Anthologie féminine
Psychologistes
Mme ALPHONSE DAUDET
Quand Mme Alphonse Daudet a publié ses premiers essais littéraires, nous nous sommes cru menacés d’une série de femmes d’auteurs, Mme Hector Malot, etc. Il n’y aurait pas eu à se plaindre; mais Mme Alphonse Daudet est restée le leader. Son style est cherché, tout à fait moderniste, mais très féminin. Elle produit peu, et surtout des études psychologiques sur l’enfance ou sur elle-même. Elle publie dans le Supplément du Figaro des analyses courtes, genre très sentimental.
Tombée des cloches dans la campagne une après-midi de dimanche, parmi
le grand silence des champs au repos. Appel vers les petites rues
tristes à cailloux saillants qui aboutissent à la place de l’Église,
et venue des fidèles du tantôt bien plus rares que ceux du matin, et
mélancoliques, silencieux. Rien des habitués des messes de soleil,
en toilette, brillants et causant, échangeant les compliments et les
saluts, du pain bénit au bout des gants, un signe vers les voitures
rangées à l’ombre, sous les platanes du petit cours. Rien de la
sortie triomphale de midi où l’orgue à toute voix ouvre le grand
portail, quand sonnent en même temps les angélus et les cloches des
châteaux annonçant le déjeuner.
Non, à cette heure de vêpres, des files de religieuses et d’enfants
en uniformes ternes, des femmes vêtues de deuil, des vieilles filles
au dos rond, toutes celles que chassent de leur intérieur solitaire
l’isolement et l’inoccupation du dimanche, qui n’attendent ni famille
ni visite imprévue…
… Leurs mains s’activent, soit que la chaude journée amoitisse
leur front ou que la fraîche matinée d’automne pique leurs épaules
sous la camisole lâche, les plus heureuses, celles déjà moins jeunes
pour qui cette couture en plein air vers quatre ou cinq heures du
tantôt, ou l’épluchage de menus légumes entre leurs doigts tordus,
vulgaire chapelet du travail, semble le repos de gros ouvrages
terminés, la halte, la respiration de tout l’être. Quelques plantes
communes sur les fenêtres, sur le petit mur clôturant: des géraniums
en pots, des œillets éventaillés, non loin du linge étendu; un
chat sommeille en rond sur la chaise de paille où pendent des bas
à raccommoder ou toute autre occupation ménagère, et l’on sent que
voilà ces femmes installées jusqu’au soleil couché sous la poussière
de la route.
Mlle MARIE-ANNE DE BOVET
Mlle Marie-Anne de Bovet, dont la mère a écrit sous son nom de jeune fille, Louise Audebert, plusieurs romans de mœurs parfaitement étudiés et des pièces de théâtre charmantes, s’est donnée aux lettres après la mort de son père, le général de Bovet (1884). Elle a débuté sous le pseudonyme de Mab, dans les Causeries Familières, par des critiques d’art et de musique, que ses aptitudes artistiques lui rendaient faciles; puis, utilisant ses connaissances de langues étrangères, elle traduisit, aussitôt après, les Mémoires de Lord Malmesbury (Ollendorff) et ceux du colonel Gordon (Firmin-Didot). Bientôt connue et appréciée, elle a avancé rapidement dans la carrière littéraire, grâce à son style énergique. Outre les nombreux livres d’elle édités chaque année: Lettres d’Irlande, Voyage en Irlande (Hachette), etc., on trouve son nom ou son pseudonyme dans le Figaro, le Temps, la République Française, la Nouvelle Revue, l’Illustration, la Vie Parisienne, des revues anglaises et américaines, etc., sous des articles de critique sociale, politique, artistique ou littéraire, des études de mœurs, des chroniques de voyages, etc.
UNE VILLE MORTE[70]
«Au sortir de Tarascon, une grande plaine ensoleillée où les blés
bondissent tout pleins de coquelicots. Nous allons bon train,
au trot du robuste petit cheval camarguais, l’encolure courte,
l’arrière-train ample, ramassé et tout rond, hormis les flancs évidés
et la jambe plate et nerveuse, qui traîne allègrement, comme pour
son plaisir, le vis-à-vis d’osier protégé par un tendelet de toile
blanche orné de glands bleus. Le matin laisse encore traîner dans la
lumière d’or de légères ombres bleuâtres, de larges souffles chauds
traversent l’air imprégné de ces senteurs aromatiques qui sont le
bouquet de la Provence.
[70] Supplément du Figaro, 1892. En Provence.
Brusquement, au détour d’un chaînon de mamelons pelés sur lequel
on bute tout à coup, c’est le désert, brûlé et aride. Le long de
la route blanche de poussière, dans une terre jaune et pierreuse,
craquelée par la sécheresse, des vergers d’oliviers rabougris dont
les grappes d’un blanc grisâtre atténuent encore le feuillage pâle,
de vigoureux amandiers fourchus chargés de leurs coques vertes, de
gros figuiers noirs tout tortus, des câpriers à mignonnes fleurs
roses. Des bouquets de pins étiques et de maigres acacias, quelques
vieux mûriers gibbeux, décharnés et chauves, signalent un petit
mas, abrité des coups de mistral par un rideau de cyprès chétifs.
Le maïstral, le «magistral», c’est-à-dire le vent par excellence,
celui dont on disait naguère:
«Parlement, Mistral et Durance
Sont les trois fléaux de Provence.»
Auprès de ces humbles métairies au porche accosté d’une treille, des
murs bas en pierres sèches habillés de pourpiers à fleurs rouges
et orangées, des buissons épineux de cactus et de lentisques, ou
simplement des haies de joncs et de roseaux desséchés, enclosent
des jardinets faits avec de l’humus rapporté sur un coin de terrain
épierré, qu’arrose parcimonieusement un imperceptible filet d’eau. Ce
n’est que l’humidité qui manque au généreux sol provençal pour donner
une végétation vigoureuse. Dès qu’il a si peu que ce soit de quoi
étancher sa soif, il verdoie avec abondance, et ce sont les oasis de
ce désert rocailleux, ces petits potagers où la sauge, la verveine et
le romarin embaument les planches d’oignons et d’ail, d’aubergines et
de «pommes d’amour», à l’ombre légère de grêles micocouliers.
Une table de pierre inclinée se relève par ressauts abrupts en
crêtes basses, hérissées, rageuses, dont la ligne tourmentée se
découpe aiguë sur le bleu vif de l’horizon. Par places, une herbe
rase, calcinée, où les grillons mènent leur chœur assourdissant, où
bruissent les cigales ivres de chaleur. Dans les crevasses rampent
de minuscules liserons roses, se blottissent de petites touffes de
mauves, s’aplatissent les larges corolles d’un jaune verdissant.
Thym, lavandes et menthes se pâment au soleil en exhalant leurs
fortes odeurs poivrées.
Etrange paysage dont la tonalité grise et fauve est égayée par le
blanc et le pourpre des églantiers qui fleurissent mêlés aux buissons
de genévriers et de jujubiers à la silhouette rêche.
Nous montons à travers un éboulis de pierrailles rouges et des maquis
de chênes kermès—une âpre garrigue peuplée de lapins et de grands
lézards verts. Dans les tailles abandonnées de carrières qui font
comme des sabrures blanches, mûrit un seigle clairsemé, et quelques
figuiers s’agrippent, énergiques et vivaces, aux fissures où le vent
a apporté un peu de terre végétale. Un désert couleur d’ocre, où le
cours de rares ruisselets est marqué par des verdures maigres. De
loin en loin, un pauvre essai de jeune vigne altérée.