Anthologie féminine

Louise d' Alq · Chapitre 16 sur 107

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Anthologie féminine

Chapitre II

Tant que mes yeux pourront larmes espandre

A l’heur passé avec toy regretter,

Et qu’aux sanglots et soupirs résister

Pourra ma voix, et un peu faire entendre;

 

Tant que ma main pourra les cordes tendre

Du mignart luth pour tes grâces chanter,

Tant que l’esprit se voudra contenter

De ne vouloir rien fors que toy comprendre,

 

Je ne souhaitte encore point mourir;

Mais quand mes yeus je sentiray tarir,

Ma voix cassée et ma main impuissante,

 

Et mon esprit, en ce mortel séjour,

Ne pouvant plus monstrer signe d’amante,

Priray la mort noircir mon plus cler jour.

 

ÉLÉGIE

 

Vous qui lisez, ô dames lionnoises…

 

… … … … . .

 

Ne veuillez point condamner ma simplesse

Et jeune erreur de ma folle jeunesse,

Si c’est erreur; mais qui, dessous les cieus,

Se peut vanter de n’estre vicieus?

L’un n’est content de sa sorte de vie,

Et tousjours porte à ses voisins envie;

L’un, forcenant de voir la paix en terre,

Par tous moyens tasche y mettre la guerre;

L’autre, croyant povreté estre vice,

A autre Dieu qu’Or ne fait sacrifice;

L’autre sa foy parjure il emploira

A decevoir quelcun qui le croira;

L’un, en mentant de sa langue lézarde,

Mile brocars sur l’un et l’autre darde.

Je ne suis point sous ces planetes née

Qui m’ussent pu tant faire infortunée.

Oncques ne fut mon œil marri de voir

Chez mon voisin mieux que chez moi pleuvoir.

Oncq ne mis noise ou discord entre amis;

A faire gain jamais ne me soumis;

Mentir, tromper et abuser autrui,

Tant m’a desplu que mesdire de lui.

 

… … … … . .

 

A Mlle CLÉMENCE DE BOURGES[22], LYONNAISE

 

(SUR L’INSTRUCTION DES FEMMES)

 

_Estant le temps venu, Mademoiselle, que les severes lois des hommes

n’empeschent plus les femmes de s’appliquer

aux sciences et disciplines, il me semble que celles qui en ont la

commodité doivent employer cette honneste liberté, que nostre sexe

a autrefois tant desirée, a icelles apprendre et montrer aux hommes

le tort qu’ils nous fesoient en nous privant du bien et de l’honneur

qui nous en pouvoit venir; et si quelcune parvient en tel degré que

de pouvoir mettre ses concepcions par escrit, le faire songneusement,

et non desdaigner la gloire, et s’en parer plustot que de chaisnes,

anneaux et somptueux habits…_

 

_Je ne puis faire autre chose que prier les vertueuses dames

d’eslever un peu leurs esprits par-dessus leurs quenoilles et fuseaux

et s’employer à faire entendre au monde que, si nous ne sommes faites

pour commander, si ne devons-nous estre desdaignées pour compagnes,

tant es affaires domestiques que publiques, de ceux qui gouvernent

et se font obéir. En outre la reputacion que notre sexe en recevra,

nous aurons valu au public que les hommes mettront plus de peine

et d’estude aux sciences vertueuses, de peur qu’ils n’ayent honte

de voir precéder celles desquelles ils ont prétendu estre toujours

supérieurs quasi en tout. S’il y a quelque chose recommandable

apres la gloire et l’honneur, le plaisir que l’estude des lettres a

accoutumé donner nous y doit chacune inciter; qui est autre que les

autres recréations, desquelles quand on en a pris tant que l’on veut

on ne se peut vanter d’autre chose que d’avoir passé le temps. Mais

celle de l’estude laisse un contentement de soy qui nous demeure plus

longuement. Car le passé nous réjouit et sert plus que le présent…_

 

De Lyon, ce 24 juillet 1555.

 

[22] Clémence de Bourges, amie de la Belle Cordière, qui lui

dédia le Débat de folie et amour, dialogue en vers, n’a pas eu ses

œuvres éditées ni conservées.