Anarchy in the U.S.E.

John King · Chapitre 3 sur 27

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Anarchy in the U.S.E.

Chapitre 1

1

 

Rupert Ronsberger secoua le doigt et attendit que Himmler ait scanné le fichier. Il écoutait le dernier tube d’ ABBA , le nouveau groupe romain à succès, pendant que le programme tournait. Malgré le visage rouge aux sourcils froncés attaché à cette nouvelle enquête, il la traiterait en gardant l’esprit ouvert. Pour le Crate – Bureau (B+) dévoué qu’il était, la plus parfaite équité était le minimum requis. Rupert était un professionnel. Contrôles et contrepoids faisaient partie intégrante du système, chaque dossier était méticuleusement étudié avant d’aboutir à la seule conclusion possible. Positif, dévoué, débordant d’empathie, Rupert était la preuve vivante du bienfondé de l’USE, United State of Europe , l’État-Uni d’Europe. Il façonnait l’histoire en apportant vérité, justice et une forme de démocratie jubilatoire à l’une des régions les plus arriérées de l’USE.

La zone dans laquelle Rupert travaillait était depuis longtemps une épine dans le flanc de l’USE Aujourd’hui encore, après ces années d’investissement et d’éducation, il subsistait des niveaux alarmants tant d’anglicité que de britannicité. Il fallait prendre ce problème à bras-le-corps, raison pour laquelle Bruxelles continuait d’y envoyer des Crates idéalistes. Rupert faisait partie de cette joyeuse bande, c’était un loyaliste capable de vider son esprit et de rester parfaitement concentré pendant de très longues périodes, plus longues encore que la plupart des Crates, et cette faculté n’était pas passée inaperçue. Il absorbait facilement les informations, mais plus important encore, il croyait . Ce talent avait été également identifié, et une fois son diplôme de l’Institut Bech en poche, il avait été invité à poursuivre ses études dans le prestigieux Centre Hallstein, à Luxembourg. Là, il avait été l’un des étudiants qui avaient eu le privilège de suivre une série de conférences données par le légendaire penseur, Horace Starski.

Le Contrôleur Horace était un visionnaire. Dans les ténèbres qui avaient précédé l’institution de l’État, il avait eu l’honnêteté de soutenir que la véritable démocratie relevait plus du souci de conformité que du débat, que l’Europe n’avait pas encore été totalement décapée de toutes ses cultures, et que la société n’était pas encore pleinement homogénéisée. Il était temps de faire fi des vaines disputes. Quel était l’intérêt de remettre en question des lois conçues à la sueur de leur front par d’honnêtes Technos ? L’USE ne pouvait progresser sans un certain niveau de confiance. Depuis, un nouvel ordre avait été établi, mais il devait encore être ajusté pour atteindre son plein potentiel. Bien que le jeune Rupert acceptât d’emblée ce raisonnement, le fait de l’entendre de la bouche d’un personnage si respectable l’avait empli de soulagement. La vie était donc aussi simple que cela. Ses yeux s’étaient emplis de larmes. Son amour pour ce Contrôleur était tel qu’il s’était demandé s’il serait un jour en mesure d’égaler les exploits de son gourou. Le Contrôleur Horace était le meilleur modèle dont un jeune Crate pouvait rêver. Et l’ambition de Rupert était sans limites.

Positif par nature, il savait que tout Bon Européen était intrinsèquement honnête et correct, mais depuis son arrivée à Londres, il lui était clairement apparu que trop de communs avaient encore l’esprit pollué par des pensées incorrectes. Les aider à entendre raison était une tâche monumentale. Beaucoup d’autochtones étaient parfaitement intégrés au système, et Rupert respectait leur passion pour l’Européisation qui se doublait très souvent d’une haine de tout ce qui était britannique, mais au niveau des communs subsistait un rejet massif de toute politique progressiste. Les travailleurs n’étaient pas assez intelligents pour comprendre que Bruxelles entendait mieux ces choses qu’eux, et travaillait dur pour Berlin et le bien de tous.

L’existence de l’USE étant intimement liée au bien-être de ses citoyens, il était primordial que les échanges commerciaux soient libres et faciles et strictement managés, conditions sine qua non du florissement des affaires, dont les fruits nourrissaient les masses. Le profit tirait la société vers le haut et la prospérité engendrait la confiance. Le leadership des entreprises présentait les garanties de contrôles et contrepoids requises. C’était un échange de compétences fondé sur le respect mutuel. L’amour abondait lorsque le crédit était facilité et que les profits augmentaient. Rupert se souvenait de l’hommage rendu par le Contrôleur Horace aux efforts des légions de Crates qui les avaient précédés. Les anciennes générations de Bureaus et de hauts cadres Technos avaient rendu possible l’actuelle richesse de la société. Le Contrôleur Horace avait remis entre les mains des jeunes étudiants la responsabilité de poursuivre la croisade. Ceux qui répandaient le mécontentement devaient être encadrés. Le rôle de Rupert était vital.

Le nouveau dossier clignait toujours lorsque survint le refrain du hit d’ ABBA . Une danseuse disco surgit des images et se mit à guincher, tandis que Himmler creusait jusqu’au cœur du fichier. Rupert se rappela la pause qu’avait alors observée le Contrôleur Horace, son profond soupir alors qu’il sortait de sa veste un mouchoir étoilé pour éponger la sueur sur son front plissé, avant de poursuivre en expliquant que les plus grosses menaces pour l’USE pouvaient prendre les plus infimes, les plus innocentes apparences. Les terroristes étaient à l’affût des plus petits instants d’inattention. Ils se tenaient constamment prêts à frapper. On ne pouvait faire preuve de la moindre complaisance, et Rupert ne put qu’opiner du chef à ce souvenir : il n’était pas sans connaître toutes ces infections idéologiques qui menaçaient à tout moment de contaminer la société pour y semer le chaos. Les émotions devaient être bridées. On ne pouvait laisser place au moindre relâchement lorsqu’il en allait de la Nouvelle Démocratie elle-même. Toute contagion devait être évitée. Rupert sentit ses poings se serrer d’eux-mêmes. Il était déterminé, fort et important.

La pensée progressiste était l’un des secrets du succès de l’État. La planification de temps long avait remplacé l’ancienne approche dite de blitzkrieg, qui pour idéaliste qu’elle eût été, avait tout à fait échoué. Mollo-mollo, c’était plus durable : les bonnes façons de penser s’inculquaient mieux sur plusieurs générations. Le temps atténuait les effets de l’attachement. Le changement, c’était bon et bien. Qui disait changement disait progrès. Et pourtant, malgré les doux efforts de l’USE et les milliards d’eurodollars investis dans le développement, les préjugés avaient la vie dure. La fausse histoire gangrénait par exemple cette zone arriérée où Rupert exerçait. Les racistes remettaient en question la centralisation du pouvoir et l’équité du gouvernement garantie par les entreprises. Les plus bruyants de ces extrémistes avaient la faculté d’attiser la colère des communs, et c’était la fonction de Rupert d’évaluer de tels bugs. Lorsque la décision qui s’imposait était trouvée, il en avertissait le Cool. Puis il passait au dossier suivant sans regarder derrière lui. C’est un process ouvert, fondé sur l’égalité, la justice et un profond amour du peuple.

Rupert était d’excellente humeur. Son ascension professionnelle était plus rapide qu’il n’aurait osé l’espérer. Il était d’ores et déjà B+, à deux doigts de devenir A-, puis ce serait le statut plein de A, et enfin A+. Il n’avait pas encore trente ans, et la vie lui souriait. Il était brillant pour ce qui était de déployer les structures de croyances, tout en prenant en compte le plus petit changement de politique générale ou particulière. Grâce à ces qualités et aux récompenses qu’il recevait, il éprouvait constamment une félicité infinie, des bouffées de fierté et de bonheur incommensurables, sans véritable baisse de moral ou abattement physique. Il dormait profondément la nuit et se réveillait avec le désir impérieux de se doucher, de s’habiller, et de se précipiter au bureau. Cela lui faisait de la peine de le penser, mais c’était vrai : le gros de la population était lente d’esprit, et n’était bien souvent capable d’accepter certaines suggestions que par apathie ou habitude. Mais ses collègues étaient différents, et lui était exceptionnel. Les Bons Euros ne se fixaient pour seule limite que le ciel et ses étoiles, drapés dans la bannière azur et or de l’État.

Le scan s’acheva. ABBA se tut et Himmler claironna. Le fichier commença à se recharger et Rupert releva légèrement la tête alors que l’hymne de l’USE retentissait. Il était le seul Bureau déjà présent, et cela l’emplissait de joie, de pouvoir se plonger ainsi dans la 9 e symphonie de Beethoven, chanter les paroles de l’ Ode à la joie , fier d’honorer par son action quotidienne les sacrifices des générations qui l’avaient précédé, ainsi que les y avait exhortés le Contrôleur Horace. Les traits de Konrad Adenauer et de Joseph Bech flottèrent au-dessus de son écran fixe… Alcide de Gasperi et Altiero Spinelli suivirent… Et d’autres unificateurs encore émergèrent en arrière-plan, créant un effet de collage. César et Charlemagne… Napoléon Bonaparte… Joseph Staline et Adolf Hitler… Jean-Claude Juncker et Angela Merkel. Ils flottèrent quelques secondes dans l’air avant de s’évanouir : l’attention de Rupert se fixa instantanément sur un étrange visage, extrêmement frappant.

L’intensité du regard le repoussa au fond de son siège, mais il refusa de se laisser intimider. Après avoir repris son sang-froid, il consulta le nom – Hannah Adams – et s’empressa de consulter son profil. Le flou de celui-ci était suspicieux. La quasi-absence de détails piqua sa curiosité, la possibilité d’une chasse aiguisa son intérêt. Par définition, les faits se devaient d’être exposés au grand jour. Vérité, justice, transparence… Hannah avait quarante-deux ans, mais paraissait bien plus jeune, ses cheveux blonds étaient coiffés en arrière et solidement attachés, plaqués contre son crâne, révélant l’ossature propre à son ascendance. Son profil la présentait comme aide-soignante dans un hospice et musicienne à temps partiel. L’instinct professionnel de Rupert lui disait que quelque chose n’allait pas. Il poussa ses recherches plus loin, et découvrit qu’elle était musicienne folk . Le genre exact de musique folk n’était pas précisé. C’était en soi un problème. Ses soupçons s’épaissirent. Il lui fallait aller plus loin encore dans le détail… telle était la voie qu’il se devait de suivre.

Rupert bougea les doigts, manipulant ses baguettes afin de siffler Limier. Il y eut un flash et il ferma les yeux. Secoua la tête. Il aurait dû en principe consulter la totalité des données d’Adams avant de passer à l’étape suivante, mais il éprouvait le besoin de la localiser au plus vite, de savoir exactement où elle se trouvait, à cet instant précis. D’habitude, il gardait ce morceau du puzzle pour plus tard, préférant évaluer son client hors de son contexte physique, puis l’isoler en braquant sur lui la poursuite. Mais pour une raison inconnue, il viola le protocole. C’était excitant en soi : bien qu’il eût été entraîné à suivre la procédure à la lettre, les éclairs de génie faisaient également partie de l’arsenal des Crates. La gueule joyeuse de Limier apparut, haletant doucement, langue orange pendouillant entre ses babines. Le canidé numérique avait hâte de servir son maître.

Rupert s’interrompit pour admirer sa création. Les options structurelles étaient fournies par le concepteur, mais les réglages étaient son œuvre à lui. Il entra le code d’Hannah. Elle vivait par-delà la Ligne Reading, dans ce que les autochtones se plaisaient à appeler un Free English Town, un village anglais libre, malgré le fait que ce type d’agglomérations ne devaient leur survie qu’à la clémence de l’USE Si les Contrôleurs avaient voulu écraser les communs et imposer leur volonté, ils auraient pu le faire depuis longtemps déjà, mais le consentement était essentiel, et ils n’étaient pas franchement pressés. L’État finirait bien par les persuader. L’État finissait toujours par convaincre.

Un joyeux aboiement retentit. Un cœur violet battait dans le béton gris. Par le truchement d’un zoom, la vue aérienne de Rupert plongea dans les rues, et il ressentit aussitôt la menace que représentaient celles et ceux qui choisissaient de vivre hors du système. Le cœur battait, s’emplissant et se vidant de sang, et Rupert fonça vers une fenêtre. Sa vision virtuelle était ultra-acérée et Rupert put observer Hannah assise à la table de sa cuisine, en train de manger un bol de céréales. Un tourne-disque diffusait une musique agressive, le petit vinyle tournoyait en cercles concentriques qui donnaient la nausée. C’était là une infraction flagrante à la numérisation, une raison suffisante pour demander au Cool de lui rendre visite, même si c’était tout à fait impossible en ce lieu précis. C’était peut-être le même genre de musique folk qu’elle jouait. Peut-être était-ce du punk . Il n’en était pas sûr. Le fait d’écouter ce bruit était assez incriminant, mais si elle jouait de ce style live , son cas était encore plus grave. Ces erreurs figuraient à présent dans son profil. Elle devrait tôt ou tard les assumer.

Il devait bien admettre que c’était une femme séduisante, son expression in vivo était plus détendue, mais Rupert n’était pas le genre de Crate à se laisser abuser. Hannah Adams essaierait peut-être de se présenter sous son meilleur jour sans même savoir qu’il était lancé sur sa piste, mais Rupert resterait professionnel. Il n’aurait de repos avant d’obtenir toutes les réponses aux questions soulevées par ce dossier, et il était prêt pour ce faire à attendre des heures, des jours, des semaines, des mois et même si nécessaire des années. Il n’abandonnait jamais. Peut-être aurait-il mieux valu reprendre son protocole habituel, mais quelque chose l’en empêchait malgré lui. Quelque chose clochait.

Rupert remarqua une silhouette dans l’ombre, derrière Hannah, et il tressaillit. Un homme l’épiait du couloir. Mari, amant, ami ? Il s’avança et subitement, lui passa autour du cou un fil de fer dont il serra le nœud coulant. Un sexeur contracté pour du gameplay ? L’acier du fil s’enfonçait dans la peau. Ça ne semblait avoir rien de ludique, et Rupert en resta pétrifié. Hannah haleta, les yeux écarquillés, portant ses mains à son cou, tandis que du sang perlait le long du fil. Les grosses mains serrèrent encore, les plis des gants de cuir noir se creusant plus, et le regard de Rupert passait d’Hannah au visage du meurtrier, dissimulé derrière un masque de Captain Euro. Il fut pris de nausée. Le sang coula abondamment lorsque le câble trancha dans la chair, et lorsqu’il mordit dans la jugulaire, il éclaboussa la table de jets épais. Elle bleuissait. Rupert parvenait tout juste à respirer. Il voulut se lever, mais ses jambes refusèrent de le porter. Il ignorait ce qu’il fallait faire.

Il y eut un « pop » et Hannah disparut. ABBA reprit sa chanson. Malgré lui, Rupert se mit à tapoter du doigt en cadence. Être interrompu de la sorte au cours d’une tâche aussi sensible avait quelque chose de profondément choquant, mais c’était surtout la nature de ce qu’il venait de voir qui l’inquiétait. Il avait brisé sa routine et avait été témoin d’un crime atroce. Il venait de scruter les ténèbres de ceux qui se considéraient comme des rebelles. Il était évident qu’Hannah Adams méritait d’être sous surveillance. Quel genre de folk jouait-elle ? Pourquoi mangeait-elle seule ? Qu’avait-elle fait pour pousser un inconnu à une telle violence ? Pourquoi n’avait-elle pas numérisé ? Quelle était cette chanson qu’elle entendait ? Tout cela n’avait aucun sens. Il rechercha son fichier mais celui-ci avait disparu. Himmler avait pris part au process. Comment cela avait-il pu arriver ?

Ruper sentit une pression amicale sur son épaule droite, il se retourna et aperçut le visage souriant de sa Super. Kat Romero était un sacré numéro, portée par une éternelle sollicitude et un intérêt absolu envers l’existence de celles et ceux dont elle avait la charge. Elle dirigeait sa section en y faisant régner ordre et discipline, mais n’était pas rétive aux blagues – du moment que la correction la plus élémentaire était respectée. Pour certains, cette observance pouvait s’avérer difficile, le poids des mots changeant perpétuellement. Des experts scannaient sans répit la langue européenne, l’étudiaient et la disséquaient, à la recherche de tout préjugé, de toute malhonnêteté, de toute haine subliminale susceptible de se terrer dans les recoins sombres de la bonne société. Il ne suffisait pas d’être superficiellement correct. Un Crate se devait d’être pur à un niveau bien plus profond. Des Supers tels que Kat étaient constamment actifs, sur le pont, à épier et écouter, à étudier les directives, toujours au sommet de la crête du process évolutif. Le Cool était chargé de discuter avec tout Crate manifestant une quelconque déviance vis-à-vis de la norme sans cesse changeante, mais Rupert était un maître dans l’art de la correction comportementale. Il vivait avec son temps.

Rupert entrouvrit la bouche, il s’apprêtait à parler à Super Kat de l’intensité d’Hannah Adams, de son regard fou et de ses cheveux cruellement tirés en arrière, lui dire qu’il avait eu recours à Limier, qu’il avait sifflé son fidèle ami, inspecté le village depuis le ciel avant de plonger dans les rues sans couleurs pour se retrouver dans un paysage étranger où l’ingratitude régnait, de toute évidence un endroit violent où un Crate n’aurait pu mettre les pieds. Il serait difficile d’éduquer les résidents d’une telle localité. Cela lui faisait penser aux eurodollars prodigalement injectés dans des plans conçus par les esprits les plus brillants de Bruxelles. Il était sur le point de parler à Kat Romero de la suspecte Adams, lui dire qu’elle était assise à la table de sa cuisine, en train de manger, qu’il s’était demandé quel genre précis de musique folk elle jouait, qu’il redoutait qu’il s’agisse d’une variété intrinsèquement primitive , anglaise peut-être, voire irlandaise , avec des banjos et des mandolines, des analogues proscrits, des non-numériques, et puis il avait remarqué le tourne-disque et le vinyle, avant d’apercevoir une silhouette dans le couloir obscur, un homme qui s’était avancé, avait glissé un nœud coulant autour de la gorge d’Adams, serrant et serrant encore tel un assassin entraîné, un tueur professionnel, jusqu’à ce que ses yeux froids s’écarquillent et pleurent, et juste au moment où ils semblaient sur le point de s’exorbiter tout à fait, une artère s’était rompue et le sang avait giclé et éclaboussé, cœur battant noyé dans les flots, mais le meurtrier ne pouvait pas avoir été formé, il ne pouvait être guidé que par son instinct, parce que le Cool n’aurait jamais fait une chose pareille, le Hardcore non plus, ce qui signifiait qu’il s’agissait là d’un comportement normal chez les communs. Et puis Limier s’était éteint. Les images avaient été perdues. Rupert avait du mal à y croire. Leur technologie ne faillissait jamais. Tout ceci le perturbait. Il ne comprenait pas. Il s’apprêtait à dire tout cela mais n’en fit rien, la pression sur son épaule s’accentua, et il se rappela qu’il s’était détourné de son mode opératoire, qu’il avait remis en question le process appris durant sa formation, qu’il avait fait preuve d’impatience en sifflant son traqueur personnalisé.

— Tout va bien, Rupert ?

— Au top, répondit-il en relevant la tête. Méga bien…

— Ce dernier fichier…

— Hannah Adams ?

— Je m’occuperai moi-même de son cas. L’affaire comporte un élément fictionnel, une fixation sur le statut d’actrice qui inquiète passablement ses voisins. La réalité est tout à fait bénigne, mais les scènes qui ont sa préférence présentent des aspects dangereux. La pauvre Hannah est convaincue qu’elle devrait tourner dans des films. Il n’y a aucune raison de s’inquiéter, Rupert. Pour une amatrice, c’était une très bonne performance. Très réaliste. Créative, même. Tu es sûr de te sentir au top, à présent ?

— Tout à fait.

Il afficha un large sourire.

— Je me sens giga bien.

La poigne ferme et les paroles sages le soulagèrent. Il n’aimait pas voir les autres souffrir. Il était logique qu’une femme un peu perdue, résidant dans un village de communs dans l’une des zones les plus réactionnaires de l’USE aspire à faire carrière à Hollywood. Sur ces îles, la désolation augmentait à mesure qu’on s’éloignait des grandes villes européennes de Londres, Cardiff, Dublin, Belfast, Birmingham, Sheffield, Manchester, Newcastle, Glasgow et Édimbourg, où la culture continentale était solidement ancrée : ce désir de fuite était tout à fait naturel.

Rupert acceptait le fait que les racistes qui avaient l’unification en horreur étaient ce qui s’approchait le plus du mal incarné, le fait que les supports physiques qu’il avait vus dans la vidéo n’étaient pas d’innocents accessoires. Dans le monde d’Hannah Adams, on s’échangeait quasi ouvertement des exemplaires matériels de chansons, de livres et de films. C’était inacceptable, mais il savait que Kat Romero accomplirait son devoir. De tels formats ne pouvaient être ni édités, ni remixés, ni retirés de la circulation pour la protection du public. Ils ne comprenaient aucun dispositif de sécurité. Tout effacement était irréalisable, ce qui tarissait le flot des fonds en rendant tout abonnement impossible. C’était tout à fait insensé.

L’incident Adams était déjà derrière lui, ainsi que ses questions. D’un coup de baguette, un nouveau fichier apparut. Le doux son d’ ABBA revint et il demanda à Himmler de débuter le scan. Comme tous les Crates, Rupert avait été entraîné à se tourner vers l’avenir. Il n’y avait aucun profit à tirer du passé, et Super Kat avait maintenant traversé la moitié de la pièce. Il tourna la tête afin de la voir prendre la porte, chaque balancement de ses bras et de ses jambes empreint d’assurance. Il admirait les talents de manageuse de cette Techno. C’était une Crate joyeuse et efficace, et pourtant il savait que son plan de carrière le conduirait à la dépasser. Il était vrai qu’il était plus jeune et que son expérience était moindre, mais il était plus fort mentalement. Rapprochant sa chaise de son bureau, Rupert avait hâte de se pencher sur ce nouveau dossier.

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