Anthologie féminine

Louise d' Alq · Chapitre 65 sur 107

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Anthologie féminine

Joliveau de Segrais

(MARIE-MADELEINE)

 

(1756-1830)

 

Née à Bar-sur-Aube, écrivit un poème: Suzanne, et un volume de Fables daté de 1802; on cite de ce livre la fable de l’Aigle et le Ver, d’un style concis et ferme:

 

L’aigle disait au ver, sur un arbre attrapé:

«Pour t’élever si haut, qu’as-tu fait?—J’ai rampé.»

Écouchard-Lebrun, dit Lebrun-Pindard, ayant écrit une épigramme: le Moyen de parvenir, où la même idée se retrouve, on ne sait lequel on doit accuser de plagiat. Il est préférable de n’accuser personne, tout le monde pouvant exploiter cette idée; afin que le lecteur puisse être juge, voici les vers de Lebrun:

 

Un chêne était, sur la cime hautaine

Du mont Ida, roi des monts d’alentour;

Un aigle était sur la cime du chêne,

Près de l’Olympe il y tenait sa cour.

A l’improviste apparaît, un beau jour,

Maître escargot, fier d’être au milieu d’elle.

Des courtisans l’œil ne se croit fidèle.

L’un d’eux lui dit: «Me serais-je trompé!

Insecte vil, toi qui jamais n’eus d’aile,

Comment vins-tu jusqu’ici?—_J’ai rampé._»

Avouons que les deux vers de Mme de Segrais sont d’une éloquence plus concise et plus énergique.

 

Mme LEFRANÇAIS-LALLANDE

 

(1760-1832)

 

Une des rares femmes ayant écrit des livres scientifiques. Elle publia des tables pour trouver l’heure en mer, par la hauteur du soleil et des étoiles. Ces tables furent imprimées en 1791 par ordre de l’Assemblée nationale. La même année, elle faisait faire à Cassini sa première observation à l’observatoire du Collège de France. En 1799, elle publiait le catalogue de dix mille étoiles réduites et calculées.

 

DUFRÉNOY (ADÉLAÏDE-GILLETTE BILLET)

 

(1765-1825)

 

Naquit à Nantes et épousa à quinze ans un riche procureur au Châtelet. Elle connut néanmoins la plus terrible adversité, son mari ayant perdu sa fortune et étant devenu aveugle. Elle ne dut son salut qu’à la protection, presque à la charité de M. de Ségur, auquel elle s’adressa dans un jour de cruelle détresse; il lui fit obtenir une pension. Elle a écrit des ouvrages d’éducation et des poésies élégiaques; mais elle est surtout connue par une chanson que lui adressa Béranger, chanson dont voici le refrain:

 

Veille, ma lampe, veille encore,

Je lis les vers de Dufrénoy.

Ses premiers vers furent publiés en 1806. En 1814, l’Académie lui décerna un prix pour les Derniers moments de Bayard, dont voici un extrait.

 

Renaissez dans mes chants, nobles mœurs de nos pères!

Honneur, foi, loyauté, vertus héréditaires,

Que dans les vieux châteaux l’aïeul en cheveux blancs

Transmettait d’âge en âge à ses nobles enfants!

Renaissez, jours fameux, religion! patrie!

Et toi dont la mémoire est à jamais chérie,

Bayard, toi dont le nom rappelle avec grandeur

Tout ce qu’ont eu d’éclat ces siècles de l’honneur.

Ta gloire ne meurt pas: le temps la renouvelle;

Au sage comme au brave il t’offre pour modèle;

Ton grand cœur au-dessus des caprices du sort

Se montra tout entier dans les bras de la mort;

J’apporte à ton cercueil l’hommage de la France!

Déjà de Bonnivet l’orgueilleuse imprudence

Fuyait loin de Milan, où toujours les Français

Ont par de grands revers payé de grands succès;

Bayard restait encore, et de sa renommée

Seul pouvait protéger les débris de l’armée;

Tout à coup, ô douleur! le tube meurtrier

De ses traits foudroyants a frappé le guerrier:

Atteint d’un coup mortel, sur l’arène sanglante

Il tombe, tout son camp jette un cri d’épouvante;

Mais lui, dans la mort même incapable d’effroi,

Nomme en tombant son Dieu, sa patrie et son roi!

«Je suis mort, cria-t-il, mais gardez votre place,

L’ennemi jusqu’au bout ne me verra qu’en face.»

Il dit; et le héros respirant à moitié,

Sous un arbre voisin avec peine appuyé,

De sa mourante main ressaisissant son glaive,

Après un long effort quelque temps se relève,

Du geste et du regard excite nos soldats;

Et déchiré, couvert des ombres du trépas,

Son front, que par degré la douleur décolore,

Tourné vers l’ennemi l’épouvantait encore!

Sa vieillesse eût pu être calme, si elle n’eût été attaquée par les plus odieuses calomnies. On la discuta comme auteur de ses poésies, que l’on attribuait à M. de Fontanes; puis on la mit au nombre de prétendus agents politiques. Ce dernier coup causa sa mort. MM. de Ségur, de Pongerville et Tissot, protestèrent solennellement en sa faveur devant sa tombe.

 

Mme NECKER

(ALBERTINE-ADRIENNE DE SAUSSURE)

 

(1765-1841)

 

Parente de Mme de Staël par son mari, Jacques Necker, professeur à Genève, sa ville natale, où il mourut en 1825, elle était elle-même fille du célèbre géologue de Saussure. Elle écrivit des ouvrages pédagogiques. Son livre intitulé l’Éducation progressive, consistant en trois tomes in-octavo, n’est pas sans mérite, mais il est peu connu en France. En voici quelques pensées:

 

—On ne doit pas s’étonner si l’intelligence des femmes est précoce

et si les progrès des hommes sont tardifs: on ne parle aux unes que

du présent et aux autres que de l’avenir.

 

—Ce qui prouve en faveur des femmes, c’est qu’elles ont tout contre

elles, et les lois et la force, et que cependant elles se laissent

rarement dominer.

 

—Le sentiment qui nous est le plus naturel ne se déclare que

lorsque l’objet fait pour l’exciter nous est présenté; autrement

ce n’est qu’un désir vague, un besoin non satisfait. Mais dans cet

état équivoque, un penchant qui n’a pas trouvé à s’appliquer donne

pourtant quelques signes d’existence. Il tourmente d’un certain

malaise celui qui l’éprouve, et nuit au développement harmonieux de

ses facultés. L’âme qui n’exerce pas toutes ses forces subit un

appauvrissement partiel, sans pouvoir se figurer ce qui lui manque.

Un jeune cygne élevé loin de l’eau n’aurait pas l’idée distincte

de l’eau, mais il languirait; tour à tour agité, inquiet, ou livré

à l’abattement, sa tristesse, sa maigreur, la teinte jaune de son

plumage, indiqueraient assez que sa destination n’est pas remplie. A

l’aspect d’une mare infecte, il pourrait s’y précipiter, et ce noble

oiseau nageant dans la vase ne paraîtrait qu’un être vil, rebut et

honte de la création. Mais donnez-lui la source vive, que l’onde pure

des grands fleuves vienne à restaurer sa vigueur, et vous verrez ce

qu’est le cygne. En peu de jours, sa blancheur éclatante, la grâce,

la majesté, la rapidité de ses mouvements, vous montreront quelle

était sa nature, quel élément avait manqué à son développement. Telle

est notre âme; elle peut vivre sans adorer Dieu, mais languissante et

desséchée; elle peut donner le change à ses désirs et se plonger dans

la superstition. C’est là ce qu’on voit sur les bords du Gange; mais

sur ceux de la Tamise, mais sur les rives de l’Atlantique, où s’élève

un monde nouveau, on apprend quel est l’essor que la religion donne à

l’âme.

 

LA VÉRITÉ DU CARACTÈRE

 

Les paroles prennent chez chaque individu une valeur particulière

dont on est averti par des indices très délicats, mais qui, dans leur

ensemble, trompent rarement.

 

Cette valeur peut être très élevée.

 

Tel mot, prononcé par tel homme, répond de sa conduite à jamais: ce

mot est lui; il saura le soutenir, quoi qu’il en coûte. Il empreint

sa moindre expression du sceau de son âme auguste et produit une

impression profonde en le prononçant.

 

En revanche, les protestations les plus fortes de tel autre homme ne

comptent pas: ce sont des assignats démonétisés dont on ne regarde

plus le chiffre.

 

Quand on voit des peuples entiers succomber sous le poids des mots

attachés à la dépréciation du langage; quand on voit que, dans leur

infortune, ils excitent à peine la pitié; que des êtres distingués

par les dons les plus brillants, les plus propres à émouvoir

l’imagination des autres hommes, dans l’impossibilité de produire

de l’impression, tombent dans le découragement ou sont réduits à

recourir à une exagération ridicule, symptôme et effet désastreux

qui affligent leur nation; quand, au contraire, on voit combien des

paroles rares et mesurées peuvent imposer de respect chez d’autres

peuples, comment ne pas mettre le plus grand soin, dans l’éducation

publique et particulière, à relever le prix du signe représentatif de

la pensée!

 

Mme DE SOUZA

 

(1761-1836)

 

Adélaïde Filleul, veuve en premières noces du comte de Flahaut, mort sur l’échafaud en 1793, née à Paris, écrivit pendant son exil des romans qui furent accueillis avec grande faveur, comme présentant des fines observations sur l’usage du monde, la conversation d’une société distinguée.

Adèle de Senange fut son premier début, suivirent Émilie et Alphonse, Charles et Marie, Eugène et Mathilde, la Duchesse de Guise; Eugène de Rothelin roule sur l’habitude alors de sacrifier les enfants à l’avenir de la famille; ainsi parle le héros:

 

Le fils aîné de M. d’Estouteville devait hériter de toute sa fortune;

le second, déjà chevalier de Malte, avait prononcé ses vœux; Mlle

d’Estouteville était chanoinesse et devait être nommée abbesse de

Remiremont, le premier de tous les chapitres nobles.

 

Lorsque je fus présenté à Mme d’Estouteville, sa fille était avec

elle. Sophie, grande, belle, avait cet air digne et noble qui semble

annoncer toutes les vertus; mais, à dix-huit ans, elle avait à peine

jeté un regard sur le monde et elle se croyait le droit de comparer,

de juger, d’avoir une opinion.

 

Près d’elle était Mlle d’Estaing; je la savais sans fortune; on la

disait malheureuse chez son oncle. En la voyant, je me rappelai les

conseils de mon père; ils me poursuivaient malgré moi, et tous les

mouvements d’Amélie attiraient mon attention. Elle avait une douceur

et une grâce particulières; sa figure, extrêmement blanche, mais un

peu pâle, offrait quelque chose de si pur, de si transparent, que

la moindre agitation la colorait.—Je ne doutais pas qu’Amélie fût

la femme que mon père aurait préférée; mais je me demandais si elle

ne m’avait pas paru trop séduisante. Sa timidité me rassura, un

sentiment secret me disait que ces yeux n’auraient jamais de colère;

que cette voix ne s’élèverait jamais jusqu’à la plainte…..

 

BARONNE DE KRÜDENER

(NÉE JULIENNE VIETINGHOFF)

 

(1766-1824)

 

Quoique la baronne de Krüdener soit née à Riga, nous croyons devoir lui donner une place dans notre Anthologie parce qu’elle écrivit surtout dans notre langue française, qu’elle parlait dès l’âge de quatre ans. Elle habita presque constamment la France depuis son enfance. En 1790, elle épousa le baron de Krüdener, diplomate, dont elle se sépara à l’amiable quelques années après en avoir eu deux enfants. Elle prit rang à Paris parmi les beautés du premier Empire, et alors que la capitale était livrée avec frénésie à toutes les ivresses des plaisirs et des fêtes.

Si elle plaisait surtout par l’aérienne légèreté de sa taille et de sa danse, elle avait aussi dans son caractère cette idéalité des peuples du Nord. La chronique prétend qu’elle ne résista pas toujours aux entraînements des passions qu’elle inspirait. Comme elle ne l’a jamais avoué, et qu’il est bon de ne pas s’en rapporter aveuglément sur ce point aux racontars des hommes qui n’aiment pas à laisser croire qu’on a su leur résister, ne décidons rien là-dessus. Il suffit que dans ses écrits elle sache mettre la vertu au-dessus de la passion pour que nous devions nous déclarer satisfait. Elle se plaisait à se sentir aimée, c’est là un sentiment féminin qu’on ne peut incriminer. Un jeune homme mourut soi-disant d’amour pour elle, et elle s’en fit gloire un peu trop haut. De cette aventure elle tira son célèbre roman de Valérie, qui, d’après les critiques les plus difficiles, est le seul roman épistolaire qui ne soit pas ennuyeux à lire. Comme dans les romans de Mlle de Scudéry, de Mme de La Fayette et autres du temps, l’amour y reste noble et pur; une jeune fille peut le lire; aujourd’hui, l’homme qui agirait comme Gustave serait bafoué. Elle écrivit ce roman à l’époque de ses relations d’amitié avec Benjamin Constant, qui le lui corrigea, assure-t-on. Elle approchait alors de la cinquantaine et conservait néanmoins sa beauté et ses adorateurs. Belle encore, et n’ayant pas renoncé à plaire, entrevoyant cependant l’heure où elle plaira moins, elle songe à quelque chose de meilleur et se jette dans le mysticisme, cherchant à fonder une sorte de culte. La séduisante Livonienne entraîne après elle des milliers d’hommes et de femmes, et se dévoue aux malheureux. En dehors du roman de Valérie et des Pensées d’une dame, il n’y a rien d’elle de très marquant.

 

LETTRE DE GUSTAVE A UN AMI

 

(_Valérie._)

 

… … … … … … … … … … … .

 

Mais il me reste à te détailler ce qui suivit cette première partie

de la fête. A peine fûmes-nous dix minutes dans cette salle, les uns

assis au milieu des fleurs, les autres parlant à voix basse, tous

paraissant aimer cette scène tranquille qui semblait offrir à chacun

quelques souvenirs agréables, que la toile du fond se leva: une

gaze d’argent occupait toute la place du haut en bas; elle imitait

parfaitement une glace. La lune disparut, et on vit à travers la gaze

une chambre très simplement meublée, assez éclairée pour qu’on ne

perdît rien, et une douzaine de jeunes filles assises auprès de leurs

jouets, ou le fuseau à la main, travaillant toutes. Leur costume

était celui des paysannes de notre pays: des corsets d’un drap bleu

foncé, un fichu d’une toile fine et blanche, qui, se roulant comme

un bandeau, enveloppait pittoresquement leur tête et descendait sur

leurs épaules avec des nattes de cheveux qui tombaient presque à

terre. Ce tableau était charmant. Une des jeunes filles paraissait se

détacher de ses compagnes; elle était plus jeune, plus svelte, ses

bras étaient plus délicats; les autres semblaient être

faites pour l’entourer. Elle filait aussi, mais elle était placée

de manière à ce qu’on ne vît pas ses traits. A moitié cachée par

son attitude et par sa coiffure, elle était vêtue comme les autres

et paraissait pourtant plus distinguée. Valérie se reconnut dans

cette scène naïve de sa jeunesse, où elle s’était plu, comme elle

le faisait souvent, à travailler au milieu de plusieurs jeunes

filles qu’on élevait chez ses parents, qui, riches et bienfaisants,

recueillaient des enfants pauvres, les élevaient et les dotaient

ensuite. Elle comprit que j’avais voulu lui retracer le jour où le

comte la vit pour la première fois et la surprit au milieu de cette

scène aimable et naïve. Dès lors, charmé de sa candeur et de ses

grâces, il l’aima tendrement.

 

Mais revenons à ce miroir magique qui ramenait Valérie au passé.

Des jeunes filles, élevées dans le Conservatoire des Mendicanti,

formaient un groupe, costumées comme nos paysannes suédoises; elles

chantaient mieux qu’elles, et, au lieu de leurs romances, nous

entendîmes des couplets composés pour la comtesse, accompagnés par

Frédéric et Ponto, placés de manière à ne pas être aperçus. Les

voix ravissantes des Mendicanti, le talent de ces artistes fameux,

la sensibilité de Valérie, contagieuse pour les autres, tout fit de

ce moment un moment délicieux, et les Italiens, habitués à exprimer

fortement ce qu’ils sentent, mêlèrent leurs acclamations à la joie

douce que me faisait ressentir le bonheur de Valérie.

 

Le bal commença dans une des salles attenantes; tout le monde s’y

précipita. La toile étant tombée, on vit reparaître le clair de lune.

Valérie resta avec son mari;

tous deux parlèrent avec tendresse du souvenir que cette fête leur

retraçait. Le comte me dit les choses du monde les plus aimables; sa

femme, en me tendant la main, s’écria:

 

«Bon Gustave! jamais je n’oublierai cette charmante soirée, ni la

salle des souvenirs.»

 

Elle rentra ensuite avec le comte dans le bal. Je sortis pour

respirer le grand air et m’abandonner pendant quelques instants à mes

rêveries. En rentrant, je cherchais des yeux la comtesse au milieu de

la foule, et, ne la trouvant pas, je me doutais qu’elle avait cherché

la solitude dans la salle des souvenirs. Je la trouvai effectivement

dans l’embrasure d’une fenêtre: je m’approchai avec timidité; elle

me dit de m’asseoir à côté d’elle. Je vis qu’elle avait pleuré; elle

avait encore les larmes aux yeux, et je crus qu’elle s’était rappelé

la petite discussion du matin. Je savais combien les impressions

qu’elle recevait étaient profondes, et je lui dis:

 

«Quoi! Madame, vous avez de la tristesse, aujourd’hui que nous

désirons surtout vous voir contente?

 

—Non, me dit-elle, les larmes que j’ai versées ne sont point

amères: je me suis retracé cet âge que vous avez su me rappeler si

délicieusement; j’ai pensé à ma mère, à mes sœurs, à ce jour heureux

qui commença l’attachement du comte pour moi; je me suis attendrie

sur cette époque si chère; mais j’aime aussi l’Italie, je l’aime

beaucoup», dit-elle.

 

Je tenais toujours sa main, et mes yeux étaient fixement attachés sur

cette main qui, deux ans auparavant,

était libre; je touchais cet anneau qui me séparait d’elle à jamais,

et qui faisait battre mon cœur de terreur et d’effroi; mes yeux s’y

fixaient avec stupeur.

 

«Quoi! me disais-je, j’aurais pu prétendre aussi à elle! Je vivais

aussi dans le même pays, la même province; mon nom, mon âge, ma

fortune, tout me rapprochait d’elle; qu’est-ce qui m’a empêché de

deviner cet immense bonheur?»

 

Mon cœur se serrait, et quelques larmes, douloureuses comme mes

pensées, tombaient sur sa main.

 

«Qu’avez-vous, Gustave? dites-moi ce qui vous tourmente.»

 

Elle voulait retirer sa main; mais sa voix était si touchante, j’osai

la retenir. Je voulais lui dire… que sais-je? Mais je sentis cet

anneau, mon supplice et mon juge; je sentis ma langue se glacer. Je

quittai la main de Valérie et je soupirai profondément.

 

«Pourquoi, me dit-elle, pourquoi toujours cette tristesse? Je suis

sûre que vous pensez à cette femme. Je sens bien que son image est

venue vous troubler aujourd’hui plus que jamais; toute cette soirée

vous a ramené en Suède.

 

—Oui, dis-je en respirant péniblement.

 

—Elle a donc bien des charmes, me dit-elle, puisque rien ne peut

vous distraire d’elle?

 

—Ah! elle a tout, tout ce qui fait les fortes passions: la grâce, la

timidité, la décence, avec une de ces âmes passionnées pour le bien

qui aiment parce qu’elles vivent, et qui ne vivent que pour la vertu;

enfin, par le plus

charmant des contrastes, elle a tout ce qui annonce la faiblesse et

la dépendance, tout ce qui réclame l’appui; son corps délicat est une

fleur que le plus léger souffle fait incliner, et son âme forte et

courageuse braverait la mort pour la vertu et pour l’amour.»

 

Je prononçai ce dernier mot en tremblant, épuisé par la chaleur avec

laquelle j’avais parlé, ne sachant moi-même jusqu’où m’avait conduit

mon enthousiasme. Je tremblais qu’elle ne m’eût deviné, et j’appuyais

ma tête contre un des carreaux de la fenêtre, attendant avec anxiété

le premier son de sa voix.

 

«Sait-elle que vous l’aimez? me dit Valérie avec une ingénuité

qu’elle n’aurait pu feindre.

 

—Oh! non, non! m’écriai-je, j’espère bien que non; elle ne me

pardonnerait pas.

 

—Ne le lui dites jamais, dit-elle; il doit être affreux de faire

naître une passion qui rend si malheureux. Si jamais je pouvais en

inspirer une semblable, je serais inconsolable; mais je ne le crains

pas, et cela me console de ne pas être belle.»

 

Je m’étais remis de mon trouble.

 

«Croyez-vous, Madame, que ce soit la beauté seule qui soit si

dangereuse? Regardez milady Erwin, la marquise de Ponti: je ne crois

pas qu’un statuaire puisse imaginer de plus beaux modèles; cependant

on vous disait encore hier que jamais elles n’avaient excité un

sentiment vif ou durable. Non, poursuivis-je, la beauté n’est

vraiment irrésistible qu’en nous expliquant quelque chose de moins

passager qu’elle, qu’en nous faisant rêver

à ce qui fait le charme de la vie au delà du moment fugitif où nous

sommes séduits par elle; il faut que l’âme la retrouve quand les sens

l’ont assez aperçue. L’âme ne se lasse jamais: plus elle admire, et

plus elle s’exalte; et c’est quand on sait l’émouvoir fortement qu’il

ne faut que de la grâce pour créer la plus forte passion. Un regard,

quelques sons d’une voix susceptible d’inflexions séduisantes,

contiennent alors tout ce qui fait délirer. La grâce surtout, cette

magie par excellence, renouvelle tous les enchantements…

 

… … … … … … … … … … … .