Anthologie féminine

Louise d' Alq · Chapitre 72 sur 107

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Anthologie féminine

Le Saule des Regrets

Saule, cher à l’amour et cher à la sagesse,

Tu vis l’autre printemps, sous ton heureux rameau,

Un chantre aimé des dieux moduler sa tristesse;

Et l’onde vint plus fière enfler ton doux ruisseau.

 

Sur le feuillage ému, sur le flot qui murmure,

L’amour a conservé ses soupirs douloureux.

Moi, je te viens offrir les pleurs de la nature,

Ne dois-tu pas ton ombre à tous les malheureux?

 

Dans ce même vallon, doux saule, j’étais mère!

Mon âme s’enivrait d’orgueil et de bonheur;

Dans ce même vallon, seule avec ma misère,

Je n’ai que ton abri, mes regrets et mon cœur.

 

Ma fille a respiré l’air pur de ton rivage;

Elle a cueilli des fleurs sur ces gazons touffus;

Ses charmes innocents, les grâces de son âge,

Ont embelli ces lieux: doux saule, elle n’est plus!

 

J’aimais à contempler sa touchante figure

Dans le cristal mouvant de ce faible ruisseau;

J’y trouvais son sourire, sa blonde chevelure…

Hélas! je cherche encore et n’y vois qu’un tombeau!

 

Cesse de protéger la tranquille sagesse;

A l’amour étonné retire tes bienfaits.

Je viens, loin des heureux, t’apporter ma détresse,

Sois l’asile des pleurs, sois l’arbre des regrets!

 

Dérobe à tous les yeux ce douloureux mystère;

Que ton ombre épaissie enveloppe mon sort;

Sous tes pâles rameaux, retombant vers la terre,

Enferme autour de moi le silence et la mort.

 

Dieu! tu m’entends; déjà, sur la tige flétrie,

La fleur perd son éclat, la feuille sa fraîcheur;

Doux saule, tu me peins le terme de ma vie:

Hélas! tu veux aussi mourir de ma douleur.

 

Ton aspect dans mon cœur vient d’arrêter mes larmes;

Ah! laisse-moi du moins le pouvoir de gémir.

De mes regrets plaintifs rends-moi les tristes charmes;

Je le sens, il me faut ou pleurer ou mourir.

 

Lorsqu’assis à tes pieds, sous les vents en furie,

Le sage voit ton front se courber sans effort,

Il pardonne au destin, il supporte la vie:

Apprends-moi donc aussi qu’il faut céder au sort.

 

Ah! rends-moi du printemps la fraîcheur renaissante,

Rends à mon cœur flétri ces sons trop tôt perdus;

Rends-moi les arts, la paix, l’amitié plus touchante,

Mais non, ne me rends rien; doux saule, elle n’est plus!

 

ANGÉLIQUE GORDON

 

(1791-1839)

 

Née à Paris, mais d’origine écossaise, elle écrivit plusieurs romans moraux, et un volume de vers intitulé: Écrits poétiques d’un jeune solitaire (1826), dont nous détachons ce quatrain:

 

Une vapeur brillante avait séduit mon cœur,

Je m’égarais dans une nuit profonde;

Mais pour me détacher du monde,

Vous m’avez envoyé l’Ange de la douleur.

 

Mme ANCELOT

 

(1795-1872)

 

Marguerite-Virginie Chardon, née à Dijon, épousa M. Ancelot, littérateur distingué, membre de l’Académie française. Elle eut un des salons les plus littéraires de l’époque, où se rencontraient la duchesse d’Abrantès, Mme Vigée-Lebrun, Mme Sophie Gay et sa fille.

Quelques nouvelles, une vingtaine de pièces de théâtre dont: Marie, ou Trois Époques, Théâtre-Français, 1836; le Château de ma nièce, représenté chez le comte de Castellane; Hermance; le Baron de Frémonstiers, les Salons de Paris au XIXe siècle, Foyer éteint, tel est à peu près son bagage littéraire.

Mme Ancelot avait une fille charmante, âme d’élite, modeste et réservée, Louise Ancelot, qui épousa M. Lachaud, le célèbre avocat, et dont l’éloge peut se résumer en ces mots: «Comme les peuples heureux elle n’eut pas d’histoire.»

Elle mourut en 1885, de la rupture d’un anévrisme. Son fils, Georges Lachaud, héritier du talent de son père, et qui nous avait déjà donné de fines satires des mœurs modernes dans Cabotinage et plusieurs autres romans de mœurs, vit sa carrière arrêtée en pleine maturité par une maladie nerveuse causée par le chagrin qu’il éprouva de la mort de sa mère.

Mme Ancelot était peintre de talent. Un de ses tableaux les plus connus, qui figura au salon de 1828, représentait Une Lecture chez M. Ancelot.

Voici ce qu’elle nous en dit elle-même:

 

J’ai étudié la peinture, parce que mon goût m’y portait. A l’âge de

quinze ans, je peignais quelquefois sept ou huit heures par jour,

composant de petits tableaux de genre, sachant de l’art tout ce

qui ne s’apprend pas, mais ignorant beaucoup de ce que les maîtres

enseignent. Depuis, j’ai écrit de même, par goût, par passion, mais

toujours sans projet, sans calcul, aimant les lettres et les arts,

comme j’aime mes amis, pour eux-mêmes. Aussi je n’ai jamais éprouvé

de mécomptes, ni jamais ressenti d’envie contre personne. Ce que j’ai

fait en peinture et en littérature m’a rendue plus indulgente pour

les ouvrages des autres, plus enthousiaste de leurs talents, plus

sympathique à leurs succès.

Les Salons de Paris de Mme Ancelot sont plus intéressants que bien des Mémoires et seront certainement réédités quand ils seront tombés dans le domaine public. Les salons, qu’elle décrit sur le vif, de Mme Vigée-Lebrun, de la duchesse d’Abrantès, du baron Gérard, etc., étaient fréquentés par les notabilités littéraires et artistiques, et elle donne à chacun son dû; ainsi, dans le salon du baron Gérard:

 

On rencontrait Henri Beyle (Stendhal, l’auteur de Rouge et Noir, de

la Chartreuse de Parme, etc.), dont rien ne peut rendre la piquante

vivacité et qui avait avec M. Mérimée des entretiens inimitables

par l’originalité tout à fait opposée de leur caractère et de leur

intelligence, qui faisaient valoir l’un par l’autre et élevaient par

la contradiction à leur plus haute grande puissance des esprits de si

haute portée. Beyle était ému de tout, il éprouvait mille sensations

diverses en quelques minutes. Rien ne lui échappait et rien ne le

laissait de sang-froid; mais ses émotions tristes étaient cachées

sous des plaisanteries, et jamais il ne semblait aussi gai que le

jour où il éprouvait de vives contrariétés. Alors quelle verve de

folie et de sagesse! Le calme insouciant et moqueur de Mérimée le

troublait bien un peu et le rappelait quelquefois à lui-même; mais

quand il s’était contenu, son esprit jaillissait de nouveau plus

énergique et plus original.

Le salon de Mme Ancelot méritait sa place dans la nomenclature au moins autant que les précédents; littérateurs et artistes arrivés et débutants s’y pressaient; Alfred de Vigny était un des assidus; et parmi les jeunes qui arrivèrent à la gloire, il faut citer le peintre célèbre, Jean Gigoux.

 

Mme AMABLE TASTU

 

(1798-1890)

 

Née à Metz, Sabine-Casimire-Amable Voïart perdit, encore enfant, sa mère, sœur de Bouchotte, ministre de la guerre sous la première République. Son père se remaria avec Anne Petitpain (1796-1866), Metzine également, qui écrivit sous le nom de Voïart quelques romans et traductions non sans mérite. La Vierge d’Ardecenne (1820), la Femme, ou les Six Amours (1828), ouvrage couronné par l’Académie française, les Chants populaires de la Seine, traduction très estimée. Amable ne rencontra donc dans son entourage aucune entrave à ses goûts littéraires.

Dès l’âge de onze ans (1809), elle fut félicitée pour son idylle, Réséda, par l’impératrice Joséphine. Le Narcisse, publié dans le Mercure en 1816, fut le point de départ de ses relations avec M. Joseph Tastu, imprimeur très érudit, conservateur à la bibliothèque Sainte-Geneviève, qu’elle épousa.

Avec son premier recueil, la Chevalerie française, elle fut couronnée, pour la quatrième fois, aux Jeux floraux.

«Mme Tastu s’applique de préférence à des scènes historiques, à des traductions, au mythe même, plutôt qu’à exprimer ses propres sentiments. Toutefois, bien que ce soit là une fantaisie réglée et sans essor aventureux, elle a aussi ses heures de plaintes amères ou de vagues tristesses, et ces dernières nous ont valu la jolie pièce des Feuilles du saule[58].»

On a d’elle plusieurs recueils de Poésies[59] et un certain nombre d’ouvrages en prose pour les enfants, un Éloge de Mme de Sévigné (1840), couronné par l’Académie française, Soirées littéraires de Paris, 1832, Cours d’histoire de France, 1837; Voyages, excursions, etc.

Qui ne connaît cette délicieuse hymne de la Veille de Noël, qui rappelle les poésies du moyen âge de Paule de Fontenille et de Clotilde de Surville?

 

Entre mes doigts guide ce lin docile;

Pour mon enfant, tourne, léger fuseau,

Seul tu soutiens sa vie encore débile,

Tourne sans bruit auprès de son berceau.

 

… … … … . .

 

Paisible, il dort du sommeil de son âge,

Sans pressentir mes douloureux tourments.

Reine du ciel, accorde-lui longtemps

Ce doux repos qui n’est plus mon partage.

Pour mon enfant, tourne, léger fuseau,

Tourne sans bruit auprès de son berceau.

 

… … … … . .

 

Le monde entier m’oublie et me délaisse,

Je n’ai connu que d’éternels soucis.

Vierge sacrée! au moins donne à mon fils

Tout le bonheur qu’espérait ma jeunesse.

Pour mon enfant, tourne, léger fuseau,

Tourne sans bruit auprès de son berceau.

 

… … … … . .

 

Tendre arbrisseau menacé par l’orage,

Privé d’un père, où sera ton appui?

A ta faiblesse il ne reste aujourd’hui

Que mon amour, mes soins et mon courage.

Pour mon enfant, tourne, léger fuseau,

Tourne sans bruit auprès de son berceau.

 

… … … … . .

 

Tout dort, hélas! je travaille et je veille,

La paix des nuits ne ferme plus mes yeux.

Permets du moins, appui des malheureux,

Que ma douleur jusqu’au matin sommeille.

Entre mes doigts guide ce lin docile;

Pour mon enfant, tourne, léger fuseau,

Seul tu soutiens sa vie encore débile,

Tourne sans bruit auprès de son berceau.