Anarchy in the U.S.E.
Chapitre 21
21
Bob Terks et Baby s’affairaient à décorer l’appartement, suivant les indications d’Horace Starski, assis dans son confortable fauteuil en peau de lion. Il avait beau avoir les pieds en l’air, ainsi qu’une double mousse sur le support-boisson, il taffait bien plus dur que ses potes. Son talent créatif lui dictait chaque suggestion en vue d’un résultat optimal.
Assise sur les épaules de Bobby, Baby était en train d’accrocher une guirlande lumineuse rétro. Elle ne voulait pas travailler ainsi, mais le Contrôleur Horace avait insisté, lui répétant que ça lui ferait énormément plaisir qu’elle se plie à cette toute petite concession pour son gourou. Il lui avait fait remarquer en outre qu’elle pouvait faire pleinement confiance à Bob Terks. Celui-ci ne la laisserait pas tomber. Et Starski non plus ne la laisserait jamais tomber. Ils étaient potes, tous les trois. Liés par la foi. Un invité arriverait bientôt pour jouer. Ils devaient le recevoir dignement. Il pria ses amis de se dépêcher.
Reportant son attention sur sa Paume, Horace Starski reconnut le visage de l’agente du Cool aussitôt après avoir lancé l’appli MemJog. Sophie était dans le hall d’entrée de la Pearly Tower. C’était un plaisir de la revoir. Il aimait s’entretenir avec les inférieurs, entendre leurs opinions et échanger avec eux, il adorait garder contact avec les petits. Et il n’avait pas à se faire violence. Charmant et naturellement chaleureux, il ne cessait de dire à son entourage le plus proche qu’il était un homme du peuple. Il bipa Sophie et prit le contrôle de sa Paume, agrandissant son écran afin d’imposer son visage à l’agente et à ceux qui l’entouraient. Elle était très heureuse de le voir. C’était un grand honneur.
— Comment vous portez-vous, depuis la dernière fois ?
— Mégabien, répondit-elle, encore plus heureuse d’entendre la voix du Contrôleur Horace.
— Vous m’en voyez ravi, Sophie.
Il passa à un autre angle de vue afin de pouvoir se voir lui-même sur l’écran de trois mètres. Il remarqua que des membres de la Gendarmerie et du Cool s’arrêtaient devant son image, bouche bée, un groupe de Crates se formant un ou deux pas en retrait, manifestement émus en voyant le Contrôleur dans l’ici et le maintenant. Ils levèrent leurs Paumes afin de capturer l’échange. Horace Starski se souvint d’être gêné par tant d’attention.
— Mégabien, répéta Sophie.
Il s’était rappelé son nom. Horace Starski… Un membre de l’élite… Le génie créatif à l’origine de Scales !.. Propriétaire du dernier étage de la Pearly Tower… L’une des étoiles de Bruxelles… Un fidèle héritier de Monnet… Berlin… C’était incroyable.
— Vous faites de l’excellent boulot, Sophie. En protégeant nos libertés gagnées de haute lutte. En affrontant avec détermination toute forme d’intolérance. En restant positive et joviale, sans vous départir de votre attitude ferme et constante. Je tiens à ce que vous sachiez, vous et vos amis qui se sont réunis ici tout à fait spontanément, que vous avez mon soutien plein et entier.
Sophie était euphorique. La foule s’illumina de sourires et elle sentit les larmes lui monter aux yeux. Le Contrôleur Horace l’avait résumée à la perfection. Ils poursuivaient la même mission, et avec le blanc-seing qu’il venait de lui délivrer, ses perspectives professionnelles se voyaient propulsées dans une tout autre dimension. Dès la fin de son service, elle ajouterait cet échange à son profil, procéderait à un léger montage en ajoutant une musique de fond et en enverrait des copies aux quatre coins d’InterZone. Leur conversation était retransmise en ce moment même, elle frémissait, peut-être trendait-elle, mais son enregistrement à elle aurait statut de version officielle, réalisé du point de vue le plus subjectif qui soit.
— Merci, Contrôleur. Merci infiniment.
— Je vous en prie. Si je peux vous aider en quoi que ce soit, n’hésitez pas à me le dire. Nous sommes de vieux copains.
Il laissa Sophie, vit son propre visage disparaître mais resta tout près, curieux de voir ce qu’elle allait faire. L’agente du Cool poursuivit son chemin jusqu’à l’ascenseur, répondant aux félicitations par des hochements de tête, aux questions par des réponses brèves mais polies, soucieuse de ne pas s’attarder et de le faire trop attendre. Horace Starski était perché sur son épaule tandis qu’elle traversait le hall, et il mit en mode silence, retournant à l’époque des films muets. Il avait la quasi-intégralité de la filmographie de Fritz Lang sur les étagères de son appartement berlinois : c’était l’un des rares grands maîtres dont on retrouvait encore la patte dans l’architecture de cette ville de légende. Il jeta un coup d’œil à Bobby et Baby afin de juger de l’avancée des travaux d’aménagement. Ils en auraient bientôt terminé.
— De l’excellent travail. Le compte à rebours va bientôt commencer.
Il revint à Sophie, prit plaisir aux échanges qu’elle eut avec divers Euros. Elle était en train de se tailler une saine réputation, et il s’en félicitait. Le Contrôleur Horace aimait aider autrui. Il était là pour propager la paix et la bienveillance. Tout le monde méritait qu’on lui donne une chance – Sophie, Bob Terks, Baby, Polestar, Belle. Belle en particulier, même si offrir des opportunités aux indigènes revenait souvent à donner de la confiture aux cochons. Les Britanniques étaient un tas de fainéants, mais Belle était différente. Il l’avait placée en Oubli depuis si longtemps, jamais il n’aurait dû arpenter les rues de Tooting comme il l’avait fait, réveillant des souvenirs enfouis, remettant en question les choix qu’il avait faits. Il n’était pas parfait. Mais il n’avait pas agi de façon incorrecte. La nuit dernière s’inscrivait parfaitement dans son travail de recherches. Il était vital de ne pas perdre contact avec la vie hors des bulles. À son niveau fort modeste, Belle avait réussi, et elle avait le soutien inconditionnel du système.
L’agente infiltrée sous le nom de Polestar avait eu un parcours bien plus chaotique. Sa famille avait été victime de l’éternel génocide du Congo, et elle n’avait que dix ans lorsqu’une milice l’avait capturée et emmenée au cœur de la jungle où elle avait été violée pendant des mois avant d’être vendue en tant qu’esclave. C’était fort malheureux, mais l’USE ne pouvait se permettre la moindre ingérence dans un tel conflit. Il aurait été immoral d’intervenir sur un théâtre d’opérations non-européen. C’eût été une marque d’impérialisme, de racisme, d’arrogance. On ne devait pas remettre en question les coutumes africaines. Dans une démocratie libérale, ces subtilités l’emportaient sur la nécessité de mettre fin au carnage.
Par ailleurs, il était tout aussi vrai que le Congo n’avait pas la moindre incidence sur l’accroissement de la prospérité, même si la guerre nuisait grandement aux intérêts chinois en Afrique, ce qui était plus que positif. En outre, celles et ceux qui arrivaient à échapper aux milices représentaient un contingent de deytes joyeu·x·ses et peu onéreu·x·ses. Il fallait bien assouvir les pulsions des Bons Euros. Polestar avait pu fuir l’Afrique grâce aux missionnaires de la ND , et c’était une source de fierté infinie que de savoir que Bruxelles avait le pouvoir d’aider tant de malheureux. Après un fructueux séjour dans un centre d’éducation de la Libye Libre (prolongé lorsqu’on s’était avisé de son potentiel d’agente infiltrée), le rêve de Polestar était devenu réalité, et enfin libérée, elle avait pu travailler à Londres.
— L’ascenseur arrive, déclara Bobby.
Bob Terks était excité. Baby se tint à côté de la porte. Elle était calme, silencieuse.
— Vous avez fait du très bon boulot, fit remarquer le Contrôleur Horace en considérant les décorations.
Ces lumières féériques étaient destinées à un autre de ses très chers potes.
— Et voici Rupert ! s’exclama-t-il lorsque la porte s’ouvrit.
Le Crate sortit de la cabine, s’immobilisa et observa les illuminations. Il semblait changé en statue de sel.
— Rocket Man en personne.
Une minute auparavant, alors que l’ascenseur s’apprêtait à décoller, Rupert Ronsberger s’était mis à trembler. L’attitude joyeuse de Sophie et Andreas durant le trajet l’avait grandement soulagé, mais leur humeur changeante éveilla en lui un malaise lancinant. Il était sur le point de retrouver son héros, et pourtant il n’était pas du tout dans son assiette. Pourquoi l’invitait-il dans son penthouse de Pearly Tower ? Et pourquoi Rupert s’interrogeait-il sur cette invitation ? Il aurait dû profiter de chaque instant de cette chance ineffable, mais ces deux agents Cool accaparaient ses pensées. Il multipliait les retours en arrière, les arrêts sur image, et trop de paroles et d’images lui paraissaient désynchronisées.
— Rupert, Rupert, toujours partant dans la vie…, chantonnait le Contrôleur Horace.
Alors qu’ils quittaient Câlins 1 pour se diriger vers la Bethnal Plaza, Rupert avait discuté avec Sophie, évoquant les histoires rigolotes des tout débuts de leur amitié, Andreas ponctuant son récit de monosyllabes affirmatifs. Des images mentales de cochons tombant et roulant jusqu’à l’ IR 4 lui étaient revenues. Ces porcs qui hurlaient à la mort sur la pelouse le faisaient rire aux éclats, et il avait parlé des merveilles du cinéma. Il se sentait alors en pleine forme, mais ses doutes étaient revenus le hanter. Peut-être ces Cools lui signifiaient-ils par leur comportement qu’ils lui pardonnaient une incorrection dont il s’était rendu responsable ? Cela aurait été horrible. Mais bientôt il retrouverait son oncle. Cet ascenseur allait le porter jusqu’au firmament étoilé.
Il lui faudrait se montrer plus brillant que jamais afin de remercier le Contrôleur Horace pour son soutien, et lorsque la cabine fusa en direction du ciel londonien, Rupert éprouva une vague de confiance absolue. La sensation était euphorisante. Les parois de verre étaient invisibles, et pourtant il ne ressentait pas la moindre impression de vertige, les sublimes parfums diffusés dans la cabine l’apaisaient, et des zooms qui prédisaient ou guidaient son intérêt lui présentaient les points les plus remarquables de la ville, passant de l’un à l’autre avec une définition qui défiait l’imagination. L’accélération était paisiblement féroce. La rapidité et la lenteur simultanées. Les contradictions enfin résolues. Le temps se condensait.
— … il ne se fait que des amis .
Lui, qui depuis son arrivée à Londres avait tant de fois admiré le sommet de la Pearly Tower, s’apprêtait à y mettre pied. La cabine s’immobilisa, la porte s’ouvrit et Rupert avança de quelques pas. Il entendit un enfant chanter. Les fenêtres devinrent noires et de minuscules lumières apparurent. L’une d’elles clignota et s’éteignit. Un éclat de rire se fit entendre, faible et fugace. Son cauchemar de bord de mer lui revint sous forme d’une succession d’images atroces. Un âne brayait, des mouettes fondaient en piqué, un homme jurait. Rupert était désorienté, il n’osait plus bouger, et resta figé là une bonne minute avant de prendre conscience qu’il ne s’agissait pas d’une vision, pas même d’un virtuel, mais de souvenirs qui s’imposaient malgré lui. Il était horrifié. Les fenêtres s’éclaircirent. Oncle Horace lui adressait un geste de la main.
— Viens t’asseoir près de moi, Rupert, lui lança-t-il. Mais avant cela, laisse Baby te palper.
Une femme menue le scanna avec sa Paume. Elle adressa un hochement de tête au colosse à la peau bronzée dont le regard était planté au visage de Rupert. Ni l’une ni l’autre ne portaient d’uniforme, et il en déduisit qu’il s’agissait des gardiens du Contrôleur.
— Il est clean, dit la mademoiselle. Je vous en prie.
— Ne sois pas timide, insista le Contrôleur Horace.
Rupert fit ce qui lui était dicté, et en s’approchant, il releva le marbre, l’acajou et la peau. Il se sentait incroyablement bien.
— Je t’en prie. Prends ce siège, face à moi.
Horace Starski était bien moins ravi que ne le laissait supposer son chaleureux accueil. Les résultats de la vision de la veille étaient des plus déconcertants. Sa création n’avait suscité aucun intérêt chez Ronsberger. Aucune empathie envers celles et ceux qu’il avait croisés. Peut-être était-il atteint de psychose. Ou peut-être était-il simplement déconnecté de la réalité. Quoi qu’il en fût, c’était une tout autre espèce de Crate. Il semblait dénué de la moindre faiblesse, et c’était très inquiétant. Le conformiste ultime. La dupe parfaite. Horace Starski avait du mal à croire que cela fût possible. La perfection n’était pas de ce monde.
— Merci de m’avoir invité, débuta Rupert.
C’était soit un démon soit un saint, et ces deux possibilités déprimaient tout autant le Contrôleur Horace. Il était important de trouver une forme quelconque d’humanité chez cet Euro, de déceler un trait sentimental, pour ténu qu’il soit. Comment pouvait-il rester insensible à cette petite fille qui adorait les ânes, à la vigueur et à la liberté des mouettes, à la beauté de cette femme qui chantait dans le pub, au festival punk et à cette grande variété de styles ?
— Je t’en prie, Rupert, assieds-toi. C’est bien, mon garçon.
Le Crate était confortablement installé sur du zèbre de premier choix.
— Je te présente Baby, dit le Contrôleur. Contrôle de routine, tu comprends… Et voici le très impressionnant Bob Terks.
— Café ? demanda Baby. Ou chocolat chaud ?
— Muffins ? ajouta Bobby.
— Merci beaucoup. Un café et un muffin, ce sera parfait.
Baby tourna les talons et se dirigea vers la cuisine, mais Bob Terks s’approcha de lui, plantant son regard dans les yeux de Rupert.
— C’est parfois très impoli de regarder quelqu’un avec insistance, fredonna le Contrôleur Horace d’une voix de basse.
Bobby baissa la tête.
— Vous voulez un muffin à la myrtille ? demanda-t-il.
— Oui, très volontiers. Merci infiniment. Formidable.
— Fantastique, conclut Horace Starski. Bobby, tu veux bien prendre le relais de Baby ?
Seul le Contrôleur remarqua le manque d’enthousiasme de son cops. Bob Terks prenait très au sérieux son statut de Cops Numéro 1, il lui semblait tout naturel que ce soit Baby qui serve leur invité, mais Horace Starski croyait en l’égalité. Non pas que Bobby fût sexiste, mais Starski aimait observer l’impartialité la plus parfaite, et se plaisait à tuer tout embryon de préjugé dans l’œuf.
— Baby ?
Rupert regretta instantanément son ton, qui trahissait sa surprise et sous-entendait une incorrection. Tout comme son héros, il abhorrait les comportements sexistes propres aux communs. Par chance, le Contrôleur Horace ne parut pas relever ce faux pas.
— Oui, Baby. Dis-moi, Rupert, ton séjour à Câlins 1 t’a-t-il plus ?
— Énormément, mais j’ai hâte de rentrer chez moi. J’adore mon appartement.
— J’adore le mien, moi aussi. Rien que de très naturel à ce que de grands penseurs tels que nous aiment à chiller dans leurs appartements. J’ai cette petite résidence ici, et un lieu de vie beaucoup plus vaste à Bruxelles.
— Bruxelles…
— Des quartiers à Berlin.
— Berlin…
— Bruxelles a ma préférence. Berlin regorge de mystère, je te le concède, mais Bruxelles, c’est la ville qui me convient le plus. Elle doit rester au cœur de tes ambitions.
— Bruxelles…
— Le cœur même de notre rêve à tous. Mais parle-moi de Câlins 1.
— J’en viens.
— Et de notre conversation. As-tu réfléchi à ce que je t’ai dit, dans tes quartiers ?
— Notre conversation ?
— Nous avons abordé la vérité profonde de ce que tu avais vu et de ce qui t’a été enseigné.
— C’était amusant. Une chouette journée. La grosse poilade avec Sophie et Andreas, quand on était sur la IR 4 et qu’on a vu des créatifs en plein travail, ce qui explique que les muscles de mon visage étaient fatigués. Je vous en ai parlé, et puis vous avez raconté des histoires en rapport avec les cochons et les autres trucs rigolos.
Les traits de Rupert exprimaient son enthousiasme, sa positivité et son profond désir de plaire au Contrôleur. Le fait d’occulter les aspects délicats et de se concentrer sur les broutilles faisait partie de sa formation de Crate, et à ce titre, il méritait toute son admiration. Mais Horace Starski serra les poings. Il ne pouvait se contenter de ces imbécillités à répétition.
— Dis-moi ce que tu penses de Jean Monnet.
— Vous avez un penthouse ravissant en haut de la Tour Monnet, je n’en doute pas. Bruxelles…
— C’est vrai. Mais Monnet ? Sur quelles valeurs s’appuyait-il ?
— J’ignore la valeur de votre bien immobilier à Bruxelles, pas plus que celle de cet appartement, mais je peux procéder à une estimation. Mon appartement à moi est très modeste en comparaison, mais j’adore y passer du temps, et le fait d’être aussi près de la Pearly Tower profite grandement à mon humeur générale. Une résidence est un investissement et je suis encore jeune et fin prêt à accéder à la propriété. Lorsque je passerai Techno j’emménagerai dans un lieu de vie plus grand, mais pas au détriment de mon code postal. L’emplacement, c’est la seule chose qui importe.
Le Contrôleur Horace grinçait des dents.
— J’ai évoqué des idées. Entre autres, le sens profond de l’honnêteté et la nature du bonheur. As-tu réfléchi à ce que je t’ai dit ?
— Ce matin j’ai pris un petit-déjeuner.
— Un petit-déjeuner ?
— Oui. J’ai commencé par un…
— Et qu’en est-il de nos mensonges sans fin ? De nos fabrications ?
— C’était amusant. J’ai ri intérieurement. Je vous l’ai peut-être dit.
Rupert choisissait méticuleusement ses mots, formulait très clairement ses phrases, et se penchait légèrement en avant.
— Mais quelle a été ta réaction lorsque je t’ai dit que…
Le Contrôleur s’interrompit et releva les yeux vers Bob Terks et Baby qui les rejoignaient.
— Allons discuter dans une autre pièce, suggéra-t-il d’un ton résolu. Ce sera plus intime. Nous sommes potes, après tout.
Le Contrôleur Horace se leva et ouvrit la marche. Bobby les suivit jusqu’à une porte. Celle-ci était capitonnée. Baby les observait, en queue de cortège. Rupert s’approcha et huma.
— Du fœtus de girafe, confia Horace Starski. Prélevé directement dans l’utérus.
Ils entrèrent, et Baby déposa le plateau chargé du café et du muffin. Leur leader s’enfonça dans un autre fauteuil inclinable, celui-ci en léopard. Il fit signe à Rupert de prendre place sur un siège à haut dossier et le Crate s’exécuta, Bobby se penchant vers lui pour serrer fraternellement son cou dans l’étau de son bras. Rupert sentit un léger pincement dans sa nuque, la caresse du tissu, Bob Terks sortit de la pièce après Baby. La porte se referma.
— Personne ne peut ni nous entendre ni nous voir, ici, déclara Horace Starski. C’est l’un des lieux les plus intimes qui soit. Nous pouvons être tout à fait honnêtes l’un envers l’autre. Parler en toute franchise. Sans la moindre autocensure.
L’expression de Rupert demeurait impassible.
— Cette pièce me permet de me détendre tout à fait. Elle est hors de portée d’InterZone. Sans le moindre optique, sans la moindre acoustique. C’est là la véritable nature de la liberté. Tout le monde a besoin d’intimité. Nous avons tous nos secrets.
Il leva la main. Les bras et les jambes de Rupert se virent harnachés au siège par des rayons circulaires. C’était une gentille précaution, quoiqu’inutile : le jeune Crate ne risquait pas de tomber, même si, c’était vrai, il se sentait pris d’un léger vertige.
— Dis-moi ce que tu as pensé de la chanteuse, dans le pub, débuta Horace Starski.
— Je ne vais jamais dans des pubs, uniquement dans des bars. Je n’aime pas les pubs. C’est rempli de racailles britanniques.
— Je t’ai gâté en t’offrant une vision. Une vision que j’ai créée moi-même. Une vision dans laquelle j’ai mis mon âme à nue. Il y avait cette femme qui chantait dans ce pub. Parle librement. Elle chantait dans ce paradis des soiffards qui porte le nom de Lighthouse.
— Elle était vieille et laide et portait des vêtements de piètre qualité. Une buveuse de lager. Le Cool devrait y faire un petit tour, avec l’appui du Hardcore. Mettre sur pied un transfèrement général de sa clientèle. Karchériser, purifier et rénover.
— Elle a une voix sublime, et elle a jadis été jeune, elle aussi. Les vêtements de qualité sont un luxe pour les autochtones, Rupert. Les années qui passent et l’absence de moyens financiers ne suscitent pas la moindre pitié chez toi ?
— Elle chantait merveilleusement, mais ce n’était pas sa voix. Elle se contentait de mimer. C’était un enregistrement.
— C’était bel et bien réel, je peux te l’assurer. C’était bien sa voix à elle.
— C’était une vision.
— Mais c’était également un souvenir. Un témoignage authentique.
— Il n’y a pas de souvenirs. Il n’y a que des histoires qui nous conviennent.
— Et la vérité alors ?
— Les histoires que nous choisissons sont la vérité. L’USE ne ment jamais.
Le Contrôleur Horace soupira. Il se saisit de son titille-stick, version perverse du « ticklestick » d’un merveilleux humoriste britannique du XX e siècle, Ken Dodd, remodelé depuis et breveté par Intruder Solutions. Il le brandit en l’air, admirant la subtile grossièreté d’un objet qui faisait frémir tant par la récompense que par le châtiment dont il était la promesse.
— L’honnêteté est la meilleure des politiques, poursuivit Rupert d’un ton soudain traînant, mal articulé. Nous ne devons jamais regarder derrière nous, nous ne devons jamais mollir. Je veux être comme vous quand je serai grand. Vivre dans un penthouse. Inventer et prospérer.
Horace Starski scruta le Crate. Il y avait de légers écarts dans son discours, mais toujours aucune révélation. Rupert se leurrait-il si bien lui-même qu’il était capable de dissimuler ses pensées profondes même sous l’effet chillant d’une injection ? Était-il encore en mesure de se mentir à lui-même ? Si c’était le cas, cet homme était extrêmement dangereux. Il pourrait même représenter une menace à long terme pour son mentor, mais le Contrôleur Horace continuerait de le sonder en observant la plus grande ouverture d’esprit.
— Le chemin qui mène au pinacle n’est pas tout tracé, Rupert. Les Crates et les autres Bons Euros suivent des sentiers étroits, dont ils ne s’écartent jamais, ou alors très rarement, mais pas les Contrôleurs. Lorsque j’ai su que l’histoire avait été corrompue, cela ne m’a pas surpris. La manipulation du langage et de la moralité me paraissait tout aussi évidente. J’ai toujours su que nous étions totalitaristes par nature. Ce que j’ai alors réellement appris, c’est le degré de subtilité de l’USE, qui lui vaut de prospérer plus qu’aucune autre dictature l’ayant précédé. Je sais ce que je suis et je m’en moque, mais toi, Rupert… Crois-tu vraiment en chaque chose que tu dis ?
— J’y crois. Oui.
— Les gens, et par ce terme j’entends tous les gens , sans exception, ont le besoin profondément ancré en eux de dire et de montrer aux autres à quel point ils sont intelligents. Nous voulons tous être des célébrités. Les humains ont le plus grand mal à garder leurs secrets, et la vie d’un Contrôleur est souvent fort solitaire, car le secret est vital. Ces dernières années, je me suis surpris à aspirer à une forme de reconnaissance. J’ai vu et fait des choses que tu ne peux même pas te figurer, mais ce que je veux par-dessus tout te faire pleinement comprendre, c’est le degré de ruse qu’il a fallu atteindre, je veux que tu apprécies pleinement les méthodes par lesquelles nous avons pris le pouvoir, la façon dont j’ai joui aux dépens d’autrui, la profonde malhonnêteté sous-jacente à notre coup d’État. Nous disions une chose et nous en faisions une autre, et les masses imbéciles, ignorantes, confiantes et sans estomac ont été les garantes de notre réussite. Le peuple voulait croire à notre propagande. Nous servons les multinationales et dépensons des fortunes tout en répétant que nous servons le peuple. Tu comprends ?
— Je veux être un Contrôleur, dit Rupert. Je veux le pouvoir et la richesse et un appartement à Bruxelles. L’USE est pur. Il ne ment jamais. Et je crois. Je crois en toute sincérité.
Horace Starski émit un grognement. Il fallait que Ronsberger admette le caractère frauduleux de l’unification, et reconnaisse la répression toujours en cours à sa juste valeur. Et pour qu’il y parvienne, il fallait manifestement l’aider. Il devait se sentir écrasé par sa propre ignorance, il devait accepter le fait qu’il avait été dupé par les plus grands penseurs, il devait comprendre à quel point sa famille et lui avaient été trahis. Et, tout aussi important, il devait aimer la tromperie de son Oncle Horace. Ronsberger devait abhorrer la part prise par son héros dans la réécriture de l’histoire et la dénaturation de la culture, que les vols d’identités, d’idées et de noms finissaient de couronner. Travailler et s’amuser – les deux membres d’une même équation – le yin et le yang – Rupert et Rocket – l’amour et la haine. Et pourtant Horace Starski était un solitaire. Il n’avait nul besoin de diviser sa personnalité en deux. Il était honnête, en dépit de sa malhonnêteté. Mais si personne ne reconnaissait son intelligence et sa ruse, fors une petite poignée de confédérés, alors à quoi bon ? Il fallait saluer ces qualités, les fêter. Les dictateurs du passé se pavanaient et prêchaient pour récolter les applaudissements. Qu’en était-il du pauvre Horace ? Lui n’était qu’un simple humoriste, et le monstre qu’il avait devant lui ne comprenait tout simplement pas ses blagues.
— Je crois me souvenir de la chanson que vous chantiez tout à l’heure, songea le Crate à voix haute. Est-ce que c’est celle que Sophie a passée dans sa voiture quand on a assisté au tournage ? Andreas était là, lui aussi. Ç’a été tellement rigolo. Ces porcs qui hurlaient près de l’ IR .
Horace Starski brandit à nouveau le titille-stick et retira le plumeau qui en recouvrait l’extrémité. L’objet était en caoutchouc, moulé en forme de phallus, le gland piercé d’un anneau de métal. En mode trique, ç’aurait été une vraie roquette pour Ronald, mais Horace Starski ne s’en serait jamais servi à la mode du Hardcore. Ces garçons et ces filles étaient de vrais dégénérés. Le Cool l’utilisait en mode demi-molle, comme d’une matraque. Rien de plus. Les Hardcore ne différaient en rien des violeurs du Congo. Horace Starski, lui, marchait avec les Cool. Ils partageaient le même sens du style. Une certaine idée de la classe.
— Cool, s’exclama-t-il, et il abattit violemment la matraque sur le genou droit de Rupert.
Le Crate cria.
— Personne ne peut t’entendre. Tu peux crier aussi fort que tu veux.
Il réitéra avec le genou gauche.
— L’USE est une dictature corrompue. La Nouvelle Démocratie n’existe pas.
Rupert afficha un large sourire et le titille-stick frappa de plein fouet les doigts de sa main gauche, le Contrôleur veillant bien à ne pas endommager la droite, qui portait la Paume du Crate. L’impact brisa des os, à son plus grand plaisir. Il fallait souffrir pour atteindre ses objectifs. Horace Starski était un professeur et ce Crate était son disciple.
— Nous sommes des tortionnaires et des menteurs. De la racaille pure et dure. Complètement baisés du cerveau.
Rupert sourit.
— Les deytes sont nos esclaves, nous les méprisons parce que ce sont des non-Européens. Nous abusons d’eux.
Rupert pouffa.
— Les animaux souffrent.
Rupert rugit de rire.
— Nous sommes des sadiques, des lâches, des sous-humains.
Horace Starski tremblait, il se rendit compte qu’il était en train de perdre le contrôle, et recula d’un pas. Des larmes coulaient sur les joues du Crate, il gémissait, mais il affichait toujours la même expression joviale. Il finit par se taire complètement.
— As-tu secrètement pris du plaisir à ton petit séjour à Blackpool ?
Rupert releva la tête.
— Ç’a été intéressant.
— As-tu aimé ma vision ?
— J’ai détesté Blackpool. Cette ville représente tout ce que nous voulons effacer. Il n’y a qu’une racaille du commun pour vouloir visiter un lieu pareil.
— Un Bon Européen ne pourrait-il pas trouver cet endroit stimulant ? Un grand penseur, par exemple ? Quelqu’un comme moi ?
— Mais cela signifierait que vous n’êtes ni un Bon Européen, ni un grand penseur. Vous ne seriez rien d’autre qu’un dinosaure, un arriéré, un sentimental, un idiot nostalgique prisonnier du passé et tout désigné pour un transfèrement, l’objet tout indiqué des attentions du Cool et du Hardcore. Si vous nourrissiez ces sentiments, je vous signalerais moi-même comme inapte à assumer vos fonctions. Mais tout cela n’est qu’un test. L’une de vos leçons rigolotes, parmi tant d’autres. Merci beaucoup.
— Les plus beaux jours de ma vie, je les ai passés au bord de la mer avec une commune. Je n’ai jamais été aussi heureux de toute mon existence. Le pouvoir ne rend pas joyeux.
Rupert gloussa à nouveau.
— L’amour est plus important que le pouvoir et la richesse.
Rupert éclata de rire, bruyamment, longuement.
Horace Starski passa derrière lui. Il enfila un sac transparent sur la tête du Crate et serra le cordon, avant de se repositionner devant lui pour contempler son visage déformé par l’asphyxie.
— Je t’ai montré quelque chose d’unique et tu l’as pris pour une plaisanterie. C’est moi que tu insultes ainsi.
Rupert rayonnait toujours. C’était le jeu le plus rigolo qui ait jamais existé. Il se demanda si les dauphins de Splash ! s’amusaient autant, mais non, dans leur cas, l’humour était à sens unique. Les dauphins étaient des sous-hu, et les clubbeurs étaient de fins connaisseurs. Sans les flips et les flops et les suffocations et le crac-crac des poumons et des autres organes, il n’y aurait pas eu ce je-ne-sais-quoi que les trendeurs trouvaient si érotique. Tout adulte consentant… Tout homme et toute femme consentants étaient libres de faire ce qui leur chantait. La liberté de choix… Un dauphin était incapable de consentement. Comment aurait-il pu l’exprimer ? Cela ne faisait que renforcer le plaisir. Il adorait assister aux souffrances d’un sous-hu, mais il avait de plus en plus de mal à rester guilleret.
— Tu t’es senti obligé de parler à Polestar, de lui montrer à quel point tu es malin, mais tu l’as fait d’une façon détournée, comme si tu lui faisais la leçon. Tu lui as présenté des hommes profondément mauvais comme des parangons de vertu, tu as renversé cul par-dessus tête et l’histoire et la logique. Tu es un jongleur, et pire encore que de mentir à ma cops Polestar, tu te mens à toi-même. Je pense que tu n’es pas sain d’esprit. Tu n’es qu’un désaxé sans avenir, à moins que tu admettes que nous sommes la lie de l’humanité.
À chaque inspiration, le plastique se rapprochait un peu plus, et Rupert tâchait d’inhaler le moins d’air possible. Le sac recouvrait sa bouche hermétiquement, l’obligeant à respirer par le nez, et ses narines commençaient à se boucher. Le plastique était maculé d’une traînée de morve et de sang. Il avait les poumons en feu, sa peau perdait de sa couleur, sa sueur devenait acide. Il voulut bouger les mains, mais c’était impossible : les liens mordirent la chair de ses poignets, il essaya de nouveau, plus fort, il étouffait, espérait que son Oncle Horace le soulagerait dans les secondes qui suivraient. Il serait vraiment horrible que son professeur se trompe dans ses estimations, que Rupert le déçoive en mourant, mais cela n’arriverait pas, c’était impossible, il avait entièrement confiance en son Contrôleur. Rupert avait la foi.
— Du calme, mon jeune ami.
Le cordon se desserra et le sac fut remonté à hauteur de son front.
— Respire la brise fraîche et salée. Écoute le chant des oiseaux.
Rupert toussa, inspira avidement et l’air emplit ses poumons. Son pantalon était mouillé. Il espérait qu’il ne s’agisse que de transpiration, mais il savait qu’il n’en était rien. Avait-il également déféqué ? A priori non.
— Je reviens très bientôt. Détends-toi. Profite de ton séjour à Pearly Tower. Dans ce penthouse. Ma demeure. Nous nous remettrons à l’ouvrage, d’arrache-pied, afin de trouver les solutions dont nous avons besoin.
Rupert entendit le bruissement de la porte qui s’ouvrait et se refermait. Les vitres s’obscurcirent et il se retrouva seul dans les ténèbres. Le seul bruit audible était son propre pouls. Pris de vertige et de somnolence, il crut d’abord qu’il s’agissait d’une batterie, le rythme d’un nouveau morceau d’ ABBA , mais c’était bien trop rapide et bien trop brutal, et lorsqu’il prit conscience que cela provenait de son propre corps, il éprouva une terreur absolue. Il attendit que son rythme cardiaque ralentisse, que son esprit retrouve ses marques, sentit la brise dont il était censé pleinement profiter, mais elle était polluée par des odeurs d’épices et d’huile de friture et de sel et de vinaigre dont on aspergeait des frites et tout cela saturait l’air putride de l’Angleterre.
De minuscules lumières étincelèrent et grandirent à vue d’œil. Les illuminations flamboyèrent et il se vit sur la promenade. Il grimaça à l’apparition d’autres personnes et un vieil homme lui mit un coup de poing en pleine figure. Il tomba à la renverse dans un pub où une vieille bique chantait, mais lorsqu’elle l’aperçut, elle s’interrompit et se mit à hurler. Il fut jeté dehors par un skinhead et se retrouva au beau milieu d’une rue déserte, espérant que le hurlement qui le suivait jusqu’ici était celui d’un porc à l’agonie. Des mouettes criaillaient en tournant en rond dans le ciel. Il vit leurs serres tranchantes comme des rasoirs et leurs becs crochus, sentit l’odeur de leurs plumes et celle de l’urine qui maculait son pantalon.
Il y avait une mouette deux fois plus grosse que les autres, dont les bras humains portaient des ailes surdimensionnées. Elle atterrit face à lui, le dominant de toute sa taille, jetant un coup d’œil à gauche, à droite, puis s’élançant pour serrer le cordon du sac en plastique. Elle cessa soudain et recula d’un pas, le dévisagea et parut afficher un demi-sourire mauvais. Elle s’apprêtait à lui picorer les yeux. Rupert perdit connaissance. Il était avachi, tête basculée vers l’avant, attaché à un siège au sommet de la Pearly Tower, tout en haut du firmament en compagnie du Contrôleur qu’il espérait devenir.
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