiré profit de ce débordement de passion pour dévaliser des centaines de commerces non affiliés. Des émeutes similaires éclatèrent par la suite. Beijing l’affairiste et le centre culturel Han de Lhassa furent le théâtre de troubles, le chaos devint vite viral et des cinglés prirent d’assaut des malls à New Delhi, Bangkok, Manille, Nairobi et Jo’burg. InterZone multiplia les éditions spéciales sur cette flambée de violence, et les EB concernées réagirent avec une admirable célérité, mettant précipitamment en vente de nouveaux arrivages de Messi afin de répondre à la demande, à un prix premium toutefois, afin d’apaiser les inquiétudes des premiers servis. L’amour universel fut restauré.

Tout le monde savait que les Flamboyants vaincraient Londres, mais le score final demeurait un mystère. Outre la participation de Messi, le match comportait un autre intérêt non négligeable : l’humiliation ritualisée du défenseur white-trash Terry Johns. L’Euroship respectait des quotas très stricts pour les joueurs non issus de l’USE, mais Messi avait su s’élever au-dessus de sa condition de Mexicain pauvre pour décrocher l’un des postes très convoités que le Barca réservait aux étrangers. Depuis deux semaines, Johns – né et élevé dans la banlieue de Londres – suscitait la haine de tout l’InterZone, après qu’il eut proféré le mot « Angleterre » lors de ce qui semblait être un incident raciste, à l’occasion de la rencontre avec les Ours de Munich. Le terme « britannique » avait également été prononcé. Dans tout l’USE, on répondait à l’ignorance par la tolérance, mais des mots aussi incorrects que ceux-ci n’avaient pas leur place dans une société moderne et démocratique. L’attitude de Johns n’était bien évidemment que le reflet d’un plus vaste problème auquel la Nouvelle Démocratie était confrontée.

L’Union Jack, drapeau du défunt Royaume-Uni, s’était imposé comme symbole de résistance dans toute l’Europe, adopté par des communs qui se réclamaient du culte et de l’héritage de la GB . TJ était un adulte, il occupait un poste à haute responsabilité, et à ce titre, ne pouvait se permettre d’être associé à de tels individus. C’était un modèle pour des millions de jeunes, et l’indignation de la classe politique et médiatique ne tarda pas à se propager dans les rangs des commentateurs sociaux. À la lumière de l’affaire Terry Johns et de la popularité du GB 45 dans les milieux interlopes, une question s’imposait : ces merchandiseurs de Shanghaï étaient-ils tous morts en vain ?

Les twits affluèrent par milliards. Johns méritait d’être pris ainsi pour cible, même si certains le soupçonnaient de prendre plaisir à ce rôle de méchant d’opérette, quelques comiques acides allant jusqu’à suggérer que les paroles du footballeur n’avaient pour but que d’augmenter son crédit. À l’instigation même de l’État, les stéréotypes faisaient partie intégrante des plans promotionnels, afin de prouver que la diversité avait sa place dans une culture homogène, mais il y avait des limites à tout. L’insulte « Angleterre » serait lavée par la rédemption. C’était déjà arrivé. Personne ne pouvait résister au lynchage médiatique, et on parlait d’une suspension à vie, voire d’emprisonnement, mais étant donné la popularité de Johns, et l’adoration que lui vouaient les inférieurs de London United, cela semblait peu probable. La star devrait s’acquitter d’une amende salée, et il devrait s’excuser auprès des Contrôleurs et des Crates qu’il avait injuriés, mais seulement après avoir été humilié par le jeu de jambes hypnotique de Messi. Toute cette histoire fascinait Rupert. Il n’aimait pas du tout Johns, mais pas du tout du tout.

En moins de trois minutes, la Mercedes banalisée du Cool les rejoignit. La portière du conducteur s’ouvrit et une femme en civil remonta tranquillement la bande d’arrêt d’urgence. Les Gendarmes prirent congé de Rupert et réintégrèrent leur véhicule de patrouille : il les vit disparaître dans la circulation du début de soirée au moment où un convoi de camions passait dans le sens opposé, remplis de kangourous destinés à la serre de la Sortie 2.

La publicité qui recouvrait le flanc des camions expliquait tout ce qu’il y avait à savoir, et Rupert se souvint du dernier documentaire réalisé par la star de Tenderburger, Stephen Spieler, qui avait filmé des bébés kangourous terrorisés au fond de ce qu’ils prenaient pour la poche de leur mère, et qui n’était en réalité qu’une imitation. Rupert rit de leur stupidité, et tourna la tête vers la portière passager qui venait de s’ouvrir. La Cool se glissa sur le siège dans des ooh et des aah teintés de cet accent parisien dont raffolaient les Crates masculins. La mademoiselle lui fit un compliment sur sa chemise, avant de tendre la main pour mieux apprécier le tissu.

— Un grain merveilleux, dit-elle. Vous êtes un homme heureux qui rit et sourit. C’est bien et sain. Les travailleurs joyeux font les meilleurs taffeurs.

— J’étais en train de penser à des stupides bébés kangourous dans la poche de leur mère, fit Rupert. Avez-vous vu le nouveau doc de Spieler ?

— Non, j’ai raté ça, j’en ai bien peur. J’ai été très occupée. Mais où avez-vous acheté ce jean ?

Sa main était à présent sur son genou, elle palpait le coton, allumant des étincelles dans l’entrecuisse de Rupert. Il se représenta Polestar nue, couchée sur le lit de Rocket, se touchant pendant qu’il lui faisait la leçon, et se demanda s’il devait réagir ou s’il devait attendre de voir quel tour prendrait ce papotage. Il baissa les yeux sur les ongles manucurés de l’agente, les vit glisser le long de sa jambe, et il sentit Rupert se transformer en Ronald, mais il ne fallait pas perdre de vue le fait qu’il était en mode USE, pas en mode Euroland. Sa vitre s’abaissa et une autre main se tendit pour se saisir de la puce de démarrage de la voiture. Les doigts de la mademoiselle étaient à présent sur le tableau de bord, et une tête d’homme imposante apparut à quelques centimètres de celle de Rupert. Le badge qu’il portait à la boutonnière indiquait qu’il s’appelait Andreas.

— Ça vous dérange si nous prenons la Mercedes ? demanda la mademoiselle.

— Je conduirai cette location, ajouta Andreas. Si cela vous convient. Le choix vous revient.

— Et je conduirai la Mercedes, conclut la femme, d’un ton discrètement définitif.

Rupert sentit un fumet de viande dans l’haleine de l’homme, plusieurs couches de crèmes et lotions émanant de ses vêtements, une fusion entre humain et sous-humain, un mélange intéressant où la brutalité des quatre-pattes se mêlait à la noblesse des debouts. Il opina du chef en souriant, heureux de consentir à la proposition. Il allait rouler dans une superbe auto, avec une sublime mademoiselle pour chauffeuse, tel un Contrôleur en route pour une réunion de la première importance. C’était un avant-goût des jours encore plus glorieux qui l’attendaient.

— Ne perdons pas de temps si vous voulez voir le Barca en 4 D . Nos installations vous fourniront en popcorn arôme bœuf ou bacon pendant que vous laisserez libre cours à votre passion.

Andreas ouvrit la portière et fit de son corps un rempart contre les machines qui passaient, sous le regard de la mademoiselle qui se tenait de l’autre côté de la voiture. Elle s’appelait Sophie et était de toute évidence attirée par Rupert, elle avait tout de suite compris qu’il ne resterait pas Bureau toute sa vie. Presque malgré lui, Rupert se demandait quel genre de deytes elle préférait.

— N’oubliez pas votre ceinture, dit-elle lorsqu’ils arrivèrent à hauteur de la Mercedes.

Lorsqu’il fut bien installé, elle se retourna vers l’autre agent, et l’esprit de Rupert se recentra sur le football. Andreas leva une main et parla dans sa Paume. Les sièges étaient super-confortables, l’odeur de peau emplissait l’habitacle, et Rupert se sentit détendu et heureux. Il inspecta des yeux l’intérieur de la Mercedes, remarqua un sigle sur le tableau de bord, distingua la lettre R dans le logo de la compagnie et déduisit qu’il s’agissait d’une race rare de lapin. Sa sérénité fut soudain brisée. Rupert entendit des coups de klaxon, et son regard se porta au-delà des conifères plantés le long de l’autoroute, en direction du tunnel de verre qui suivait la crête d’une petite colline.

— Ils sont là…, cria quelqu’un.

Des centaines de porcs couraient dans le tube vers la serre de la Sortie 2. La terreur qui se lisait sur leur gueule était rassurante, leur panique et leurs membres gesticulants étaient si rigolos : chaque fois qu’une bête ralentissait le pas, des électrochocs intégrés aux parois du tunnel lui rappelaient d’avancer. En principe, le cheminement des sous-hu aurait dû être silencieux, les tubes étant parfaitement insonorisés : leurs vocalises n’étaient audibles que par celles et ceux qui visitaient l’usine à viande au bout du tunnel. Rupert se demanda si le système d’amplification rarement utilisé avait été allumé. Les véhicules qui ralentissaient de plus en plus étaient presque au point mort. Sophie s’assit à côté de lui.

— Ces cochons sont bruyants, fit-il remarquer.

Le visage de Rupert était radieux.

— Vous êtes vraiment toujours tout content, dit-elle, et sa bouche tremblota presque imperceptiblement en se fendant d’un sourire.

— Merci, répondit-il. Ils ne vont pas tarder à jacasser beaucoup plus fort, quand ils arriveront à la Sortie 2, ils vont même crier à la mort quand les lames jailliront. Sans mauvais jeu de mots. À la mort.

Sophie, qui consultait son outil de navigation, ne parut pas relever le trait d’esprit.

— Pas de formation de bouchons dans le tube, dit-elle. Il doit y avoir une autre raison. Peut-être qu’ils testent l’acoustique. C’est très étrange. On ne va pas tarder à partir.

Ruper opina de la tête.

— Je pense que je commencerai par du popcorn bacon.

Le ton de la conversation s’apaisa.

— Qu’avez-vous mangé au petit-déjeuner, aujourd’hui ? demanda-t-elle, toujours intriguée par ces soudains coups de klaxon.

— Croissants, jambon, deux tasses de café.

— Du café corsé ?

— Très corsé. J’ai ma machine rien qu’à moi.

— Nous sommes en train d’attendre Andreas. Il marche très lentement.

L’agente du Cool se mit à rechercher une chanson.

— Vous aimez Paper Lace ? demanda-t-il.

— J’adore…

Son index hésita une fraction de seconde avant de choisir le tout nouveau tube Billy Don’t Be A Hero , qui racontait l’histoire d’un jeune Bureau qui enchaînait les heures de travail, son Super lui disant de prendre du repos, de passer un peu de temps à Euroland. Mais le Bureau voulait continuer à taffer. Il y avait conflit, mais c’était pour la meilleure des causes. Rupert se dit que Sophie lui dédiait spécialement cette chanson. Peut-être proposerait-il un rendez-vous. Il s’y prendrait mollo-mollo, savait qu’il valait mieux se contenter des sexeuses à ce stade de sa carrière. Il était difficile d’en être tout à fait certain, mais elle semblait lui être supérieure hiérarchiquement, ce qui expliquait qu’il soit un peu surpris par l’intérêt qu’elle lui portait.

— Ils sont vraiment très bruyants, fit Sophie.

Son sourire s’évanouit. Elle était en état d’alerte maximum, elle avait aperçu quelque chose d’inhabituel, et il suivit comme il put son regard : un cochon roulait sur la pente du talus, c’était un fatras de membres roses, le porc roulant et roulant jusqu’à arriver en bas. Il lui fallut quelques secondes pour retrouver ses esprits, puis il se releva et regarda autour de lui, humant la pelouse, secouant la tête, relevant une énorme gueule, rayonnante et grotesque, caricature de sourires plus officiels.

— Ça n’est pas normal, dit Sophie. Il se passe quelque chose.

Un autre cochon se mit à dévaler la pente, et Rupert aperçut alors au sommet des humains, dont un qui tenait un objet qu’il prit tout d’abord pour un zappeur ou un shockeur, avant de se rendre compte qu’il s’agissait d’un laser. Cet individu était en train de découper le verre blindé du tunnel, tandis qu’un autre se saisissait des bouts de paroi pour les jeter plus loin. C’était à cause de ça que des cochons étaient en train de faire caca et de souiller les bords de l’autoroute. C’était effroyable. Répugnant. Vraiment très désagréable. Par-dessus le marché, le trou ne cessait de s’élargir : deux humains montèrent à l’intérieur avec tout ce pipi et ces horribles choses qui schlinguaient, bloquant tout bonnement l’accès à la Sortie 2, obligeant les porcs à sortir à l’air libre où d’autres personnes les guidaient le long de l’arête de la colline, sous le tube, par un creux entre le tunnel et la terre, de l’autre côté du talus où se trouvaient sûrement des maisons et des routes moins fréquentées.

— Ce sont ces putains de protecteurs des animaux, aboya Sophie. Restez ici.

Elle était déjà dehors, Rupert n’en revenait pas, il s’efforçait de comprendre ce qui était en train de se passer, les raisons de ce brutal changement de ton et de registre. Pour être franc, il trouvait que Sophie avait été plutôt grossière.

Six humains se tenaient sur le talus, tous vêtus de noir, le visage dissimulé par un masque blanc. Ils semblaient être en train de libérer les animaux, mais à quelle fin ? Quelque chose bloquait peut-être le tunnel, à moins qu’une paroi ne se soit brisée accidentellement, un peu plus loin. Sans quoi un acte si drastique aurait été tout à fait absurde. « Protecteurs des animaux », c’était ce qu’avait dit Sophie. Le Cool savait sûrement à quoi s’en tenir. Rupert avait déjà entendu parler de l’ ALF et de son idéologie qui avait contaminé le terrorisme contemporain, mais il avait toujours été très sceptique quant à l’envergure du problème. Pourtant ce qu’il avait présentement sous les yeux était peut-être de leur fait. Il se pencha en avant, fasciné par le spectacle.

Sophie et Andreas étaient en train de traverser la route, sortant de sous leurs vestes des exploseurs.

Les deux cochons en bas du talus couraient en direction de l’ IR 4. Ils étaient désorientés, ne savaient pas où aller. Rupert était écœuré. Les perturbations du trafic routier étaient tout sauf un sujet de plaisanterie, quoi que les reporters humoristiques et d’autres médias puissent penser des évasions des serres-abattoirs. Le temps, c’était de l’argent, et la perte de précieuses minutes de travail à cause de sous-humains errants était inacceptable dans la société d’aujourd’hui. Ces animaux étaient vraiment stupides. Avec leur sourire figé, ils atteignaient à présent l’autoroute et les conducteurs terrorisés à l’idée des dommages que pourraient subir leurs véhicules très onéreux. Avec leur devant à pipi et leur derrière à caca, ces créatures étaient égoïstes et immorales. Leur manque de maîtrise de soi et leurs pieds ridicules mettaient Rupert dans une colère noire.

Sophie était à présent près d’eux, les rabattait vers le bas-côté herbeux tandis que les conducteurs exprimaient leur enchantement à grands coups de klaxon, et lorsque les sous-hu eurent quitté l’autoroute, elle leur tira à plusieurs reprises dans la tête, et les gros patapoufs s’écroulèrent. Leurs membres tremblèrent et leur corps se convulsèrent, ils hurlèrent très fort et finirent par s’immobiliser complètement. Rupert applaudit et acclama l’agente, heureux de voir l’ordre enfin restauré. Sophie courut après Andreas, qui avait commencé à gravir la pente.

Un autre véhicule du Cool arriva – un huit-place, cette fois – et sept braves en descendirent avec des zappeurs, des aiguillons et des exploseurs semblables à ceux de leurs camarades. Il y eut alors un bruit sec, et Andreas tomba à terre, roulant comme l’avaient fait les sous-humains. Rupert comprit que les humains vêtus de noir avaient tiré, et qu’Andreas avait décidé de prendre des mesures d’évitement. C’était de vrais terroristes, les premiers que Rupert eût jamais vus, les garçons et les filles légendaires, et il les observa courir le long de la colline avec d’autres cochons, passer sous le tunnel, une silhouette s’arrêtant pour zapper en direction des Cools qui se trouvaient en contrebas. Par chance, ceux-ci s’étaient étalés par terre et avaient dressé des écrans protecteurs. Andreas était indemne. Ce spectacle était horrible, mais également excitant, même si Rupert se demandait s’il ne s’agissait pas d’une séance d’entraînement. Il était difficile de croire que ce genre de trouble puisse survenir dans la vraie vie.

D’autres voitures et transporteurs du Cool arrivèrent sur la bande d’arrêt d’urgence. Les agents se rassemblèrent. Les Paumes étaient plaquées aux bouches et aux oreilles. Le regard de Rupert se reporta sur le tunnel, d’autres cochons s’agglutinaient au niveau du trou, hésitant, considérant en contrebas les humains et les machines, et surtout les porcs gisant à terre. L’un des animaux que Sophie avait abattus était toujours en vie, il essayait de se relever, incapable de tenir sur ses pattes, trop faible, trop gros ou les deux, se dit Rupert. Un gros tas de saindoux paresseux et puant. Un répugnant spécimen. La bête s’effondra, mais sa poitrine continuait de bouger, une jambe tremblait, le pied tapotait au sol. Rupert rit si fort qu’il faillit mouiller son pantalon.

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