Anarchy in the U.S.E.
Chapitre 25
25
Un an jour pour jour après l’assassinat du Contrôleur Horace, téméraire opération du GB 45, Kenny Jackson levait une pinte de Kingdon en l’air et portait un toast silencieux à l’occasion de ce premier anniversaire. L’emplacement de l’attaque et le chaos qui avait frappé la Porte d’East Side, de même que la vague d’émeutes qui avaient par la suite secoué la banlieue et tout le pourtour de la M 25, avaient considérablement atteint l’USE Selon leur source infiltrée, Walter Hope, les projets d’expansion dans les zones de l’Angleterre Libre du Wessex avaient été suspendus. Assis dans un coin de la petite salle du Wheatsheaf, sous la poutre décorée de médailles en laiton, Kenny éprouvait une satisfaction certaine, même s’il savait que ce passage à Londres l’avait profondément et définitivement transformé.
Des cristaux se formaient sur la vitre derrière lui, et à mesure que la température chuterait, ils dessineraient des motifs de plus en plus complexes qui pourraient passer pour des fêlures dans le verre. La cheminée crépitait, réchauffant la clientèle et une collection de plantes tropicales qui ne cessaient de grandir, et dans la chaleur et la sécurité du pub, sa pinte de Kingdon à portée de main, les meurtres de Starski et de l’agent du Cool lui semblaient distants, irréels, comme s’ils avaient été perpétrés par quelqu’un d’autre.
Tom, le patron, était en train de servir Fred, et les commentaires éméchés de Ronnie, son épouse, le faisaient rougir malgré lui. Kenny savait que son ami bibliophile avait quelque chose pour lui, mais il attendrait qu’il le rejoigne. Il but un quart de sa pinte et la reposa sur la table, s’adossant à son siège en se remémorant Londres et tout ce qu’il y avait vu, éprouvé et fait. Tubby Nowakowski avait été exécuté dans le cadre d’une opération du Cool à Uxbridge, au mois de mai dernier : lui et six autres patriotes, abattus d’une balle dans la nuque. On avait mis leurs morts sur le compte d’une rivalité entre gangs. Kenny releva les yeux et sourit en voyant Jan sortir des toilettes pour dames. Elle se rassit à côté de lui et lui prit la main.
— L’arbre que Ronnie a planté derrière bourgeonne déjà, dit-elle. Tu crois que le gel va tuer les bourgeons ? Les nôtres vont s’en sortir, pas vrai ? Ils n’ont pas encore bourgeonné.
— On aura une bonne récolte de pommes, ne t’inquiète pas. Tout va bien se passer.
Ils avaient repris en main un verger abandonné avec le projet de faire leur propre cidre. Ils en avaient convenu le jour même du retour de Kenny. Jan avait appris qu’une tour de Londres avait été ravagée par un incendie et s’était attendue au pire, s’imaginant Kenny mort, ou pire, en détention. Cette nuit-là, elle n’avait pu trouver le sommeil, et à trois heures du matin, s’était rendue à pied au temple d’All Souls. Les portes n’étant pas verrouillées, elle avait pu entrer et s’était endormie sur l’un des bancs, où elle avait rêvé qu’une congrégation d’esprits chantait des hymnes, murmurait des prières à ses oreilles, sans que cela éveille en elle la moindre peur. Au matin, les rayons du soleil filtré par les vitraux l’avaient réveillée. Le soir, chez elle, entendant de nouveau les mêmes murmures, elle s’était retournée vers la fenêtre de la cuisine et avait vu Kenny derrière les carreaux, en train de lui faire coucou de la main.
Il avait repris son chemin avant l’aurore, en s’aidant de la carte qu’on avait laissée à son attention dans la voiture, et qu’une fois chez lui, il sortit de sa poche pour la poser sur la table de la cuisine. Ce superbe support phy n’était ni traçable ni effaçable, et il ne fallait le jeter ou le brûler sous aucun prétexte (si elle n’y voyait pas d’inconvénient) : cela leur aurait porté malchance, peut-être cela leur aurait-il même valu une véritable malédiction. Recouvert de boue, éreinté, comme à moitié fou, Kenny avait raconté à Jan comment il avait traversé bois et champs, vu des haies sauvages et des routes désertées, des animaux en liberté dans les ruines de fermes que leurs occupants avaient abandonnées au profit des petites villes de campagne. Un véritable territoire oublié.
Il avait trouvé un verger, à tout juste dix miles de là, et malgré son extrême fatigue, il avait tenu à savoir si les arbres donnaient encore des fruits, avait fouillé les herbes hautes et avait découvert des centaines de pommes pourries. Il s’était alors juré que s’il rentrait chez lui sain et sauf, il retournerait un jour en ces lieux, remettrait tout en état, et produirait son propre cidre. C’était une promesse pour le moins inhabituelle, il le savait bien, mais qu’il était déterminé à tenir. Apposer un nom sur des bouteilles, c’était marquer le monde de son empreinte, et d’une façon bien plus positive qu’il ne l’avait fait à Londres. Il finirait par trouver un nom pour son cidre. Rien ne pressait.
Jan s’était assise sur l’accoudoir du fauteuil où il s’était écroulé, et l’avait écouté. Il s’était mis à neiger quelques minutes à peine après qu’il fut entré, mais ils ne le remarquèrent que plus tard, lorsqu’une couche de minuscules flocons blancs recouvrait tout. Tous deux avaient convenu que c’était un spectacle merveilleux.
***
Flap ! tanguait et roulait. La piste de danse était envahie de bulleux, trempés, serrés les uns contre les autres, un régiment de deytes collées à leurs amants surexcités, les battements de cœurs et d’ailes amplifiés et mixés par Zed. Des plumes tombaient des cieux, les mouvements de la foule créaient des colonnes d’air qui les renvoyaient au firmament, où elles tourbillonnaient un moment avant de redescendre. Des faisceaux de lumière tranchaient dans la fosse, produisant un effet tempête de neige. De temps à autre, Zed brandissait une baguette et des éclairs crépitaient. Les cris des mouettes étaient savamment mêlés à sa base rythmique et les danseurs y répondaient en guinchant plus vite, les plumes brûlées qui retombaient se collant à leur peau recouverte de sueur. Des oiseaux morts ou agonisants s’écrasaient au sol, les clubbeurs s’écartaient pour leur faire de la place, puis trépignaient et battaient des pieds lorsque la musique revenait à un motif plus familier.
Vêtu d’un short en crocodile, Zed portait aussi le T-shirt du moment – Just Do It – qui exprimait la nécessité de vivre sa vie à fond. Flap !, c’était le lieu où les vrais rebelles se retrouvaient. Zed revendiquait l’amour et l’égalité pour tous ses semblables tout en surfant une toute nouvelle vague. Ses revenus ne cessaient de croître, il avait investi dans un appartement à Brixton, et l’adoration que lui vouait un grand nombre de Bureaus et de Technos était un petit plus très agréable. Il faisait partie intégrante du système et multipliait les deytes. L’une de ces jeunes suceuses était justement à genoux, en train de s’affairer avec le zob de Zed tandis qu’il mettait le feu au club. Putain, qu’est-ce qu’il adorait Flap ! Préparant un effet, il fit bégayer le son.
Nobles sauvages… salauds semi-humains… aider les opprimés… une bohème mondialisée… il adorait la peau noire des petites filles africaines… la chair brune des garçons d’Asie du Sud-Est… ses beats sauvaient la planète… l’offre et la demande… brisaient toutes les barrières… luttaient contre le racisme… et ces putains d’oiseaux ne pouvaient pas voler comme bon leur chantait… non non non… la liberté, ça se méritait… on leur amputait le bec pour des raisons de sécurité… les serres aussi… et il regarda les écrans… flottant dans tous les recoins du club… des spectres et des retardés et des arriérés… les communs se tassaient dans le coin le plus sombre… ainsi que ses deytes à lui… prêtes à dispenser Zed et son team… et il dévisagea la sorcière du bord de mer… ses lèvres qui bougeaient sans un son comme si elle savait chanter… un skinhead se faisait mettre au tapis par un jeune Crate vigoureux… un âne pendu par les membres postérieurs sous une jetée… massacré… une tête énorme… presque décapitée… et tout ça dans le consentement mutuel… la liberté de choix… la liberté d’expression… la liberté de choix…
Jusqu’à la fin de ses jours, Zed serait reconnaissant envers son gourou, qui avait eu cette idée de génie et en avait fait une réalité. Un vrai Gars Sûr. Flap ! était le club londonien préf des Crates, et la marque était déjà en train de conquérir le Continent. Zed l’avait lancée à Paris. Bientôt il quitterait Londres pour aller vivre à Bruxelles. Un sacré rodéo en perspective. Tout était merveilleux.
Relevant la tête, il jaugea ses ouailles. Les mouettes prédominaient, mais des colombes, des rouges-gorges et des moineaux avaient été ajoutés pour plus de diversité. Il y avait quatre perchoirs sur lesquels ils pouvaient se reposer, et bientôt ils seraient fin prêts pour le climax, mais il devait attendre le bon moment pour leur injecter leur dose d’amour, et le crescendo de monter, de monter, jusqu’au pinacle, et l’électricité jaillit. De petites explosions enflammèrent les oiseaux, certains tombant, d’autres au contraire s’envolant, pris de panique, frappant de plein fouet les mailles fines du dôme, attirés vers un faux ciel par un faux soleil. Tout Flap ! était saturé d’air salé et Zed façonnait la souffrance des animaux pour nourrir son art, baissait le volume avant de le pousser à fond, ajoutant des effets Sorcière et Vieux Raciste, attendant qu’un nombre suffisant de ces saloperies se soient agrippées aux mailles du dôme dans l’espoir de s’échapper. Il sentit ses couilles exploser. Balança une incroyable décharge. Une nouvelle salve d’oiseaux tomba, soulevant les rugissements approbateurs de la foule. Les pieds pompèrent le sol de toute leur force. Les bras battant à une cadence sauvage. Un spectacle à couper le souffle.
***
Alors que Kenny et Jan buvaient un verre au Wheatsheaf et que Zed électrisait ses ouailles à Flap !, Rupert Ronsberger était lui aussi d’excellente humeur, attendant que l’un de ses meilleurs potes ait ouvert une bouteille de Champ’. La bravoure de l’ex-Crate durant l’attentat terroriste de Pearly Tower avait été récompensée par une promotion au statut de Techno (B-), et au fil des mois suivants il n’avait cessé de progresser, ses supérieurs veillant personnellement au rapide avancement de sa carrière. Au bout de neuf mois, il avait été nommé Contrôleur – basé cependant à Londres – et il y avait tout juste deux semaines, il avait été invité à Bruxelles. Cela avait été un véritable choc. Il n’aurait pu concevoir plus grande joie. C’était son premier jour dans le penthouse de la Tour Monnet, et Rupert était dans un état de transe quasi extatique.
Il resterait sous l’égide de son mentor pendant les deux années à venir, mais c’était là la procédure habituelle, et il ne se serait pas attendu à moins. Il avait déjà rencontré Michael Baker à deux reprises, et ils étaient d’ores et déjà grands amis. Il écouterait avec attention ce Contrôleur plus âgé et plus sage, et apprendrait de son expérience. Il avait un profond respect pour cet homme.
Il restait encore à payer le penthouse Monnet, mais le crédit n’était pas un problème, et la somme serait plus que couverte par ses frais. Les gestionnaires des affaires du Contrôleur Starski lui avaient assuré que dans cinq ou six ans il serait en mesure d’investir dans la tour elle-même, en bénéficiant là encore d’une généreuse aide financière. L’État tenait à ce que les meilleurs officient à Bruxelles, et ne lésinait pas sur les eurodollars pour s’en assurer. Plus on était proche du centre du pouvoir, plus les avantages étaient importants. Rien que de très logique en somme. Le système satisfaisait tout le monde. Rupert était un atout considérable.
Des examens avaient été menés à la suite du coup d’éclat terroriste. Sous l’influence d’une drogue secrète, profondément endormi, incapable de quelque contrôle sur son propre esprit, Rupert avait été de nouveau confronté aux idées d’Horace Starski, sans qu’aucune de ses réponses ne tombe dans l’incorrection. À titre non officiel, le spécialiste chargé de sonder son inconscient avait trouvé le cas de Rupert particulièrement effrayant, mais il faisait partie d’une nouvelle génération de Bons Euros, et l’on attendait beaucoup de ce nouveau type de profils. Il était tout à fait naturel que Rupert vienne vivre dans l’appartement du Contrôleur Horace. InterZone adorait cette continuité dans les arcs narratifs.
L’histoire de la lutte de Rupert pour la liberté résonnait dans le cœur de tout Bon Euro. C’était un véritable héros. Ses homologues Crates pouvaient être fiers de la détermination inflexible qu’il avait opposée à un tortionnaire dément, et son ascension fulgurante ne pouvait que les remplir d’espoir quant à leur propre avenir. L’État avait traité ouvertement du meurtre d’Horace Starski, perpétré par le vilain méchant white-trash Bob Terks. Celui-ci avait été formé dans la banlieue de Londres par des voyous très proches d’une cellule raciste anti-USE, avant de bénéficier de la logistique d’une sinistre bande de cockneys dont la réputation n’était plus à faire. Leur attentat barbare était inexcusable. Seize autres innocents avaient péri ce jour-là.
Neuf terroristes avaient été éliminés par une unité Cool en infériorité numérique, mais l’un des hors-la-loi avait réussi à prendre la fuite dans un barrio de Basildon, à l’est de la M 25. Des traqueurs avaient été lancés sur sa piste et les autorités concentraient à présent leurs efforts sur deux ensembles urbains connus pour abriter un certain nombre d’éléments pro-anglais. L’USE n’aurait pas de repos tant que le dernier criminel n’aurait pas été appréhendé. Le Cool le traiterait avec la courtoisie qui le définissait, ça tombait sous le sens, mais justice devait être rendue. Même ainsi, café et muffins lui seraient servis. Un soulèvement populaire sur InterZone avait appelé à des mesures plus dures, en exigeant que l’en-cas lui soit refusé. Les Contrôleurs avaient fini par céder face à la volonté du peuple, mais avaient répété que l’État ne transigerait pas sur ses valeurs démocratiques et libérales. De nouveau, l’amour fut restauré, et Rupert en fut l’un des principaux bénéficiaires.
À la suite de l’attentat, plutôt que de le contraindre au secret ou de l’envoyer en congé, on l’avait invité à prendre part à la campagne de com qui fit office d’hommage à son protecteur, tombé pour l’USE On ne pouvait tolérer que le sacrifice d’Horace Starski fût vain. Il s’avéra que Rupert endossa son rôle avec le plus grand naturel. Au chapitre de la mort lorsqu’on l’avait retrouvé, incapable de parler pendant les trois jours qui suivirent, sauvé par les premiers libérateurs qui avaient forcé les portes du penthouse, tous ces éléments ne pouvaient avoir qu’une seule explication : il était évident qu’il s’était battu pour protéger son aîné, prêt à faire don de sa vie pour sauver celle de son Contrôleur préf. Avant même de reprendre connaissance, il bénéficiait d’une masse critique de followers sur InterZone. Ce Crate avait de l’avenir. Son ascension vers les étoiles avait été aussi mouvementée que fulgurante.
Grisé par l’émotion, il prit une flûte de mousseux et sortit sur la terrasse. Il se campa au bord et admira Bruxelles à ses pieds. Il adorait cette ville comme aucune autre, et espérait qu’il y resterait jusqu’à la fin de ses jours. Cela dit, le Contrôleur Michael avait évoqué Berlin, mais pour lors, Rupert n’avait d’yeux que pour cette métropole grandiose. Londres n’était qu’un tas de taudis en comparaison. Ce qui s’y était passé était horrible, c’était bien le signe que l’époque était plus que dangereuse.
Le Contrôleur Rupert leva son Champ’ et vit les bulles remonter en petites colonnes, les étoiles d’or flottantes de l’USE visibles à travers sa flûte, avivant la couleur des minuscules sphères de gaz. Starski avait été un modèle durant toute sa jeunesse et demeurait pour lui une source d’inspiration : il dédiait sa réussite à ce grand homme. Se faire inviter à Câlins 1 puis dans son propre penthouse londonien avait été un honneur, mais se faire attacher à une chaise par son propre gourou pour un happening privé visant à mettre son intellect à l’épreuve, ç’avait été tout bonnement sensationnel.
Le Contrôleur Horace avait retourné l’histoire de l’Europe comme une chaussette, avait poussé son imagination jusqu’à ses derniers retranchements, corrompant la réalité par des procédés qui témoignaient superbement de la puissance politique de l’humour. Rupert n’avait pas flanché, pour rien au monde il n’aurait trahi l’USE, et à travers ces intenses tête-à-tête, les deux hommes n’en avaient plus fait qu’un.
Tout son corps était tendu d’excitation, et remarquant la présence d’Hank Malone sur sa droite, il s’assura de garder contenance face à l’agent de Boston à la mâchoire tirée au cordeau. Pivotant sur lui-même, il se retrouva face au plateau de muffins à la myrtille que lui tendait l’Américain. Il hocha poliment la tête et Hank se tourna afin de scruter la ville, partageant ce moment tout spécial avec son Contrôleur. Hank était un Numéro 2, fidèle et dévoué. Ce soir ils pourraient tous se détendre, mais demain, il faudrait se remettre à taffer dur. Il y avait encore tant à faire. La Nouvelle Démocratie devait être protégée et propagée. Rupert Ronsberger se réjouissait des défis qui l’attendaient. Il porta son regard vers l’intérieur du penthouse et appela son autre cops à venir rejoindre le reste du crew sur la terrasse.
Les trois copains devraient faire preuve de la plus grande vigilance dans les années à venir. Ils ne pourraient se permettre la moindre erreur. Le Contrôleur Rupert était prêt à affronter ouvertement les hordes anti-USE et politiquement incorrectes. Il était essentiel d’éduquer la pire frange des populations autochtones, les rednecks et les toubabs et les bouseux, tous ces communs qui vivaient dans le passé, un passé sans profit, gangréné par les services publics et l’attachement à ses racines, et puis il y avait aussi les veggies qui calomniaient l’industrie animale et les greens réfractaires avec leur amour saugrenu pour les arbres et les cours d’eau. C’était là les ennemis du progrès. L’œuvre serait accomplie avec lenteur et douceur, avec un sourire bienveillant et un bras amicalement posé sur les épaules.
Il repensa à Londres et ricana. La Grande-Bretagne était pourrie jusqu’à la moelle. Un hinterland répugnant, raciste et violent. Il détestait les Gallois et les Écossais et les Irlandais, mais pas autant que les Anglais. Ce n’était qu’un tas de singes, tous, jusqu’au dernier. À l’exception du Contrôleur Michael, de son frère Jeremy, de leurs épouses et de leurs amis. Tous ceux-là détestaient la plèbe anglaise comme personne. Rupert se souvint du trouble qu’il avait lu sur le visage de Starski lors de leur conversation à Pearly Tower, des jeux auxquels ils avaient joué, de Câlins 1 et de la vision de Blackpool, de ses souffrances qui n’avaient eu pour seule finalité que de le rendre plus fort. Pas un seul instant il n’avait faibli, et cette expérience l’avait poussé à aspirer plus que jamais à une conformité absolue. Les leçons avaient été bien retenues.
Le système évoluait et Horace Starski représentait le passé. L’État continuait à s’ajuster, en se débarrassant des maillons faibles et des sympathies obsolètes, et bientôt les garde-fous seraient assouplis. Il était temps d’oublier le Contrôleur mort et d’aller de l’avant. Ce pauvre vieux con avait rempli sa fonction. Le futur appartenait aux jeunes. Il remua les doigts et Sugar Baby Love retentit. Hank lui tendit sa casquette et il l’enfila.
La vie était belle. Sa première entreprise était un vrai succès et il allait faire venir Abattoir Annie, la légende d’Hollywood, pour la promotion de Flap ! à Bruxelles. Si tout se passait comme il l’espérait, elle remplacerait cet abruti de Zed. Il songea aux mouettes qui grillaient en plein club, aux colonies sauvages qui sillonnaient les cieux européens, et un bref instant, il fut tout colère. Les moineaux étaient trop vifs, il n’était pas facile de les tuer lorsqu’ils pénétraient sous les dômes. Ces bêtes immondes s’échappaient avec une facilité déconcertante. Ils faisaient caca sur la pierre polie. Sales salisseurs. Les rouges-gorges se terraient le long des routes de campagne. Les mouettes polluaient les côtes. Mais leur heure sonnerait. Et un jour, il ajouterait un albatros à sa collection. Flap ! était en plein boum et rien ne pouvait l’arrêter. Il était invincible.
L’obéissance, c’était le pouvoir. Un Contrôleur pouvait faire tout ce qu’il voulait du moment qu’il restait correct et qu’il ne fâchait pas les autres Contrôleurs. Il était libre de repousser les limites. Son Numéro 1 sortit sur la terrasse avec le Champ’, s’avança et remplit à nouveau sa flûte. Le Contrôleur Rupert ne se lassait jamais d’observer les bulles minuscules frétiller, pétiller et crever à la surface. Il remercia Baby de sa sollicitude.
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John King
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