Anthologie féminine
Chapitre II
Tant que mes yeux pourront larmes espandre
A l’heur passé avec toy regretter,
Et qu’aux sanglots et soupirs résister
Pourra ma voix, et un peu faire entendre;
Tant que ma main pourra les cordes tendre
Du mignart luth pour tes grâces chanter,
Tant que l’esprit se voudra contenter
De ne vouloir rien fors que toy comprendre,
Je ne souhaitte encore point mourir;
Mais quand mes yeus je sentiray tarir,
Ma voix cassée et ma main impuissante,
Et mon esprit, en ce mortel séjour,
Ne pouvant plus monstrer signe d’amante,
Priray la mort noircir mon plus cler jour.
ÉLÉGIE
Vous qui lisez, ô dames lionnoises…
… … … … . .
Ne veuillez point condamner ma simplesse
Et jeune erreur de ma folle jeunesse,
Si c’est erreur; mais qui, dessous les cieus,
Se peut vanter de n’estre vicieus?
L’un n’est content de sa sorte de vie,
Et tousjours porte à ses voisins envie;
L’un, forcenant de voir la paix en terre,
Par tous moyens tasche y mettre la guerre;
L’autre, croyant povreté estre vice,
A autre Dieu qu’Or ne fait sacrifice;
L’autre sa foy parjure il emploira
A decevoir quelcun qui le croira;
L’un, en mentant de sa langue lézarde,
Mile brocars sur l’un et l’autre darde.
Je ne suis point sous ces planetes née
Qui m’ussent pu tant faire infortunée.
Oncques ne fut mon œil marri de voir
Chez mon voisin mieux que chez moi pleuvoir.
Oncq ne mis noise ou discord entre amis;
A faire gain jamais ne me soumis;
Mentir, tromper et abuser autrui,
Tant m’a desplu que mesdire de lui.
… … … … . .
A Mlle CLÉMENCE DE BOURGES[22], LYONNAISE
(SUR L’INSTRUCTION DES FEMMES)
_Estant le temps venu, Mademoiselle, que les severes lois des hommes
n’empeschent plus les femmes de s’appliquer
aux sciences et disciplines, il me semble que celles qui en ont la
commodité doivent employer cette honneste liberté, que nostre sexe
a autrefois tant desirée, a icelles apprendre et montrer aux hommes
le tort qu’ils nous fesoient en nous privant du bien et de l’honneur
qui nous en pouvoit venir; et si quelcune parvient en tel degré que
de pouvoir mettre ses concepcions par escrit, le faire songneusement,
et non desdaigner la gloire, et s’en parer plustot que de chaisnes,
anneaux et somptueux habits…_
_Je ne puis faire autre chose que prier les vertueuses dames
d’eslever un peu leurs esprits par-dessus leurs quenoilles et fuseaux
et s’employer à faire entendre au monde que, si nous ne sommes faites
pour commander, si ne devons-nous estre desdaignées pour compagnes,
tant es affaires domestiques que publiques, de ceux qui gouvernent
et se font obéir. En outre la reputacion que notre sexe en recevra,
nous aurons valu au public que les hommes mettront plus de peine
et d’estude aux sciences vertueuses, de peur qu’ils n’ayent honte
de voir precéder celles desquelles ils ont prétendu estre toujours
supérieurs quasi en tout. S’il y a quelque chose recommandable
apres la gloire et l’honneur, le plaisir que l’estude des lettres a
accoutumé donner nous y doit chacune inciter; qui est autre que les
autres recréations, desquelles quand on en a pris tant que l’on veut
on ne se peut vanter d’autre chose que d’avoir passé le temps. Mais
celle de l’estude laisse un contentement de soy qui nous demeure plus
longuement. Car le passé nous réjouit et sert plus que le présent…_
De Lyon, ce 24 juillet 1555.
[22] Clémence de Bourges, amie de la Belle Cordière, qui lui
dédia le Débat de folie et amour, dialogue en vers, n’a pas eu ses
œuvres éditées ni conservées.