Anthologie féminine

Louise d' Alq · Chapitre 96 sur 107

Pages du PDF

Anthologie féminine

Femmes Politiques et Journalistes

Mme ADAM

 

Juliette Lamber est née à Verberie, près Senlis; son père était médecin. Elle épousa M. Émile Adam. C’est une des figures de femmes du XIXe siècle appelée à vivre dans la postérité, à cause du rôle politique qu’elle a su prendre et qui l’a sortie d’entre les nombreuses femmes de lettres de notre époque. Elle est presque unique en France en son genre. C’est ce que nous appelons une tête de ligne. Depuis 1870, et avec Gambetta pour commensal, dont son mari défunt était l’ami intime, elle a tenu un salon politique encore plus ou tout autant que littéraire et artistique. Elle a fondé une revue, tâche rarement entreprise par une femme. Dans cette revue, elle s’est surtout réservé la partie de la politique extérieure, et les Lettres qu’elle y publie périodiquement ne sont pas sans être lues avec considération dans les pays étrangers.

Mme Adam se délasse de temps en temps de la politique par des œuvres de sentiment et d’imagination.

Elle débuta en 1858 par:

Idées anti-proudhoniennes sur l’amour et la femme.

La Papauté dans la question italienne.

Garibaldi, sa vie, d’après des documents inédits.

Blanche de Civry.

Le Mandarin, 1860; Mon village; Récits d’une Paysanne, 1862; Voyage autour du Grand Prix, 1863; Dans les Alpes, 1867; L’Education de Laure, 1868; Saine et sauve, 1870; Récits du golfe de Juan, 1873; Journal d’une Parisienne pendant le Siège de Paris; Jean et Pascal, 1876; Laide, 1878; Grecque, 1879; Galathée, 1880; Poètes grecs contemporains, 1882; Chanson des nouveaux époux, 1882; Païenne, 1883; Patrie hongroise, 1884; Récits d’une paysanne, 1884; Coupable comédie, 1885; Pensées spirites, 1888; Lettre d’un Paysan hongrois.

 

PAIENNE (_extrait de_)

 

Je regardais sur la route de Catane la silhouette boisée des Alpines,

me demandant si l’artiste créateur, vieilli, avait tremblé en faisant

ce dessin, ou si le temps, de ses dents ébréchées, avait rongé les

lignes pures.

 

Sombre, avec ses bases puissantes, la montagne noire s’élevait dans

le ciel à mesure que le soleil descendait.

 

Mes yeux fixent l’astre à son déclin, et je le vois répandre sa

lumière, soit en flèches, soit en globules. Les flèches dansent,

retenues autour de la face brillante, mais les globules semblent

tomber de ses lèvres.

 

Signes divins, ces globules forment des caractères enchevêtrés,

qu’Apollon n’a point encore appris à lire aux hommes nouveaux, et

que, seule peut-être depuis les âges sacrés de la Grèce antique, je

commence à déchiffrer.

 

La nappe d’azur du ciel s’émiette, poudroie, les cyprès s’entourent

d’une buée d’ombre et se gonflent. Le Luberon blanchit, les Alpines

se teintent lentement de violet.

 

Peu à peu, le soleil ramasse ses clartés et sa chaleur, puis,

brusquement, il les rejette par delà l’horizon; des feux s’allument

au-dessous de l’astre et renvoient d’en bas leurs flammes au ciel.

 

Le dôme de la grande allée de platanes est rutilant, sous la pourpre,

le faîte des peupliers se dore; des nuages se forment; ils boivent

une dernière fois à la coupe de lumière, ils sont lie de vin.

 

Le soir tombe. Les oliviers s’argentent. Les nuages se dissipent en

flocons d’un gris tourterelle, des crinières dorées apparaissent une

dernière fois au sommet des Alpines.

 

Bientôt la nuit froide pleure, le jour brûlant a disparu.

 

Lettre sur la politique extérieure

 

(Parue en août 1891, au moment où l’alliance franco-russe faisait le

sujet des polémiques):

 

… … … … … … … … … … … .

 

L’hypocrisie, les fausses assurances, les menaces, le reptilisme, les

intrigues ont fait leur temps; la déification de l’Allemagne s’en ira

où vont les feuilles d’antan, où iront bientôt la «barbarie» de la

Russie, «l’anarchie» de la France, et où sont allées déjà la haine du

Tsar pour la République et sa répulsion pour notre hymne national. La

vérité, qui plane comme une auréole autour de la figure d’Alexandre

III, et qui est l’un des attributs du caractère français, apparaît

enfin et se dégage de la fumée des saluts de nos canons à Cronstadt.

 

L’empereur de Russie, dans cette magnificence d’âme qui complète

idéalement certains de ses actes, a voulu que l’un de ceux qui ont

donné leur vie pour l’union franco-russe soit évoqué aux jours du

succès de son œuvre, et il a autorisé les amis de Katkoff à lui

élever un monument.

 

Je voudrais citer tout entières les lettres que j’ai reçues de

Russie, surtout de Pétersbourg et de Moscou, durant ces derniers

jours bénis entre tous. Moi aussi j’ai la récompense d’une lutte de

vingt ans sans défaillance. Mes lecteurs fidèles savent mieux que

personne que, depuis douze ans, la Nouvelle Revue n’a cessé de les

diriger dans les voies du relèvement où la France marche à cette

heure. Le Congrès de Berlin m’a brouillé avec mes amis politiques

les plus puissants et les plus populaires. J’ai sacrifié à mes

prévoyances nationales le désir légitime que j’avais d’exercer une

influence dans un milieu gouvernemental au succès duquel je n’avais

cessé de contribuer; mais, par les mêmes raisons patriotiques

qu’après 1877, je me suis écartée d’amitiés à la fois chères et

illustres, de même aujourd’hui aucune divergence de détail, aucune

antipathie de personne ne peut attiédir la gratitude que j’éprouve

pour le ministère qui a donné à l’amiral Gervais la mission française

qu’il vient de remplir.

 

J’envoie du fond de mon âme à M. le Président de la

République,—pourquoi n’ajouterai-je pas, moi femme, à Mme

Carnot,—dont le patriotisme n’a jamais cessé d’être en éveil, et

j’en pourrais donner des preuves, j’envoie au groupe choisi des

membres de notre armée et de notre marine qui entourent le chef de

l’État à l’Élysée et y ont entretenu les sympathies franco-russes,

le tribut d’une reconnaissance qui ne peut être dédaignée, car

elle est celle de la première des russophiles qui, le jour de la

capitulation de Paris, après avoir appris que la grande-duchesse

héritière de Russie, aujourd’hui l’impératrice, avait refusé de

boire à la victoire de Sedan, écrivait dans des notes journalières

publiées sous le titre de Journal d’une Parisienne, siège de Paris:

«Tournons-nous vers la Russie, c’est d’elle que nous viendra le

relèvement.»

 

Et il est venu par la Russie, ce relèvement, après vingt années,

durant lesquelles ni chagrins, ni déboires, ni calomnies, ni

sacrifices, ni incompréhension de mes actes, ni soupçons, ni

ridicules, ne m’ont été épargnés. Je me rappelle à cette heure, entre

tant d’autres, l’un des mots les plus cruels et les plus récents qui

me fut dit à l’Hippodrome, le jour de la première représentation de

Skobeleff, par un grand journaliste d’un grand journal parisien, et

qui donne bien l’idée du ton qu’on n’avait cessé de prendre avec moi:

«Avant deux ans, me fut-il dit, vous serez traînée sur une claie sur

les boulevards de Paris, car c’est vous qui avez le plus contribué

à donner à la France le goût du cosaque.» Gambetta ne m’avait-il

pas écrit, en 1876, un an avant le congrès de Berlin: «Il faut être

effronté pour rêver l’alliance russe.» L’injure, on le voit, allait

crescendo, comme allait, il est vrai, le progrès de l’idée russe

en France. Et, puisque j’ai répété deux mots parmi les injures

reçues, je me ravise et veux citer le passage d’une lettre de l’un de

ceux qui ont prêché, en Russie, la bonne parole que de mon côté je

prêchais en France…

 

… … … … … … … … … … … .

 

Mme MICHELET

 

Femme du célèbre historien Michelet, elle s’est bornée à écrire les Mémoires d’une enfant, et à inspirer, copier, servir de secrétaire à son mari; d’aucuns disent à l’aider considérablement de son talent personnel, aussi grand que celui devant lequel elle s’effaçait.

 

Mme EDGAR QUINET

 

Née en Roumanie, mais Française de cœur et d’esprit, elle a consacré sa vie et son talent à son mari, M. Edgar Quinet. Elle a publié: Mémoires d’exil, 1866, le Siège de 1870, les Sentiers de France, où il y a les plus délicieuses et poétiques descriptions.

 

RÊVERIES DANS LES SENTIERS

 

Que rapporte le voyageur des rivages bretons? Une pierre de tumulus,

un herbier, des algues, des coquillages; est-ce tout? Il a recueilli

une fleur immortelle, un sentiment que la mousse des temps ni l’écume

des mers ne terniront jamais. Il a retrempé son amour de la France

dans le spectacle de sa beauté et de ses misères. Plus cette terre

lui a semblé appauvrie, plus il voudrait la voir refleurir. Il a

admiré ses magnificences, sa fertilité, il y cherche la place d’un

peuple heureux.

 

Et celui qui ne sait qu’aimer la France, comment pourra-t-il la

servir? En la faisant aimer aux autres; en ranimant l’amour du vrai.

 

Mme RATAZZI

 

De tous les noms que la destinée avait réservés pour la princesse Marie-Lætitia Bonaparte-Wyse, c’est sous celui de Ratazzi qu’elle s’est acquis le plus de notoriété et que nous croyons devoir l’inscrire ici. Sa mère, fille de Lucien Bonaparte, avait épousé sir Thomas Wyse, membre du Parlement et diplomate du gouvernement britannique. Marie-Lætitia épousa d’abord le comte de Solms, dont elle eut un fils. Devenue veuve, elle se remaria à Urbain Rattazzi, premier ministre de Victor-Emmanuel; après la mort de ce second mari, elle épousa en troisièmes noces don Luis de Rute, riche Espagnol, tué en duel en 1890. Les vicissitudes de la fortune l’accompagnèrent dans ses divers mariages. Jolie, spirituelle, artiste, elle n’eut jamais un de ces salons fermés dont il est difficile d’enfoncer la porte. Sa trop grande hospitalité l’a trahie.

Elle a fait paraître les œuvres de son second mari, M. Ratazzi, et a beaucoup écrit elle-même de romans, de poésies, de pièces de théâtre, sous le nom de Ratazzi et de Rute; c’est sous ce dernier nom qu’elle a fondé une revue, les Matinées espagnoles, à laquelle nous empruntons une page où elle se défend des calomnies qui venaient de l’assaillir:

 

LETTRE A TONY REVILLON[66]

 

Londres.

 

_….. Lorsqu’il y a six mois un orage formidable gronda sur ma

tête, déchaîné par les causes les plus banales, les plus vulgaires,

les plus infimes, dont ceux qui l’alimentaient inconsciemment ne

comprirent jamais le pourquoi, pas plus que moi-même, au surplus,

deux pays gardèrent un silence aussi obstiné que chevaleresque sur

toutes les phases de ce chantage pyramidal dégénéré en tragédie

burlesque,—ne se mêlèrent pas de cette malpropre aventure, fût-ce

pour en enregistrer les péripéties, les comptes rendus exacts ou

défigurés: l’Angleterre et l’Italie. L’Angleterre ne s’occupe

jamais des procès de sous-ordres, des témoignages ou des histoires

de domestiques, ainsi que le disait dernièrement un de ses plus

spirituels chroniqueurs. Ses journaux, même les plus satiriques,

n’ont pas la moindre place pour une certaine littérature de bas

étage. Quant à l’Italie, qui s’obstina à ne pas reproduire même les

comptes rendus des débats auxquels on m’avait si abominablement

mêlée, comme si tous ces bavardages et querelles d’antichambre me

regardaient,—elle se souvenait peut-être,—et l’éloignement, de

même que la mort, rend impartial,—de cette femme de président de

conseil, qui promena douze ans ses rêves et ses fantaisies dans les

villes poétiques qui, tour à tour, l’inspirèrent, ne fut jamais mêlée

à aucune intrigue, ne recommanda, ne patronna jamais aucune affaire,

ne sollicita aucun emploi, ne posséda jamais aucune action dans

aucune banque, aucun chemin de fer, aucune industrie, vit ses revenus

s’amoindrir sensiblement au lieu de s’accroître, dans les jours de

pouvoir des siens. Au bout d’un certain temps, la lumière se fait, la

justice apparaît; elle fait plus qu’apparaître, elle éclate; après

une si longue absence, un si profond effondrement d’une existence

entière, les peuples et les gens vous rendent tout naturellement la

place qui vous appartient, et ce n’est que justice; de même que si

l’on était mort, l’opinion publique vous juge en dernier ressort.

Et c’est cette opinion publique, de laquelle nous relevons tous, à

laquelle je me soumets, car je sais qu’au fond elle est toujours

impartiale et vraie, que je sais posséder absolument, malgré les

clameurs de quelques misérables, qui fait ma force, mon courage,

ma consolation dans les luttes âpres de la vie. Et c’est surtout

en Angleterre et en Italie que j’éprouve ce sentiment. Lorsque_

j’existais, _lorsque j’étais en pleine fortune, en plein prestige,

on pouvait me discuter, faire semblant de me méconnaître, m’adresser

quelques épigrammes, et je ne m’en fâchais pas, mais aujourd’hui que

le temps a tout remis à sa place, tout nivelé, que je suis morte,

pour ainsi dire, que je suis devenue étrangère à ce grand pays qui

enthousiasma mes vingt ans, la justice s’est faite pour moi. D’autres

femmes d’hommes d’État, de présidents de conseils, m’ont éclipsée

sans doute, comme charme, comme naissance, comme richesse ou comme

beauté, mais aucune,—et j’en suis fière,—ne m’a fait oublier. Il y

en a eu de plus séduisantes, et de plus intelligentes peut-être, de

plus aimables et de plus populaires, à coup sûr, mais aucune, j’ose

le dire, qui ait aimé davantage le pays devenu le sien, et qui se

soit moins mêlée d’intrigues d’aucun genre…_

 

[66] Matinées espagnoles, 1er août 1892.

 

SÉVERINE

 

Journaliste dans l’âme, elle excelle à faire des articles émouvants en faveur des classes pauvres. Après avoir dirigé le Mot d’Ordre avec Jules Vallès, elle s’est mariée et écrit maintenant dans le Figaro, dans le Gil Blas, dans le Journal, l’Echo de Paris, etc. A été interviewer le Pape, et vient de refuser de poser sa candidature au Parlement, dans l’exquise lettre suivante, le groupe «la Solidarité des femmes» ayant proposé à Mme Séverine d’être candidate:

 

_A Madame Potonié-Pierre, secrétaire du groupe la «Solidarité des

femmes»._

 

Paris, le 9 Janvier 1893.

 

Madame et citoyenne,

 

Mille grâces de l’offre, mais il y a méprise, mon refus de 1885 vous

en était garant.

 

Sur le terrain économique—c’est-à-dire la défense des intérêts et

des droits féminins, en ce qu’ils ont de sérieux et de sacré—je suis

votre homme! Sur le terrain politique, je persiste à méconnaître

les délices du suffrage universel, quelque sexe qui y doive

participer—ce n’est point quand la pomme est pourrie qu’il faut y

mordre!

 

Donc, trop «arriérée» comme femme, fière du rôle abnégatif et

maternel que la nature m’a dévolu, aucunement tentée de déchoir aux

masculines ambitions; donc, trop «avancée» comme bas-bleu, plutôt

gouailleuse quant à l’efficacité du vote, je ne me sens mûre que pour

l’abstention.

 

Recevez, madame et citoyenne, mon fraternel salut.

 

SÉVERINE.

 

Mme Potonié-Pierre est aussi une femme écrivain, défendant les

droits des femmes, ainsi que Mme Maria Deraisme et toute une

catégorie de femmes politiques que la place nous manque pour étudier

ici.

Dans le même ordre d’idées de Séverine il faut nommer Louise Michel, qui a écrit plusieurs volumes.