Anarchy in the U.S.E.
Chapitre 13
13
S’assurant que sa fausse Paume était bien positionnée, Kenny la pressa fortement contre sa main et attendit que la colle extra-forte prenne. Pour se rendre à Londres, il devrait se fondre dans le décor. C’était essentiel. La surveillance était relative dans la banlieue où il atterrirait, mais même là, il se ferait remarquer s’il se baladait les mains nues, et par la suite, il devrait se rendre au cœur même de la ville. Sans Paume, cela serait revenu à se promener sans rien sur soi. Les bulleux s’arrêteraient pour le fixer des yeux, enregistreraient et uploaderaient, appelleraient la Gendarmerie. Qui à son tour le signalerait au Cool. Et ce serait la fin de Kenny Jackson. Il ferma les yeux et attendit.
— Treize, quatorze, quinze…
Ici, d’autres règles avaient cours. Le black-out de Michele et l’insurrection qui s’était ensuivie étaient un événement historique que nul n’oublierait jamais, les leçons qu’on en avait tirées étaient transmises aux nouvelles générations, elles nourrissaient l’esprit critique des jeunes. Les Paumes étaient des dispositifs espions. Des voyeurs. Des mouchards. Et InterZone polluait la réflexion de quiconque s’y connectait. C’était un virus. Une autre cinquième colonne. Hans et Michele étaient des sadiques de bande dessinée. Les trolls ultimes. Des mateurs de claviers. Les communs avaient beau être fauchés, ils avaient beau être la cible d’embargos et d’actes de sabotage, être constamment rabaissés, Kenny s’en moquait. Il ne serait jamais riche, jamais vraiment en sécurité, mais il n’aurait jamais non plus l’USE installé dans son propre corps, en train de tenter de lire ses pensées. Il était invisible. Le Cool ne saurait jamais qu’il préférait le thé noir au latte, qu’il opterait toujours pour un crumpet plutôt que pour un muffin. Comme d’autres l’avaient dit avant lui, il préférait être pauvre et marcher sur ses pieds qu’être riche et ramper à quatre pattes.
— Vingt, vingt et un, vingt-deux. Appuie plus fort…
L’artisan responsable de ce leurre avait fait du beau boulot. Non seulement Zacharius Hodd avait amélioré l’aspect de la Paume, il avait en outre intégré des effets de lumière et de texture. La colle serait difficile à retirer lorsque la fausse Paume lui serait inutile, mais un ou deux points de suture n’étaient rien comparés à la servitude inhérente à l’original. Le châssis d’une vraie Paume était si profondément fixé dans la main de son hôte que le fait de la retirer pouvait provoquer des lésions nerveuses, une paralysie, et même l’amputation. Kenny était convaincu que c’était voulu. L’État voulait ficher tout le monde, et la pose était réalisée par des spécialistes. C’était un service très cher, mais malgré les risques et le coût, ces machines étaient considérées comme indispensables par des dizaines de millions de personnes. Beaucoup les trouvaient même sexy. Et un modèle encore plus dangereux était sur le point d’être lancé sur le marché.
— Trente-trois, trente-quatre, trente-cinq…
La Paume 7 ne serait pas commercialisée avant quelques mois, mais on la présentait déjà comme la plus incroyable des mises à jour. Kenny avait appris ce dont elle était capable et avait discuté des conséquences possibles lors d’une de ces réunions qui permettaient aux membres du GB 45 de se tenir informés des avancées de l’USE Beaucoup pensaient que la 7 pouvait détecter les changements d’humeur les plus subtils, et par le biais d’un programme T-Police, lire dans ce qui faisait office de pensée aux bulleux.
La Paume 7 serait vendue comme un outil révolutionnaire de prévention et de santé, mais le véritable objectif était d’accroître encore le contrôle exercé par l’État sur les individus. Les signaux vitaux et les fonctions physiologiques seraient analysés en continu, les fluctuations étudiées par le programme T, les cas problématiques transmis aux Crates. Avec le temps, on ferait en sorte que la 7 passe dans l’usage courant, avant de légiférer pour la rendre obligatoire. Tout individu qui refuserait alors de transférer du crédit pour son installation serait perçu comme ayant nécessairement des choses à cacher. Toutes les personnes présentes à la réunion en avaient conclu que les têtes de bulles avaient définitivement basculé dans la folie.
— Quarante et un, quarante-deux, quarante-trois…
Kenny pencha légèrement la main, songeant au pouvoir de la Paume, à son importance vitale dans la vie quotidienne de toute personne habitant une ville telle que Londres.
— Garde la main bien droite. Il faut que la colle prenne comme il faut.
Le port de gants et de poches avait été interdit aux abords de divers lieux sensibles, après l’attaque de Heath 6, à dix miles de Birmingham. Le Cool avait dénombré six morts dans ses rangs à la suite de l’assaut, qui bien que mené par Conflict, avait été imputé par les Contrôleurs à des criminels locaux. Une semaine de deuil avait été inscrite dans l’arc narratif d’InterZone, Hans s’avançant pour consoler Michele, tandis que le Cool fournissait la logistique d’une intervention Hardcore dans la zone de Handsworth. En l’espace de deux mois les lieux furent régénérés. L’argent de l’USE coula à flots et de nouveaux bâtiments accueillirent des centaines de Bons Européens relogés. L’opération avait été d’une efficacité redoutable. L’USE aussi avait tiré des leçons de Heath 4.
— Quarante-neuf, cinquante. C’est bon. Allez, voyons voir si ça a marché.
Kenny cessa d’appuyer et tourna sa main. La coque ne bougeait pas. Il la secoua pour être sûr. Parfaitement fixée. Il tendit sa fausse Paume en direction de Kid Bale afin qu’il l’inspecte, puis vers Zacharius Hodd. Le maître-faussaire claqua une fois des mains. Le bruit retentissant fit sursauter les deux autres hommes.
— Copie conforme, conclut Kid. Personne pensera à t’arrêter. Tu vas vite t’y faire, j’en suis sûr, et puis ça va tellement te plaire que tu vas t’en faire fixer une vraie à Londres, tu reviendras ici pour nous espionner, et il faudra bien que je te tire quelques balles dans les jambes.
Cela avait beau être une blague, Kenny savait que le Kid en était tout à fait capable. Ç’avait toujours été un bagarreur, depuis leur enfance, mais c’était à l’adolescence qu’il était devenu ingérable. Pourtant, c’était Kid et son frère Ted qui étaient à l’origine des Wessex Boys. Avant cela, ils n’étaient que deux excités parmi d’autres qui aimaient la bière et la baston. À la suite d’un incident dans un pub loin de chez eux, au cours duquel un jeune avait été poignardé, les frères Bale avaient reçu une visite du GB 45. La blessure de la victime n’était pas si grave, mais le niveau de violence atteint et l’utilisation d’un couteau étaient considérés comme inacceptables dans une ville d’Angleterre Libre. Les quatre hommes qui avaient investi le salon des Bale étaient tout sauf ravis. L’usage d’une lame était de leur point de vue un acte lâche, efféminé et non britannique, et une telle escalade de la violence ne pouvait être tolérée. Les frères avaient déjà sérieusement corrigé le responsable : ils refusèrent de donner son nom aux quatre membres du GB 45.
Le message de ces derniers fut on ne peut plus clair : tirez un trait sur l’ultraviolence et cessez de vous battre contre les vôtres. Sinon, il faudrait en assumer les conséquences. Kid et Ted tinrent compte de cette mise en garde, se réapproprièrent la nécessité de maintenir l’ordre chez eux et de se concentrer sur leur véritable ennemi, point sur lequel un des visiteurs avait particulièrement insisté. Kid se mit à canaliser son agressivité par la pratique de la boxe, et en s’entraînant très sérieusement, il commença à remporter des matches. Les deux frères n’eurent de cesse d’alimenter leur nouvelle conscience politique, au point qu’un an plus tard, ils fondèrent les Wessex Boys. Ordonnée et déterminée, la bande attira des jeunes du coin qui souscrivaient à sa cause, et des liens s’établirent avec d’autres habitants de la West Country qui partageaient leurs opinions.
Le GB 45 ne tolérait pas plus l’InterZone que les narcotiques, la pornographie ou l’usure, et ils eurent bientôt recours aux plus jeunes de leurs membres pour régler certaines affaires locales. Lorsque la cocaïne apparut sur leur territoire, les Wessex Boys ne mirent pas longtemps à trouver les coupables. Kid Bale était à la tête de l’équipe chargée de les appréhender, et il leur promit qu’à la prochaine incartade, ce serait des hommes bien moins arrangeants qui se chargeraient d’eux. Les deux fournisseurs des dealers n’eurent pas cette chance. On retrouva leurs corps dans une voiture incendiée aux alentours de Marlborough. Exécution sommaire par le GB 45 pour avoir fourni de la drogue pour le compte de l’USE.
— Toujours sûr de vouloir partir en voyage ? demanda Kid. Même après ce qui est arrivé à Hannah ? Comme on dit, les coïncidences, ça n’existe pas.
— Je crois que si, rétorqua Kenny, bien conscient de la présence de Hodd. Si j’étais dans le collimateur du Cool à cause de mes livres, pourquoi auraient-ils envoyé le Hardcore tuer Hannah ? Depuis quand ils assassinent des rats de bibliothèque ? C’est absurde. Si ça les intéressait vraiment, ils chercheraient à savoir d’où viennent les supports physiques, afin de procéder à une grosse rafle parmi les vendeurs et les bibliothèques, mais ça leur est impossible ici. Ils se doivent de faire profil bas. Je dirais même qu’au contraire, ça prouve qu’ils ne savent rien sur moi. Ça ne me fait pas plaisir de le dire, mais Hannah prenait beaucoup de risques, elle faisait circuler tout un tas d’informations sans vraiment prendre garde à elle. Peut-être qu’ils l’ont remarquée, et qu’ils ont voulu lancer un avertissement. Peut-être que c’est pour ça qu’elle est morte. Même si j’ai quand même du mal à y croire.
Kid Bale s’apprêtait à répondre mais Hodd le faussaire prit la parole. Il avait tendance à croasser d’une voix rauque, comme si ses mots sourdaient du fin fond de sa poitrine, ses phrases crépitaient comme si elles étaient chargées d’électricité. Les longues périodes de concentration qui allaient de pair avec son travail étaient contrebalancées par des accès d’adrénaline et de gestes brusques qui pouvaient effrayer ceux qui se trouvaient autour de lui.
— Tout le monde dit que c’est le fait d’un assassin, un tueur professionnel, quelqu’un de froid et de méthodique qui n’aurait fait que suivre des instructions, mais c’est peu vraisemblable. Comme Kenny vient de le dire, pourquoi se donner cette peine ?
Il laissa la question en suspens.
— Pourquoi ?
Il se leva soudain, se rua vers les rideaux de la fenêtre, les deux jeunes hommes sursautèrent, tandis qu’une longue main saisissait un pan de tissu. Zacharius Hodd avait un air de squelette, son large visage semblait plus d’os que de chair, et bien que son apparence physique et ses façons eussent suffi, c’était surtout l’une des nombreuses histoires le concernant qui emplissait de crainte Kenny et Kid Bale.
— Non, le meurtrier est beaucoup plus proche de nous.
Son humeur changea alors. Il se fit méditatif.
— Il est naturel que nous rejetions la faute sur quelqu’un d’extérieur. C’est plus facile à accepter, mais dans le cas d’Hannah, je ne crois pas que ce soit vrai. La tromperie est partout. Façades et vernis… Regardez un peu ceux qui veulent nous contrôler. La plus grande escroquerie jamais montée. Une contrefaçon de démocratie. Des strates de fausseté sur des strates de faussetés. Les apparences sont par définition trompeuses. Si je peux, moi, vous aider à résoudre un petit problème technique, un psychopathe pourrait très bien s’inspirer de leurs ruses et demeurer invisible. C’est dans la nature humaine. N’est-ce pas ?
Ses doigts crochus suivaient les plis nets tout le long du tissu, et il se mit à fredonner ce qui ressemblait assez à une comptine, les paupières papillonnant comme s’il allait s’endormir debout, la batterie vidée. Mais il empoigna brusquement le rideau et le porta à son nez pour le humer profondément, longuement. Son crâne semblait presser plus encore contre la peau de son visage, tirant ses traits, formant un autre masque, chaque battement cardiaque gonflant un peu plus les veines de ses tempes. Kenny jeta un regard à Kid Bale. Tous deux étaient pâles comme des linges.
— Mais…, commença Kenny.
Hodd lâcha le rideau et traversa la pièce en un éclair, se pencha subitement, trop près, torse et jambes formant presque un angle aigu, et Kenny se retrouva confronté à deux yeux d’un vert laiteux. Il n’arrivait plus à parler. Il n’aurait sans doute même pas réussi à bouger. La salle avait soudainement rétréci. Une main de sorcier était posée sur son épaule gauche, palpant le tissu qui recouvrait sa peau et ses os. Les communs qui habitaient dans les poches de l’Angleterre Libre s’étaient remis à croire à la magie et aux esprits, effet secondaire de leur rejet d’InterZone et de l’abandon de cette forme de technologie, de l’effondrement des religions institutionnalisées et de la croyance de plus en plus répandue en un inconscient collectif.
— C’était une personne qu’Hannah connaissait bien. Quelqu’un de proche.
La tête du faussaire était à présent au niveau de l’épaule de Kenny. Il reniflait le tissu. Il fredonnait toujours, mais ce n’était presque plus qu’un sifflement au fond de ses poumons. Kid Bale s’était levé et se trouvait à l’autre bout de la pièce. Zacharius Hodd grogna et recula d’un pas, laissant derrière lui une odeur de plumes mouillées.
— Réfléchissez un peu à la violence du meurtre. Une violence extrême. Horrible. Horrible.
Ses ongles parcoururent le cou de Kenny dans sa largeur, effleurant tout juste sa peau.
— Ce meurtre a été commis sous le coup d’une colère sans fond. Le coupable se détestait, ou détestait Hannah. Sans doute les deux. Je le sens, tout au fond de mon cœur. Pourquoi part-on du principe qu’il s’agit d’un homme ? Ç’a très bien pu être une femme.
— C’était forcément quelqu’un de très fort, dit Kid.
— Quoi ?
Le ton de Zacharius Hodd était plus acerbe.
— La tête était…
— … presque tranchée. Je sais. C’est une femme. J’en suis sûr, à présent. L’ultime supercherie. Malin. Très malin. Cherchez quelqu’un de discret et de convenable.
Le faussaire se rassit.
— Je m’y connais, dans ce genre de choses. Croyez-moi. Je suis un contrefacteur. Un trompeur, un falsificateur et un homme honnête. On peut me faire confiance.
Kenny et Kid Bale opinèrent de la tête, s’efforçant de donner l’impression qu’ils méditaient ses paroles, alors qu’en réalité, ils n’aspiraient qu’à quitter cet appartement : seul petit problème, c’était ici que Kid était logé. Zacharius Hodd était adossé à son siège, mains jointes, doigts tambourinant, le bruit de ses ongles plus sonore qu’il n’aurait dû l’être.
— Bon, je ferais mieux de rentrer, déclara Kenny. Jan m’attend.
Il serra la main de l’homme qui allait peut-être lui sauver la vie, sentit ses phalanges aux arêtes aiguës, ses tendons bandés sous une peau aussi fragile que les pages les plus fines de ses livres les plus anciens. Kid Bale le raccompagna à la porte et ils échangèrent un regard qui en disait long, puis sourirent de leur sottise, de leur crainte de petits garçons, à cause d’une simple histoire de pub. Le faussaire était excentrique, mais loyal.
Une fois dehors, Kenny se remémora toute la scène, jeta un coup d’œil à la fenêtre de l’appartement et s’aperçut qu’on l’observait : le crâne de Zacharius Hodd pressait contre la vitre. Il tourna la tête et pressa le pas, trébuchant, rétablissant de justesse son équilibre.
Cinq minutes plus tard, alors qu’il traversait les rues désertes, Kenny fut pris d’un intense sentiment de liberté. L’air était mordant mais vivifiant, les lampadaires électrifiaient le gel. Tout autour de lui était froid, vierge et pur. À l’approche d’une voiture, il fourra ses mains dans ses poches, afin que personne ne se méprenne en voyant sa fausse Paume, et lorsqu’elle l’eut doublé et qu’il fut de nouveau seul, il les ressortit pour apprécier pleinement le froid glacial. Il ne tarda pas à frapper à la porte de Fred.
— Une tasse de thé ? lui proposa son ami quand Kenny se fut assis dans son salon.
— Non, je ne fais que passer. Faut que j’aille retrouver Jan.
Il tendit la main et Fred procéda à une rapide inspection, hocha simplement la tête et lui présenta un paquet. Kenny le fit disparaître sous son manteau.
— C’est Hodd qui a fait ça ? demanda-t-il.
— Oui. Difficile à cerner.
— Double personnalité. Bascule sans cesse d’un extrême à l’autre. Tu as déjà entendu l’histoire qui court ?
— C’est toi qui me l’as racontée.
— Moi ? Je m’en souviens pas. C’était quand ?
— Au Wheatsheaf. Il y a deux ans environ. Mais ce n’est pas vrai, hein ? C’est juste une histoire ?
— J’étais pas présent quand c’est arrivé, mais je suis sûr que c’est vrai. Personne irait inventer un truc pareil, tu crois pas ?
Il y eut un long silence. Kenny repensait au meurtre d’Hannah. Étranger ou voisin ? Un inconnu ou un proche ? Ça ne changeait rien au résultat final, mais ç’avait une importance capitale. Qu’est-ce qui aurait été le mieux pour les gens qui vivaient ici ? Si c’était le fait d’un assassin, cela voulait dire qu’ils pouvaient continuer à se fier les uns aux autres, mais cela signifiait aussi que l’ennemi avait décidé d’intensifier la répression. Si c’était quelqu’un du coin, alors d’autres personnes étaient probablement menacées par le même sort, et pourtant les mesures de sécurité n’avaient pas été revues à la hausse. Il se demanda pourquoi Zacharius était convaincu que le meurtrier était une femme.
— Alors tu sais où tu dois rencontrer Mme Vickers ? Tu comprends vraiment où tu vas mettre les pieds ?
— Ça va aller.
— Prends bien garde à toi. C’est une vraie femme fatale. Sérieusement, sois prudent.
Fred avait les larmes aux yeux lorsque Kenny partit. C’était tout à fait inattendu, et cela lui rappela le lieu où il projetait de se rendre et ce qu’il planifiait d’y faire. Il pensa à Jan, seule chez eux, et il rentra aussi vite que possible en tâchant de ne pas glisser sur la glace.
Lorsqu’il arriva sur le trottoir d’en face, cette maison où ils habitaient tous les deux depuis quatre ans lui apparut comme une boîte de photos-souvenirs de tout ce qu’ils avaient vécu ensemble. Des tirages à l’ancienne. Il en avait qui remontait à son enfance, mais pas Jan, rien que des photos numériques sur des appareils obsolètes. C’était vraiment dommage.
Petite, et sans doute morne aux yeux de quelqu’un de la ville, cette maison était superbe du point de vue de Kenny. C’était un sanctuaire, un lieu où ils pouvaient être pleinement eux-mêmes. Pourtant, pendant deux longues semaines, il avait caché à Jan le véritable objet de son voyage à Londres. Il existait une chance qu’il ne la revoie plus jamais, et cela le dévastait. Le couloir était allumé, et les rideaux fermés du salon étaient bordés d’un fin cadre blanc de lumière électrique. Elle devait être assise dans son fauteuil, en train de corriger des devoirs d’enfants, de lire, ou d’écouter la radio locale. Elle était au chaud, et il se plaisait à croire qu’elle était en sécurité, même si n’importe qui d’assez déterminé aurait pu entrer par effraction. Non, Hodd avait tort. C’était quelqu’un de l’extérieur qui s’en était pris à Hannah. Kenny entra.
— Fais-moi voir ça, dit Jan après qu’il se fut penché pour l’embrasser sur le front.
Il se redressa et tendit la main.
— Qu’est-ce que tu en penses ?
— Ça ressemble beaucoup à une vraie, dieu merci. Il a fait du bon boulot.
Kenny retira son manteau et l’accrocha au dossier d’une chaise, avant de poser le paquet de Fred sur la table. La chaleur de la pièce picotait ses mains gelées. Il se rapprocha de Jan, s’agenouilla à côté d’elle et mit sa tête sur ses cuisses. Elle fit courir ses doigts dans ses cheveux, sentant les courbes de son crâne, le pli de cuir chevelu là où il avait été fendu et recousu, à l’époque où il traînait avec les frères Bale, à l’époque où il était un Wessex Boy. Elle recherchait dans sa chevelure le pouls de son imagination, l’idéalisme qui l’avait conquise, cet optimisme sans lequel tout avenir aurait été inconcevable.
Jan savait qu’ils étaient condamnés. Elle ne voulait pas qu’il aille à Londres, le lui avait dit, mais dans le fond, jamais elle n’aurait essayé de l’en empêcher, elle savait la véritable raison qui le poussait, et elle était fière. Elle s’était disputée avec sa sœur la dernière fois qu’elles s’étaient vues. À trop parler, on pouvait mettre sa vie en danger. Elle comprenait l’importance de ce mensonge de Kenny qui n’en était pas un, et elle ne l’en aimait que plus encore. Tout comme lui, elle saurait être courageuse.
Kenny était un protecteur de la littérature, et à travers elle, un protecteur de la liberté d’expression. Il était grotesque et atroce de considérer que le contenu des livres était contrôlé par des gens incapables de comprendre ce qu’ils représentaient et ce qu’ils pouvaient signifier pour le peuple. Les Bons Européens, les Crates, les Contrôleurs, les carriéristes : c’était eux, les criminels, pas Kenny, pas elle, pas Fred, pas Hannah, pas l’inspecteur avec qui elle s’était entretenue après les funérailles. Pas les frères Bale. Pas le GB 45. Pas Conflict.
Elle comprenait que Londres attire ainsi Kenny à lui. Ç’avait aussi été sa ville à elle, mais elle avait mis tout cela derrière elle, elle savait qu’il n’y subsistait plus rien pour les gens comme eux. Kenny ne parvenait pas à faire son deuil de cette ville, le souvenir de l’humiliation de son père et de leur fuite sous la contrainte refusait de s’effacer. Il était déterminé à retourner là-bas et à poser un nouveau jalon. Il réussirait, cela, elle n’en doutait pas un seul instant. D’une manière ou d’une autre. Il avait promis que ce serait la dernière fois qu’il se rendrait dans cette ville brisée et aseptisée. Elle se mit à pleurer, doucement et en silence, afin qu’il ne le remarque pas.
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