Anthologie féminine

Louise d' Alq · Chapitre 64 sur 107

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Anthologie féminine

Le Barbet

FABLE

Un vieux barbet, cher à son maître,

Chien caressant et dévoué,

S’il se voyait quelquefois rabroué,

Se consolait, tout prêt à reconnaître

Que c’était là le droit du jeu.

Chacun de bile a quelque peu,

Et qui reçoit tous les jours des caresses

Peut bien parfois supporter des rudesses:

De l’amitié les hauts et bas

Valent mieux que l’indifférence.

Décidément, moi je le pense,

Et le barbet aussi. Mais ne voilà-t-il pas

Qu’un jour son maître fait l’emplette

D’un petit chien (bichon, levrette,

L’un ou l’autre, il importe peu);

Son allure est vive et brillante,

Son poil luisant, son œil de feu,

Et sa manière en tout charmante:

Car, sans compter que pour l’esprit

Il est de race précieuse,

Dans l’école la plus fameuse

Pour les tours on l’avait instruit.

Le maître à l’excès s’en engoue,

Et sans merci le flatte et loue

En présence du vieux barbet,

Lequel, d’abord tout stupéfait,

Baisse l’oreille, fait la moue,

Puis, de l’humble rôle qu’il joue,

Se dégoûte enfin tout à fait.

[Illustration]

 

PENSÉES

 

—Quand une femme a de la capacité, il faut la reconnaître et en

tirer parti. Plus exacte que la plupart des hommes dans les choses

de détail, elle fait mieux qu’eux ce qu’elle sait aussi bien. Les

circonstances, faisant connaître les femmes, les mettent enfin à leur

place, au lieu que les hommes sont destinés, avant d’être connus,

puis nommés, à des places pour lesquelles bien souvent ils ne valent

rien.

 

—Après un demi-quart d’heure de conversation on doit savoir à quoi

s’en tenir, pour la vie, sur quelqu’un,

quant à sa capacité d’entendement. Pourquoi donc vouloir encore

essayer de lui faire entendre ce qu’il ne peut entendre?—Il y a

cependant un avantage à la sottise pour celui qui vit avec des sots:

il s’entretient dans l’habitude de parler raison, ce qui entretient

celle de penser raison.

 

Mlle DE KÉRALIO

(DAME ROBERT, LOUISE-FÉLICITÉ GUÉNÉMENT)

 

(1758-1821)

 

Encore une laborieuse oubliée; ses nombreux travaux littéraires n’ont guère laissé de trace qu’à la Bibliothèque nationale, où l’un d’eux surtout est souvent consulté; c’est de cette façon que je l’ai découverte. Une petite ligne en note au bas d’une page indiquait qu’on avait trouvé le renseignement cité dans la Collection des meilleurs ouvrages composés par des dames, par Mlle de Kéralio.

Je demandai cet ouvrage, on ne m’apporta pas moins de quatorze volumes. Elle a fait en grand, en beaucoup trop grand, ce que nous faisons ici en très petit. Outre une volumineuse étude sur le langage, entraînant l’auteur dans une véritable histoire des Gaules, elle a publié les œuvres au complet de toutes les femmes-écrivains jusqu’au XVIIIe siècle, les rééditant d’après les manuscrits et les premières éditions. Évidemment, c’est d’une grande ressource; seulement, le style de Mlle de Kéralio est diffus, verbeux. L’absence de tables de matières et d’index rend les recherches très fastidieuses.

Ensuite, elle n’a pas respecté l’orthographe des différentes époques, ce qui enlève en grande partie l’intérêt historique. Cet ouvrage a été édité par l’auteur même, par livraisons.

Il devait avoir quarante volumes, quatorze seulement ont paru. Il est curieux de connaître comment les auteurs s’y prenaient à cette époque pour s’éditer. Les conditions sont ainsi énoncées à la première page du tome Ier (1785-87):

«Le prix de cet ouvrage sera de quatre livres dix sols le volume, en tout cent cinquante-neuf livres. Il paraîtra chaque mois deux volumes; on paye six livres en souscrivant, et sept livres dix sols en retirant les premiers volumes.—En vente au domicile de l’auteur, 17, rue de Grammont.»

Son père était un littérateur non sans mérite; elle avait trente-trois ans quand elle se maria avec M. Robert.

Mme Roland l’a dépeinte dans ses Mémoires comme une femme adroite, spirituelle et fière. Parmi les nombreux ouvrages qu’elle a laissés, il faut encore citer, outre celui dont nous venons de parler: Adélaïde, édité à Neufchâtel, 1776; Histoire d’Élisabeth, reine d’Angleterre, 5 vol. (1786-89).

Elle est morte à Bruxelles.

 

PRÉFACE[52]

 

L’intention d’élever un monument à la gloire des femmes françaises

distinguées dans la littérature m’a conduite à examiner l’état des

lettres où j’ai remarqué le nom des femmes savantes.

 

Une femme jeune et belle, née au onzième siècle, temps où les gens du

monde lisaient à peine et n’écrivaient point, où le savoir, enfermé

dans les cloîtres et parmi les religieux qui, fidèles aux devoirs de

leur état, l’employaient uniquement aux choses saintes, Héloïse, fut

un de ces prodiges que la nature produit rarement, et l’ignorance de

son siècle la rend certainement supérieure à ce qu’elle eût paru dans

un siècle plus éclairé.

 

[52] Collection des ouvrages de femmes, par Mlle de Kéralio, 1785.