Ce rival trop séduisant

Gaines · Chapitre 10 sur 20

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Ce rival trop séduisant

Chapitre 10

 

 

Le fait que Travis soit assis en face d’elle, de l’autre côté de la table, parfaitement vivant et en bonne santé, ne put empêcher Megan de réagir de façon viscérale : à un moment de sa vie, il avait été en danger. Peut-être avait-il même failli mourir.

— Dans quelles circonstances Kyle t’a-t-il sauvé la vie ? demanda-t-elle.

— Nous étions étudiants à l’époque et nous étions allés à une soirée. C’était moi qui avais été désigné pour conduire, c’était mon tour. On rentrait au campus. Un camion, en me doublant, a poussé la voiture dans un fossé qui était très profond. Le chauffeur du camion s’était endormi au volant. Il a ensuite été jugé coupable d’homicide involontaire.

Homicide ? Megan sentit son estomac se contracter.

— Kyle n’avait pas attaché sa ceinture. Il était à l’arrière et il a été directement éjecté, poursuivit Travis. Mais il a eu une chance incroyable, car il a atterri sur l’herbe au lieu de se fracasser la tête sur le béton.

Il fit lentement tourner son vin dans son verre avant de le fixer.

— Steve, qui était à côté de moi, est mort sur le coup. Je ne le connaissais pas avant cette soirée. Un autre passager, à l’arrière, a réussi à ramper pour sortir de la voiture. Moi, j’étais coincé au volant, inconscient, et je saignais abondamment.

— Et c’est Kyle qui t’a aidé à sortir ?

— Oui. Il était complètement ivre et pourtant il a réussi à me tirer à l’extérieur, a fait un garrot pour stopper l’hémorragie, puis a appelé les secours. A un moment, j’ai cessé de respirer, m’ont-ils dit par la suite, et Kyle m’a fait du bouche-à-bouche.

Même si Travis avait raconté cela comme s’il avait raconté un fait divers sans importance, Megan en fut bouleversée, bien plus qu’elle n’aurait cru l’être.

— C’est… impressionnant, marmonna-t-elle enfin.

Travis se pencha en avant et posa sa main sur la sienne.

— Kyle est un homme plein de contradictions, tu sais ? Il est imprudent, impulsif et égoïste, et pourtant il sait jouer les héros aux moments les plus inattendus. Avant l’accident, je ne le connaissais pas très bien. Après, j’étais fier de le compter parmi mes amis.

— Et je pense aussi que c’est le genre d’homme qui n’hésite pas à tirer avantage d’une telle situation, laissa tomber Megan d’un ton neutre.

Il ouvrit la bouche comme pour défendre Kyle Prescott, puis la referma.

— Sans doute, dit-il simplement. Kyle a été licencié de son premier poste, parce qu’il falsifiait sa fiche d’heures de présence. Il a alors créé son propre cabinet avec Jim Palmer. Ils ont accepté les affaires dont personne ne voulait, et le cabinet a rapidement pris son essor. Puis les parents de Kyle sont morts et sa vie s’est effondrée. Il m’a demandé de venir l’aider. A l’époque, je travaillais à Dallas, mais je n’ai pas hésité une seconde à le rejoindre.

Elle le considéra attentivement.

— Et tu es resté.

— Oui. Mais Kyle ne profite pas de moi. J’ai en charge le service immobilier et c’est un secteur très porteur qui me rapporte beaucoup d’argent. Et ce service n’a rien à se reprocher.

— Ta loyauté est remarquable, admit-elle, mais quels sont tes projets ? Est-ce que tu as l’intention de chercher un nouvel emploi ?

Il s’adossa à son siège et lui jeta un regard étrange.

— J’aimerais trouver un poste dans un cabinet de tout repos.

— Ah bon ?

— Tout à fait. Mais les avocats de PPA ne sont pas très convoités. Atlanta possède les meilleurs cabinets du pays, mais si l’on n’a pas d’excellentes références…

— Oh, tu sais, ce n’est pas toujours ça qui compte ! Regarde pour mon père : le fait d’être sa propre fille ne fait pas pencher la balance en ma faveur.

Megan fit rouler un bout de cire de bougie entre ses doigts, songeuse. Ce que Travis venait de lui raconter expliquait sa nervosité, la tension qu’elle avait perçue chez lui, quand ils avaient déjeuné ensemble à l’improviste et qu’Hugh, son père, s’était joint à eux. Cela n’avait rien à voir avec elle, ou avec Theo et ses contrats. Elle eut brusquement honte de sa méfiance.

— Il doit bien y avoir une solution pour que tu intègres un cabinet de meilleure réputation, reprit-elle au bout d’un instant.

— Ne t’inquiète pas pour moi, lui dit-il brusquement. Je maîtrise la situation.

— J’espère que tu obtiendras le poste que tu recherches, Travis, tu le mérites.

— On avait pourtant dit qu’on ne parlerait pas travail, non ?

— Entendu, changeons de sujet, alors. Parlons de Noël, si tu préfères. Est-ce que tu passes les fêtes en famille ?

— Bien sûr. Elles durent très longtemps, chez nous. Les festivités commencent avec la fête de Noël organisée par la municipalité, le dernier samedi de novembre, c’est-à-dire le week-end prochain. Puis il y a une battue aux sangliers, même s’il n’y a plus de sangliers. Cela donne l’occasion aux gens de courir dans les bois avant de se retrouver autour d’un porc acheté chez le boucher et rôti à la broche. Ensuite, il y a la soirée de la paroisse, avec des gâteaux et du lait de poule. Et un tas d’autres réjoussances. Quand le 25 décembre arrive, on est tous trop fatigués pour faire quoi que ce soit !

Elle se mit à rire.

— Tout cela a l’air bien pittoresque.

— Oui, c’est le mot. Je pense que Noël dans la famille Merritt est une fête bien plus sophistiquée.

— Nous commençons avec la réception au cabinet, qui a lieu la semaine prochaine.

— Ça, c’est le travail.

— Oui, mais c’est aussi une grande soirée pour nous tous, y compris pour Sabrina qui n’a jamais travaillé chez Merritt, Merritt & Finch. Nous sommes ensuite très occupés avec les différentes fêtes de nos partenaires professionnels, jusqu’à ce que le cabinet ferme ses portes pour les vacances. A Noël, nous dînons chez des amis, les Warrington.

— Tu as donc la chance d’échapper aux fourneaux, lui fit-il remarquer d’un air moqueur.

— Ma sœur Sabrina est le cordon-bleu de la famille. Et elle n’autorise personne à lui donner le moindre petit coup de main. A peine avons-nous le droit de mettre le nez en cuisine.

Elle termina son verre de vin et ajouta :

— Ce qui me fait penser que je dois aller chercher le chalumeau de cuisine que j’ai commandé à son attention. J’ai à peine commencé mes courses de Noël.

— Tu as beaucoup à faire, à ce que je vois, observa Travis en commençant à rassembler les assiettes. Et comment avance la promotion du café crème, auprès de ton père ?

— A pas furtifs.

— Tu penses vraiment que ton père accorde de l’importance à ce que tu bois ?

— Ce n’est pas à toi que je vais apprendre que le moindre détail peut altérer le jugement que l’on a de l’autre. C’est si flagrant sur le banc des jurés. Pour mon père, les gens sérieux boivent des espressos, c’est pourquoi je dois me conformer à cette perception.

Elle le suivit dans la cuisine où il mit la machine à café en marche.

— Tu ne bois donc toujours pas de café crème ?

Elle pinça la bouche.

— D’accord, ce sera donc un espresso, dit-il en mettant du café dans le filtre.

— En fait, ce que je voudrais vraiment, c’est un thé, lui avoua-t-elle en regardant les mugs accrochés au mur. Tu en as ?

— Je pense que oui. Quelque part.

Une fois les boissons chaudes préparées, ils allèrent les siroter sur le canapé.

— Ce n’est pas mauvais, dit-elle après avoir goûté son thé. Je me demande ce que mon père pense des buveurs de thé.

— Je n’arrive pas à comprendre qu’il ne voie pas le capital qu’il y a en toi.

Elle se sentit fondre de plaisir, et lui sourit.

— Merci, répondit-elle.

— De rien. Je dis toujours ce que je pense. Même si cela me joue parfois des tours.

Il posa sa tasse de café sur la table basse, près de la couronne de Noël, et détacha une branche de gui en plastique.

— Travis…, le menaça-t-elle.

— C’est une tradition, et je suis un homme conservateur.

Il lui prit d’autorité son mug des mains et le posa sur la table.

— Préhistorique, oui ! le corrigea-t-elle. Eh ! Ce gui n’est même pas naturel !

— Mais ça, si !

Et sur ces mots, il pressa ses lèvres contre les siennes.

Le grognement qu’il laissa échapper résonna profondément en Megan, et lorsqu’il fit courir ses mains le long de son dos, tout en pressant ses reins pour qu’elle s’approche plus près de lui, elle retint avec peine un gémissement. Il releva alors lentement sa jupe…

Jamais elle n’avait ressenti une chaleur aussi torride dans les bras d’un homme. Alors, sur une impulsion, elle tira sa chemise de son pantalon pour caresser son torse ferme.

— Meg…

Il souleva ses cheveux et plongea le nez dans son cou.

— Tu es si… belle.

Elle inclina la tête en arrière, l’encourageant à poursuivre ses caresses. C’était lui qui la rendait belle. Plus belle que Sabrina, plus forte que Cynthia… Elle repoussa les comparaisons, elle n’en avait pas besoin. Travis la voyait telle qu’elle était. Travis la désirait.

Il défit les deux premiers boutons de son chemisier à fines rayures et en écarta le col.

— Je te rappelle que tu avais dit vouloir aller au lit, murmura-t-il.

Elle soupira de plaisir tandis qu’il lui titillait les lèvres avec sa langue.

— Je croyais avoir précisé seule…

— Tu es si adorablement collet monté.

— Travis, il faut que nous restions professionnels… Oh !

Il venait de lui mordiller l’épaule. Elle se cambra contre lui.

— Considère que je suis professionnellement excité, plaisanta-t-il. Il ne t’a pas effleuré l’esprit qu’il serait plus amusant de ne pas aller au lit seule ?

Elle frissonna contre lui.

— Je ne fais pas ça pour le fun, dit-elle en essayant de garder une voix ferme.

— Moi non plus. Du moins, pas juste pour ça. Avec toi, ce serait…

Il s’interrompit, concentré sur les baisers qu’il déposait sur son épaule.

Elle n’avait encore jamais connu une telle expérience. Mais elle en avait tellement envie…

Ne devait-elle pas faire attention ?

Elle fit en sorte qu’il revienne vers sa bouche, et elle l’embrassa passionnément…

— Meg…, commença-t-il.

Oh, comme elle aimait cette raucité désespérée dans sa voix !

— Je veux faire l’amour avec toi !

Alors, d’une voix toute douce, elle répondit :

— Moi aussi.

Surpris, Travis se redressa et la regarda. Avait-il bien entendu ? A son sourire malicieux, à la promesse qui brillait dans ses yeux, il comprit qu’il ne s’était pas trompé.

Elle voulait bien faire l’amour avec lui.

Une onde d’excitation le parcourut tout entier, et il l’embrassa de nouveau. Puis il se leva, et lui donna la main pour l’aider à en faire autant.

— Allons dans ma chambre.

Il emmêla ses doigts aux siens et essaya de maîtriser son impatience pour ne pas l’entraîner trop rapidement en haut. Mais elle semblait tout aussi fébrile et, dans sa précipitation, le bouscula. Un rire voilé lui échappa.

Une petite voix dans la tête de Travis essaya de lui transmettre un message qu’il ne voulut pas entendre. Il l’étouffa et monta l’escalier quatre à quatre, tenant toujours Megan par la main.

Mais la maudite voix ne le lâchait pas : « Tu ne peux pas faire l’amour avec elle sans lui dire la vérité », lui soufflait-elle.

Et zut !

Il s’arrêta brusquement dans l’escalier. Bon sang, comment en était-il arrivé là ? Etait-ce le fait de travailler depuis si longtemps pour Prescott Palmer Associates, qui lui avait fait perdre tout sens moral ?

— Je crois que c’est par ici, murmura Megan en lui indiquant le haut de l’escalier.

Il ne pouvait pas faire l’amour avec elle sans lui dire que son dessein secret était de prendre la tête du cabinet Merritt, Merritt & Finch. Il ne pouvait pas. Il s’en voulait énormément de ne pas lui avoir parlé plus tôt. S’il lui avouait cela maintenant, sa confession s’apparenterait à une énorme trahison, même si ni lui ni elle n’avaient encore été retenus par Jonah Merritt.

— Travis ? dit-elle en le tirant par la manche.

Il la considéra quelques instants, et il lui sembla être tombé dans les flammes de l’enfer. Elle était remarquablement belle. L’éclat de ses yeux, l’ovale de son visage, l’inclinaison de son menton, sa nuque gracile… Tout était parfait en elle. Sans compter son sens de l’humour, son dévouement au travail, sa modestie, son honnêteté.

C’était une femme remarquable, et il ne ferait pas l’amour avec elle.

— Travis ? Qu’est-ce qui se passe ?

Elle se tenait si près de lui qu’il sentait son souffle sur ses lèvres, ajoutant à son calvaire.

Il l’attira contre lui, s’enfouissant le visage dans ses cheveux à l’odeur sucrée.

— Meg, nous ne pouvons pas faire ça…

Elle se pressa contre lui, le mettant au supplice, puis elle s’écarta avec lenteur.

— Les Hoskins…, murmura-t-elle alors. Je n’arrive pas à croire que j’en avais presque oublié notre affaire. Notre conflit professionnel d’intérêts.

Les Hoskins ? Il les avait complètement oubliés, lui !

Elle se dégagea complètement de son étreinte avec un petit rire triste.

— Je suppose que je dois te remercier de me l’avoir rappelé.

— Non, ne me remercie pas, dit-il d’une voix rauque.

Elle enfouit son visage dans ses mains.

— Oh, Travis ! C’était vraiment une très mauvaise idée.

— Tu as raison.

— Nous devons calmer nos ardeurs.

— Oui, tu as raison, répéta-t-il.

Elle lui sourit, perplexe.

— Cela ne te ressemble pas d’être d’accord avec moi sur tout, lui fit-elle remarquer.

Il glissa une main sur son cou et releva la masse de ses cheveux.

— C’est la première fois que nous abordons ce sujet-là.

— C’est la première et dernière fois, renchérit-elle.

— On ne peut pourtant pas faire abstraction de l’attirance qui existe entre nous, Meg…

— Moi, je peux l’ignorer.

Il n’en doutait pas une seconde, mais ces quelques mots se fichèrent dans son cœur comme une épine.

— Et toi aussi, ajouta-t-elle.

— Parfait. Alors nous l’ignorerons.

Pour l’instant, du moins…

*

* *

Travis s’introduisit à pas de loup dans la cuisine alors que sa mère s’affairait, préparant une pâte à gâteau dans un saladier en porcelaine. Dans le cottage qu’occupaient ses parents depuis quarante ans, il savait exactement quelle planche du parquet craquait. Il lui sembla ne faire aucun bruit et pourtant, alors qu’il arrivait presque à la hauteur de sa mère, cette dernière, sans se retourner, lança un joyeux :

— Bonjour, Travis !

Il se mit à rire et l’enlaça.

— Je pensais que les yeux que tu as derrière la tête étaient fermés, dit-il.

Depuis l’âge de six ans, il essayait sans succès de surprendre sa mère. Mais Ellie Jamieson était une femme qui ne se laissait pas surprendre facilement.

— Ne compte pas là-dessus ! répondit-elle en se retournant pour le serrer dans ses bras. Je suis si heureuse de te voir, mon grand !

C’était un accueil plus chaleureux que celui qu’il méritait, pensa-t-il amèrement. Ah, ce maudit sentiment de culpabilité qui décuplait dès qu’il venait à Jackson Creek !

— Moi aussi, maman. Qu’est-ce que tu prépares de bon ?

— Est-ce que tu vas le croire, si je te dis que c’est le gâteau pour ce soir ? Je n’avais pas encore eu le temps de le faire jusque-là.

— Quelle honte ! s’exclama Travis en riant. Où est papa ?

— A la mairie. Il aide à décorer la salle des fêtes.

Elle versa sa pâte dans un moule à gâteau recouvert de papier sulfurisé, puis racla soigneusement le saladier avant de tapoter d’un geste vigoureux sa cuiller en bois contre le rebord du moule.

— Il devrait rester tranquille, avec sa nouvelle hanche, mais tu le connais…, ajouta-t-elle dans un soupir.

Oui. Travis connaissait son père. Dès qu’il s’agissait d’aider la communauté, Hugh était toujours prêt. Contrairement à Jonah Merritt, connu à Atlanta pour être un avocat renommé, Hugh n’avait jamais gagné beaucoup d’argent, mais il avait laissé sa marque à Jackson Creek, de maintes façons.

— Clay ne va pas tarder, reprit sa mère. Et Brent viendra plus tard. Par contre, Gina a appelé pour dire qu’elle ne viendrait pas, ce week-end.

Il perçut de la déception dans la voix de sa mère qui ajouta, avec une légère pointe d’amertume :

— Je crois qu’elle voie son petit ami.

— Tu ne l’aimes pas ? lui demanda Travis.

— Si, il est… sympathique, mais ta sœur a beaucoup changé depuis qu’elle le connaît.

Travis se garda de lui dire que la petite Gina devenait une femme, et l’aida à mettre les ustensiles au lave-vaisselle tandis qu’elle continuait :

— J’aurais préféré qu’elle vienne avec lui, pour qu’on les voie ensemble et qu’on puisse se faire une idée de leur couple.

Travis pensa alors que ce devait être la raison précise pour laquelle sa sœur Gina n’avait pas convié Scott à Jackson Creek ; elle voulait éviter une inspection en règle de la famille. Il ne pouvait l’en blâmer. Mais il se promit toutefois d’avoir une petite discussion avec elle, comme son père le lui avait demandé.

— Je vais chercher papa, dit-il après avoir mis un dernier couteau dans le panier du lave-vaisselle.

— Nous mangeons dans une demi-heure, l’informa sa mère. J’ai fait de la soupe à la queue de bœuf.

C’était sa préférée !

— Merci, maman, dit-il en plaquant un gros baiser sur sa joue. Tu es un ange. A tout à l’heure.

Si la salle des fêtes ne ressemblait pas à l’atelier du Père Noël qu’il était censé être pour accueillir la fête de fin d’année, ce n’était pas dû au manque d’enthousiasme de la communauté. Un essaim de travailleurs installait des guirlandes, soufflait dans des ballons, accrochait des lampions aux murs. C’était, comme Megan l’avait si bien formulé, pittoresque.

Megan… Ce qu’elle pouvait lui manquer… Cela faisait plusieurs jours qu’il s’efforçait d’ignorer l’électricité qui crépitait entre eux, chaque fois qu’ils se voyaient. En vain.

Brian Hill et Stewart Dobson, deux compagnons de toujours de son père, étaient installés à la buvette. Travis alla les saluer, même s’il aurait préféré passer devant eux sans s’arrêter. Brian et Stewart faisaient pourtant partie de ceux qui l’avaient le plus soutenu pour qu’il poursuive ses études ; et ceux, hélas, qu’il avait le plus déçus. Il aurait bien aimé que sa carrière ne soit pas considérée comme la propriété publique de Jackson Creek, mais il ne pouvait pas changer la mentalité de la petite communauté d’un coup de baguette magique.

Brian et Stewart lui rendirent son bonjour avec une froideur à peine dissimulée.

— Toujours avec la clique de Prescott Palmer Associates ? lui demanda Stewart après un court silence.

Comme s’il ne le savait pas ! La nouvelle se serait répandue dans toute la ville comme une traînée de poudre, s’il avait changé de cabinet.

— Mouais, marmonna-t-il. Je dirige toujours le département immobilier.

Et non le service dédié à la corruption, aurait-il aimé préciser. Mais il savait que cela ne ferait aucune différence aux yeux des deux hommes.

— Où est mon père ? demanda Travis, pressé de s’en aller.

Brian désigna le fond de la salle d’un mouvement de tête.

— Là-bas.

Travis trouva son père juché en haut d’une échelle, en train d’accrocher le dernier renne en plastique du Père Noël à une poutrelle.

— Ah ! Travis. Ne dis rien à ta mère, surtout. Elle m’arracherait les yeux, si elle me voyait.

— Je serai muet comme une tombe, lui promit Travis en maintenant l’échelle le temps que son père descende.

Hugh s’essuya les mains à son pantalon avant d’enlacer son fils.

— Tu es en avance. Ton frère n’arrivera pas avant 17 heures.

— Je voulais vous parler, à maman et toi. Et je sais que, quand tout le monde sera là, ce ne sera pas possible.

Son père lui jeta un regard entendu et hocha la tête.

— Bien. Alors allons-y, fils.

Travis regagna la maison familiale avec son père, parlant peu, préoccupé par ce qu’il allait annoncer à ses parents.

Sa mère servit la soupe dans des bols aux motifs géométriques des années 70, pendant que son père ouvrait quelques cannettes de bière, d’une marque sans doute en promotion au supermarché du coin. Ses parents étaient des gens prudents et économes. Et surtout fiers ; ils refusaient toute proposition d’argent de la part de leurs enfants.

— J’ai une nouvelle à vous annoncer que vous n’allez pas apprécier, déclara Travis, désireux de régler cette discussion le plus rapidement possible.

Hugh aspira malgré lui la soupe dans sa cuiller et adressa un sourire confus à sa femme pour le bruit incongru.

— Vas-y, fils. On t’écoute.

— Je sais que vous êtes impatients de me voir quitter Prescott Palmer Associates. Mais je préfère vous prévenir que ce n’est pas pour demain.

— Je vois, fit Hugh en reposant sa cuiller, l’air soudain bien las.

— Je n’ai jamais dit que ce serait facile, poursuivit Travis.

Et, surtout, il n’aurait jamais dû mentionner le poste chez Merritt, Merritt & Finch. Heureusement qu’il ne leur avait pas fait part de ses autres démarches dans les cabinets les plus respectables de la ville, ses coups de téléphone, ses recherches d’opportunités, ses prises de contact. Toujours en vain.

Il avala une longue gorgée de bière avant de reprendre :

— Quand j’ai rejoint le cabinet de Kyle, je vous ai dit que j’y resterais trois ans au maximum, et qu’ensuite je postulerais pour un cabinet de meilleure réputation. J’ai bien conscience de vous avoir trahis, maman et toi, ainsi que toute la ville.

— Tu as tes raisons, intervint son père. Ta mère et moi comprenons pourquoi tu travailles pour Kyle. Mais les autres…

Hugh fit tourner son alliance autour de son annulaire et ajouta :

— C’est vrai que nous préférerions que tu travailles pour une société plus en conformité avec l’homme que tu es, mais tous les problèmes que tu rencontres à Jackson Creek sont autant ta faute que la nôtre.

— Oui. Si nous avions eu de l’argent, enchaîna sa mère, nous aurions nous-mêmes payé tes études, et personne n’aurait eu son mot à dire sur ton employeur.

Son père essuya soigneusement la marque que son verre avait laissée sur son set de table avec sa serviette avant d’ajouter :

— Ta mère a raison. Nous n’avons pas été capables d’aider nos enfants, à notre grand regret.

— Papa…

Troublé, Travis reposa sa cuiller dans son bol. Il n’avait plus faim.

— Ce n’est pas l’argent qui compte, les rassura-t-il. Grâce à vous, j’ai eu une enfance formidable, on ne peut pas rêver mieux. Vous m’avez appris ce qui est important dans la vie. C’est moi qui ai tout raté. Mais ce n’est qu’un incident de parcours. Il est seulement très difficile à effacer.

— Tu as toujours les mêmes idéaux ? s’enquit alors sa mère. Une femme et des enfants qui seraient ta priorité ?

— Si je peux être, en tant que parent, la moitié de ce que vous avez été, je serai le plus heureux des hommes.

Le sourire de sa mère lui réchauffa le cœur.

— Ton père m’a dit que tu étais avec une jeune femme, quand il est venu en ville, dit-elle. Une avocate, c’est bien ça ?

— Il n’y a rien entre nous, maman, lui assura-t-il. C’était pour le travail.

— Ah ! je t’avoue que je suis soulagée. Ton père m’a dit que cette fille avait dit qu’elle ne voulait pas d’enfant.

— Oui, mais c’est compliqué, avança-t-il, mû par le besoin de défendre Megan.

— Ce n’est pas si compliqué que ça, mon chéri, lui fit remarquer sa mère. Elle a sûrement de bonnes raisons, mais cela ne change rien.

— Oui, tu as raison, répondit Travis, ne voulant pas entrer dans un tel sujet maintenant.

Et brusquement il en eut assez que l’on pense que Megan et lui, c’était une mauvaise idée.

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