Anthologie féminine

Louise d' Alq · Chapitre 1 sur 107

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Anthologie féminine

Anthologie

FÉMININE

 

ANTHOLOGIE DES FEMMES ÉCRIVAINS

POÈTES ET PROSATEURS

DEPUIS L’ORIGINE DE LA LANGUE FRANÇAISE

JUSQU’A NOS JOURS

 

PRÉFACE

SUR L’INSTRUCTION DES FEMMES ET LA CARRIÈRE LITTÉRAIRE

 

[Illustration]

PARIS

BUREAUX DES CAUSERIES FAMILIÈRES

4, Rue Lord Byron

M DCCC XCIII

AVERTISSEMENT

L’Anthologie est un genre d’ouvrage extrêmement utile, en cela qu’il fournit, sous un format réduit, le meilleur de l’œuvre de chaque auteur et le résumé de cette œuvre.

L’idée de celle que nous présentons au public m’a été suggérée par deux motifs: l’observation faite que dans toutes les anthologies les femmes écrivains, en minorité, sont disséminées et étouffées en quelque sorte au milieu de nombreux et illustres auteurs masculins; l’espace qui leur est mesuré ne permet d’en nommer que quelques-unes déjà partout en vedette.—Ensuite, le désir de montrer l’importance de la carrière littéraire pour notre sexe, à l’appui de ce que j’avais écrit à ce sujet, et qui est reproduit dans la Préface ci-contre.

J’ai donc pensé intéressant de réunir en un faisceau, en un «bouquet» l’œuvre littéraire féminine, depuis la fondation de la langue française jusqu’à nos jours, d’une façon aussi complète que possible. Je me suis attachée tout particulièrement au choix des citations, les cherchant attrayantes, évitant la banalité. J’ai cru devoir professer le plus complet éclectisme, me plaisant à réunir sous la bannière littéraire, sans égard aux divergences politiques ou religieuses, les noms les plus étonnés de se trouver côte à côte, depuis la servante poète jusqu’à la plus grande dame.

Je ne crois pas avoir commis beaucoup d’omissions dans les deux premières périodes, sauf Barbe de Verrue (XVe siècle), que j’ai découverte trop tard. Mais parmi nos contemporaines, j’ai le regret d’avoir été impuissante à les nommer toutes, ayant déjà dépassé les limites que je m’étais prescrites. Parmi les noms omis faute de place, se présentent sous ma plume Mme Louise Collet, célèbre par son petit volume Lui (Alfred de Musset); la Vicomtesse de Janzé, auteur des Souvenirs d’Alfred de Musset; Mmes Hippolyte et Stanislas Meunier, romancières; Mme Louise Figuier; Rousselande (baronne d’Uxelles), de la Revue des Deux-Mondes; Rachilde (Mme Alfred Valette); Lucien Perrey (Mlle Herpin), historien; Jane Herval, l’auteur de la Mission de Germaine; Mme Flourens, née Michel-Chevalier, traducteur de l’Anneau d’Amadis, par Lord Lytton, etc.

Disons encore que je ne me suis pas attardée à dévoiler scrupuleusement les pseudonymes, pour satisfaire une vaine curiosité; le nom sous lequel on sait acquérir quelque gloire n’est-il pas plus vôtre que le nom patronymique?

 

L. D’ALQ.

 

[Illustration]

PRÉFACE

DE L’INSTRUCTION DES FEMMES

ET DE LA CARRIÈRE LITTÉRAIRE POUR ELLES

 

Il y a quelques années le supplément, publié par LE FIGARO les dimanches, sous la direction habile de M. Périvier, posait de temps à autre à ses lecteurs des questions sur lesquelles il aimait à avoir l’opinion de personnes compétentes; en février 1888, on lisait celle-ci: Nous dire des charmes que les jeunes filles ont perdus ou gagnés, comme esprit ou comme cœur, à la suite des transformations de l’enseignement depuis quelques années?

 

_De l’avis de M. Gréard, le vice-recteur de l’Académie de Paris:

«Passionnées parfois quand il s’agit d’autrui, les femmes sont

d’admirables juges, éclairés, discrets et sûrs, lorsqu’elles traitent

de leurs intérêts les plus nobles: Mme de Staël ne s’étonnait pas

sans raison qu’on se passât de leur suffrage dans une question où

l’on ne peut se passer de leur concours.» M. Périvier appela à donner

leurs opinions quatre femmes qui lui paraissaient, sans doute, par

la divergence même des idées qu’elles devaient professer, offrir un

contraste intéressant:_ Mme Alphonse Daudet, _qui est tout sentiment

et dont le talent littéraire rappelle de fort près celui de son mari;

la sémillante_ Étincelle, _au style gracieux comme un Fragonard ou

un Boucher_; Gyp, l’écrivain de la Vie parisienne _par excellence,

l’historien des pschutteux du XIXe siècle, et enfin la soussignée_,

Mme d’Alq, _sans qu’elles se doutassent qu’on allait les mettre en

comparaison._

 

_Mme Alphonse Daudet critiqua, principalement et non sans raison,

dans l’éducation moderne l’engouement des cours, qui sont prétexte de

sortie du matin au soir et font des petites demoiselles Benoiton._

 

_Étincelle annonça que «miss Positive» ferait son apparition dans

ce monde parisien qui connaissait la jeune fille-ange, la jeune

femme-fée, mais qui ne connaissait pas la demoiselle-pionne!_

 

_«Elle ne sera ni jolie, ni même propre: la science est

exigeante.—Elle aura les ongles en deuil de nos collégiens et

les cheveux courts en broussailles.—Elle sera brouillée avec les

brosses, les savons, les frais parfums, les romans et l’idéal!—(Pas

polie pour les savants, Étincelle)._

 

«_Mais elle nommera_ toutes choses par leurs noms!»

 

… … … … … … … … … … … .

 

_Quant à Gyp, «il faut, dit-elle, apprendre aux filles à être

honnêtes, bonnes et jolies (cela s’apprend tout comme le reste), et

si les hommes, au lieu d’être aussi «forts», étaient un peu plus

malins, ils se garderaient de rendre les femmes savantes.»_

 

… … … … … … … … … … … .

 

Mme d’Alq:

 

_«Du moment que la femme ne perd pas conscience des avantages de

son sexe, qu’elle conserve le désir de plaire, si instinctif à la

nature féminine, qu’elle s’instruit dans le but de posséder un

nouveau charme à l’appui de sa beauté, charme qu’elle conservera plus

longtemps que cette beauté fugitive, elle acquiert par l’instruction

une chance de plus à son avoir…_

 

_«Le tort de l’enseignement actuel qui vise trop à remplir la tête,

pendant qu’il isole le cœur, sans mettre dans la main d’instrument

pratique pour les luttes de la vie, est d’être pareil pour toutes les

situations sociales. Le fruit de l’arbre de la science (qui a été

cause des malheurs de notre mère Eve, ne l’oublions pas!) demande

à n’être absorbé qu’avec discernement, selon les tempéraments, les

positions, les âges._

 

_«La tâche naturelle de la femme est d’être épouse docile et dévouée,

mère capable et tendre, maîtresse de maison adroite et attrayante;

ce qui lui est indispensable à savoir, on songe le moins à le lui

enseigner! Un homme préférera une femme intelligente à une savante,

car il pourra, toujours inculquer à la première la dose d’instruction

qu’il voudra._

 

_«Une femme ne doit pas être plus instruite que l’homme à l’alliance

duquel elle peut aspirer, sans quoi elle serait la supérieure dans le

ménage, ce qui les rendrait tous les deux fort malheureux. Le mari se

trouverait humilié; les rôles seraient intervertis._

 

_«La femme riche ne peut que gagner aux transformations de

l’enseignement, tandis que la femme pauvre y puise les tristesses des

déclassées, puisqu’il ne peut lui fournir les moyens de sortir de sa

position.»_

 

_La femme riche a tout à gagner à être instruite, très instruite,

savante même; c’est pour elle le seul moyen d’échapper à la frivolité

qui l’enserre, et quelquefois au vice. Sera-t-elle ennuyeuse,

comme le craint Gyp? La femme n’est-elle donc bonne qu’à servir

d’amusement, de jouet, qu’à divertir l’homme, comme une poupée,

jolie, rieuse, mais qu’on jette de côté lorsqu’elle se fane et que le

ressort fragile de la gaieté se brise?_

 

_Que de bévues une femme qui n’est pas instruite peut commettre! Que

de sottises lui échapperont! Comment pourra-t-elle tenir le salon

de son mari, qu’il soit habile diplomate, savant de l’Institut,

artiste célèbre, écrivain illustre, si elle ne connaît pas à fond les

questions que l’on discute devant elle?_

 

_L’éducation de la femme est faussée la plupart du temps, mais n’en

accusez pas l’instruction. Elle est faussée par l’éducation. La femme

réellement instruite et savante n’est pas plus pédante et ennuyeuse

qu’elle n’est laide, sale et affublée de lunettes et de bas bleus.

Pure fiction! Ce sont les fausses savantes, les «poseuses» qui sont

ainsi._

 

_Il existe un malentendu et beaucoup d’exagération dans l’idée que

l’on se fait des femmes instruites ou savantes que l’on confond avec

pédantes. Étincelle se trompe en parlant comme elle le fait de la_

demoiselle-pionne. _Pourquoi Étincelle, si jolie femme et si soignée

elle-même, suppose-t-elle que ces pauvres sous-maîtresses ne peuvent

être ni jolies ni propres? qu’elles auront les ongles en deuil et

seront brouillées avec le savon? N’est-il point possible d’écrire

sans se barbouiller d’encre? Mme Delphine de Girardin écrivait

toujours vêtue de blanc. Devons-nous nous imaginer que la mignonne et

spirituelle Gyp, la sémillante Étincelle gardent à leurs doigts des

traces de leur plume?_

 

_Et si elles n’étaient pas des femmes instruites, aurions-nous le

plaisir de les lire?_

 

Parce qu’on a rencontré, une fois en passant, une «pédante»

_ridicule et laide, on en conclut que la laideur et le ridicule sont

le partage de la femme savante: bien des ignorantes sont aussi laides

et ridicules; elles le sont même davantage que les autres, et je

puis garantir que parmi les femmes d’esprit et les jeunes filles qui

passent leurs examens chaque année, il y en a grand nombre de fort

jolies et même… ayant recours aux raffinements de la parfumerie!_

 

_Être jolie semble être, dans un certain monde, un devoir auquel une

femme ne doit jamais faillir. C’est une dette qu’il faut qu’elle

paie aux yeux. Si la nature ne l’a point faite belle, tant pis, elle

apprendra à l’être, elle se fera une beauté factice. Quand on est

jeune c’est encore facile; mais le temps est impitoyable, il arrive

implacable, mettant des pochettes sous les yeux, et sous le menton,

des creux qui n’ont rien des mignonnes fossettes de l’enfance, des

teintes singulières aux cheveux. «Fi! que c’est laid! Éloignez

ce portrait; plutôt la mort, mille fois!» entends-je s’écrier la

Paulette de_ «Autour du mariage». _Oui, il y en a qui préfèrent

la mort! Cependant, si elles étaient plus instruites, si elles

savaient trouver dans la lecture, dans l’étude toujours nouvelle et

si attrayante des sciences le moyen de se suffire à elles-mêmes et

de conserver, par leur conversation, quelque attrait pour des hommes

sérieux, elles supporteraient la vieillesse avec plus de sérénité._

 

_Malgré les ajustements d’aujourd’hui si rajeunissants, la femme ne

peut défier impunément les années: il y a une limite, tant reculée

qu’elle puisse la rejeter; de même que l’homme prudent épargne pour

ses vieux jours, la femme doit faire provision pour quand elle

ne paiera plus de mine. Pour ce moment… désagréable, elle doit

réserver un fonds de bonté, de réputation, d’estime et d’érudition

qui l’aideront dans ce passage du Rubicon._

 

_D’ailleurs combien de jeunes filles sont capables de ces fortes

études? Le nombre en est tellement minime qu’il n’a pas lieu

d’inquiéter. Les femmes savantes seront toujours en très petit

nombre. En moyenne, l’instruction des femmes est peut-être un peu

plus élevée qu’il y a quarante ans; cependant, le nombre de jeunes

filles trop ignorantes est encore de beaucoup plus fort que le nombre

de jeunes filles trop savantes dont on nous menace._

 

_Je connais des femmes qui n’ont jamais lu un livre sérieux et ne

savent de la politique et des sciences que ce dont leurs maris

veulent bien leur faire part; j’affirme qu’elles ne sont ni plus

recherchées, ni plus aimées, ni d’un commerce plus intéressant.

Leur conversation ne roule que sur les potins de l’office et de la

couturière. Il est vrai que leurs maris sont parfaitement libres

d’aller au cercle, car elles bâillent aussitôt qu’ils ouvrent la

bouche, et la conversation de leurs coiffeurs ou de leurs femmes de

chambre les intéresse bien davantage._

 

_Savante ou ignorante, une femme peut être affectée et ridicule,

si elle manque de tact et de bon sens. Il est évident que la femme

instruite a sur l’homme qui ne l’est pas (il y en a) une supériorité

qui déplaît à celui-ci. Pour obtenir une égalité parfaite, on

pourrait accorder à la femme le droit d’être savante,—et de faire

partie de l’Institut et du Parlement si l’on veut—à l’âge où elle

perd sa beauté, et auquel ces messieurs arrivent aussi, seulement,

à ces postes si recherchés, vers le neuvième lustre, pour cette

moitié de la vie que l’étude facilite tant à passer agréablement et

utilement, alors qu’on ne peut plus prendre sa part au plaisir._

 

_Ah! que M. Gréard ne met-il aussi dans le programme un cours de

vertu, de bon sens pratique, de discernement, de philosophie[1]…,

mais il faudrait des professeurs! A qui donner de pareilles chaires?_

 

[1] La philosophie fait partie maintenant de l’enseignement des

jeunes filles; voir le rapport de M. Eugène Manuel sur le Concours

de 1891.

 

_Pour les filles de classe peu fortunée, une instruction trop

complète n’est pas une source de bien-être; il n’est pas possible

qu’elles sacrifient assez de temps pour l’acquérir réellement

profonde et de façon à y trouver une carrière brillante. Pour la

femme riche, un grand savoir est une ressource, si le malheur vient

frapper à sa porte. Ne vaudrait-il pas mieux réserver pour celles-là

la position si estimable d’institutrice, que de les laisser s’établir

lingères ou maîtresses d’hôtel, tandis que la fille née dans le

commerce ne souffrira nullement d’y rester?_

 

_Précisément, on est à même de fournir à la première dans leurs

raffinements les plus extrêmes, les moyens de rester dans sa sphère

le cas échéant. Sans s’imposer aucun sacrifice, ses parents peuvent

lui payer des professeurs de grand mérite; peu importe qu’elle

passe plusieurs années avant d’être capable de produire un tableau

digne d’attention ou d’avoir acquis une voix remarquable; elle peut

suivre à loisir les cours de philosophie comparée, et aussi avoir un

laboratoire. Qui pourra se plaindre que Mlle de Rothschild fasse des

expériences de chimie, ou que Mlle Canrobert passe ses journées dans

son atelier, le pinceau à la main? Quel mal y aura-t-il à ce que la

princesse V… grave des eaux-fortes, et la comtesse de … compose

des vers qu’elle fera imprimer ensuite luxueusement à ses frais, sans

avoir besoin d’attendre après un éditeur?_

 

_Dans une classe qui, sans être riche, a des horizons aussi élevés,

existe une autre difficulté. L’instruction, les fréquentations,

l’entourage créent des aspirations matérielles et intellectuelles,

s’accordant mal avec ce qu’il est possible de réaliser, et font d’une

position aisée, comparée à la pauvreté, une misère dorée qu’il s’agit

d’améliorer sans se déclasser, c’est-à-dire sans quitter son salon,

sans rien perdre de son élégance, sans renoncer à la vie moderne._

 

_La veuve ou fille d’officier supérieur, de nobles ruinés, de

magistrats, ne peut pas se faire couturière ni blanchisseuse;

il ne lui reste que la position d’institutrice, et, outre que

la concurrence est grande, la santé et la jeunesse sont là

indispensables._

 

_Pour ce cas particulier, s’offrent deux carrières vastes et

libérales, praticables par la femme la plus délicate sans rompre avec

les habitudes de son rang, et sans cesser de surveiller sa maison._

 

_Dans les arts industriels et décoratifs, elle trouvera une foule

de ressources. Les dessins à la plume, ceux sur bois, ainsi que la

gravure, pour publications illustrées, journaux de modes, livres

d’enfants, cartes de chromo, offrent un débouché considérable.

L’aquarelle, la peinture sur bois (vernis Martin), sur faïence, sur

étoffe, la terre cuite, les broderies d’art (ces dernières d’un

rapport peu avantageux), sont autant d’occupations agréables, ne

demandant pas des talents hors ligne._

 

_A côté, il ne faut pas hésiter à placer la littérature, comme

la carrière répondant le mieux aux affinités du sexe féminin. La

carrière d’écrivain est la plus appropriée à la femme qui a passé sa

jeunesse dans l’opulence, ou même dans une aisance très relative. La

femme a tenu de tout temps une place honorable dans la littérature.

Il est rare qu’elle se soit abaissée à chercher le succès dans le

scandale; on la trouve à la tête des genres les plus nobles, les plus

purs, les plus gracieux. Il existe toute une filière de noms aimés,

qui forment comme une lignée d’aïeules et de traditions aux femmes

écrivains, à commencer par Christine de Pisan._

 

_La femme de lettres se recrute dans tous les rangs de la société,

en France, comme dans les autres pays. On compte dans le nombre

plusieurs têtes couronnées, la reine Impératrice Victoria, la

reine de Roumanie qui combat sous le pseudonyme de Carmen Sylva,

l’archiduchesse Valérie, Mme Carnot, qui a traduit des ouvrages

anglais sous la direction de son père. La presse périodique la plus

sérieuse ne sait plus se passer d’un rédacteur féminin; à l’Académie

française, le prix d’éloquence et le prix de poésie sont fréquemment

accordés à des femmes._

 

_Il est donc irréfutable que la femme a une place bien marquée dans

les lettres._

 

_Sauf par exception, la femme écrivain évitera de s’aventurer sur

le terrain de la politique et des finances; rarement elle essaiera

d’aborder la haute littérature et le théâtre. Il y a toute une

catégorie d’écrits à la portée du talent littéraire féminin où il

est facile de réussir: les livres pour l’enfance et la jeunesse,

la nouvelle, les ouvrages de pédagogie et de compilation, les

traductions de langues étrangères, le roman honnête. Une imagination

fertile, l’observation fine et perspicace, un esprit sentimental

et, par dessus tout, une loquacité proverbiale, sont accordés à

l’unanimité au sexe féminin. La femme, bavarde par nature, aime à

écrire; ayant l’opportunité d’épancher le trop plein de son âme sur

le papier, elle deviendra, incontestable avantage, plus taciturne

dans sa vie privée._

 

_A tout âge, la femme peut écrire; infirme, souffrante, elle peut

encore écrire dans son lit sans se fatiguer. En soignant ses enfants,

sans s’éloigner de son ménage, elle peut s’acquitter de ce travail.

La carrière d’écrivain est donc la plus appropriée à la femme

instruite[2]…_

 

L. D’ALQ.

 

[2] La dernière partie de cette préface a paru dans le supplément

littéraire du Figaro du 22 septembre 1888, sous la rubrique _les

Carrières féminines_, par Mme L. d’Alq.

 

[Illustration]

PREMIÈRE PÉRIODE

XIIIe-XVIe SIÈCLE

 

NOUS commençons notre Anthologie avec les premiers écrivains féminins qui se sont servis de la langue française proprement dite, laissant de côté la savante et touchante Héloïse[3], ainsi que d’autres auteurs dont les écrits en latin ou en langue romane sortent de notre cadre.

Nous arrêterons cette première période à Mlle de Gournay, qui termine la série des femmes écrivains du XVIe siècle. Nous avons pensé qu’il serait curieux et intéressant de tirer de l’obscurité quelques noms oubliés, et d’étendre dans une certaine mesure l’exposé de cette naïve et suave littérature qui va du Moyen âge à la Renaissance et ne manque ni de charme ni de richesse, en cette parleur la plus delitable[4] d’une langue qui sort de l’enfance et marche rapidement à la virilité. De par la loi constamment observée dans les développements de l’humanité, la prose est toujours précédée par la poésie, aussi les poètes abondent-ils, rimant, non sans art ni harmonie, des pensées sérieuses et élevées mêlées à la plus exquise sensibilité, dans les gracieux rondeaux et virelais, les chevaleresques ballades et les récits épiques.

 

[3] Lire l’excellente traduction des Lettres d’Héloïse, publiée

avec le texte latin et précédée d’une introduction sur le _Paris au

Moyen âge_, par M. A. Gréard, de l’Académie française.

 

[4] Brunelli Latini, Livre du Trésor.

[Illustration]