Anthologie féminine

Louise d' Alq · Chapitre 68 sur 107

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Anthologie féminine

Marquise de Lescure

(MARIE-LOUISE-VICTOIRE DE DONNISSAN)

(En secondes noces MARQUISE DE LA ROCHEJAQUELEIN)

 

(1772-1857)

 

Célèbre femme politique. D’un caractère viril, elle voulut partager tous les périls de la guerre de Vendée, dont ses deux maris furent les héros. Ses Mémoires, où elle raconte toutes les péripéties de son existence aventureuse, eurent un grand succès et furent traduits dans toutes les langues de l’Europe. On les réimprime encore aujourd’hui. La rédaction en est due à la participation de M. de Barard.

 

Mme COTTIN (MARIE RUSTAUD)

 

(1773-1807)

 

Est une des plus sympathiques femmes littéraires de la fin du XVIIIe siècle.

Toute jeune, Marie Rustaud quittait Torménio, sa ville natale, pour suivre son mari, un riche banquier, M. Cottin, et laissait derrière elle de nombreux regrets pour sa modestie, sa douceur, sa bienveillance, son inépuisable bonté. Dans le somptueux hôtel du riche banquier, elle ne se sent pas à l’aise au milieu d’un monde frivole: car ce qu’elle aime, c’est le foyer domestique, c’est le calme et le silence de son cabinet de travail, où elle peut secrètement laisser courir sa plume sur le papier au gré de son imagination. Elle avait vingt ans lorsque son mari mourut au moment de passer devant le tribunal révolutionnaire, et la laissa sans fortune. Elle se confina dans la retraite et demanda à sa plume non seulement de la faire vivre, mais surtout de lui permettre ses libéralités généreuses. Sa première œuvre, Claire d’Albe, qu’elle avait écrite riche et heureuse, fut vendue par elle au profit d’un ami, proscrit et fugitif, qui avait besoin d’un millier de francs pour quitter la France et assurer son sort.

Ce roman, qui avait été écrit en quinze jours sans une seule rature, obtint un si grand succès qu’elle se décida à publier successivement: Amélie de Mansfield, Mathilde, Malvina et Élisabeth. Dans tous ses romans, ses héroïnes sont posées sur un piédestal de vertu et de résignation; et quoique protestante, elle les a fait toutes catholiques.

Réservée, modeste dans le monde, ce n’est qu’à son corps défendant que son éditeur livra son nom à la publicité. Elle est de ces rares femmes de lettres qui n’ont jamais donné prise à aucun blâme.

De même que Mme de Sévigné, elle ne savait pas l’orthographe; mais on n’était pas aussi difficile qu’aujourd’hui, la concurrence étant bien moins grande. Ses ouvrages ont passé de mode, et elle est bien moins connue de notre génération que Mme de La Fayette.

«Dépourvue de beauté, nous dit lady Morgan, n’ayant aucune de ces grâces qui en tiennent lieu, elle inspira néanmoins deux passions fatales: un jeune parent sa tua d’un coup de pistolet dans son jardin et son rival sexagénaire s’empoisonna.»

Nous donnons un extrait descriptif d’un de ses romans, et une lettre intime à un de ses amis qui dépeint bien sa belle âme.

 

ÉLISABETH, OU LES EXILÉS DE SIBÉRIE

 

… … … … … … … … … … … .

 

La ville de Tobolsk, capitale de la Sibérie, est située sur les

rives de l’Irtish; au nord, elle est entourée d’immenses forêts qui

s’étendent jusqu’à la mer Glaciale. Dans cet espace de onze cent

verstes, on rencontre des montagnes arides, rocailleuses et couvertes

de neiges éternelles; des plaines incultes, dépouillées, où, dans

les jours les plus chauds de l’année, la terre ne dégèle pas à un

pied; de tristes et larges fleuves dont les eaux glacées n’ont jamais

arrosé une prairie, ni vu épanouir une fleur. En avançant davantage

vers le pôle, les cèdres, les sapins, tous les grands arbres

disparaissent; des broussailles de mélèzes rampants et de bouleaux

nains deviennent le seul ornement de ces misérables contrées; enfin

des marais chargés de mousse se montrent comme le dernier effort

d’une nature expirante; après quoi, toute trace de végétation

disparaît. Néanmoins, c’est là qu’au milieu des horreurs d’un éternel

hiver la nature a encore des pompes magnifiques; c’est là que les

aurores boréales sont fréquentes et majestueuses, et qu’embrassant

l’horizon en forme d’arc très clair d’où partent des colonnes

de lumière mobile, elles donnent à ces régions hyperborées des

spectacles dont les merveilles sont inconnues aux peuples du Midi.

Au sud de Tobolsk s’étend le cercle d’Ischim; des landes, parsemées

de tombeaux et entrecoupées de lacs amers, le séparent des Kirguis,

peuple nomade et idolâtre. A gauche, il est borné par l’Irtish, qui

va se perdre, après de nombreux détours, sur les frontières de la

Chine, et à droite par le Tobol. Les rives de ce fleuve sont nues

et stériles; elles ne présentent à l’œil que des fragments de rocs

brisés, entassés les uns sur les autres, et surmontés de quelques

sapins; à leurs pieds, dans un angle du Tobol, on trouve le village

domanial de Saimka; sa distance de Tobolsk est de plus de six cents

verstes. Glacé jusqu’à la dernière limite du cercle, au milieu d’un

pays désert, tout ce qui l’entoure est sombre comme son soleil et

triste comme son climat.

 

Cependant le cercle d’Ischim est surnommé l’Italie de la Sibérie,

parce qu’il y a quelques jours d’été et que l’hiver n’y dure que

huit mois; mais il y est d’une rigueur extrême. Le vent du nord, qui

souffle alors continuellement, arrive chargé des glaces des déserts

arctiques, et en apporte un froid si pénétrant et si vif que, dès le

mois de septembre, le Tobol charrie des glaces. Une neige épaisse

tombe sur la terre, et ne la quitte plus qu’à la fin de mai…