Anarchy in the U.S.E.
Chapitre 2
2
Horace Starski sentait l’amour l’imprégner alors qu’il contemplait Bruxelles en contrebas. Cette métropole était la vitrine de la Nouvelle Démocratie, le lieu où les rêves de l’élite européenne devenaient réalité. La vue de son appartement de la Tour Monnet était l’une des plus belles, et la nuit, elle était véritablement sublime. Les éclairages du dernier cri étaient époustouflants, et chargés de souvenirs. Du verre spécial recouvrait les parois des gratte-dômes saturés de lumière, dont les teintes étaient subtilement modulées par des mixeurs résidents afin d’amplifier et d’inhiber les humeurs. Ces milliards d’écailles qui pulsaient comme si elles étaient encore attachées à leurs propriétaires marins étaient une véritable merveille de la nature. Bruxelles était bien plus qu’un des centres névralgiques de la politique et des affaires : c’était également l’une des plus grandes villes culturelles à la surface de la planète.
La tour la plus proche de celle du Contrôleur Horace était coiffée d’un logo Tenderburger, entreprise bienfaitrice dont le dernier film était diffusé sur une série d’écrans au niveau de la rue, des scènes qui se répétaient en boucle, silencieuses, les taureaux filmés imitant Le Cri , chef-d’œuvre de l’eurohéros Ted Munch. Les autres grosses EB marquaient également leur présence par des publicités éblouissantes, figées ou en mouvement. Ce quartier de Bruxelles était une véritable fantasia de lumières, de couleurs et de formes, dont l’allégresse témoignait de l’inventivité des plus grandes multinationales. Le Contrôleur Horace ne se lassait pas de ce spectacle. Comme cela lui arrivait fréquemment, il passa un peu plus d’une heure assis dans un fauteuil inclinable en peau de panda, à regarder çà et là, s’émerveillant des nuances sans cesse changeantes. Il était propriétaire de cet appartement de plain-pied au dernier étage de la Tour Monnet, ainsi que des onze logements qui se trouvaient en dessous et qu’il louait tous. La fierté qu’il tirait de ces considérables revenus ne faisait qu’exacerber son bonheur euphorique de vivre au cœur même de l’USE.
Si la perfection était de ce monde, alors ce penthouse en était un exemple. La résidence qui occupait la totalité du dernier étage de la tour comptait cinq chambres à coucher, six salles de bain, un énorme vestibule, deux bureaux, un gigantesque salon en open-space avec cuisine ouverte, trois salles de relaxation et une salle de stockage. Le salon donnait sur une terrasse faite du plus beau marbre de l’Acropole, partie d’un accord à l’amiable avec l’un de ses amis Contrôleurs d’Athènes. Il avait fallu des décennies aux régions autrefois connues sous le nom de Grèce pour se remettre des conséquences funestes de la stupidité de leur peuple. Les prêts accordés par la Troïka et un transfert d’actifs du domaine national obsolète au domaine privé avaient permis de sauver les communs malgré lui. Contrôleurs, Crates et Cool avaient été blessés par l’ingratitude des autochtones : la livraison de ce marbre si merveilleux faisait figure de récompense bien méritée. L’été, le Contrôleur Horace passait de nombreuses heures dehors, tantôt nageant dans la piscine, tantôt profitant des vitamines de la lumière du soleil filtrée par le dôme. Malgré toutes les incroyables victoires qu’il avait accumulées durant son existence, il demeurait profondément humble, le genre d’homme qui…
Un toussotement poli brisa ses réflexions.
Il soupira, fronça les sourcils, se retourna, et se dirigea vers l’ascenseur. Il était plus que dommage de devoir partir ainsi, mais le devoir l’attendait. Il recouvra enfin la positivité qui faisait sa marque de fabrique dès qu’il fut entré dans son cube privé. Il adorait cette sensation d’apesanteur, les vibrations sous ses pieds générées par l’air en mouvement en début de descente, l’énergie qui gagnait ses jambes à mesure que le cube prenait de la vitesse, l’excitation qui gagnait son ventre, sa poitrine. Bien qu’il se trouvât au cœur de la tour, les parois diffusaient des images de Bruxelles en temps réel. Il aurait préféré rester au sommet, au plus près des étoiles, mais il était important de rester en phase avec les masses, d’entendre, de voir, de sentir et de toucher la réalité de la rue. Il restait encore tant à faire.
De part et d’autre du Contrôleur Horace se tenaient ses fidèles copains Bob Terks et Baby. L’ex-agent américain Terks avait rejoint Bruxelles après vingt ans de service à la CIA : sa carrière avait connu son apogée lors du nettoyage des bidonvilles de Los Angeles qui s’était soldé par la libération de Compton, dont les terrains étaient urgemment requis pour des projets de réhabilitation. L’opération avait tourné au conflit sanglant et Terks avait été décoré pour sa bravoure, ce qui lui avait facilité l’obtention d’un poste de confiance au service de l’USE Un blockbuster avait parfaitement saisi l’essence des émeutes de Los Angeles, l’opposition entre des autochtones malavisés et ceux qui défendaient le droit des entrepreneurs à générer du profit et créer de nouvelles communautés de quartier. La gentrification avait eu raison de l’égoïsme. L’USE et les USA étaient liés depuis très longtemps par le libre-échange, la monnaie et le droit des affaires : l’association informelle étant déjà en place, le partage des ressources humaines entre services secrets était fortement encouragé.
Baby quant à elle était une Bonne Euro, une carriériste qui fonçait sur la superautoroute du succès. Dès ses débuts, le fait qu’elle soit originaire de la Côte d’Azur lui avait valu l’a priori positif des Technos, qui raffolaient des installations vacancières de la région. Fille de rustiques hôteliers viticulteurs à temps partiel, elle avait pris la ferme résolution de servir l’USE à l’âge de onze ans, profondément marquée par la série originale EuroGendFor . Avec comme star principale la célèbre actrice niçoise Liz Bergman, la série s’articulait entre Paris et Rome, toutes les scènes Hardcore ayant lieu dans les franges de la Méd. Les intrigues reprenaient les réécritures des batailles historiques ayant opposé l’embryon de cette unité commando d’élite au service de l’État, et les groupes racistes qui s’opposaient à l’unification. Baby adorait plus que tout son Contrôleur. Il avait lutté contre l’ignorance et les préjugés, et méritait sa place parmi les étoiles. À l’instar de Bob Terks, elle se serait fait une joie de sacrifier son existence pour cet homme.
L’ascenseur s’arrêta. La porte s’ouvrit et Baby s’avança dans le hall, agile, ses senseurs incorporés repérant les employés de la Tour Monnet et les résidents, à l’affût du moindre inconnu. Aucune présence suspicieuse, ce qui n’avait rien d’étonnant. Starski était en sécurité ici, ainsi que dans la majorité des villes, mais cette visite à Londres la rendait nerveuse. Tout le monde savait à quoi s’en tenir quant au terrorisme britannique. Les rebelles gallois, écossais et irlandais étaient en soi une plaie, mais les Anglais surpassaient ces dégénérés dans la pensée incorrecte et leur amour commun pour l’ultraviolence. Baby ne pouvait cependant pas se permettre de laisser son esprit vagabonder ainsi, elle devait rester dans l’instant : un accident pouvait survenir à tout moment, à n’importe quel endroit. Il était tout aussi important de paraître aux aguets. Le Contrôleur Horace était très à cheval sur la concentration, exigeant de quiconque désirait l’aider le même niveau d’acuité mentale. C’était bien ainsi. Bob Terks, tout comme Baby, était ambitieux. Lui aussi s’inquiétait de ce voyage à Londres.
Bobby emboîta le pas à Baby, faisant au Contrôleur un rempart de son corps, la main légèrement tournée, les scanners de sa Paume palpitant, complétant les mesures de sécurité de Baby, à l’affût du moindre faux ami et de la moindre vulgarité. Le Centre de Bruxelles bruissait de rumeurs qui faisaient état de l’imminence d’un accès d’inconvenance, et cela ne faisait qu’ajouter à leur circonspection habituelle. Les suspects étaient supposément anglais, sans guère plus de détails. Pour rien au monde Bob Terks et Baby n’auraient voulu perdre le Contrôleur Horace à cause d’un simple coup d’éclat partisan. Toute faille dans sa sécurité était inenvisageable. Tous deux redoutaient la disparition de leur mentor à titre personnel, leur relation ayant évolué au point qu’il était véritablement devenu à leurs yeux un père de substitution. Toutes leurs précautions étaient sans doute inutiles à Bruxelles, mais leur formation leur avait appris à envisager toute éventualité. Il en allait de même tant pour les Bureaus que pour les Technos, tant pour les Agents que pour les Contrôleurs : le succès et l’échec ne dépendaient que des menus détails.
Horace Starski fut le dernier à sortir de la cabine. Il se déplaçait posément, manifestement détendu, auréolé comme à son habitude de son charisme, ses expressions faciales savamment étudiées reflétant son intelligence. Il était large d’épaules, grand et puissant, aux gestes impérieux, il aurait été impressionnant même s’il avait été un commun : fort de ses responsabilités politiques et de ses intérêts financiers, il était dans tous les sens du terme hors du commun. Les années qui passaient l’avaient rendu plus fort encore, à mesure que sa prééminence se consolidait. Il était adulé par ceux qui travaillaient et s’amusaient sous les vastes dômes de l’USE, inconnu de presque tous ceux qui vivaient en dehors. Et c’était bien ainsi. Les grands leaders se mêlaient rarement aux masses.
— Comment allez-vous ? demanda-t-il à Francis Doyle, concierge originaire de Dublin qui travaillait à la Tour Monnet depuis son ouverture.
Francis eut l’impression de se retrouver sous les projecteurs, ébloui sur une plateforme de l’InterZone, sa gorge se serrant alors que les têtes se retournaient, dans l’expectative d’une réponse digne de celui qui l’interrogeait. En l’espace de quelques secondes, un attroupement de Crates se forma. Tout enregistrement était bloqué en ces lieux, ce qui était fort frustrant, mais un échange verbal semblait imminent. Le concierge figea sa Paume et agrandit l’image d’une brute au crâne rasé. Derrière celui-ci se dressait la Mosquée d’East London. Consacrée en tant que symbole de l’amour transculturel promu par l’USE durant l’ère de la religion raisonnée, elle avait été attaquée par des racistes autochtones, ce qui avait entraîné des Injonctions de Bienveillance Préventive. Les croyants avaient aussitôt bénéficié d’un transfèrement sécurisé vers le Moyen-Orient, et le bâtiment avait été réinvesti par Mango Services, géant de la technologie. Tout le quartier avait été rapidement revalorisé afin d’empêcher tout nouveau débordement, avant d’être absorbé par le projet urbanistique de la Porte d’East Side. Par cette image éloquente, Francis entendait rendre hommage à l’œuvre du Contrôleur Horace de l’autre côté de la Manche. Il finit tout de même par répondre à sa question.
— Pourrait pas aller mieux. Merci à vous.
Francis Doyle adorait Horace Starski. Toujours prêt à étayer ses opinions par des actes, ce dernier avait pris le Dublinois sous son aile après un malheureux incident sur un boulevard, il y avait treize ans de cela. Le Cool avait mis Francis sous supervision sécurisée, et s’apprêtait à le transférer dans un lieu où sa santé ne pourrait que s’améliorer, mais le Contrôleur avait eu vent de sa situation et lui avait proposé une promotion au sein de la Tour Monnet, lui permettant ainsi de rester à Bruxelles. La vie de Francis était à présent clean, avec une loge moderne, un excellent salaire et tout un éventail d’avantages. Sa loyauté était totale. Tout le monde avait droit à une seconde chance. Sans l’aide d’Horace Starski, il serait sans doute mort à cette heure.
— Ravi de l’entendre, Francis. Je crois qu’il va bientôt pleuvoir. Comme c’est souvent le cas dans votre région.
Francis fit flotter son doigt au-dessus de sa main, faisant apparaître le visage souriant de Pam Andersen, pour le bulletin météo actualisé en continu. Il sourit en hochant la tête.
— Vous avez raison…
Mais le Contrôleur Horace avait déjà repris sa marche, traversant le hall dans ses mouvements de bras et de jambes qui témoignaient de sa légendaire détermination. Cet homme de soixante-douze ans, qui malgré ses innumérables succès continuait à croquer la vie à belles dents, était un exemple pour tous. Il veillait bien entendu à sa forme physique, rappelant assez souvent à Bob Terks et Baby qu’il ne fallait pas séparer corps et esprit, qu’une pensée claire était impossible si les muscles étaient fatigués et si le flot d’endorphines se tarissait. Les stimulants avaient leur rôle à jouer, mais la vigueur était bien plus importante. Ses deux copains le savaient bien, eux dont la condition physique était supérieure à ce qui était requis par leur fonction. En outre, Bobby avait jadis été décoré pour ses services rendus en tant que coach de fitness, et l’une de ses attributions consistait à maintenir son Contrôleur dans une forme optimale. Baby était versée dans les massages et l’art ancestral de l’acupuncture, originaire d’Europe. Tous les trois, ils formaient une équipe du tonnerre.
— Vous voyez… il commence à crachiner.
Horace Starski avait atteint l’entrée de la Tour Monnet. Il s’arrêta un moment, protégé par la voûte-baleine qui reliait intérieur et extérieur. Des vagues d’air chaud et salé s’échappaient de panneaux conçus pour assurer une transition en douceur. Deux agents Cool étaient de faction de part et d’autre, des filtres relevaient chaque battement cardiaque et chaque mouvement oculaire. On accédait à la route privative qui menait à la Tour Monnet par un portail de marbre – là encore, une partie de l’accord d’Athènes – gardé par un Cool et de nombreux Gendarmes. L’isolement était essentiel pour que l’esprit de l’homme qui veillait au bien-être du peuple puisse fonctionner à son niveau optimal. C’était là le dispositif habituel dont bénéficiait chaque Contrôleur. Toute interruption du dur taf de l’élite lésait l’ensemble de la société. La pollution sonore était contre-productive.
Régulièrement, des fanatiques tentaient d’approcher des Contrôleurs : c’était l’un des aléas de la vie. Fort malheureusement, il fallait les convaincre de les laisser en paix, avec un sourire et une tape amicale dans le dos. Généralement, café et muffins leur étaient servis. Deux mois auparavant, après une tchatche avec la Gendarmerie, un vilain Bureau avait escaladé l’un des murs chauffants qui assurait la survie des tropicaux des jardins de la Tour Monnet, armé d’un gun pour faciliter son intrusion. Le Cool l’avait repéré, et avait été contraint de le zapper avant qu’il puisse endommager quoi que ce soit. C’était un regrettable incident, qui n’avait absolument rien à voir avec une quelconque Résistance Belge fantasmée par certains.
La logique voulait qu’il existât une chance qu’un adorateur parvienne à pénétrer dans la Tour en profitant que le Cool soit occupé à relever un résident ayant fait une mauvaise chute, qu’il réussisse à traverser le hall vide alors qu’un technicien de surface échangeait deux mots avec le concierge, à s’introduire dans l’ascenseur pour se rendre au dernier étage, et sortir de la cabine au moment précis où Bob Terks et Baby faisaient du café et réchauffaient des croissants dans la cuisine, laissant malgré eux tout loisir au fanatique importun de féliciter Horace Starski en personne. De tels accidents pouvaient si facilement arriver. Tout naturellement, l’intrus se sentirait submergé par son amour pour le brillant Contrôleur, se précipiterait vers son héros les yeux pleins de larmes de joie, avec l’intention tout innocente de l’embrasser sur les joues et de remercier Herr Starski pour tout ce qu’il avait amené à la société. Mais il n’en demeurait pas moins que ces larmes pouvaient tout à fait brouiller sa vue, le faire trébucher et, par réflexe, le pousser à tenter de se rattraper : le fanatique pouvait très bien entraîner Horace Starski dans sa chute, cogner sans le vouloir la tête de celui-ci sur un coin de meuble, tuant ainsi l’un des plus grands défenseurs de l’État. Ç’aurait alors été une vraie tragédie. La mort d’un fan était regrettable, mais l’agent Cool présent lors des faits, le Contrôleur Horace et ses copains Bob Terks et Baby seraient les seuls à savoir ce qui se serait réellement passé.
— Bonsoir, monsieur, dit un Gendarme qui se dirigeait vers l’entrée de la Tour alors que le Contrôleur et son binôme en sortaient.
Toujours enjoués, ces Gendarmes freelance étaient méticuleusement encadrés par le Cool. La vie d’un Cool était autrement plus exigeante, mais requérait la même faculté à rester joyeux en toute circonstance, même des plus délicates. En retour, ils étaient fort bien payés, exemptés d’impôts, et avaient droit à des congés conséquents.
— Comment allez-vous ? demanda le Contrôleur Horace, se retournant afin de jauger le Gendarme.
— Au top, monsieur… Au top. Merci à vous.
Horace Starski sourit et opina, tête légèrement penchée, yeux plissés pour observer une ondulation qui parcourait au ralenti le flanc de la tour, une lueur bleutée frémissant sous les écailles comme si un énorme banc de poissons filait sous le verre. Le gratte-dôme se transformait en océan foisonnant de vie, et ce n’était là qu’un bien faible compliment : le spectacle était encore plus sophistiqué, finement manufacturé et d’un mimétisme flamboyant, la fusion parfaite du plagiat et de la domination de la nature. Cela eut un effet étrange sur le Contrôleur Horace : ses bras et ses jambes se raidirent, et il se crut un bref instant victime d’une attaque cérébrale. Mais il savait tout à fait à quoi s’en tenir. Ces jeux de lumière avaient éclairé certains recoins de sa mémoire. Il se retrouva jeune homme, debout sur la promenade d’une ville côtière. Dans une Angleterre qu’il avait contribué à détruire. Des images reléguées à l’oubli refaisaient surface. Il éprouva une incroyable tristesse, une douleur au cœur, et il fut pris de l’envie de retourner dans son appartement pour contempler Bruxelles à ses pieds jusqu’à la fin de ses jours. Il ne voulait pas se rendre à Londres. Il détestait cette île fruste où les singes buvaient et chantaient.
Il prit conscience qu’un silence inconfortable s’était installé, et reporta son regard sur le Gendarme qui attendait sa réaction.
— Regardez comme les lumières du show se réfléchissent sur les traits de Jean Monnet.
L’homme plissa à son tour les yeux et scruta la statue qui se dressait devant l’entrée de la Tour. Son visage s’illumina alors.
— Je vois, Contrôleur Horace. On dirait que le Contrôleur Jean est en train de pleurer.
C’était là une interprétation très intéressante, qu’Horace Starski n’avait pas du tout envisagée.
— Vous avez d’excellents visuels. Vraiment excellents.
Le Contrôleur respectait tout Bon Euro, n’éprouvait que de l’amour pour ce Gendarme, mais secrètement, ses préfs étaient les jeunes Crates qui commençaient à gravir les échelons, les étudiants qui étaient devenus Bureaus et visaient à présent un poste de Techno. Il admirait leur ambition, lui-même avait débuté tout en bas de l’échelle, était passé par l’université où il avait étudié l’histoire européenne non-corrigée, avant modification des programmes. Il avait pleinement adhéré au plan de temps-long pour la création d’un super-État, avait été nommé Crate à son plus grand plaisir, était vite passé de Bureau à Techno, avec pour principal moteur de son ascension sa faculté hors du commun à croire. Il était devenu Contrôleur à trente-six ans à peine, un record que personne n’avait battu depuis, et ne s’était pas pour autant reposé sur ses lauriers, car il existait d’autres niveaux supérieurs, des différences de statut liées au lieu de résidence et aux sphères d’influence.
— La Mustang est prête, fit remarquer Baby.
— Merci, répondit le Contrôleur Horace en pressant le pas vers la voiture.
— Bonsoir, monsieur, dit le Chauffeur Christian.
Le Contrôleur Horace leva la main et s’assit sur la banquette de peau de mustang, ajustant sa position afin d’être le plus à son aise. Baby prit place à côté de lui, Bob Terks en face d’eux, sur la droite, afin de pouvoir surveiller les trottoirs. La portière se referma dans un tintement discret et la température s’égalisa, la fine équipe ne sentant qu’à peine les mouvements du véhicule tandis qu’ils s’écartaient de la Tour Monnet pour glisser sur la route, passant devant les statues qui ponctuaient la pelouse de fibre, les bambous parfaits et autres xénophytes. Un silence plus confortable que le précédent s’instaura, et tous les passagers savaient qu’il convenait de ne pas interrompre un moment si précieux.
Les Contrôleurs innovaient sans cesse. Le durcissement et l’assouplissement des lois et des directives étaient une tâche qui ne pouvait souffrir aucun ralentissement. Les grands États dépendaient moins de leurs armées et de leur arsenal que de leur administration. L’ajustement minutieux des régulations en place ne devait jamais cesser, et en même temps, de nouvelles suggestions devaient tirer la société vers le haut. Les Comités discutaient et débattaient, les Contrôleurs décidaient, les Crates préparaient les projets de loi, les corrigeaient, rédigeaient des documents, puis les appliquaient et veillaient. De plus en plus d’idéalistes aspiraient à œuvrer pour cette grande cause, et l’État se faisait un plaisir de les occuper. Et puis on ne pouvait laisser les communs livrés à eux-mêmes. Le changement était important, mais la vitesse à laquelle il était appliqué l’était tout autant. Les altérations les plus difficiles prenaient des décennies, les modifications mineures quelques jours à peine. Le flux pouvait être bon. Le flux pouvait être mauvais. Le Contrôleur Horace ferma les yeux. Son esprit dérivait loin de ces considérations. Il sentait l’odeur de la bière et des frites sorties de l’huile, entendait une femme chanter.
Dès qu’ils furent sortis de l’enceinte, une escorte Cool rejoignit la Mustang. Un transport devant, un autre derrière. Pannes et collisions devaient être évitées : ils emprunteraient une autoroute d’État dès qu’ils auraient quitté le Centre. Alors qu’ils prenaient de la vitesse, d’autres tours se dressaient de part et d’autre, leurs écailles illuminées d’une débauche de mode et d’éthique. Dix minutes plus tard, ils traversaient les confins de la ville, dont les bâtiments semblaient mornes et délabrés comparés à ceux du Centre, mais le Contrôleur les regardait sans les voir, absorbé par ses inquiétudes quant à la nouvelle génération de Crates, ceux qui parmi eux étaient guidés par le même zèle qui l’avait porté dans sa jeunesse, et sur lequel il avait été contraint de transiger afin de prendre de difficiles décisions. Mais la fin ne justifiait-elle pas les moyens ? La vérité était un process. Elle changeait, mutait, émergeait sous des formes régénérées. Horace Starski n’oublierait jamais le jour où il avait eu cette révélation. Il la portait toujours en lui, et c’est à elle qu’il s’en remettrait lorsqu’il arriverait à Londres. Cela, il en était sûr.
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