Ce rival trop séduisant

Gaines · Chapitre 2 sur 20

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Ce rival trop séduisant

Chapitre 2

 

Brandi Carter fut condamnée à trente heures de travaux d’intérêt général qu’elle exécuterait à l’école primaire de son fils.

— Vous êtes un génie, souffla-t-elle à Megan.

— Dites ça à mon père, murmura cette dernière dans un soupir.

De retour au cabinet, elle laissa Trisha, son assistante, régler les ultimes détails de l’affaire Carter et afficha la liste des dossiers en cours sur l’écran de son ordinateur. Trop tendue pour se concentrer sur un nouveau cas, elle préféra commencer par distribuer différentes affaires à ses associés.

Après quoi, elle se pencha sur les finances du service des affaires familiales, qui rapportait plus d’argent au cabinet que chaque autre secteur d’activités pris séparément. Si son père lui confiait la gestion des autres services, elle pourrait augmenter leur clientèle, elle en était certaine. Mais elle était beaucoup moins certaine de réussir à en convaincre l’intransigeant Jonah Merritt…

Le problème des travaux administratifs, c’était que l’on savait quand on commençait, mais rarement quand on terminait ! A 20 heures, le cabinet était pratiquement désert, et Megan pensa qu’il était temps de rentrer chez elle. Alors qu’elle éteignait son ordinateur, sa ligne directe sonna.

— J’ai un tuyau pour toi, annonça sans préambule son correspondant.

La voix râpeuse était celle de Bill Chain, un détective privé dont elle requérait occasionnellement les services pour ses affaires de divorce.

— Bonjour à toi, Bill.

— Alors, tu veux le nom, oui ou non ?

— Je t’écoute, répondit-elle en prenant de quoi noter.

Bill Chain prit tout son temps pour dévoiler sa précieuse information.

— Theo Hoskins, laissa-t-il enfin tomber.

De surprise, Megan en laissa échapper son stylo.

— Tu es sûr ? s’exclama-t-elle.

C’était impossible. Theo Hoskins et sa femme, Barbara, formaient l’un des couples les plus fortunés et les plus en vue d’Atlanta. Ils passaient aussi pour un ménage très heureux.

— Sûr et certain, répondit le détective. Je lui ai remis des photos compromettantes, hier soir. Il y a jeté un coup d’œil, et m’a tout de suite demandé de lui recommander un avocat.

Il était courant que les gens fassent appel à un autre avocat que le leur, lors d’un divorce, aussi Megan ne s’étonna-t-elle pas de la demande de Theo Hoskins.

— Il voulait trois noms, précisa Bill Chain. Je lui ai donné le tien.

Lorsqu’elle raccrocha, Megan n’en croyait toujours pas ses oreilles.

Connu pour ses activités caritatives, Theo Hoskins était par ailleurs promoteur immobilier. On le surnommait « l’Atout du Sud », tant pour son talent à se faire de la publicité que pour sa fortune. Bien sûr qu’elle voulait s’occuper de son divorce ! D’ailleurs, en le défendant, ne pourrait-elle prétendre à plus ? En raison de son entreprise particulièrement prospère, Theo Hoskins était en contact avec une multitude de clients et recourait à des cabinets juridiques pour ses contrats ou d’éventuels litiges. Il n’avait jamais fait appel à Merritt, Merritt & Finch, jusqu’à présent. Mais cela pouvait changer…

Si elle avait déjà défendu des clients à fort potentiel, cela n’avait jamais débouché sur d’autres opportunités. Elle s’était toujours sentie mal à l’aise de tirer profit de leur détresse.

Mais, aujourd’hui, son désarroi personnel atteignait des sommets — elle trouvait tellement injuste que son père n’ait même pas pensé à elle pour lui succéder quand il prendrait sa retraite —, et elle se sentait prête à tout pour lui prouver qu’elle était à la hauteur de la tâche.

Si elle pouvait convaincre Theo Hoskins de faire appel à ses services pour le défendre dans son divorce… Et si elle l’impressionnait par son travail… Et si elle pouvait le convaincre de transférer ses affaires chez Merritt, Merritt & Finch…

Bon, d’accord, cela faisait beaucoup de « si », mais ils n’étaient pas insurmontables. En gagnant le divorce, elle ferait une bonne publicité au département des affaires familiales du cabinet et augmenterait ses recettes ; et, qui plus est, le divorce aurait de bonnes répercussions sur le service des affaires commerciales, si chères à son père.

C’était une opportunité à ne pas manquer.

*

* *

Megan resta au bureau jusqu’à minuit passé, traquant toutes les informations possibles sur Theo et Barbara Hoskins, les triant par ordre d’importance.

Ayant rassemblé toutes les données possibles et imaginables à leur sujet, même s’il restait encore quelques zones d’ombre, elle rentra chez elle pour dormir quelques heures, assez satisfaite de son travail.

Le lendemain, à 7 heures, elle commença à passer des coups de fil. Elle devait mettre la main sur le mari trompé avant les deux autres avocats que Bill Chain avait recommandés à Theo Hoskins.

Il lui fallut passer des heures au téléphone, déplacer plusieurs rendez-vous, prendre un vol pour Dallas dans le jet privé de Theo Hoskins, mais le soir même, à 19 heures, elle avait un nouveau client. Et quel client !

Impressionné par les efforts qu’elle avait déployés pour entrer en contact avec lui, Theo Hoskins l’avait conviée dans son jet, le trajet représentant sa seule plage horaire libre de la journée. A l’atterrissage, il se rendit à une réunion, tandis qu’elle prenait un billet classe affaires pour regagner Atlanta. Pendant le vol de retour, elle mourait d’envie d’appeler son père pour lui annoncer la bonne nouvelle, mais l’usage des portables était interdit.

Une fois son avion atterri, il était très tard, et elle dut se résoudre à attendre le lendemain pour l’appeler à une heure où il serait décemment possible de le joindre sans déclencher chez lui une nouvelle crise cardiaque.

— Les Hoskins divorcent ? répéta Jonah en élevant le ton, incrédule, lorsqu’elle lui eut relaté les derniers événements.

— Oui. Et Theo affirme que Barbara a l’intention de le mettre sur la paille, répondit Megan, très calmement.

Tout en téléphonant, elle remplit un bol de muesli avant de déverser dessus le contenu d’un pot de yaourt. Son client n’avait pas, bien entendu, l’intention de laisser sa femme partir avec des centaines de millions de dollars.

— Même si elle est dans son tort, Barbara va faire valoir ses droits, poursuivit-elle. Et comme ils ont de nombreux biens, l’affaire risque d’être compliquée.

— Formidable ! s’exclama son père. Cela fera une publicité extraordinaire à notre cabinet.

— Nous serons aussi discrets que possible, renchérit Megan, mais oui, c’est une affaire importante.

Elle coinça alors le combiné entre sa tête et son épaule, pour remuer le yaourt dans le muesli.

— Quand le divorce sera prononcé, précisa-t-elle très simplement, j’ai l’intention de demander à Theo Hoskins de confier quelques-uns de ses contrats à Merritt, Merritt & Finch.

En annonçant cela, elle sentit une bouffée d’excitation la gagner.

— Je vois, fit son père, apparemment surpris.

Au son de sa voix, elle comprit qu’il était vraiment étonné, ce qui ne fit qu’ajouter à son enthousiasme.

— Mais d’abord, concentre-toi sur le divorce, ajouta-t-il. Si Hoskins ne sort pas de l’affaire avec le sentiment qu’il a gagné, tu n’auras aucune chance pour le reste.

Comme si elle ne le savait pas !

— Je suppose que, de son côté, Barbara va engager un ténor du barreau de Manhattan, poursuivit son père.

Barbara Hoskins était, en effet, originaire de New York.

— Je ne sais pas, admit Megan.

Et, devinant l’air désapprobateur de son père, elle ajouta vivement :

— Pas encore.

Frustrée, elle sentait s’évanouir l’audace qui s’était emparée d’elle quand Theo Hoskins l’avait engagée.

— J’ai l’intention de remporter cette affaire, puis d’obtenir de Theo Hoskins le transfert de ses contrats commerciaux à notre cabinet, reprit-elle avec fermeté, refusant de prendre le silence de son père comme du scepticisme et surtout de se laisser gagner par ce sentiment.

Après avoir raccroché, elle s’attabla devant son petit déjeuner, heureuse du silence qui régnait dans son appartement. C’était son moment de prédilection pour réfléchir.

En fonction de l’avocat que Barbara Hoskins choisirait, son travail serait plus ou moins ardu. S’il était d’Atlanta, elle était certaine de pouvoir gagner.

En revanche, si, comme son père le prédisait, c’était un ténor du barreau new-yorkais…

Elle pourrait le battre aussi, le tout étant de bien connaître l’ennemi. *

* *

Pour une raison inexpliquée, Barbara Hoskins n’engagea pas un ténor du barreau de New York ni même d’Atlanta. Megan reçut un mail du cabinet Prescott Palmer Associates, l’informant que Mme Hoskins serait représentée par M. Jamieson et que ce dernier avait demandé un rendez-vous avec sa consœur afin qu’ils étudient l’affaire ensemble. Eu égard aux agendas surchargés des deux avocats, M. Jamieson avait suggéré un dîner de travail.

Lorsque Megan en fut informée, elle poussa un petit cri qui fit sursauter Trisha, son assistante.

— Barbara Hoskins est représentée par le cabinet Prescott Palmer ! annonça Megan.

— Vous plaisantez ?

— Pas le moins du monde. Je ne connais pas personnellement Travis Jamieson, mais si c’est un avocat spécialisé dans les divorces pour le cabinet PPA, je me demande bien ce qu’il vaut !

— Rien, décréta Trisha en passant la main dans ses boucles grisonnantes. Rien du tout.

Prescott Palmer Associates tirait la moitié de son chiffre d’affaires du droit immobilier, mais sa spécialité, c’était les divorces, et plus les affaires étaient sordides et compliquées, plus ils jubilaient. Quand un cas scabreux faisait la une des journaux, il y avait tout à parier que Prescott Palmer Associates représentait l’une des deux parties. La force du cabinet résidait dans sa capacité à mener le procès par médias interposés plutôt qu’au tribunal, s’appuyant sur tout ce qui faisait scandale.

Barbara Hoskins souhaitait-elle vraiment que les détails les plus intimes de sa vie soient exposés dans la presse ?

Megan consulta une nouvelle fois le mail l’informant que ce Travis Jamieson lui donnait rendez-vous au restaurant, comme si elle y cherchait la clé du mystère.

— C’est un dîner au Salt, déclara-t-elle.

C’était l’un des restaurants les plus sélects d’Atlanta.

— Il cherche à vous impressionner, rétorqua Trisha avec un petit air entendu.

Megan la considéra, sceptique, puis rangea le témoignage qu’elle venait de retranscrire.

— Si ce Travis Jamieson ne travaillait pas pour PPA, j’aurais pitié de lui, déclara-t-elle. Il ne sait pas ce qui va lui tomber sur la tête. *

* *

Megan arriva au Salt avec dix minutes d’avance et l’intention de mettre d’emblée Travis Jamieson en position de faiblesse en le forçant à lui présenter des excuses pour l’avoir fait attendre.

— La personne avec qui vous avez rendez-vous est arrivée, l’informa le maître d’hôtel, en l’aidant à retirer son manteau qu’elle portait sur une robe portefeuille en soie, de couleur caramel.

Envolé son beau projet de déstabilisation ! Ce fut elle qui dut rapidement rassembler ses pensées tout en suivant le maître d’hôtel. Il s’arrêta à une table, au centre de la salle.

— Madame Merritt est arrivée, monsieur.

Un homme à la chevelure brune se leva et tourna la tête vers elle.

Megan tressaillit et fit tout son possible pour garder un air impassible. Cet homme ne lui était pas étranger ! C’était l’inconnu du Coin des ambulances, qu’elle avait remarqué lorsqu’elle était allée prendre un café avec son père, au bar le Jury, en attendant le résultat du verdict pour le procès Carter.

— Travis Jamieson. Enchanté de faire votre connaissance, Megan.

Il lui tendit la main et lui sourit.

Il avait une bouche généreuse, et ses yeux couleur charbon pétillaient tandis qu’il la dévisageait des pieds à la tête avec lenteur.

— Ravie également, répondit-elle machinalement en lui serrant la main.

Il avait une poigne ferme, et elle s’efforça de lui rendre la pareille. Mais alors qu’elle avait soigneusement étudié son geste, elle nota qu’il était chez lui tout à fait naturel.

Elle se coula sur la chaise, en face de lui. Le serveur lui servit alors un verre de chardonnay que Travis Jamieson avait commandé sans attendre de savoir si cela lui conviendrait. Elle utilisa ce bref intermède pour remettre en marche son cerveau d’avocate. Ce Travis Jamieson possédait un certain attrait de mâle primaire… Un peu déstabilisant, certes. Mais il n’en restait pas moins au bas de la hiérarchie juridique d’Atlanta, et elle n’allait faire de lui qu’une bouchée.

A cette pensée, elle se sentit rougir.

Que lui arrivait-il ? Etait-elle tellement en quête de l’attention d’autrui pour qu’un simple regard un peu insistant de la part d’un homme aux yeux couleur charbon la fasse à ce point fantasmer ?

— Je vous ai vu la semaine dernière, au Jury, lança-t-elle pour rompre le silence qui devenait embarrasant. Vous avez demandé à l’un de vos collègues qui j’étais.

— Je savais qui vous étiez.

Sa voix rocailleuse fit naître un frisson dans le creux de ses reins…

Tiens donc ! Il la connaissait ?

— Curieuse coïncidence, fit-elle remarquer. Je vous vois pour la première fois la semaine dernière, et voilà que nous nous retrouvons adversaires aujourd’hui sur une affaire.

— Les bons avocats savent que rien ne vaut les coïncidences, rétorqua-t-il avec un petit sourire.

Il avait légèrement accentué le terme « bons », et son ton contenait une vague provocation. Du moins lui sembla-t-il. Elle prit le parti de l’ignorer.

— C’est aussi mon avis, répondit-elle brièvement. Qu’avez-vous à ajouter ?

— Parfois les bons avocats sont dépourvus de pressentiment. J’ignorais encore la semaine dernière que je représenterais Barbara Hoskins… et que vous représenteriez Theo, rétorqua-t-il en s’emparant du menu pour le consulter.

Tout en consultant la carte à son tour, Megan se demanda s’il savait au moins que les Hoskins envisageaient de divorcer. Et surtout ce qui avait poussé Barbara à engager ce Travis Jamieson qui travaillait pour un cabinet aussi peu glorieux. Mais, comme beaucoup d’avocats, elle s’abstint de poser une question dont elle ignorait la réponse.

— J’ai défendu la sœur de Barbara, lorsqu’elle a divorcé, il y a quelques années, déclara Travis. Barbara a trouvé que sa sœur s’en était très bien sortie, au-delà même de ses espérances. J’imagine que c’est ce qui l’a incitée à m’engager.

Megan lui jeta un rapide coup d’œil par-dessus sa carte. Il venait précisément de répondre à sa question, en toute honnêteté.

— C’est curieux, je n’arrive pas à me souvenir de cette affaire…, dit-elle.

Il sourit, manifestement conscient qu’elle cherchait à le prendre de haut.

— Mallory contre Mallory, tribunal d’Augusta, Géorgie, précisa-t-il alors.

Elle n’en avait jamais entendu parler. A présent, elle était certaine que Travis Jamieson ne s’était jamais occupé d’un divorce aussi en vue que celui des Hoskins. Elle non plus d’ailleurs, mais elle avait traité de nombreux divorces. En outre, elle savait que c’était ce genre de procès qui forgeait la réputation d’un avocat. Elle allait le battre à plates coutures ! Et qu’il ne compte pas sur elle pour l’avertir qu’il jouait dans la cour des grands ! Pourquoi l’effrayer à l’avance ? Le secret de sa réussite, c’était que les autres avocats la remarquaient à peine, ce qui les rendait bien trop confiants en eux ; cette belle assurance causait alors leur perte.

Encore qu’il semblait que Travis Jamieson l’ait remarquée, lui…

Sans doute faisait-il partie de ces hommes qui ne pouvaient s’empêcher de dévisager les femmes, juste pour le plaisir des yeux. Mais il la dévisageait un peu trop à son goût.

— Depuis combien de temps travaillez-vous pour Prescott Palmer Associates, Travis ? demanda-t-elle.

Elle venait de lui poser une question banale qui l’obligerait, elle l’espérait, à détourner enfin son regard pénétrant.

La tactique paya puisqu’il s’adossa à son siège et s’empara d’un petit pain dans la corbeille posée au milieu de la table, qu’il ouvrit avec soin et se mit à beurrer.

— J’ai collaboré avec un grand cabinet, à Dallas, juste après l’obtention de mon diplôme, puis je suis revenu à Atlanta il y a dix ans, travailler pour Prescott Palmer. Kyle Prescott et moi avons étudié ensemble.

Megan réprima un sourire. Prescott était diplômé de l’université de Dayton, dans l’Ohio. Selon la rumeur, il avait été mis à la porte d’une prestigieuse école de la côte Est pour cause de tricherie, et Dayton était le seul endroit qui avait accepté de l’accueillir. Travis et lui avaient donc fait leurs études ensemble dans une université de troisième ordre. Ne disait-on pas que l’on pouvait juger une personne aux amis qu’elle fréquentait ? Si les bruits qui couraient sur Kyle Prescott étaient vrais, Travis Jamieson n’était pas à proprement parler véreux, mais il n’en était pas loin. Prescott Palmer Associates exploitait les affaires médiocres qui faisaient plisser le nez au reste de la profession.

Par déontologie, elle n’allait pas se mettre à critiquer le représentant de la partie adverse, et supposait que, tout comme elle, Travis était un avocat capable de discuter de façon objective de la valeur de la personne qu’il défendait. Même s’il travaillait pour une bande de dilettantes peu scrupuleux.

Actuellement, il paraissait tout à fait décontracté, les bras ballants, la tête rejetée en arrière. Un vrai cow-boy… Elle pouvait aisément imaginer un cheval l’attendant à l’extérieur, qu’il allait enfourcher pour rentrer chez lui… Seigneur, pourquoi cet homme réveillait-il en elle l’un des fantasmes d’une forte majorité de femmes sur les hommes sauvages et rudes de l’Ouest ?

Elle devait apprendre à le connaître, essayer de cerner sa personnalité, et non retenir la couleur de ses yeux, ou remarquer la fossette qui animait son menton, quand il souriait…

Elle n’était pas une femme invitée par un homme, mais une avocate en pleine séance de travail.

Mais lui, n’était-il pas en train de flirter avec elle d’une façon imperceptible ?

Quoi qu’il en soit, elle ne devait pas se laisser entraîner sur ce chemin.

Le serveur prit leurs commandes, et elle se mit à siroter son chardonnay tout en recherchant un sujet qui ne susciterait pas des rêveries romantiques chez elle, mais qui ne pousserait pas non plus Travis Jamieson à la prendre pour une redoutable adversaire. S’il avait effectué quelques recherches sur elle, il devait savoir qu’elle gagnait la plupart des affaires qu’elle défendait. Mais les avocats étaient des gens arrogants ; il ne leur fallait pas longtemps pour nier l’évidence et prétendre que c’était l’incompétence de la partie adverse, plutôt que ses talents à elle, qui faisait pencher la balance en faveur de ses clients.

*

* *

Tout en tartinant un deuxième petit pain, Travis observait Megan Merritt du coin de l’œil. Elle semblait déconcertée quand il la regardait en face. Il voyait presque son cerveau travailler sous son front lisse. Il avait entendu dire qu’elle était très intelligente et en avait eu la preuve : en une fraction de seconde, elle avait fait le rapprochement entre sa présence au Jury et le dîner de ce soir. Même si, quand leurs regards s’étaient croisés pour la première fois, il ignorait encore qu’ils dîneraient ensemble, quelques jours plus tard. Mais elle semblait ne rien laisser au hasard.

La semaine dernière, elle portait un tailleur gris des plus classiques. C’était son calme qui avait attiré son attention et l’avait détourné de la personne plus familière qu’était pour lui son père. Quand elle avait quitté le café, elle semblait au bord des larmes. Etait-elle inquiète au sujet d’une affaire en particulier ? Un peu plus tard dans la journée, il avait appris qu’elle avait remporté haut la main une bataille concernant une plainte pourtant tout à fait fondée : son écervelée de cliente, qui avait pratiquement détruit une voiture de quatre-vingt mille dollars, avait écopé d’une simple peine d’intérêt général. Ce qui l’avait renforcé dans son sentiment que Megan Merritt était une avocate hors pair.

Pourquoi ne l’avait-il pas remarquée plus tôt ? Si elle n’avait pas l’aura d’un top-model, elle n’en possédait pas moins un très beau visage et de grands yeux magnifiques. En outre, dans la robe plutôt moulante qu’elle portait ce soir, il ne faisait aucun doute qu’elle avait une silhouette de rêve, en parfaite harmonie avec son admirable cerveau.

Oui, c’était une femme qui méritait qu’on la remarque.

Et s’il ne l’avait pas remarquée jusque-là, cela tenait sans doute à sa retenue, à la distance qu’elle mettait entre elle et les autres, et qui la rendait invisible. Ce qu’il n’aurait pas dû trouver outre mesure surprenant, étant donné qu’elle lui rappelait les étudiantes qu’il avait côtoyées à l’université. Des jeunes femmes qui estimaient que les « cols bleus » comme lui étaient juste bons pour une aventure d’un soir, mais que l’on ne pouvait pas les prendre au sérieux, ni en cours ni pour la vie.

Il avait bien vu sa réaction quand il avait mentionné Kyle Prescott, et il était à peu près certain qu’elle l’avait jugé coupable par association. Parfait ! Il était préférable, pour le combat juridique qu’ils allaient livrer, qu’elle le croie inférieur à elle.

Il se cala plus confortablement contre le dossier de sa chaise.

— Avez-vous pris en charge beaucoup de divorces ? demanda-t-il, de son air le plus innocent.

Ce qui revenait à demander à Venus Williams si elle avait beaucoup joué au tennis !

Megan se redressa, et ce léger mouvement anima de façon fort agréable sa silhouette avantageuse…

— Quelques-uns, répondit-elle d’un ton modeste, en ouvrant de grands yeux. Et vous, Travis ?

— Je m’occupe davantage de droit commercial. Mon dernier divorce, c’était celui de la sœur de Barbara.

Il fit une pause et reprit, un petit sourire aux lèvres :

— Enfin, mon divorce, façon de parler. Je n’ai jamais été marié.

Il ne put s’empêcher de jeter un rapide coup d’œil à sa main et remarqua qu’elle ne portait pas d’alliance.

Visiblement gênée, Megan s’empara vivement de son verre, et avala une longue gorgée d’eau fraîche. Décidément, elle était très mal à l’aise dès qu’il faisait la moindre allusion aux relations entre un homme et une femme, indépendamment de l’affaire qui les intéressait.

— Mais j’aimerais l’être, ajouta-t-il d’un ton songeur.

Megan ouvrit de grands yeux.

— Pardon ?

— J’aimerais me marier, confirma-t-il. Fonder un foyer, vous voyez ?

Elle rougit légèrement.

— Si c’est une façon de flirter avec moi…

Il leva aussitôt les mains en signe d’innocence.

— Désolé ! Je suis sorti des rails.

Il ne put néanmoins s’empêcher d’ajouter :

— Et vous, Megan, êtes-vous mariée ?

— Cela ne vous dérange pas si nous restons sur le divorce des Hoskins ? C’était bien le sujet de ce rendez-vous, non ?

— Rassurez-vous, je ne cherchais pas à flirter, pour reprendre votre expression, mais il me semble que cette question est tout à fait légitime dans le cas des Hoskins.

— Ah bon ? Et en quoi ?

— J’essaie d’imaginer ce que le divorce vous inspire, parce que cela influencera votre client.

Elle le regarda comme si elle n’avait jamais entendu des paroles aussi idiotes, ouvrit la bouche, la referma.

— Non, je ne suis pas mariée, finit-elle par dire.

Il riva son regard à ses yeux noisette. Curieux… Il ne s’attendait pas à les trouver si chaleureux.

— Cela me surprend, vous savez ? Vous êtes une très belle femme.

Cette flatterie à peine prononcée, il ressentit une vague culpabilité pour avoir recouru à une stratégie Prescott Palmer pur jus avec elle. Mais il ne doutait pas que Merritt, Merritt & Finch avait aussi ses petites astuces pour déstabiliser l’adversaire. Quand il s’agissait de protéger les intérêts d’un client, tout était justifié.

Megan hésita : devait-elle gifler Travis pour sa flagornerie ou bien le poursuivre pour harcèlement sexuel ? Allons, elle ne ferait ni l’un ni l’autre. Si elle lui disait sa façon de penser, elle lui ferait la démonstration de ce qu’elle était capable de faire au tribunal. Elle préférait lui réserver la surprise. Il fallait toujours prendre l’ennemi au dépourvu.

Cependant, elle devait lui répondre. Mais les quelques hommes qui l’avaient jusque-là complimentée sur son physique appartenaient à son monde ; c’étaient des avocats de bonne réputation, sympathiques et intelligents. Et elle ignorait comment se comporter avec un homme comme Travis Jamieson…

Alors, poussée par le même élan désespéré qui l’avait conduite à pourchasser Theo Hoskins à travers le pays pour qu’il lui confie son divorce, elle répondit d’une voix à la douceur traîtresse :

— Et vous, vous êtes un très bel homme.

A ces mots, Travis éclata d’un rire sonore. Plusieurs têtes se tournèrent vers leur table.

— C’est la première fois qu’une femme me dit que je suis beau, avoua-t-il.

Elle se pencha vers lui, bien décidée à le déstabiliser, si tant est qu’il puisse l’être d’une façon ou d’une autre.

— Cela me surprend, vous savez ? dit-elle. Vous avez un regard noir et profond, de longs cils, une bouche bien dessinée…

Elle s’interrompit, s’apercevant tout à coup qu’elle était allée trop loin pour sa propre tranquillité d’esprit.

Ce fut au tour de Travis de se pencher vers elle, de sorte que cette bouche si bien dessinée se retrouva à quelques centimètres à peine de la sienne…

— Comme c’est intéressant, murmura-t-il sur le ton de la confidence. Parce que votre bouche est, elle aussi, très attirante…

L’électricité qui passa alors entre eux fut si forte que Megan se redressa aussitôt, troublée ; sa tentative de déstabilisation s’était retournée contre elle.

— D’accord, reconnut-elle. Quel que soit le jeu, vous êtes plus fort que moi.

Elle entendit sa propre respiration, qui s’était accélérée, et se détesta pour son incapacité à masquer ses émotions.

Travis se releva, lui aussi, mais avec lenteur.

— Je n’en suis pas certain, dit-il.

Le serveur leur apporta les entrées, ce qui mit définitivement un terme au jeu.

— Et si nous parlions des Hoskins ? proposa Travis en s’emparant de ses couverts. Ma cliente est disposée à être raisonnable.

— Mon client aussi. Je suppose que Mme Hoskins n’a pas l’intention de contester les raisons du divorce ?

— Ce sont ses raisons, pourquoi les contesterait-elle ? demanda Travis, perplexe. L’alcoolisme invétéré est un motif automatique de divorce dans l’Etat de Géorgie.

Megan manqua s’étrangler.

— Alcoolisme invétéré ? répéta-t-elle. Vous parlez bien de Theo Hoskins ?

— Je vous rapporte les propos de Barbara.

Il sourcilla.

— Ce n’est pas le sujet de ce divorce ?

— Non. Il s’agit d’adultère, déclara-t-elle d’un ton catégorique.

Un juron échappa à Travis. Il avait une tout autre version des faits.

— Selon Theo, elle a une liaison, poursuivit Megan.

— Barbara prétend qu’il s’enivre tous les soirs. Peut-être qu’il a eu des hallucinations.

— Nous avons des photos, rétorqua Megan en pinçant les lèvres d’un air désapprobateur.

Travis ne put s’empêcher de loucher sur sa bouche. Elle l’avait quelque peu ébranlé en réponse à son flirt, mais il était manifeste qu’elle ne pensait pas un mot de ce qu’elle lui avait dit sur sa beauté. Il lui sourit tout en accusant le coup qu’elle venait de porter à son ego.

Puis il vit ses yeux se river à ses lèvres.

Des yeux fascinants…

— La question est de savoir si c’est l’adultère qui est la cause de la rupture, reprit-il. Barbara affirme que Theo est ivre neuf soirs sur dix. Cela peut conduire même la meilleure des femmes à l’adultère.

— Elle a des enfants, tout de même ! Elle doit penser à eux.

— C’est hors de propos.

— Non, je ne partage pas cet avis.

Megan prenait-elle le parti de son client parce que c’était son rôle, ou bien était-elle réellement en colère ?

Il se mit à jouer avec sa fourchette.

— J’espère que vous n’avez pas l’intention de tirer cette affaire vers le dessous de la ceinture, dit-il.

Il faillit éclater de rire devant son expression indignée.

— Seul l’un d’entre nous pourra le faire, monsieur Jamieson, et vous savez très bien que ce ne sera pas moi.

Tiens, elle ne l’appelait plus par son prénom, nota Travis. Dommage. Il s’y était bien habitué.

— Ni votre cliente ni le mien n’ont envie de faire la une des tabloïds, c’est pourquoi je vous suggère de renoncer aux méthodes de dénigrement que vous envisagez d’employer, lui asséna-t-elle.

— Ce que j’envisage, c’est de gagner de façon fair-play. Les coups bas ne sont pas ma tasse de thé.

Elle pencha la tête de côté et le regarda comme s’il lui avait raconté une bonne blague.

— Je saurai vous rappeler votre promesse, répondit-elle avec un petit sourire.

Durant le reste du repas, ils discutèrent du procès et rien que du procès. Ils s’entendirent sur les informations à divulguer, et évaluèrent les chances que le cas n’aille pas devant la cour ; elles étaient quasi nulles, là-dessus, ils étaient du même avis. Ils devaient aussi convenir d’un rendez-vous à quatre, avec leur client ; déterminer la date et l’endroit.

Quand ils se levèrent pour partir, Travis se rendit compte qu’il y avait fort longtemps qu’il n’avait pas passé une soirée aussi agréable.

— Qui paie le dîner ? demanda Megan en enfilant son manteau. Votre cliente ou mon client ?

— La mienne. Question d’équité. Votre client vous paiera plus tard.

Comme ils regagnaient le parking, elle lui lança un regard qui lui prouvait qu’elle n’était pas le moins du monde intimidée par ses insinuations.

Il l’accompagna jusqu’à sa voiture, une BMW rouge, coupé sport, qui contrastait fort avec la réserve de la jeune femme. Toutefois, après ce tête-à-tête tout à fait intéressant, il aurait parié qu’elle en maîtrisait parfaitement la conduite.

— Merci pour le dîner, dit-elle en lui tendant la main.

Il la serra et la garda un peu plus que nécessaire. Il sentit ses doigts se figer sous les siens, tout comme le reste de son corps… Sur une impulsion, il se pencha vers elle pour l’embrasser sur la joue. Voulant se dérober, elle tourna la tête… du mauvais côté, si bien que ses lèvres effleurèrent sa bouche.

Ce n’était pas lui qui allait la blâmer pour ce faux mouvement ! Ses lèvres étaient chaudes et douces. Comme pris d’un accès de fièvre, Travis recula vivement.

Megan, elle, effleura ses lèvres, écarquillant les yeux.

— Désolé. Je cherchais juste votre joue.

— Ne cherchez rien du tout ! Je n’ai pas l’habitude d’embrasser la partie adverse.

Il porta la main à sa tempe en guise de salut.

— Compris, m’dame !

Alors qu’il arrivait chez lui au volant de sa Chevrolet, dans l’une des rares rues de Virginia Highlands qui avait pour l’instant encore échappé à l’embourgeoisement du quartier, il n’était toujours pas parvenu à oublier le baiser. Que lui avait-il pris de céder à son impulsion ? S’il avait su se contenir, il n’aurait pas été obsédé par la douceur des lèvres de Megan…

Pourtant il n’avait aucune chance avec elle. Tôt ou tard, elle découvrirait le véritable motif qui l’avait conduit à harceler Barbara Hoskins pour qu’elle lui confie son divorce.

Et alors, elle n’aurait plus du tout envie de l’embrasser.

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