Anthologie féminine

Louise d' Alq · Chapitre 70 sur 107

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Anthologie féminine

Invocation de Corinne

Italie, empire du soleil! Italie, maîtresse du monde! Italie, berceau

des lettres! je te salue. Combien de fois la race humaine te fut

soumise, tributaire de tes armes, de tes beaux-arts et de ton ciel!

 

Un dieu quitta l’Olympe pour se réfugier en Ausonie; l’aspect de ce

pays fit rêver les vertus de l’âge d’or, et l’homme y parut trop

heureux pour l’y supposer coupable.

 

Rome conquit l’univers par son génie et fut reine par la liberté. Le

caractère romain s’imprima sur le monde, et l’invasion des barbares,

en détruisant l’Italie, obscurcit l’univers entier.

 

L’Italie reparut avec les divins trésors que les Grecs fugitifs

rapportèrent dans son sein; le ciel lui révéla ses lois; l’audace de

ses enfants découvrit un nouvel hémisphère; elle fut reine encore par

le spectre de la pensée, mais ce spectre de lauriers ne fit que des

ingrats.

 

L’Imagination lui rendit l’univers qu’elle avait perdu. Les peintres,

les poètes, enfantèrent pour elle une terre,

un Olympe, des enfers et des cieux; et le feu qui l’anime, mieux

gardé par son génie que par le dieu des païens, ne trouva point dans

l’Europe un Prométhée qui le ravît.

 

Pourquoi suis-je au Capitole? pourquoi mon humble front va-t-il

recevoir la couronne que Pétrarque a portée et qui reste suspendue

au cyprès funèbre du Tasse? pourquoi… si vous n’aimiez assez la

gloire, ô mes concitoyens! pour récompenser son culte autant que ses

succès!

 

Eh bien! si vous l’aimez, cette gloire qui choisit trop souvent

ses victimes parmi les vainqueurs qu’elle a couronnés, pensez avec

orgueil à ces siècles qui virent la renaissance des arts! Le Dante,

l’Homère des temps modernes, poète sacré de nos mystères religieux,

héros de la pensée, plongea son génie dans le Styx pour aborder à

l’enfer, et son âme fut profonde comme les abîmes qu’il a décrits.

 

L’Italie, au temps de sa puissance, revit tout entière dans le Dante.

Animé par l’esprit des républiques, guerrier aussi bien que poète, il

souffle la flamme des actions parmi les morts, et ses ombres ont une

vie plus forte que les vivants d’aujourd’hui.

 

Les souvenirs de la terre les poursuivent encore; leurs passions sans

but s’acharnent à leur cœur; elles s’agitent sur le passé, qui leur

semble encore moins irrévocable que leur éternel avenir.

 

On dirait que le Dante, banni de son pays, a transporté dans les

régions imaginaires les peines qui le

dévoraient. Ses ombres demandent sans cesse des nouvelles de

l’existence, comme le poète lui-même s’informe de sa patrie, et

l’enfer s’offre à lui sous les couleurs de l’exil.

 

Tout, à ses yeux, se revêt du costume de Florence. Les morts qu’il

évoque semblent renaître aussi Toscans que lui; ce ne sont point

les bornes de son esprit, c’est la force de son âme qui fait entrer

l’univers dans le cercle de sa pensée.

 

Un enchaînement mystique de cercles et de sphères le conduit de

l’enfer au purgatoire, au paradis; historien fidèle de sa vision, il

inonde de clarté les régions les plus obscures, et le monde qu’il

crée dans son triple poème est complet, animé, brillant comme une

planète nouvelle aperçue dans le firmament.

 

A sa voix, tout sur la terre se change en poésie: les objets,

les idées, les lois, les phénomènes semblent un nouvel Olympe,

de nouvelles divinités; mais cette mythologie de l’imagination

s’anéantit comme le paganisme à l’aspect du paradis, de cet océan de

lumière étincelant de rayons d’étoiles, de vertus et d’amour.

 

Les magiques paroles de notre plus grand poète sont le prisme de

l’univers; toutes ses merveilles s’y réfléchissent, s’y divisent, s’y

recomposent! les sons imitent les couleurs, les couleurs se fondent

en harmonie; la rime, sonore ou bizarre, rapide ou prolongée, est

inspirée par cette divination poétique, beauté suprême de l’art,

triomphe du génie, qui découvre dans la nature tous les secrets en

relation avec le cœur de l’homme.

 

Le Dante espérait de son poème la fin de son exil: il comptait sur la

renommée pour médiatrice; mais il mourut trop tôt pour recueillir les

palmes de la patrie. Souvent la vie passagère de l’homme s’use dans

les revers; et si la gloire triomphe, si l’on aborde enfin sur une

plage plus heureuse, la tombe s’ouvre derrière le port, et le destin

à mille formes annonce souvent la fin de la vie par le retour du

bonheur!…

 

SUR L’ALLEMAGNE

 

Il serait intéressant de comparer les stances de Schiller sur la

perte de la jeunesse, intitulées l’Idéal, avec celles de Voltaire:

 

Si vous voulez que j’aime encore,

Rendez-moi l’âge des amours, etc.

 

On voit dans le poète français l’expression d’un regret aimable, dont

l’amour et les joies de la vie sont l’objet; le poète allemand pleure

la perte de l’enthousiasme et de l’innocente pureté des pensées du

premier âge; et c’est par la poésie et la pensée qu’il se flatte

d’embellir encore le déclin de ses ans. Il n’y a pas dans les stances

de Schiller cette clarté facile et brillante que permet un genre

d’esprit à la portée de tout le monde…

 

….. Nous fîmes une excursion sur l’un de ces lacs dans lesquels les

beautés de la nature se réfléchissent, et qui semblent placés aux

pieds des Alpes pour en multiplier les ravissants aspects. Un temps

orageux nous

dérobait la vue distincte des montagnes; mais, confondues avec

les nuages, elles n’en étaient que plus redoutables. La tempête

grossissait, et, bien qu’un sentiment de terreur s’emparât de mon

âme, j’aimais cette foudre du ciel qui confond l’orgueil de l’homme.

Nous nous reposâmes un moment dans une espèce de grotte avant de nous

hasarder à traverser la partie du lac de Thun qui est entourée de

rochers inabordables. C’est dans un lieu pareil que Guillaume Tell

sut braver les abîmes et s’attacher à des écueils pour échapper à

ses tyrans. Nous aperçûmes alors dans le lointain cette montagne qui

porte le nom de la Vierge (_Jungfrau_); aucun voyageur n’a jamais pu

gravir jusqu’à son sommet: elle est moins haute que le Mont-Blanc,

et cependant elle inspire plus de respect, parce qu’on la sait

inaccessible[54].

 

Nous arrivâmes à Unterseen, et le bruit de l’Aar, qui tombe en

cascades autour de cette petite ville, disposait l’âme à des

impressions rêveuses. Les étrangers, en grand nombre, étaient logés

dans des maisons de paysans, fort propres, mais rustiques. Il était

assez piquant de voir se promener dans la rue d’Unterseen de jeunes

Parisiens tout à coup transportés dans les vallées de la Suisse; ils

n’entendaient plus que le bruit des torrents, ils ne voyaient plus

que des montagnes, et cherchaient si dans ces lieux solitaires ils

pourraient s’ennuyer assez pour retourner avec plus de plaisir encore

dans le monde.

 

Le soir qui précéda la fête, on alluma des feux sur les montagnes;

c’est ainsi que jadis les libérateurs de la Suisse donnèrent le

signal de leur sainte conspiration. Ces feux, placés sur les sommets,

ressemblaient à la lune, lorsqu’elle se lève derrière les montagnes

et qu’elle se montre à la fois ardente et paisible. On eût dit que

des astres nouveaux venaient assister au plus touchant spectacle

que notre monde puisse encore offrir. L’un de ces signaux enflammés

semblait placé dans le ciel, d’où il éclairait les ruines du château

d’Unspunnen, autrefois possédé par Berthold, le fondateur de Berne,

en mémoire de qui se donnait la fête. Des ténèbres profondes

environnaient ce point lumineux, et les montagnes, qui pendant la

nuit ressemblent à de grands fantômes, apparaissaient comme l’ombre

gigantesque des morts qu’on voulait célébrer.

 

Le jour de la fête, le temps était doux, mais nébuleux; il fallait

que la nature répondît à l’attendrissement de tous les cœurs.

L’enceinte choisie pour les jeux est entourée de collines parsemées

d’arbres et des montagnes à perte de vue sont derrière ces collines.

Tous les spectateurs, au nombre de près de six mille, s’assirent

sur les hauteurs en pente, et les couleurs variées des habillements

ressemblaient dans l’éloignement à des fleurs répandues sur la

prairie. Jamais un aspect plus riant ne put annoncer une fête; mais

quand les regards s’élevaient, des rochers suspendus semblaient,

comme la destinée, menacer les humains au milieu de leurs plaisirs.

 

Lorsque la foule des spectateurs fut réunie, on entendit venir de

loin la procession de la fête, procession solennelle en effet,

puisqu’elle était consacrée au culte du passé. Une musique agréable

l’accompagnait; les magistrats paraissaient à la tête des paysans;

les jeunes paysannes étaient vêtues selon le costume ancien et

pittoresque de chaque canton; les hallebardes et les bannières de

chaque vallée étaient portées en avant de la marche par des hommes

à cheveux blancs, habillés précisément comme on l’était il y a cinq

siècles, lors de la conjuration de Grütli. Une émotion profonde

s’emparait de l’âme en voyant ces drapeaux si pacifiques qui avaient

pour gardiens des vieillards. Le vieux temps était représenté par ces

hommes, âgés pour nous, mais si jeunes en présence des siècles! Je

ne sais quel air de confiance, dans tous ces êtres faibles, touchait

profondément, parce que cette confiance ne leur était inspirée que

par la loyauté de leur âme. Les yeux se remplissaient de larmes au

milieu de la fête, comme dans ces jours heureux et mélancoliques où

l’on célèbre la convalescence de ce qu’on aime…

 

[53] La vue de cette femme célèbre remplit d’abord d’une excessive

timidité. La figure de Mme de Staël a été fort discutée. Mais un

superbe regard, un sourire doux, une expression habituelle de

bienveillance, l’absence de toute affectation minutieuse et de toute

réserve gênante, des mots flatteurs, des louanges un peu directes,

mais qui semblent échapper à l’enthousiasme, une variété inépuisable

de conversation, étonnent, attirent, et lui concilient presque tous

ceux qui l’approchent. Je ne connais aucune femme et même aucun homme

qui soit plus convaincu de son immense supériorité sur tout le monde,

et qui fasse moins peser cette supériorité. (BENJAMIN CONSTANT.)

 

[54] La Jungfrau fut escaladée pour la première fois, en 1841, par

les naturalistes suisses Agassiz, Desor, etc.

 

Mme GUIZOT, NÉE PAULINE DE MEULAN

 

(1773-1827)

 

Elle eut des débuts très intéressants. Douée d’un réel talent littéraire, arrivée à Paris ruinée, elle écrivait sous un pseudonyme, dans les Débats, des courriers pour venir en aide à sa mère, lorsqu’elle tomba dangereusement malade; ce fut pour elle un cruel souci que de penser qu’elle perdait son gagne-pain. Quel ne fut pas l’étonnement de ces dames quand elles apprirent que les courriers étaient arrivés régulièrement au journal, et qu’elles pouvaient émarger; un jeune et timide inconnu qui avait aperçu Pauline chez M. Suard, leur ami et protecteur, avait su les difficultés dans lesquelles elles se trouvaient, et avait eu l’heureuse inspiration d’imiter son style et de la remplacer. Elles tinrent à connaître leur bienfaiteur, qui n’était autre que M. Guizot, le futur ministre, alors débutant, et que Pauline de Meulan épousa en 1802; quoique plus âgée que son mari de quelques années, le mariage fut des plus heureux, les deux époux étant en concordance de sentiments et d’idées; elle n’en jouit malheureusement que quinze années, car elle mourut en 1817, âgée de quarante-trois ans.

Elle laissa nombre d’ouvrages dont: Essais de littérature et de morale, les Enfants, l’Écolier, ou Raoul et Victor, l’Éducation domestique, Nouveaux contes, Idées de droit et de devoir, De l’anarchie et du pouvoir, etc.

Ses livres pour les enfants sont excellents et ont tous eu de nombreuses éditions. Ses pensées philosophiques s’inspirent des idées les plus élevées.

 

DE L’INFLUENCE DES FEMMES DANS LA LITTÉRATURE

 

Pour connaître les mœurs d’un siècle, il faut consulter les ouvrages

écrits par des femmes, presque toujours modelés uniformément sur

une situation commune à toutes; les femmes sentent et pensent

beaucoup moins d’après leur jugement personnel que d’après les

habitudes que leur ont données la place qu’elles occupent dans la

société et le rôle qu’elles sont appelées à y jouer. L’indépendance

et l’originalité sont nécessairement rares chez des êtres dont

l’existence est renfermée dans un cercle étroit et dont les intérêts

sont semblables. Sauf les observations qu’elle aura pu faire

sur elle-même, fécond et important sujet de réflexions, il y a

toujours lieu de croire que ce que pense une femme est ce qui sera

généralement reçu par les femmes de son temps, et de ce que les

femmes pensent dans un temps quelconque on peut aisément inférer ce

qu’elles y sont.

 

PENSÉES DÉTACHÉES

 

—Le courage d’un homme est de se soustraire au joug; celui d’une

femme est de le supporter; y conformer sa volonté, c’est pour elle le

seul moyen d’espérer cette liberté qui consiste à faire ce qu’on veut.

 

—L’énergie de l’âme s’endort dans les vagues rêveries de

l’espérance; le travail actuel pèse à celui qui croit pouvoir se

reposer sur l’avenir: mais que tout à coup la perspective du bonheur

se ferme devant lui, il recueille

toutes ses forces dans le moment présent et, appuyé sur son malheur,

s’élance à de nouvelles destinées.

 

—La gloire est le superflu de l’honneur; et comme toute autre espèce

de superflu, celui-là s’acquiert souvent aux dépens du nécessaire.

Sa nièce, MARGUERITE-ANDRÉE-ÉLISA DILSON, Mme GUIZOT (1804-1833), seconde femme du ministre, a écrit aussi quelques opuscules.

Elle écrivait, avant son mariage, à sa sœur, les lignes suivantes, contenant une appréciation que les oreilles féminines ne sont pas habituées à entendre:

 

_Il y a dans la raison des hommes quelque chose de supérieur qui

dédommage de la soumission; leur volonté est calme, tandis que la

nôtre s’agite sans cesse; une multitude de petits incidents qui nous

contrarient vivement ne les atteignent même pas: aussi veulent-ils

moins fréquemment, mais plus également et plus durablement que nous.

Dans tous les ménages que je vois, j’observe cette différence, et

je suis persuadée que beaucoup de femmes très distinguées ont dû à

cette dispensation de la Providence leur bonheur avec des maris qui

n’avaient pas autant d’esprit qu’elles, mais dont le caractère ferme

et calme donnait l’appui et le repos dont elles avaient besoin;… on

verra ce que des «femmes d’esprit comme nous» peuvent apprendre d’un

homme médiocre._

 

_On dit que je suis très instruite, et je sais bien que je le suis

plus que la plupart des femmes; eh bien, ma chère, je

n’ai jamais causé un peu sérieusement avec un homme sans apercevoir

combien il y avait de décousu dans mon instruction et de lacune dans

mes connaissances. Il y a quelque chose de désultoire dans l’esprit et

dans l’éducation des femmes; elles ne savent jamais rien à fond, ce qui

fait que les hommes les battent aisément dans la discussion. Si on est

vaincue par un mari qu’on aime, le mal n’est pas grand._

Élisa Dilson, continue Mme de Witt, née Guizot[55], n’a pas épousé un homme médiocre, et elle l’a beaucoup aidé pendant sa courte vie conjugale, le remplaçant souvent dans le travail de préparation des numéros de la Revue française, pour laquelle elle rédigeait des articles non signés, qui sont restés le témoignage durable d’une instruction solide et étendue, comme de l’esprit le plus délicat et de l’âme la plus élevée. Morte à vingt-neuf ans, elle a laissé dans la vie de celui qu’elle aimait un vide irréparable, et, grâce à ce fidèle souvenir, elle a tenu une grande place dans la vie de ses enfants, qui l’ont à peine entrevue…..

 

[55] Voir la notice sur Mme de Witt, née Guizot, et sur ses œuvres,

dans la 3e partie, consacrée aux écrivains vivants.

 

Mme DE RÉMUSAT

 

(1780-1821)

 

Claire-Élisabeth-Jeanne Gravier de Vergennes, dame de palais de l’impératrice Joséphine, mère du comte Charles de Rémusat, a laissé des Mémoires et des Lettres excitant sans doute beaucoup plus la curiosité que son livre très remarquable: Essai sur l’éducation des femmes, publié par son fils après sa mort en 1824, et auquel l’Académie française décerna une médaille d’or. Il est bien regrettable qu’un tel livre soit presque inconnu aujourd’hui: toutes les mères ou éducatrices devraient le lire et le méditer.

 

ESSAI SUR L’ÉDUCATION DES FEMMES

 

Tous les biens sont si fugitifs qu’alors qu’on les tient il faut

encore prévoir qu’ils doivent nous échapper.

 

… … … … … … … … … … … .

 

Quelles ressources laissent-ils à un esprit léger et irréfléchi?

 

Le désœuvrement ajoute à toutes les douleurs comme à tous les vices.

 

L’enfance, si nous ne l’attristons pas, la jeunesse, si nous la

laissons faire, sont des temps de jouissance et de bonheur. Il est

facile, sans les déposséder de leur apanage naturel, de les munir de

quelques idées sérieuses qui prépareront le repos et la dignité de

ces derniers temps.—Que la jeune fille apprenne ou qu’elle aperçoive

le plus tôt possible la faiblesse de l’enfance, les droits de la

jeunesse, mais, en même temps, à quelle condition et dans quel but

ces droits lui sont donnés.

 

… … … … … … … … … … … .

 

Mais pour obtenir qu’une pensée sérieuse puisse trouver place au

milieu des émotions des premiers pas de la vie, il est essentiel

qu’une mère indulgente et sincère, se rappelant ce qu’elle a senti et

éprouvé, laisse un libre cours aux impressions naturelles à cet âge.

 

La mère éclairée représente, à l’égard de sa fille, l’une de ces

divinités surveillantes que les anciens plaçaient auprès des mortels;

c’est la sagesse, c’est la prudence, sous des traits plus doux et

plus chers que ceux de Mentor. Elle doit seconder la conscience

sans la remplacer; elle doit condescendre à la jeunesse pour en

être écoutée; elle doit comprendre son naïf orgueil, son doux

entraînement; c’est en sympathisant avec elle qu’on peut prétendre à

la conduire. Quels moyens d’influence et de persuasion n’aura pas une

mère qui, s’armant ainsi de la seule vérité, conversant des avantages

et des droits du bel âge, enseignera en même temps à sa fille sa

liberté et ses devoirs?

 

Je crois que l’on peut tirer pour la morale un grand parti de la

beauté. La beauté est une puissance. Un beau visage attire les

regards.

[Illustration]

 

Penser, combattre et vaincre, voilà la véritable vie, voilà la source

de l’intérêt; hors de là, il n’y a que découragement et langueur.

 

Mme SWETCHINE

 

(1782-1857)

 

Sophie Soymonof, née sur les bords de la Neva, avait trente-quatre ans en 1816, quand elle vint s’installer à Paris, dans la haute société de la Restauration, et ouvrir un salon qui fut le plus recherché de l’époque.

L’ensemble de son extérieur n’attirait pas le regard, mais sa physionomie, son geste, son accent, étaient doués d’un attrait sympathique indéfinissable. Mariée à dix-sept ans à M. de Swetchine, qui en avait quarante-deux, ayant pour son mari un attachement plein de respect et une incessante sollicitude, elle ne fit jamais parler d’elle.

Les femmes, ordinairement peu accessibles à l’influence des autres femmes, étaient pleines de confiance envers Mme Swetchine. Les plus jeunes n’échappaient pas davantage à son empire. Ce qui peut faire naître l’hostilité entre les femmes n’existait pas en Mme Swetchine. Elle n’éveillait jamais un sentiment de rivalité, parce qu’on ne pouvait jamais surprendre en elle la tentation de se faire valoir aux dépens d’une autre ou d’éclipser qui que ce fût; son désintéressement obtenait grâce pour sa supériorité. Cette femme, qui, dès qu’elle pouvait jouir d’une heure de solitude, se livrait aux études les plus graves et, elle l’avouait quelquefois, se plongeait dans la métaphysique comme dans un bain, n’était plus que grâce et enjouement dès qu’une jeune femme était entrée dans son salon.

«Une malice souriante et tempérée par une charité sincère, voilà l’impression générale que laisse la lecture des Airelles et des Pensées.»

«Il y a quelque chose de plus dans les écrits sur la Résignation et la Vieillesse: il y a une émotion qui parfois est d’autant plus active et pénétrante qu’elle se contient; on dirait que la vertu que Mme Swetchine a le plus assidûment cultivée en elle soit la résignation… Il serait difficile de choisir quelques citations qui puissent donner une idée nette du talent de Mme Swetchine. C’est un talent d’âme. Le charme de ses écrits est dans la justesse parfaite du ton, dans la sincérité de l’accent. Tout y repose l’esprit, rien n’y brille[56].

 

—Ne désirons d’esprit que ce qu’il en faut pour être parfaitement

bon, et c’est en désirer beaucoup: car la bonté se compose, avant

tout, de l’intelligence de tous les besoins hors de nous, et de tous

les moyens d’y pourvoir qui sont en nous-mêmes.

 

—Écrire au crayon, c’est parler à voix basse.

 

—Ceux qui nous rendent heureux nous savent toujours gré de l’être;

leur reconnaissance est le prix de leurs propres bienfaits.

 

—La politesse, chez une maîtresse de maison, consiste à alimenter la

conversation et à ne s’en emparer jamais; elle a la garde de cette

espèce de feu sacré, mais il faut que tout le monde puisse s’en

approcher.

 

[56] M. Caro, Philosophes et Philosophies.

 

LA DUCHESSE D’ABRANTÈS

 

(1784-1838)

 

Fille de M. de Pernon, qui avait acquis une grande fortune par l’entreprise de vivres à l’armée de Rochambeau, en Amérique, mais qui avait tout perdu à la Révolution, par sa mère d’origine corse, Paule connut Napoléon Bonaparte dès son enfance, puisqu’il venait chez ses parents les jours de vacances, alors qu’il était élève boursier à l’École militaire. Mariée plus tard à Junot, un des jeunes généraux du conquérant, elle vécut toujours dans l’orbite napoléonienne. Sa mère, très mondaine, la façonna au monde de bonne heure, et, pendant l’Empire et la Restauration, elle eut un des salons les plus courus de l’époque et fut une des femmes les plus en vue. Comme œuvre littéraire, elle n’a écrit qu’après la mort de son mari, alors qu’elle se retrouva, par suite de ses goûts de désordre et de dépense, dans la pauvreté; de 1825 à 1832 parurent quelques romans, puis ses Mémoires sur Napoléon, qui viennent d’être réédités; le style en est aussi négligé que dans la plupart des mémoires de femmes dont nous avons déjà parlé, mais les détails qu’elle donne sont néanmoins fort intéressants.

Elle s’étend beaucoup sur le côté mode, et, franchement, il n’est pas sans utilité de le connaître. Elle est morte à cinquante-quatre ans, dans une position de fortune plus que médiocre, à cause de ses goûts dispendieux et désordonnés. Son fils unique n’ayant que des filles, le nom s’est trouvé éteint, quand Napoléon III l’a relevé dans le mari de l’une d’elles, M. Maurice Le Ray.

Ses propres filles ont écrit sous le nom de Constance Aubert et de Joséphine Amet.

Mme Ancelot, dans ses Salons du XIXe siècle, nous dépeint la triste mort de cette femme qui avait été si brillante. Ce cri du cœur qu’elle laissa échapper chez Mme Ancelot, où des amis s’étaient réunis après la première représentation de Marie, ou Trois Epoques: «Qu’on est donc bien ainsi la nuit pour causer: on ne craint ni les ennuyeux, ni les créanciers!» dépeint bien l’existence précaire qu’elle menait. Elle s’amusait comme une petite folle à diriger le théâtre de l’hôtel du comte Jules de Castellane pendant qu’on saisissait ses meubles.

Huit jours avant sa mort, malade, elle dut se réfugier dans une maison de santé aux environs de Paris, où elle mourut loin des siens pendant que l’on vendait ses meubles.

 

MÉMOIRES[57]

 

(A PROPOS DE SON MARIAGE)

 

A cette époque, on employait cinquante ou soixante louis à faire une

corbeille très riche pour contenir les objets précieux donnés par

le mari, et cette corbeille, après être restée sur la commode de la

jeune femme pendant six mois ou un an, montait au garde-meuble, où

les rats la mangeaient malgré tous les symboles, tous les myrtes

brodés sur l’enveloppe.—Mlle l’Olive (la lingère) avait donc fait

faire un vase immensément grand, recouvert en velours blanc et

vert richement brodé d’or; le socle du vase était en bronze doré,

et le couvercle, brodé comme le reste, était surmonté d’une pomme

de pin de bronze noir, surmonté d’une flèche qui fixait également

deux couronnes ciselées en or bruni, l’une d’olivier, l’autre de

laurier. C’était dans cette corbeille que se trouvaient les châles de

cachemire, les voiles de point d’Angleterre, les garnitures de robes

en point à l’aiguille et en point de Bruxelles, ainsi qu’en blonde

pour l’été.

 

Il y avait aussi des robes de blonde blanche et de dentelle noire,

des pièces de mousseline de l’Inde, des pièces

de velours, des étoffes turques que le général avait rapportées

d’Égypte, des robes de bal pour une mariée; ma robe de présentation;

des robes de mousseline de l’Inde brodées en lames d’argent, et

puis des fleurs de chez Mme Roux; des rubans de toutes largeurs,

de toutes les couleurs; des sacs, des éventails, des gants, des

essences de Fargeon, de Riban, des sachets de peau d’Espagne et

d’herbes de Montpellier; enfin, rien n’avait été oublié. De chaque

côté de la corbeille étaient deux sultans. Dans le premier étaient

deux nécessaires: l’un renfermait tout ce qu’il faut pour la toilette

des dents et des mains, en objets en or émaillé de noir; l’autre

contenait tout ce dont une femme se sert pour travailler: un dé,

des ciseaux, un étui, un poinçon, tout cela en or également et

entouré de perles fines. Dans l’autre sultan était l’écrin et une

lorgnette en écaille blonde et or, avec deux rangées de diamants.

L’écrin renfermait une fort belle rivière de chatons, une paire de

boucles d’oreilles également en chatons montés en forme de roues,

six épis et un peigne moitié perles et moitié diamants, qui, en

raison de l’énorme quantité de cheveux que j’avais alors, était

presque aussi grand qu’on le ferait aujourd’hui. Dans le même écrin

était un médaillon carré entouré de perles fines, dans lequel était

le portrait du général Junot, peint par Isabey et admirablement

ressemblant, comme on peut le croire. Mais, en bonne foi, il était de

taille à être plutôt attaché dans une galerie que suspendu au cou.

Enfin, c’était la mode, et Mme Murat avait un portrait de son mari,

également peint par Isabey, et encore plus grand que le mien. Dans

le même sultan, et à côté de l’écrin, étaient de superbes topazes

que le général avait rapportées d’Égypte et dont la grosseur était

fabuleuse, des cornalines orientales à plusieurs couches et d’une

épaisseur extraordinaire, et des pierres gravées antiques.

 

Tout cela n’était pas monté. Le général Junot préférait que je le

fisse faire à mon goût. Dans ce même sultan, que le général avait

arrangé lui-même, était la bourse appelée bourse des épousailles;

elle était en chaînons d’or rattachés les uns aux autres par une

petite et très délicate étoile émaillée de vert. Le fermoir était

également émaillé. Comme la somme que Junot avait destinée à cette

bourse n’aurait pu y être contenue, elle y avait été placée en

billets de banque, moins cinquante louis en jolis petits sequins de

Venise, qui couvraient les billets de banque.

 

… … … … … … … … … … … .

 

D’une immense corbeille, ou plutôt une malle en gros de Naples rose

brodée en chenille noire, portant mon chiffre et fortement parfumée

de peaux d’Espagne, malgré sa grandeur, étaient sortis une quantité

de petits paquets noués avec des faveurs roses ou bleues. C’étaient

des chemises à manches gaufrées, brodées comme brodait Mlle l’Olive;

des mouchoirs, des jupons, des canezous du matin, des peignoirs de

mousseline de l’Inde, des camisoles de nuit, des bonnets du matin

de toutes les couleurs et de toutes les formes, et tout cela brodé,

garni de valenciennes, ou de malines, ou de point d’Angleterre.

 

… … … … … … … … … … … .

 

Paris, en 1796-97, avait une physionomie singulière; les maisons

particulières craignaient de montrer du luxe en recevant

habituellement, et l’on se bornait à aller beaucoup dans les réunions

d’abonnés, où se trouvait alors la meilleure compagnie. Il en

était ainsi non seulement pour des concerts, mais pour des bals.

On n’imagine guère aujourd’hui que les femmes les plus élégantes

allaient danser au bal de Thélusson, au bal de Richelieu; toutes les

castes s’y trouvaient réunies et confondues, et s’entendaient fort

bien ensemble pour rire et chanter.

 

Un jour, au bal de Thélusson:

 

«Eh! mon Dieu! quelle est cette belle personne?» dit Mme de Da..s au

vieux marquis d’Hautefort, qui lui donnait le bras, en indiquant une

femme qui entrait et vers laquelle non seulement les regards, mais la

foule se portait.

 

Cette femme était d’une taille au-dessus de la moyenne; mais une

harmonie parfaite dans toute sa personne empêchait de s’apercevoir

de l’inconvénient de sa trop haute stature. C’était la Vénus

du Capitole, plus belle encore que l’œuvre de Phidias; on y

retrouvait la même pureté de traits, la même perfection dans les

bras, les mains, les pieds, et tout cela animé par une expression

bienveillante. Sa parure ne contribuait pas à ajouter à sa beauté,

car elle avait une simple robe de mousseline des Indes, drapée à

l’antique et rattachée sur les épaules avec deux camées; une ceinture

d’or serrait sa taille et était également fermée par un camée; un

large bracelet d’or arrêtait et fixait sa manche fort au-dessus du

coude. Ses cheveux, d’un noir de velours, étaient courts et frisés

tout autour de la tête, cette coiffure s’appelait alors à la Titus;

sur ses épaules était un superbe châle de cachemire rouge, parure à

cette époque fort rare et fort recherchée. Elle le drapait autour

d’elle d’une manière toujours gracieuse et pittoresque, formant ainsi

le plus ravissant tableau.

 

«C’est Mme Tallien», répondit M. d’Hautefort.

 

… … … … … … … … … … … .

 

L’une des plus belles fêtes, l’une des plus élégantes dans sa

magnificence, fut celle que donna M. de Talleyrand au ministère des

relations extérieures… Ma mère voulut absolument y aller… Je puis

affirmer que j’ai vu peu de femmes plus charmantes qu’elle.

 

Nous étions mises de même: une robe de crêpe blanc garnie avec deux

larges rubans d’argent, dont le bord était lui-même bordé avec un

bouillon gros comme le pouce, en gaze rose lamée argent, et sur la

tête une guirlande de feuilles de chêne dont les glands étaient en

argent. Ma mère avait des diamants et moi des perles, c’était la

seule différence qu’il y eût dans notre parure.

 

Un jour ma mère donnait un bal; elle avait réuni tout ce que Paris

avait alors de plus élégant dans le faubourg Saint-Germain. Quant à

l’autre parti, il était représenté par la famille Bonaparte, par des

hommes comme M. de Trénis et quelques autres, qui, en leur qualité de

beaux danseurs, étaient invités dans le peu de maisons particulières

qui recevaient.

 

Bonaparte venait de partir pour l’Égypte; Mme Leclerc

n’était encore que dame de beauté, et sa principauté n’avait rien de

réel; elle sentait la nécessité de faire beaucoup de frais; elle y

réussissait complètement. Prévenue par ma mère, elle avait préparé

pour ce bal une toilette qui devait, dit-elle, l’immortaliser; elle

fit de cette toilette l’affaire sérieuse d’une semaine entière;

elle recommanda le secret le plus complet, et qui fut effectivement

gardé par MM. Germon et Charbonnier. Elle avait demandé à ma mère de

s’habiller chez elle pour que sa parure fût de toute sa fraîcheur

au moment de son entrée au bal. Il faudrait avoir connu Mme Leclerc

à cette époque pour se faire une idée juste de l’impression qu’elle

produisit dans le salon lorsqu’elle y parut. Elle était coiffée ce

jour-là avec des bandelettes de fourrure très précieuse dont j’ignore

le nom, mais d’un poil très ras, d’une peau très souple et parsemée

de petites taches tigrées. Ces bandelettes étaient surmontées

de grappes de raisin en or. C’était la copie fidèle d’un camée

représentant une bacchante.

 

Une robe de mousseline de l’Inde, d’une excessive finesse, avait

au bas une broderie en lames d’or de la hauteur de quatre ou cinq

doigts, représentant une guirlande de pampox. Une tunique, de la

forme grecque la plus pure, se drapait sur sa jolie taille, en ayant

également au bord une broderie semblable à celle de la robe; sa

tunique était arrêtée sur ses épaules par des camées du plus grand

prix. Les manches, extrêmement courtes et légèrement plissées,

avaient un petit poignet et étaient également retenues par des

camées. La ceinture, mise au-dessous du sein, comme nous le voyons

dans les statues, était fermée par une bande d’or bruni, dont le

cadenas était une superbe pierre gravée antique. Comme Mme Leclerc

s’était habillée dans la maison, elle n’avait pas mis ses gants

et laissait voir ses jolis bras si blancs et si ronds, ornés de

bracelets d’or et de camées. Rien ne peut donner une idée juste de

cette ravissante figure.

 

Elle éclairait vraiment le salon dans lequel elle entrait. Un murmure

de louanges l’accueillit aussitôt qu’elle parut, et se prolongea sans

égard pour celles qui étaient présentes, sans doute fort peu tentées

de joindre leurs voix à celles de MM. Juste de Noailles, Charles de

Noailles, de Montcalm, de Montbreton, de Montargis, de Rastignac,

de l’Aigle, de la Feuillade, etc. Mme de Contades, dont la belle

tournure et le charme avaient produit son effet accoutumé à son

entrée, fut vivement choquée de se voir abandonnée.

 

Prenant le bras d’un de ces messieurs, elle se rendit, avec cette

démarche exquise qu’elle avait, dans le boudoir où Mme Leclerc

s’était établie de manière à recevoir le plus de lumière possible.

Après l’avoir admirée, elle s’écria:

 

«Ah! mon Dieu, quel malheur! une si jolie personne, que c’est

malheureux!

 

—Quoi donc?… Que voyez-vous?

 

—Comment!… Mais ces deux oreilles!… Si j’en avais de pareilles,

je me les ferais ôter.»

 

Dans une pièce aussi petite, chacune de ces paroles retentit… En

effet, jamais plus drôles d’oreilles. C’était

un morceau de cartilage blanc, même tout uni et sans être aucunement

ourlé… Mme Leclerc se troubla, se trouva mal et finit par aller se

coucher avant minuit.

 

—Autre costume de Mme Tallien: habit d’amazone en casimir gros

bleu avec des boutons jaunes et le collet et les parements en

velours rouge; sur ses beaux cheveux noirs, alors coupés à la Titus

et bouclés tout autour de sa tête, dont la forme était parfaite,

était posé, un peu de côté, un bonnet en velours écarlate bordé de

fourrure. Elle était admirable de beauté dans ce costume.

 

[57] Ollendorff, éditeur. Nouvelle édition, 1892, par Mme Carette,

née Bouver. L’ancienne édition datait de 1837, coûtait une

soixantaine de francs, et était devenue difficile à se procurer.

 

ROSE-CÉLESTE VIEN

 

Née à Évreux, morte à Paris; fille du général Bache, elle épousa le fils du célèbre peintre Vien, le maître de David. Elle mérite d’être signalée par sa connaissance, assez rare chez les femmes, des langues grecque et latine. Nouvelle Mme Dacier, elle s’est appliquée à des traductions d’ouvrages de ces deux langues mortes. Nous avons d’elle une très remarquable traduction d’Anacréon (1825),—et une de Basia de Jean Second (1832).—Elle a écrit des poésies de son chef d’une facture très classique et d’un style très pur. On cite particulièrement, la Statue de Saint-Victor, légende du moyen âge, les Deux Chevaliers, et enfin la Romance de minuit, bien connue à l’époque et dont voici quelques stances:

 

J’entends sonner la douzième heure,

Et dans ma paisible demeure

Le doux sommeil entre sans bruit;

Il est minuit…

Avant de clore la paupière,

La tendresse attire une mère

Vers l’enfant que berce la nuit;

Il est minuit.