Anthologie féminine
Le Petit Marin
Un moussaillon du port, sur la route pierreuse,
S’en allait, les pieds nus et les cheveux au vent.
Il sanglotait, tout haut, d’une voix douloureuse
Et, triste, j’écoutais sa plainte en le suivant.
Quatre ans à peine et seul, je frémis, oh! misère!
Peut-être l’avait-on battu, le cher mignon.
Et m’approchant de lui: «Petit, que fait ta mère?
Pourquoi pleurer ainsi? tu souffres? dis ton nom.
«Réponds-moi, je pourrais te consoler sur l’heure.
Veux-tu qu’au prochain bourg nous achetions du pain?
Aimes-tu les gâteaux? j’en ai dans ma demeure.»
Mais lui, pleurant plus fort: «Non, non, je n’ai pas faim!»
Son chagrin persistant, je pressentais un drame.
Cet enfant éploré, pensais-je, doit courir
Demander du secours; peut-être qu’une femme,
Sa mère, en ce moment est proche de mourir!
Aux maux des tout petits mon âme s’intéresse.
J’accompagnai l’enfant et, pour calmer ses cris,
Je le pris dans mes bras. Hélas! quelle détresse!
Aux cailloux du chemin ses pieds s’étaient meurtris!
Je serrai contre moi ce fils de mendiante.
Sa douleur apaisée, il sourit, l’orphelin!
Et jugeant tout à coup ma mine confiante,
Pour conter son secret, il eut un air câlin:
«Si j’avais un bateau qui vogue sur la lame,
Je ne pleurerais plus, je serais bien heureux;
Un bateau de bois blanc, c’est beau! dites, Madame?
On les paye cinq sous, et je n’en ai que deux.»
Heureux âge où le cœur facilement s’épanche,
Et désolé pour rien se console de peu!
Il rêvait d’une barque avec sa voile blanche.
Comment ne pas sourire à ce naïf aveu?
C’était là son regret, le sujet de sa peine.
Alors, comme une fée exauçant son désir,
J’entrai chez le marchand et je lui fis choisir
Un beau bateau qui fût digne du capitaine.
LE POULAIN (_aquarelle_)
On a conduit le gros bétail à la pâture.
Dans la prairie en fleurs, qu’entoure une clôture,
Des vaches, des chevaux errent tranquillement;
Quelques-uns sont couchés. Un beau poulain normand
Gambade et se repaît, libre de toute entrave.
Jamais il n’a connu la honte d’être esclave;
Jamais il n’a senti lui peser sur le cou
L’humiliante bride ou l’insultant licou;
En jouant, d’une haleine, il ferait une lieue.
Et sur ses fins jarrets flotte sa longue queue.
Sa crinière sauvage et brune orne son front,
Il galope au hasard, hennit, puis s’interrompt.
Au revers d’un fossé tout à coup il s’arrête.
Il accourt frémissant et redresse la tête.
Un cheval passe au loin, qui, moins heureux que lui,
Travaille, souffle, sue, et tire avec ennui
Un camion chargé de pièces de charpente.
Du chemin, défoncé par l’eau, la faible pente
Est pénible à gravir; il ne peut avancer.
A chaque effort, la roue, en tournant, fait grincer
Le moyeu. L’animal tout en sueur ruisselle;
Il butte à chaque pas et la pierre étincelle.
Le roulier, un bon homme, a pitié cette fois,
Et, sans lever le fouet, l’excite de la voix,
Montrant pour le quart d’heure une rare indulgence.
Le poulain observait, l’œil plein d’intelligence,
Comme si le malheur des siens l’intéressait.
Immobile et debout, on eût dit qu’il pensait,
Entrevoyant déjà sa sombre destinée:
Est-ce donc pour souffrir que notre race est née?
[Illustration]
PAYSAGE (_aquarelle_)
C’est la pleine campagne; au loin, des fours à chaux,
Là, des terrains plantés de pois et d’artichauts.
Une fine poussière ouatant la route blanche.
Des champs ensemencés, dont l’ocre brune tranche
Sur le velours moelleux des blés et des foins verts.
Des vergers où l’on voit poindre des fruits divers;
Des arbres constellés de cerises vermeilles,
Des abricots planant au-dessus des groseilles.
Une intense clarté, qui rayonne des cieux,
Allume la campagne et fatigue les yeux.
La blancheur du chemin a trop d’éclat, et l’ombre
D’un épais marronnier fait une tache sombre.
Comme pour ajouter à cette variété
De tons resplendissants par un soleil d’été,
L’uniforme gros bleu, jaune d’or, écarlate,
Sous l’indigo du ciel, dans un fond vert, éclate
De deux pioupious, assis sur le bord d’un taillis,
Qui devisent entre eux des choses du pays.
Mme LA BARONNE DE GOYA-BORRAS
(NÉE O’BRIEN)
Ce sont ses enfants, sa fille, qui ont fait imprimer presque à son insu, les poésies de Mme de Goya. C’est avec une religion toute filiale qu’ils y ont procédé. Rien n’a été trop beau pour le livre de leur mère: papier, caractères, fleurons, culs-de-lampe, c’est tout à fait une édition de grand luxe. L’écrin devait être digne des perles qu’il était appelé à renfermer. On ne peut que féliciter la mère d’avoir de tels enfants et les enfants d’avoir une telle mère. Quoique les noms de l’auteur paraissent étrangers, elle écrit en vraie Française. Voici ce qu’elle dit elle-même de ses poésies dans un Envoi à une de ses amies:
Il faut te les donner, mes pauvres poésies,
Et te faire un recueil de mes œuvres choisies.
… … … … …
… … … … …
J’espère toutefois que tu seras discrète,
Et que tu garderas ma faiblesse secrète,
Ne les laisse pas voir; tu sais les préjugés;
Combien pour moins encore ont été mal jugés.
On ne me connaît pas là-bas, on pourrait croire
Que ton amie est folle avec tout ce grimoire,
Et les plus indulgents penseraient à coup sûr
Que j’ai tête à l’envers et pieds chaussés d’azur;
Qu’en Sapho je me pose et que, dans ma sottise,
Je fais l’intéressante et la femme incomprise;
Le monde est ainsi fait, ma chère, et tu sais bien
Qu’à notre pauvre sexe il ne pardonne rien.
Pour toi, tu sais combien je suis peu poétique,
Tu sais jusqu’à quel point ma vie est prosaïque,
Comme chaque détail en est simple et banal:
Élever mes enfants est mon seul idéal.
Nul devoir n’est trahi par cette peccadille.
Ma plume n’a jamais fait tort à mon aiguille,
Et ce n’est qu’en vaquant aux soins de ma maison
Que j’ose griffonner quelque rime au brouillon.
Car si j’ai dans mes goûts admis quelque partage,
Ma muse préférée est celle du ménage.
… … … … …
Mme MARIE DE BOSGUÉRARD
Née Fœdéré, petite-fille du savant médecin de ce nom, poète de cœur et d’âme, gracieuse femme, mère par dessus tout, telle est Mme de Bosguérard, peu connue du monde, car elle vit retirée, entre ses cinq filles qu’elle adore, travaillant pour elles. Plus de quarante volumes pour enfants et l’adolescence sont dus à sa plume, qui ne voulut jamais du succès au prix de signer un roman scandaleux. Ses poésies peuvent rivaliser avec celles de n’importe quelles femmes poètes de notre siècle, quoiqu’elles soient écrites à plume levée. C’est surtout à ce titre que nous la comprenons dans cette Anthologie, d’autant plus que, jusqu’ici, elles n’ont pas été réunies en volumes, et n’ont paru que dans la collection des Causeries familières; elles méritent cependant de survivre: