Anthologie féminine

Louise d' Alq · Chapitre 50 sur 107

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Anthologie féminine

Avertissement du Second Volume

Le bon accueil qu’on a fait au Magasin des enfants, tant à Londres

que dans les pays étrangers, m’a déterminée à donner celui des

Adolescentes.

 

De toutes les années de la vie, les plus dangereuses commencent à

quatorze et quinze ans. C’est à cet âge qu’une jeune personne entre

dans le monde, où elle prend, pour ainsi dire, une nouvelle manière

d’exister. Toutes

ses passions, contraires dans l’enfance, cherchent alors à se

développer, à s’autoriser par l’exemple des nouveaux personnages

avec lesquels elle commence à figurer. En lui supposant la meilleure

éducation, il est à craindre que les impressions n’en soient effacées

par celles que font les maximes dangereuses et corrompues qu’elle

entend alors. Que ne doit-on pas craindre pour celle qui n’apporte

dans ce pays, si nouveau pour elle, que des passions indomptées ou

flattées, une ignorance totale, des préjugés puérils, pour ne rien

dire de pis? Sa perte devient inévitable.

 

On est surpris de voir augmenter tous les jours le nombre des femmes

méprisables; un peu de réflexion, et l’on s’étonnera plus sensément

de ce qu’on en trouve encore un si grand nombre de vertueuses.

 

N’écoutons point l’amour-propre dans l’éternel panégyrique qu’il

nous fait de nous-mêmes. Jetons les yeux sur notre cœur, et avouons

de bonne foi que nous trouvons en nous le germe de tous les vices,

l’estime de tous les faux biens, la haine de la contrainte, l’amour

de la liberté, qui touche à celui du libertinage. C’est avec toutes

ces dispositions aux maladies mortelles de l’âme que nous nous

jetons sans précaution au milieu d’un air pestiféré sans le moindre

préservatif. Faut-il s’étonner des chutes fréquentes qui frappent et

effrayent le spectateur.

 

La vertu peut seule diminuer les maux inévitables de cette vie. Voilà

ce que la plus grande partie des gouvernantes sont incapables de

faire. Les mères le sont-elles davantage, elles qui devraient sur

cela donner le ton aux

gouvernantes? Il y en a un grand nombre qui sont aussi ignorantes que

ces dernières, beaucoup plus dissipées, et qui ont moins de mœurs.

Leurs exemples font une contradiction perpétuelle avec leurs maximes.

Celle-ci, par une sévérité outrée, ferme le cœur de ses filles, qui,

réduites à la confiance d’une amie ou d’une domestique, font autant

de chutes que de pas. Celle-là, par une mollesse dangereuse, craint

d’altérer leur santé en les contredisant, et choisit de laisser aller

les choses comme elles peuvent, plutôt que de s’assujettir à la

contrainte des moyens qui peuvent conduire au juste milieu entre la

dureté et la faiblesse.

[Illustration]

 

UNE LEÇON

 

MISS BELOTTE.

 

Je suis bien fâchée de ne vous avoir pas connue plus tôt,

Mademoiselle; je sens que je suis d’une telle ignorance, que j’en

suis toute honteuse. Je veux réparer le temps perdu, et m’instruire

de mille choses toutes simples que je n’entends pas.

 

MADEMOISELLE BONNE.

 

Outre qu’il est honteux d’être ignorantes, il y a encore une grande

raison qui doit vous faire chercher à être instruites. Vous serez

toutes mariées, Mesdames, et vous épouserez des hommes qui auront

beaucoup étudié, voyagé, et qui devront être savants. Si vous ne

savez parler que de vos coiffures, et que vous ayez un mari qui ait

profité de son éducation, il s’ennuiera avec vous,

il cherchera d’autre compagnie, parce qu’il ne connaîtra rien à votre

conversation; au lieu que, si vous êtes instruites, vous lui ferez

aimer sa maison, et il sera charmé de s’entretenir avec vous…

 

MISS MOLLY.

 

Je vous avoue, ma bonne, que j’ai le défaut de rire des vieilles

gens. La nourrice de maman vient nous voir quelquefois; comme cette

bonne femme n’a plus de dents, cela la fait parler d’une manière si

singulière que je ris comme une folle quand elle est partie; je suis

venue à bout de la contrefaire si bien que cela fait rire aussi tous

les domestiques de la maison.

 

MADEMOISELLE BONNE.

 

Le bel emploi pour une fille de qualité de faire le singe devant des

servantes et des valets! Comment voulez-vous qu’ils vous respectent,

après vous avoir vu faire de telles bassesses? Apprenez qu’il n’y

a rien de si bas que de se moquer des vieilles gens, ou de ceux

affligés de quelque défaut naturel. Les premiers méritent du respect,

les seconds de la compassion. Je vous avoue, ma chère, que je serais

bien fâchée si vous ne vous corrigiez pas de ce défaut; il annonce

ordinairement un cœur méchant et malin. Lady Spirituelle, dites à ces

dames comment on en agissait à Sparte avec les vieillards.

 

LADY SPIRITUELLE.

 

La république de Sparte passait pour avoir les meilleures et les plus

sages lois. Je ne pense pas comme cela, Mesdames, car je trouve la

plus grande partie de ces lois ridicules et mauvaises; mais j’aime

beaucoup celles que les

Spartiates suivaient à l’égard des vieillards. Il n’était pas permis

aux jeunes gens de s’asseoir en leur présence; et quand ils venaient

dans les assemblées publiques, on leur cédait les meilleures places.

 

Les Athéniens n’avaient pas les mêmes attentions. Un jour qu’il y

avait à Athènes des ambassadeurs de Sparte, ils furent scandalisés

de voir dans la foule de pauvres vieillards qui étaient poussés

sans pouvoir trouver une bonne place pour voir le spectacle. Les

ambassadeurs, qu’on avait mis dans la place d’honneur, ne purent

souffrir cela; et, s’étant levés, ils forcèrent ces vieillards à

s’asseoir en leur place, et donnèrent par là une bonne leçon aux

Athéniens.

 

LADY VIOLENTE.

 

Je suis bien fâchée quand j’entends raconter quelque sottise des

Athéniens; je suis comme lady Spirituelle, je les aime beaucoup plus

que les Lacédémoniens, dont je trouve les lois barbares.

 

MADEMOISELLE BONNE.

 

Vous êtes bien hardies, Mesdames, d’oser blâmer les lois des

Lacédémoniens, que les plus grands hommes admirent. Il me prend envie

de vous demander pourquoi vous aimez les Athéniens, et pourquoi vous

haïssez les Lacédémoniens: car il ne faut jamais aimer ou haïr par

caprice, et sans pouvoir donner de bonnes raisons de son amour ou de

sa haine.

 

LADY VIOLENTE.

 

Mon amour et ma haine sont fondés sur de bonnes raisons. Je hais les

Lacédémoniens, parce qu’ils étaient

cruels, qu’ils voulaient toujours rester ignorants, et que leurs

femmes n’avaient point de modestie. J’aime les Athéniens, parce

qu’ils étaient savants, qu’ils punissaient l’oisiveté, l’ingratitude.

Il est vrai qu’ils avaient de grands défauts; mais pourtant j’aime

mieux les défauts des Athéniens que les vertus des Lacédémoniens.

Permettez-moi de dire à ces dames comment on traitait les enfants à

Sparte.

 

MADEMOISELLE BONNE.

 

J’y consens de bon cœur; mais souvenez-vous qu’en nous faisant

remarquer les défauts des Lacédémoniens, la justice demande que vous

disiez quelque chose de leurs vertus.

 

LADY SPIRITUELLE.

 

Je ne leur trouve pas de vertus, je vous assure.

 

MADEMOISELLE BONNE.

 

Comment pouvez-vous dire cela, ma chère? la grande obéissance

qu’ils avaient pour les lois n’était-elle pas une vertu?

 

LADY SPIRITUELLE.

 

Non, en vérité, ma chère Bonne; je vous demande pardon de n’être pas

de votre sentiment, mais vous voulez que nous vous disions toujours

la vérité, et je mentirais si je disais que je trouve cela une vertu.

Tenez, ma Bonne, je dois vous obéir: mais si vous me disiez de tuer

lady Mary, mon obéissance serait-elle une vertu? Obéir à de mauvaises

lois, n’est-ce pas être bien méchant?

 

LADY VIOLENTE.

 

Voilà justement ce que je pense: par exemple, une des lois de Sparte

était d’accoutumer les enfants à mépriser la douleur: cela est fort

bien; mais pour leur faire prendre cette bonne habitude, il y avait

certains jours de fête où on les menait dans les temples pour les

fouetter jusqu’au sang, sans qu’ils eussent fait aucune faute: encore

il ne fallait pas pleurer. Un enfant qui aurait pleuré aurait perdu

sa réputation; aussi est-il arrivé plusieurs fois que ces malheureux

enfants sont morts sous les coups sans jeter une larme; et, ce qu’il

y a de plus abominable, c’est que les pères et les mères étaient là:

ils voyaient tranquillement déchirer leurs pauvres enfants et les

exhortaient à souffrir sans se plaindre.

 

MADEMOISELLE BONNE.

 

Voilà une raison sans réplique, et un motif légitime pour les jeunes

dames de haïr les Lacédémoniens. J’avoue aussi que je n’ai rien à

répliquer à lady Spirituelle. Pour que l’obéissance aux lois soit une

vertu, il faut que ces lois soient bonnes; si elles sont mauvaises,

plus on est exact à les observer, plus on est méchant.

 

MISS BELOTTE.

 

Pour moi, je n’y fais pas tant de façons: d’abord que les choses me

plaisent, je les crois bonnes; si elles me déplaisent, je dis d’abord

qu’elles ne valent rien.

 

MADEMOISELLE BONNE.

 

C’est le moyen de juger tout de travers. J’espère que vous n’agirez

pas ainsi à l’avenir. Vous avez beaucoup d’esprit, ma chère, et même

un esprit supérieur: il n’est

question que de mettre de la justesse dans cet esprit-là, et, si

vous voulez m’aider, nous y travaillerons; je suis sûre que nous

y réussirons. Lady Violente, vous m’avez dit que les Athéniens

punissaient l’ingratitude; il me semble que je vous ai donné, il y a

deux ans, une fort jolie histoire à ce sujet; voudriez-vous nous la

raconter?

 

LADY VIOLENTE.

 

Oui, ma Bonne, je m’en souviens fort bien. Il y avait dans la ville

d’Athènes des juges qui étaient chargés de punir les ingrats;

mais c’était une chose si rare qu’ils n’avaient rien à faire. Ils

s’ennuyèrent d’aller tous les jours à leur tribunal sans y trouver

personne et mirent une cloche à la porte de leur maison, afin qu’on

la pût sonner quand on aurait besoin d’eux. On fut si longtemps

sans sonner cette cloche que l’herbe qui croissait à la muraille

s’entortilla avec la corde. Dans ce temps-là il y avait dans la ville

un homme qui, voyant que son cheval était devenu si vieux qu’il ne

pouvait plus travailler, ne voulut pas le nourrir à rien faire et le

mit hors de son écurie. Ce pauvre cheval marchait tristement dans la

rue, comme s’il eût deviné qu’il était en danger de mourir de faim.

Il passa par hasard proche de la maison des juges dont j’ai parlé,

et, voyant de l’herbe à la muraille, il s’éleva sur le bout de ses

pieds pour tâcher de l’attraper: il eut beau faire, il ne prit que la

corde, ce qui fit sonner la cloche plusieurs fois. Les juges vinrent

aussitôt pour voir ce qu’on leur voulait, et, voyant que c’était un

cheval qui sonnait la cloche, ils demandèrent à qui il appartenait.

Quelques-uns des voisins leur dirent qu’il n’appartenait plus à

personne, et que son maître lui avait donné son congé parce qu’il ne

pouvait plus travailler. «Vraiment, dirent les juges, cette affaire

nous regarde; c’est une véritable ingratitude à cet homme de jeter

dehors un pauvre animal domestique qui a usé sa vie à son service; nous

ne pouvons souffrir cela.» Effectivement, ils firent venir le maître

de ce cheval et l’obligèrent à donner une somme pour nourrir cet animal

le reste de ses jours…

 

Mme RICCOBONI

(MARIE-JEANNE LABORAS DE MÉZIÈRES)

 

(1714-1792)

 

Il ne faut pas confondre Marie-Jeanne de Mézières, née à Paris, mariée à Antoine Riccoboni, avec Hélène-Virginie Balletti, femme de Louis Riccoboni, père d’Antoine, et qui fut une célèbre comédienne de son époque. Les Riccoboni étaient les meilleurs comédiens de la troupe italienne, et auteurs dramatiques non sans talent. Marie-Jeanne appartint aussi au théâtre; elle le quitta en 1761. Elle possédait un esprit distingué, une grâce et une résignation touchantes. Délaissée par son mari, elle vécut dans la retraite, où elle se mit à écrire pour satisfaire les besoins de son âme, dont la sensibilité un peu exaltée la portait à s’épancher. Son style exagéré choque, venant après le sobre et élégant langage des assidues de l’hôtel de Rambouillet; mais elle s’inspirait de ses souffrances et de ses propres sentiments. C’est en mettant son cœur dans ses ouvrages qu’elle obtint les plus brillants succès. A la fin de sa vie, elle dut à sa plume de gagner sa vie, car on lui retira une pension de mille livres qui lui était allouée depuis sa sortie du théâtre. Ses principaux ouvrages sont les Lettres de la princesse Zelmaïde, les Lettres de Fanny Butler, traduites de l’anglais; Ernestine, que La Harpe a appelée «le diamant de Mme Riccoboni»; la Comtesse de Sancerre, Sophie de Vallière, l’Histoire du marquis de Cressys.

Néanmoins, qui est-ce qui songerait maintenant à Mme Riccoboni et à ses œuvres démodées, si elle n’avait attaché son nom à une œuvre célèbre, signée d’un nom plus illustre! Voici comment M. Jean Fleury nous raconte l’aventure, la chose est assez curieuse pour mériter d’être relatée tout au long:

«Saint-Foix, auteur des Essais sur Paris et de quelques comédies mignardes, l’Oracle, les Grâces, soutenait un jour que le style de Marivaux était inimitable. On lui cita un roman de Crébillon fils dans lequel un des personnages, la fée Moustache, s’amuse à parodier ce style; Saint-Foix soutint que cette imitation était très mal réussie.

«Il s’emporta, traita la fée de bavarde, disant une foule de mots et ne saisissant pas du tout l’esprit de M. de Marivaux. Mme Riccoboni écoutait, se taisait, et ne prenait aucune part à la dispute. Restée seule, elle parcourut deux ou trois parties de Marianne, s’assit à son secrétaire et fit une suite à ce roman. Deux jours après la conversation, elle la montra, sans en nommer l’auteur; on la lut en présence de M. de Saint-Foix; il l’entendit avec tant de surprise qu’il crut le manuscrit dérobé à M. de Marivaux. Il voulait le faire imprimer; Mme Riccoboni s’y opposa, dans la crainte de désobliger M. de Marivaux. Dix ans après, cette suite parut dans un journal dont le rédacteur eut la permission de M. de Marivaux pour l’y insérer[42].

Telle est, sinon de la main, du moins d’après les confidences, et sous la dictée pour ainsi dire de Mme Riccoboni, l’histoire exacte de cette Suite au roman de Marivaux, qui ne devait pas être une Fin; car une des conditions que s’était imposées l’imitatrice, c’était de ne pas faire avancer le récit. Elle y réussit à merveille, au point que Grimm dit dans sa Correspondance:

«C’est une imitation parfaite de la manière de Marivaux, mais d’un bien meilleur goût. Si vous avez vu Arlequin courir la poste dans je ne sais quelle farce, vous aurez une idée très exacte de cette manière qui consiste à se donner un mouvement prodigieux sans avancer d’un pas. Mme Riccoboni court en poste à la Marivaux pendant cent douze pages, et, à la fin de sa course, le roman de Marianne est aussi avancé qu’auparavant. Mais, en vérité, sa manière d’écrire, même en se réglant sur un mauvais modèle, est très supérieure à celle de Marivaux[43].»

Un juge plus impartial, d’Alembert, a rendu justice au mérite et au bonheur du pastiche de Mme Riccoboni, sans offense pour la justice et le goût. Il a recommandé de ne pas confondre avec les mauvais continuateurs de Marivaux Mme Riccoboni, qui, par une espèce de plaisanterie et de gageure, a essayé de continuer Marianne en imitant le style de l’auteur. «On ne saurait, dit-il, pousser plus loin l’imitation.» Nous pensons qu’il est intéressant de comparer son imitation à son propre style, et nous donnons ci-après un extrait des deux.

 

SUITE DE LA VIE DE MARIANNE

 

(Imitation de Marivaux.)

 

Vous voilà bien surprise, bien étonnée, Madame; je vois d’ici la mine

que vous faites. Je m’y attendais; vous cherchez, vous hésitez; il me

semble vous entendre dire: «Cette écriture est bien la sienne, mais

cela ne se peut

pas, la chose est impossible!»—Pardonnez-moi, Madame, c’est elle;

c’est Marianne, oui, Marianne elle-même.—Quoi! cette Marianne si

fameuse, si connue, si chérie, si désirée, que tout Paris croit

morte et enterrée? Eh! ma chère enfant, d’où sortez-vous? vous êtes

oubliée, on ne songe plus à vous; le public, las d’attendre, vous a

mise au rang des choses perdues sans retour.»

 

A tout cela je répondrai que je ne m’en soucie guère: j’écris pour

vous, je vous ai promis la suite de mes aventures, je veux vous tenir

parole; si cela déplaît à quelqu’un, il n’a qu’à me laisser là. Au

fond j’écris pour m’amuser; j’aime à parler, à causer, à babiller

même; je réfléchis, tantôt bien, tantôt mal; j’ai de l’esprit, de la

finesse, une espèce de naturel, une sorte de naïf; il n’est peut-être

pas du goût de tout le monde, mais je ne l’en estime pas moins; il

fait le brillant de mon caractère. Ainsi, Madame, imaginez-vous bien

que je serai toujours la même; que le temps, l’âge ou la raison

ne m’ont point changée, ne m’ont seulement pas fait désirer de me

corriger. A présent, reprenons mon histoire.

 

Je vous disais donc que, grâce au Ciel, la cloche sonna et que ma

religieuse me quitta: je dis grâce au Ciel, car en vérité son récit

m’avoit paru long, et la raison de cela, c’est qu’en m’occupant des

chagrins de mon amie je ne pouvois pas m’occuper des miens. Bien des

gens croient qu’il faut être malheureux soi-même pour compatir aux

infortunes des autres; il me semble à moi que cela n’est pas vrai.

Dans une situation heureuse on

voit avec attendrissement les personnes qui sont à plaindre, on

écoute avec sensibilité le récit de leurs peines; on est touché, on

les trouve considérables, la comparaison les grossit à nos yeux:

dans l’état contraire, le cœur, rempli de ses propres chagrins,

s’intéresse faiblement à ceux des autres; ils lui paraissent plus

faciles à supporter que les siens, et j’ai senti cela, moi qui vous

parle…

 

LETTRES D’UNE ÉPOUSE

 

… … … … … … … … … … … .

 

Hélas! tu m’as donc quittée? Trompée par ta tendre feinte, j’ai cru

que tant d’apprêts menaçaient seulement les hôtes de nos bois. O

quel triste réveil! mon époux loin de moi, ses esclaves empressés à

le suivre, les hennissements de ses fiers coursiers, le son aigu des

clairons, ses chariots armés de faux tranchantes! O guerre! ô fureur!

j’ai reconnu tes enseignes terribles! Mon âme s’est troublée. Dans

mon effroi j’ai appelé mon bien-aimé: mes accents douloureux ne l’ont

point ramené près de moi. Il craint donc de voir couler les pleurs

qu’il fait répandre! Il ne veut donc point partager l’amertume de

mes regrets! Cher époux, mes regards sont fixés sur ce champ fatal

où tu rassembles tes guerriers; j’aperçois ton superbe pavillon; je

le crie, en pleurant, de m’accorder un seul instant; ma voix se perd

dans les airs… Mais quel bruit se fait entendre? Ah! bruit affreux,

cruel signal! déjà mon époux déploie ses drapeaux de pourpre; il

saisit son arme redoutable; la trompette l’appelle, ses sons funestes

l’entraînent loin de moi: il part, court, vole, me fuit! Mes yeux

baignés de larmes entrevoient à peine le nuage de poussière que sa

marche élève dans la plaine… Puissances suprêmes, veillez sur ses

jours précieux!

 

Mes mains vont cultiver un jeune laurier. J’irai chaque jour

l’arroser de mes pleurs: il croîtra, et quand l’instant marqué pour

ton retour arrivera, ses feuilles ombrageront ta tête, ou couvriront

ma tombe.

 

[42] Correspondance littéraire, 1er mai 1765.

 

[43] Œuvres de Mme Riccoboni, in-18, 1826, t. II.

 

Mme DAUBENTON (MARGUERITE)

 

(1720-1788)

 

Femme du célèbre naturaliste de ce nom; elle a écrit plusieurs romans, dont Zélie dans le désert, qui a eu une douzaine d’éditions, mais que l’on ne retrouve plus.

 

Mlle DU SOMMERY (DE FONTETTE)

 

(1720-1790)

 

Il ne faut pas se faire d’illusions, beaucoup d’œuvres remarquables sont ignorées ou tombent dans l’oubli, s’il ne s’est pas fait de bruit autour de leurs auteurs, et surtout si ceux-ci n’ont laissé personne après leur mort qui ait de l’intérêt à en faire. Mlle du Sommery est de ce nombre; son nom est à peu près inconnu aujourd’hui, parce qu’elle n’a pas eu un salon brillant comme Mmes de Tencin, du Deffand, des amis comme d’Alembert ou Diderot, etc. Elle était une moraliste. «Une vieille demoiselle de condition qui s’est occupée toute sa vie de l’étude des hommes et des lettres. Tous ceux qui fréquentent les assemblées publiques de l’Académie française la connaissent. Elle n’en a jamais manqué une seule, et sa figure est remarquable: c’est une grande brune presque noire, des sourcils fort épais, de grands yeux pleins d’esprit et d’attention. Son livre prouve combien elle s’est nourrie de la lecture des Maximes de La Rochefoucauld et des Caractères de La Bruyère[44].

L’expression a presque toujours de la finesse et de la précision.

«Sa conversation était piquante et caustique, sachant braver le ridicule et saisissant ceux des autres avec beaucoup de finesse; elle plaisait par sa franchise, même par sa bizarrerie. Elle était implacable surtout pour les bavards, les sots et les fats, mais serviable pour tous et d’une infatigable charité[45].»

Elle a publié avec beaucoup de succès:

Doutes sur diverses opinions reçues dans la société, dédiés aux mânes de M. Saurin, membre de l’Académie française (décédé en 1781).—1782;

Lettres de Mme la comtesse de L… à M. le comte de R…—1785;

Lettres à Mlle de Tourville, roman.—1788;

L’Oreille, conte philosophique.—1789.

Elle édita ces Lettres comme ayant été écrites par une contemporaine de Mmes de La Fayette et de Sévigné, dont elle imite parfaitement le langage, ce qui donna lieu à de grosses dissertations entre de Sepchênes et de Gaillard; on les attribua à Mme Riccoboni, puis à Mme de Genlis, et cela ne fit que contribuer à son succès. Grimm disait qu’on «y trouvait de la grâce, de la facilité, un goût fort sage, et le meilleur ton».

Dans ces Lettres, elle exprime d’une façon fort originale son opinion sur la sémillante marquise. Elle trouvait sa réputation surfaite, et se tenait en défiance contre les épanchements maternels où l’art épistolaire entrait, selon elle, pour beaucoup[46].

 

LETTRE DE LA COMTESSE DE L.

 

… … … … … … … … … … … .

 

_Mme de Grignan se trouve fort mal du séjour de Paris. Je la vis

la semaine dernière chez Mme de Coulanges. Je la trouvai maigrie

et abattue; elle se plaint de sa poitrine. Mme de Sévigné pleure

tendrement sa mort en sa présence;

elle lui dit pathétiquement qu’elle est pulmonique, étique,

asthmatique, et tout ce qu’il y a de plus funeste en ique; de

façon que cette mourante beauté, que je ne crois malade que des

oppressantes caresses de madame sa mère, partira ces jours-ci pour

Grignan…_