Anthologie féminine
Chroniqueuses
ÉTINCELLE
Fille de M. Biard, peintre de talent, qui est allé au cap Nord avec Louis-Philippe, et avait épousé Léonie d’Aunet, originaire du Canada, laquelle a écrit, entre autres, le Voyage d’une femme au Spitzberg, Marie Biard, mariée au vicomte de Peyronny, remariée au baron Double de Saint-Lambert, fils et héritier du célèbre collectionneur, a débuté par des chroniques dans les journaux hebdomadaires, et un roman signé du pseudonyme de Georges de Létorière (1875). Les articles: Carnets mondains, dans le Figaro, signés Étincelle, dès 1880, lui ont valu la célébrité. Étincelle restera le type de la chroniqueuse fin de siècle, laissant loin derrière elle le vicomte de Launay (Mme de Girardin). On lui doit ces expressions mignardes et fouillées, comme les gracieux saxes Louis XVI, dont son mariage avec le baron Double devait la faire propriétaire; jamais style mieux assorti. Elle a su faire de l’art dans le chiffonnage, et a célébré avec une flexibilité et une abondance de termes délicats les grâces et les talents de toutes les princesses royales de l’Europe et des plus hautes dames, qui ne lui ont pas ménagé les témoignages de reconnaissance. Elle a signé de son nom, baronne Double, une préface très littéraire à une édition Jouaust des Mémoires de Mme de Staal-Delaunay (1890), et a publié (1892) un émouvant roman de passion, Josette, dans la Revue des Deux-Mondes, qu’il ne faut pas confondre avec l’idylle du même nom d’André Theuriet. Dans la Semaine des enfants a paru un conte de fées illustré qu’elle a écrit à l’âge de douze ans. Elle est la tête de ligne d’une phalange de «chroniqueuses fin de siècle» dont nous nous dispenserons de parler plus amplement: Violette, Camée, Camélia, Crayon d’or, etc., qui ont surgi sur ses traces.
Nous croyons ne pouvoir citer d’elle rien de plus intéressant qu’une interview avec Rosa Bonheur, faisant connaître ainsi par une femme une autre femme qui, pour ne pas être écrivain, n’en est pas moins illustre.
VISITE A ROSA BONHEUR[67]
La royauté de Fontainebleau se compose d’un palais et d’une forêt. La
gloire du palais est éclipsée. Celle de la forêt durera autant que
l’humanité.
[67] Fragment d’un article sur Fontainebleau. (Figaro, août 1892.)
Il tombe des arbres une douceur charmeuse. On y aperçoit des
sous-bois pleins de clairs-obscurs, où la lumière ambrée transperce
l’épaisseur des feuillages, où des ombres de branchages enlacés
semblent d’épais rideaux à demi soulevés sur des perspectives
ensoleillées.
Les mousses, pleines de baumes et de menthes, dégagent une senteur
pénétrante. En se hasardant sur le sable fin des petits sentiers
qui courent clairs sous l’ombre des hêtres, on trouve des coins
ignorés, embaumés, étranges, où le silence recueilli, le calme
invraisemblable, donne une impression de lointain, si lointain…
Presque un rêve, ces visions de forêt aux retraites cachées, ignorées
de la foule. Que de songes se réveillent là, comme des oiseaux!
Toujours l’enchanteresse couronnée d’émeraude révèle ses secrets à
ses fervents, secrets de mélancolie et d’oubli apaisant. S’asseoir
là et sentir couler la vie, peut-être cela suffit-il. Ces arbres
superbes, on les a crus longtemps courtisans: ils restaient si bien
rangés en deux files sur le passage des rois et des empereurs. Ils
ne sont que philosophes. A présent, il n’y a plus d’empereurs, plus
de rois, et les arbres regardent passer les inconnus comme ils
regardaient les illustres. Ils sont si hauts, qu’ils n’ont pas
compris les gloires et qu’ils ignorent les petitesses.
La saison en ce moment n’est pas animée. Chaque villa reste close,
et ses habitants immobiles attendent que le vieux Phœbus ait cessé
d’avoir des ardeurs exagérées pour un astre de son âge. Phœbus
devient schoking.
En septembre, la gaieté et les joyeuses chevauchées renaîtront dans
les allées désertes. Sous ses pampres verdoyants le raisin de Thomery
se dore de jour en jour. Bientôt sonnera l’heure du pillage charmant,
où les enfants disputent aux oiseaux les grappes mûres.
Près de Thomery, à la lisière de la forêt, dans un chemin sylvestre
et champêtre à la fois, s’élève un château très simple, flanqué d’une
vaste tour dans le style Louis XIII, mais moderne. Là, vraiment, pour
ceux qui pensent et qui estiment les choses et les personnes à leur
juste valeur, se trouve concentré, en un seul être, tout l’intérêt
vivant de Fontainebleau.
C’est le logis fermé et très fermé de Rosa Bonheur.
Cette gloire n’a pas cessé de rayonner dans le ciel de l’art depuis
quarante ans. Il faut lui demander audience, comme à une souveraine.
C’est bien juste, la grande artiste ne veut pas être en butte aux
curiosités banales.
Dès qu’on l’aperçoit, venant au-devant de ceux qu’elle admet, on voit
qu’elle veut se faire pardonner la règle d’étiquette qu’ils ont dû
subir.
On le sait, le premier peintre animalier d’Europe est une petite
femme qui s’habille en homme: un pantalon gris, une blouse bleue de
paysan vendéen, brodée en
blanc sur les épaules, un col de chemise éclatant de blancheur et une
cravate nouée simplement, tel est le costume. Le visage, encadré dans
d’épais cheveux argentés et ondulés naturellement, a conservé une
irrésistible séduction. Ce n’est pas un homme, ce n’est pas une femme
qui vous regarde de ses beaux yeux noirs pleins de feu, qui sourit de
cette bouche fine, c’est une âme. C’est l’âme bonne et sublime d’un
être de génie.
La grande cour Louis XIII est occupée par son atelier. Très beau
cet atelier, avec son grand tapis des Indes à fond turquoise, ses
meubles simples, de belle couleur chaude. Au fond, une immense
toile inachevée tient un des côtés de la pièce. Elle représente des
chevaux battant le blé, dans un paysage de côte d’azur, éblouissant
de soleil. L’ardente vie des chevaux ne saurait s’exprimer. C’est
superbe. La toile, achetée 300,000 francs pour l’Amérique, reste là,
attendant le caprice de son auteur.
De nouvelles œuvres, celles-là terminées, se groupent dans l’atelier.
J’ai remarqué une toute petite toile qui renferme dans un étroit
espace une vision inoubliable: un berger des Pyrénées en costume
pittoresque conduit un troupeau de moutons; le ciel est d’un bleu
vibrant; on sent qu’il tombe des rayons brûlants sur l’homme et les
animaux, et ce berger vous réchaufferait…
… … … … … … … … … … … .
Mme CARETTE, NÉE BOUVET
Lectrice de l’impératrice Eugénie, Mme Carette sera la Mme de Staal-Delaunay du second empire, qui ne me paraît pas avoir de Saint-Simon. Elle a débuté par un roman, Passion, et publie une collection des Mémoires des femmes des XVIIIe et XIXe siècles; mais son grand succès est dans ses Souvenirs des Tuileries. Dans le siècle prochain, on s’intéressera beaucoup à lire, par exemple, son récit d’une certaine revue jouée à Compiègne en 1865, les Commentaires de César, où la princesse de Metternich jouait en travesti le rôle de cocher de fiacre. La marquise de Galliffet représentait l’Industrie, drapée de laine blanche, coiffée de rayons d’or, comme la statue qui domine le dôme du Palais des Champs-Élysées. La comtesse de Pourtalès était en Hôtel des Ventes.
Trouville (Mme Bartholoni), Deauville (la baronne Poilly), se disputaient la suprématie, et le marquis de Caux, en cocodès au naturel, cherchait à mettre d’accord les deux villes d’eaux rivales; à distance d’années tout cela paraît bien plus piquant que sur le moment.
Les cochers de fiacre venaient de se mettre en grève (alors, comme
maintenant).
Au bruit d’un cliquetis de fouets dans la coulisse apparaissait un
cocher de fiacre, fouet à la main, bien étoffé dans son long carrick
blanc, finement chaussé de bottes
à revers, le cou serré dans la haute cravate blanche, et le
chapeau à cocarde posé sur le bord des yeux, un cocher tel que
la grâce mignarde du XVIIIe siècle l’aurait reproduit en pâte
tendre, plein de malice et d’élégance sous la livrée populaire
d’un cocher de l’Urbaine, la princesse de Metternich faisait une
entrée étourdissante, et d’une petite voix aigrelette détaillait ses
couplets, avec plus de verve et d’esprit qu’on n’en a jamais entendu
sur aucun théâtre:
_D’un bout à l’autre de Paris,
En voiturant jusqu’à leur porte
Un tas de gens de toutes sortes,
J’observe et j’ai beaucoup appris!
Primo, je vais prendre à la gare
Les voyageurs et leur colis;
Les premiers dans cette bagarre
Ne sont pas toujours très polis.
Quand tout commence à s’animer,
J’ai déjà fait plus d’une course;
A midi je jette à la Bourse
Les pigeons qui s’y font plumer.
… … … …
Le soir, c’est quelque bon ménage
Qu’on mène au bal, et, quelquefois,
Pour ne pas déranger la cage[68],
Le serin monte auprès de moi!
… … … …
Le samedi survient et, crac,
Pour la noce il faut que j’attelle;
Et nous allons en ribambelle
Faire trois fois le tour du lac.
… … … …
Mais avec moi rien n’est perdu,
Et chaque objet que l’on égare,
Pourvu du moins qu’on le déclare,
Sera fidèlement rendu.
Sans que l’ambition m’assiège,
Haut placé je suis fort content;
Combien d’autres qui, sur le siège,
En devraient savoir faire autant._
[68] A cette époque, les femmes portaient des crinolines appelées
cage.
Restons-en sur cette réflexion à méditer!
MARQUISE DE SEMÉAC
Sous ce pseudonyme, la comtesse de Castelbajac, veuve en premières noces du comte Duchâtel, a écrit les Mémoires d’une Parisienne du XIXe siècle.
Sa fille, la vicomtesse de C. V. promet un écrivain pour le XXe siècle, sous le pseudonyme R. de l’Indre.