Ce rival trop séduisant
Chapitre 5
La question prit Travis de court.
Il regarda autour de lui, comme si l’amour de sa vie était en train de lui tricoter un pull dans les environs.
— C’est aussi ce que je me demande, dit-il enfin.
Avec un sentiment d’urgence grandissant, ces derniers mois, depuis que la communauté de Jackson Creek, où vivaient ses parents, s’agitait à son sujet.
— Vous pourriez épouser une jeune fille de vingt ans, lui suggéra Megan. Elle n’aurait pas encore de métier et trouverait tout naturel d’abandonner ses études pour se consacrer à votre lessive.
Il lui jeta un regard en biais. En gros, elle trouvait ses rêves de famille traditionnelle grotesques !
— Ce n’est pas très réaliste, étant donné que j’ai trente-cinq ans, répondit-il d’un ton neutre. Et puis je veux une femme qui ait de l’éducation.
— Si je vous comprends bien, vous recherchez une diplômée universitaire, mais qui ne veut pas utiliser ses diplômes ?
Résumé ainsi, c’était absurde, bien sûr. Il prit le parti d’en rire.
— Vous avez tout compris ! dit-il. Cela vous agace, n’est-ce pas, que je veuille épouser une femme d’intérieur ? ajouta-t-il, plus sérieusement.
Et il préférait ne pas imaginer sa réaction, s’il lui annonçait que la vie dont il rêvait le poussait à convoiter le même poste que celui qu’elle désirait.
— Non, je trouve cela plutôt fascinant, répondit-elle. Enfin, vu de très loin.
Sur ces mots, elle exécuta un petit pas de deux sur ses lames, envoyant un peu de glace sur le côté.
— Arrêtez de crâner, lui lança-t-il d’un air amusé. Vous allez tomber.
Puis il se tourna vers elle et se mit à patiner à reculons.
— Et si je trouvais une femme diplômée qui a un job qui lui plaît et que je lui demandais, par amour, de renoncer à sa carrière ?
Megan le regarda avec de grands yeux surpris, et il devina que ce n’était certainement pas pour ses exploits sur la glace.
— Elle ne devra pas arrêter de travailler juste après le mariage, précisa-t-il. Seulement quand nous aurons des enfants.
— Et si c’était vous qui renonciez à votre carrière ? suggéra-t-elle d’un air faussement innocent. Vous pourriez alors vous occuper des enfants pendant que votre femme travaillerait. J’ai cru comprendre que vous adoriez les enfants.
Travis se frotta le menton et fit mine de réfléchir.
— Intéressant, dit-il, mais définitivement insatisfaisant, car mon instinct de mâle primaire me pousse à vouloir subvenir aux besoins de ma famille.
Il n’osa imaginer ce que penserait Megan de lui, si elle savait qu’il plaisantait à peine.
A la subite lueur qui brilla dans les yeux de cette dernière, il comprit qu’il allait entrer en collision avec un autre patineur. Il se retourna juste à temps pour éviter un adolescent.
— Merci de m’avoir prévenu, murmura-t-il.
Elle lui adressa alors un si beau sourire qu’il ne put s’empêcher de lui saisir les mains et de l’entraîner dans un pas de danse sur la piste.
— Alors bonne chance dans votre quête d’une femme qui accepterait votre offre irrésistible de mariage.
Il ne répondit pas. Elle avait marqué un point, dans la mesure où il sortait plutôt avec des femmes qui s’intéressaient avant tout à leur carrière. S’il demandait à l’une d’entre elles ce qu’elle pensait de renoncer à son travail pour élever leurs enfants, il y avait de fortes chances pour qu’elle le quitte sur-le-champ en poussant des cris d’horreur. D’un autre côté, quand il rencontrerait la femme idéale, peut-être que tout cela irait de soi. Il imagina brièvement Megan dans sa cuisine, un tablier de cuisine autour de la taille et un bébé assis par terre, à ses pieds…
— Qu’est-ce qui vous fait sourire ? demanda-t-elle, l’arrachant à cette pensée bien agréable.
— J’espère vraiment épouser une femme qui attendra plus de la vie que de son travail.
— Parce qu’elle aura l’immense privilège d’élever vos enfants ? lança-t-elle d’un ton moqueur.
Comme ils arrivaient dans un angle de la patinoire, Travis se dirigea vers la rambarde et s’arrêta. Megan vint s’arrêter juste à côté de lui.
— Je pense qu’élever un enfant est un privilège en soi, déclara-t-il, tout à fait sérieux. Pour les deux parents, qu’ils travaillent ou non.
Elle ne répondit pas et il fut satisfait de lui avoir cloué le bec. Au bout d’un petit moment, elle finit par hocher la tête.
— Vous avez sans doute raison, reconnut-elle.
— Je le pense aussi. Mon offre irrésistible fonctionne dans les deux sens. Ma femme aura des compensations, si elle renonce à son travail. Par exemple, d’être assurée que son mari la considérera toujours, elle et ses enfants, comme bien plus importants que toute ambition de carrière, et aussi d’avoir un mari loyal et fidèle, ce qui n’est pas à négliger de nos jours.
Il fit une pause avant d’ajouter :
— Et puis, bien sûr, notre vie sexuelle sera extraordinaire.
— Il faut se méfier de la subjectivité, ironisa-t-elle.
— Vous voulez que j’apporte des preuves à mon dossier ? lança-t-il, un petit sourire au coin des lèvres.
La façon dont elle le regarda l’amusa bien plus qu’une repartie du même ordre que sa question. Il se rendit aussi compte… qu’il aurait vraiment aimé lui démontrer qu’il disait vrai.
Du calme ! s’ordonna-t-il aussitôt. L’embrasser, c’était une chose, l’imaginer dans son lit, c’en était une autre. Comme pour fuir cette image bien trop tentante, il se remit à patiner.
— Comment pouvez-vous croire à votre mariage idéal quand vous voyez des couples comme les Hoskins ? reprit Megan en s’élançant derrière lui.
Travis pria pour qu’elle n’ait pas deviné ce qui tout à coup l’avait mis mal à l’aise. Il observa quelques instants Marcus et Chelsea, qui s’amusaient avec un petit garçon de l’âge de Chelsea, avant de répondre :
— Theo et Barbara étaient sans doute très amoureux l’un de l’autre, au départ. Je ne suis pas certain que tout le monde se marie en ayant l’intention de toujours accorder la priorité à sa famille. Mais vous voyez plus de divorcés que moi, c’est vous l’experte.
— Comment une avocate spécialisée dans le divorce pourrait-elle croire au conte de fées ?
— Je ne dis pas que je vais atteindre mon but d’un coup de baguette magique. Cela prendra du temps, de l’énergie, et le tout sans garantie, j’en suis bien conscient. Un de mes frères a divorcé.
Elle ouvrit la bouche pour répondre mais il ajouta vivement :
— A la décharge de Clay, il faut préciser qu’il a divorcé parce que la profession de sa femme l’obligeait à passer trois nuits en ville. Elle a fatalement rencontré quelqu’un d’autre.
— Sa carrière a tué leur mariage.
— Tout à fait. Maintenant, Clay a la garde des enfants, et Laura les voit rarement.
Elle lui tapota le bras en signe d’empathie et, en dépit du gant qu’elle portait, ce simple contact déclencha en lui une sensation de chaleur intense… tout à fait agréable.
— Ce ne sont pas les carrières qui tuent les mariages, mais les gens, dit-elle.
— Inutile d’enfoncer le clou !
— C’est pourquoi les gens devraient y réfléchir à deux fois avant de faire des enfants, insista-t-elle.
— Ou travailler deux fois plus au bon fonctionnement de leur couple quand ils en ont.
Elle esquissa une moue dubitative.
— Moi, j’aimerais me marier un jour, mais je ne veux pas d’enfant, dit-elle.
— Quoi ? Jamais ?
Il s’arrêta brusquement, et les patins de Megan vinrent heurter les siens.
— C’est parce que vous n’avez pas rencontré un homme qui vous donne envie d’en avoir, décréta-t-il. Ou bien parce que votre horloge biologique ne s’est pas encore mise en marche.
Il l’observa avec attention. Elle semblait sérieuse. Pourtant elle ne lui avait pas paru appartenir à la même catégorie de femmes que Laura, son ex-belle-sœur. Mais il est vrai que Clay n’aurait jamais imaginé que cette dernière considérerait les enfants comme un handicap.
— Ma carrière demande un grand engagement de ma part, et cela me plaît ainsi, dit-elle. Il me serait déjà difficile de faire une place à un mari, dans ma vie, alors des enfants… Je ne pense pas qu’il faut en avoir, si on ne peut pas leur donner le meilleur.
— Bon argument, admit-il. Vous devriez être avocate.
Leurs patins ne se touchaient plus, mais ils se tenaient toujours très près l’un de l’autre. Il ne put s’empêcher de fixer sa bouche. Le contraste entre sa lèvre supérieure et sa lèvre inférieure, bien plus charnue, lui parut soudain d’une sensualité inhabituelle. Ce qui signifiait que cela faisait très longtemps qu’il n’était pas sorti avec une femme, ou que le froid lui avait gelé le cerveau ! Car Megan était l’opposé de ce qu’il recherchait chez une femme.
— Et que pense votre petit ami de votre non-désir d’enfant ? demanda-t-il soudain.
— Je n’ai pas de petit ami.
— Vous plaisantez ?
Megan leva les yeux au ciel.
Curieux… Elle semblait douter de son pouvoir de séduction… Il éprouva alors le besoin urgent de l’édifier, en bonne et due forme.
Avait-elle deviné ses intentions ? Toujours est-il qu’elle s’éloigna de lui pour gagner le centre de la piste.
— De toute façon, en ce qui me concerne, la question des enfants ne se pose pas. Je n’ai pas encore trouvé un homme qui était plus excitant que ma carrière.
Un instinct pervers le poussa à la rejoindre, la dépasser. Puis il pivota pour lui faire face, la forçant à s’arrêter.
— C’est que vous n’avez pas sélectionné les bons candidats, lui dit-il.
— Tiens ! je n’avais pas encore pensé à prendre conseil en la matière auprès d’un avocat spécialisé aussi dans les divorces !
Elle lui lança un regard ironique et se mit à dessiner un cercle autour de lui.
Il devait laisser tomber le sujet, songea-t-il. Il n’était pas ici pour parler de sa vie privée, ou de celle de Megan. Et au rythme auquel la conversation montait, il allait bientôt être obligé de l’embrasser pour lui prouver qu’il pouvait être un homme plus excitant que sa carrière.
Il vint se placer à ses côtés, et tous deux se dirigèrent vers les enfants.
— Pourquoi voulez-vous gérer le cabinet de votre père ? lui demanda-t-il. Si j’ai bien compris, le secteur dont vous vous occupez est florissant. Pourquoi vous encombrer des affaires criminelles et commerciales ?
Megan lui adressa un regard en coin qui en disait long sur ses ambitions.
— C’est une étape logique dans ma carrière, affirma-t-elle.
Ah ! Elle venait enfin de reconnaître qu’elle souhaitait prendre la suite de son père à la tête de Merritt, Merritt & Finch.
— J’y vois plus d’émotions que de logique, dit-il.
— C’est une affaire de famille, vous devriez comprendre ça, vous. Le cabinet représente tout pour mon père, surtout les affaires commerciales. C’est la même chose pour moi.
Sur ces mots, elle croisa les bras, une posture assez risquée quand on était sur des patins à glace ; mais elle paraissait tout à fait maîtriser la situation.
— Dommage qu’il ne veuille pas vous donner le poste.
— J’ai un plan qui devrait le faire changer d’avis ! lança-t-elle en se remettant à patiner.
Travis espérait bien que non. Pour l’instant, il était un candidat encore moins crédible qu’elle aux yeux de Jonah Merritt, mais il entendait modifier ce statut.
Apparemment, elle aussi.
Des concurrents comme Robert Grayson ne lui faisaient pas peur, mais si Megan entrait en lice, ce serait une redoutable adversaire. Une question lui vint soudain à l’esprit, à laquelle il n’avait pas encore pensé, et il rattrapa Megan.
— Dites-moi, pourquoi est-ce que votre père n’a pas pensé à vous pour gérer le cabinet ? demanda-t-il.
— Mon père prétend que je n’ai pas la carrure pour m’imposer auprès de mes associés. Mais je suis certaine que j’en suis capable.
— C’est tout ?
— Il n’est pas certain que je puisse apporter de nouveaux clients aux autres services. Mon père est très intéressé par le droit commercial parce qu’il pense que c’est un bon potentiel pour augmenter le chiffre d’affaires.
Le droit commercial ? Voilà qui correspondait tout à fait à ses aptitudes à lui, songea Travis. D’ailleurs il avait souligné cette qualité dans sa lettre de motivation qu’il avait envoyée à Jonah Merritt. Mais cela ne lui avait pas fait décrocher un rendez-vous pour autant. Le fait qu’il travaille pour Prescott Palmer Associates lui était d’emblée défavorable. Pourtant, chez Prescott Palmer Associates, on apprenait à être très créatif pour arriver là où on le souhaitait !
— J’ai toujours admiré votre père, déclara-t-il soudain.
Il se sentit aussitôt mal à l’aise, ce qui était ridicule, car il admirait vraiment Jonah Merritt.
— Je connais peu de cabinets d’avocats où le fondateur a exercé une influence pendant si longtemps, ajouta-t-il.
— Personne n’aurait pu évincer mon père. Hélas, les crises cardiaques n’ont aucun respect pour les hommes.
— Vous savez que je l’ai juste aperçu, de loin en loin, et que je ne l’ai jamais rencontré. Est-il aussi impressionnant en chair et en os que sa réputation le donne à penser ?
Même à ses propres oreilles, la question semblait guindée, et il se détesta de jouer à ce petit jeu-là. Mais Megan ne parut pas s’en apercevoir.
— Encore plus, répondit-elle. Je vous le présenterai un jour.
Parfait ! C’était exactement ce qu’il recherchait. Mais avant qu’il ne puisse lui arracher un endroit et une heure, Marcus et Chelsea les encerclèrent.
— Vous m’avez vu sauter ? demanda Marcus.
— Bien sûr. Tu es un vrai champion, répondit Travis.
Il devrait manœuvrer avec doigté, mais dès la semaine prochaine, il ferait promettre à Megan de lui présenter son père. *
* *
— C’est beau ! s’exclama Chelsea en désignant du doigt les arbres où brillaient des guirlandes électriques.
Le crépuscule était tombé et la fillette claquait des dents tout en souriant.
Megan l’attira contre elle pour la réchauffer.
— Tu as raison, ma puce, on dirait des sapins de Noël.
Chelsea se lança alors dans un monologue compliqué sur Noël et le père Noël, puis nomma au moins le nom de douze rennes. Megan approuvait poliment, mais son esprit était ailleurs… Elle pensait à Merritt, Merritt & Finch, à son père, qui ne la croyait pas capable d’apporter de nouveaux clients au cabinet. Si seulement elle arrivait à convaincre Theo qu’elle pouvait s’occuper de ses affaires juridiques !
Elle soupira et leva la tête vers le ciel. La lune était encore basse dans le ciel, disque d’argent pâle qui semblait avoir été posé là par une grande main mystérieuse. Elle fit un vœu.
— On dirait que Barbara et Theo ont envie de partir, déclara Travis en voyant le couple se diriger vers la patinoire. Il est tard, les enfants ! C’est l’heure de rentrer à la maison.
Le portable de Megan sonna, alors que Marcus et Chelsea enlevaient leurs patins. C’était Robert Grayson.
— Bonjour, Robert. Comment vas-tu ?
A ses côtés, Travis se raidit.
— Dites-lui d’aller au diable, marmonna-t-il entre ses dents.
Elle ignora son commentaire ; il devait la confondre avec l’une de ses petites amies sans cervelle qui ne savait pas mener sa barque !
— Ravie de t’entendre, Robert.
— J’ai été très heureux de te voir, au match, dit Robert, à l’autre bout du fil. J’étais sérieux au sujet du dîner. Serais-tu libre lundi soir ?
Elle hésita. Pourquoi accepterait-elle de dîner avec lui, alors qu’il souhaitait s’attirer ses faveurs afin qu’elle le soutienne auprès de son père pour un poste qu’elle-même convoitait ? Sur le point de refuser, elle se ravisa. Peut-être serait-il intéressant d’apprendre ce que son père avait dit à Robert.
— Lundi soir ? répéta-t-elle. Excellente idée !
L’expression de Travis s’assombrit.
— On pourrait aller chez Martine, suggéra Robert.
C’était un établissement très chic mais aussi très classique, à Buckhead.
— Ou au Salt, si tu préfères ? ajouta-t-il.
— Le Salt, c’est parfait, j’adore cet endroit, dit-elle en jetant un rapide coup d’œil à Travis. Entendu pour lundi.
Et, comme Travis la regardait de travers, elle accepta que Robert vienne la chercher à son appartement, comme il le lui proposait. Le ton empressé qu’elle perçut dans la voix de ce dernier quand il lui dit au revoir lui prouva qu’il était arrivé à la même conclusion que Travis : il s’agissait d’un rendez-vous galant. Qu’à cela ne tienne ! Elle l’appellerait plus tard pour lui préciser qu’ils se rejoindraient directement au restaurant.
— Vous avez accepté de sortir avec Grayson ? jeta alors Travis d’un ton méprisant.
— Grayson ? C’est mon oncle Robert qui me téléphonait, mentit-elle avec un grand sourire.
— Non ! C’était Grayson !
Tiens donc ! Le nonchalant Travis Jamieson était capable de s’énerver. Elle pourrait toujours en tirer avantage au tribunal, nota-t-elle.
— Si vous le dites.
— Ce n’est pas un homme pour vous.
— Mêlez-vous de ce qui vous regarde, Travis ! ordonna-t-elle.
Elle se rendit alors compte que Marcus et Chelsea les regardaient d’un air tendu, et elle s’efforça de sourire.
— Désolée, les enfants, je suis toujours un peu ronchon quand j’ai faim, leur dit-elle.
Elle devina plutôt qu’elle n’entendit le juron étouffé de Travis. Il fit un petit clin d’œil aux enfants et précisa à son tour :
— Et moi, j’ai toujours tendance à être un peu autoritaire avec les jolies femmes.
Chelsea laissa échapper un petit rire, mais elle paraissait toujours crispée.
— Je vais voir maman et papa ! décréta Marcus.
Mettant ses mains dans ses poches, il se dirigea d’un pas décidé vers ses parents.
Megan savait ce qu’il pensait : que les adultes étaient médiocres et injustes, et qu’ils rendaient les enfants malheureux avec leurs disputes. Comment avait-elle pu oublier leur présence ?
— Vous vous êtes bien amusés, les enfants ? demanda Theo en prenant Chelsea dans les bras.
La fillette noua aussitôt les mains autour de son cou.
— C’était super, répondit Marcus. Tu sais pas ? Travis sait patiner à l’envers !
— Génial ! lança Theo avec enthousiasme.
A la façon dont il évitait de croiser le regard de sa femme, il était manifeste que la conversation avec Jeff avait mal fini, pensa Megan.
— Je t’ai vue patiner, ma chérie, déclara Barbara. Tu te débrouilles vraiment très bien.
La fillette tendit les bras vers sa mère et, après une brève hésitation, Theo confia la fillette à Barbara.
— Merci, Travis, dit-il en lui serrant la main. Les enfants avaient besoin de s’amuser un peu.
Megan devina que c’était davantage une pique destinée à sa femme qu’un compliment à l’adresse de Travis, même si Theo ajouta :
— Merci à vous aussi, Megan.
— Je vous en prie.
— Vous n’êtes pas le premier à me dire que je suis bien meilleure baby-sitter qu’avocat, plaisanta Travis.
Les deux hommes s’engagèrent alors dans une conversation animée, et Megan nota que Theo écoutait Travis avec un certain respect, ce qui lui déplut fortement. Theo Haskins était son client.
Travis était-il en train de manœuvrer pour lui souffler les contrats de Theo ? Non, il n’oserait pas… Pas sous son nez. Mais un avocat de chez Prescott Palmer Associates était capable de tout.
Chelsea renifla et Barbara lui tendit un mouchoir en papier.
— Oh, ma chérie, papa n’avait pas vu que tu avais besoin de te moucher, dit-elle assez fort pour que Theo et Travis entendent. On se demande bien où il a la tête.
A ces mots, Marcus fronça les sourcils et contracta les épaules.
Megan éprouva alors une réelle empathie pour le petit garçon livré aux rancœurs des adultes. Mais elle ne pouvait s’offrir le luxe de s’inquiéter pour les enfants Hoskins, ni même de s’attarder sur le fait que Travis pouvait lui voler son client.
Elle devait s’en tenir au conseil qu’elle avait donné à Theo : rester calme en toutes circonstances. Dès son retour au bureau, elle reprendrait ses esprits et établirait une stratégie pour se concentrer sur l’essentiel.
C’est-à-dire convaincre son père qu’elle pouvait prendre la direction de Merritt, Merritt & Finch.
*
* *
Le lundi matin, Megan arriva à 7 heures tapantes au bureau pour régler les décisions de dernière minute concernant la réception de Noël que donnerait Merritt, Merritt & Finch. En tant qu’unique membre de la famille Merritt travaillant désormais au cabinet, c’était elle qui dirigeait les festivités. En théorie, cela signifiait signer une longue liste de recommandations.
Cette réception représentait un événement important pour son père, aussi se sentait-elle obligée de veiller au moindre détail. Tout le cabinet la détesterait quand arriverait le grand jour, tant elle était exigeante ! Mais il était nécessaire de l’être pour atteindre la perfection, conclut-elle en revenant sur le choix des toasts au saumon au profit de la roulade à la dinde et aux canneberges.
Son premier rendez-vous était fixé à 8 heures, et elle les enchaîna jusqu’à midi, heure à laquelle elle put enfin appeler Travis.
Il avait dû enregistrer son numéro dans son portable, car il ne lui laissa pas le temps de se présenter.
— Salut, Megan.
Entendre son prénom prononcé par cette voix profonde et sensuelle lui procura un léger vertige.
— Je m’apprêtais à vous appeler, ajouta-t-il.
— Je suppose que vous avez reçu le rapport du médiateur…
— Il a dû arriver au cabinet, oui. J’ai pris ma matinée.
— Pardon ?
Il se mit à rire.
— J’imagine que cela vous est déjà arrivé, non ? demanda-t-il.
— Bien sûr, répondit-elle machinalement en considérant la pile impressionnante de dossiers sur son bureau.
Nul doute que Travis en avait autant. Et il pouvait tout de même se permettre de… Tout à coup, elle comprit.
— Je suis désolée, Travis. C’est un enterrement ?
De nouveau, il éclata de rire.
— On peut avoir d’autres raisons pour prendre une matinée de congé, tout de même ! Je vous assure, Meg, que personne n’est mort.
Meg ? Personne ne l’appelait jamais comme ça. Pourquoi Travis était-il si amical après leur désaccord de samedi ? Qu’espérait-il ?
— Encore que les choses pourraient aller mieux pour l’homme en peignoir bleu, ajouta-t-il.
— Mais de quoi me parlez-vous ?
— Du livre que je suis en train de lire. Personne n’est encore mort, mais le titre, c’est Silence dans la tombe. Je pense que ce n’est qu’une question de temps.
— Quoi ? Vous avez pris une matinée de congé pour lire un thriller ?
Elle regretta aussitôt sa remarque ; de quel droit se permettait-elle de le juger ? Il ne lui restait plus qu’à prier pour qu’il n’ait pas perçu à quel point sa désinvolture la perturbait. Travis était-il si convaincu d’être meilleur qu’elle pour estimer qu’il ne lui était pas nécessaire de consacrer tout son temps et toute son énergie à Barbara Hoskins ? A moins que sa stratégie qui consistait à inciter Travis à la sous-estimer ne fonctionne à merveille…
— Ce n’est pas un thriller, précisa-t-il, outragé. C’est un roman à énigme. Je ne lis pas de thriller.
Megan ignorait la différence entre les deux. Les rares fois où elle se plongeait dans un roman, elle choisissait de préférence un prix Pulitzer ou un prix Nobel afin de se tenir au courant de l’actualité littéraire. Mais ne voulant pas se lancer sur ce terrain-là avec Travis, elle revint sur l’affaire qui les concernait.
— Dans le rapport que Jeff Rawling m’a envoyé ce matin, j’ai vu qu’il recommandait deux autres séances. Il a eu l’impression que ni Theo ni Barbara n’étaient naturels, samedi.
— Cela ne me surprend pas.
Megan entendit un Klaxon sur la ligne. Travis était-il en train de lire à l’extérieur ? se demanda-t-elle en jetant un coup d’œil au ciel gris à travers les baies vitrées. Nul doute qu’il était tout à fait capable de lire sous la pluie, si l’envie lui en prenait. Il était tout même curieux qu’il soit si peu conformiste dans certains domaines, et si traditionnel dans ses vues sur le mariage et la famille. Mais elle ne devait pas laisser son esprit s’engager sur ce terrain-là. Seigneur qu’il était difficile de se concentrer avec cet homme !
— Je suppose que vous et moi serons requis pour ces séances, ne serait-ce que pour faire du baby-sitting, reprit-elle. Ah ! un détail. Il faudra faire attention à ne pas se disputer devant les enfants. Ils assistent à suffisamment de querelles avec leurs parents. Nous devons leur montrer que les adultes peuvent vivre dans l’harmonie.
Au bout du fil, Travis entonna quelques notes d’Ebony and Ivory, tube célèbre qui prônait la confiance, l’amour et le respect.
— En gros, vous voulez que nous jouions au couple heureux en mariage, dit-il enfin.
Elle leva les yeux au ciel et soupira.
— Non, ce ne sera pas nécessaire, répondit-elle. Il suffira juste que nous nous montrions polis et respectueux l’un envers l’autre. Pour les enfants, cela produira un contraste suffisant avec leurs parents.
— Bonne idée ! Pour une personne qui n’aime pas les enfants, vous paraissez malgré tout les prendre en considération, c’est rassurant.
Elle nota que le rythme de sa voix avait changé, comme s’il était en train de marcher. Peut-être que son roman à énigme était un livre audio. Elle entendit aussi le bruit de la rue.
— Je n’ai jamais dit que je n’aimais pas les enfants, précisa-t-elle. Juste que je ne voulais pas en avoir.
Elle entortilla le cordon du téléphone entre ses doigts et s’efforça de se recentrer sur l’affaire Hoskins.
— Le regard de Marcus, après notre échange un peu vif, m’a bouleversée. Je suis restée éveillée une bonne partie de la nuit.
— Et maintenant ?
La voix de Travis avait baissé d’un ton, et était devenue presque suggestive. Un frisson la parcourut tout entière…
Elle se redressa brusquement. Du cran ! Où avait-elle donc mis son armure ?
— Regardez par la fenêtre, ajouta Travis.
Dans le combiné, Megan entendit un bus freiner. Son téléphone à la main, elle se dirigea vers la fenêtre.
Du troisième étage, bien au-dessus de la circulation, Travis était parfaitement visible parmi les piétons qui se pressaient sur le trottoir. Son portable dans une main, il lui fit un petit signe dès qu’il la vit.
— Venez, dit-il. Je vous offre un sandwich.
— Qu’est-ce que vous faites sous mes fenêtres ? s’exclama-t-elle.
— Je vous invite à déjeuner.
Comment était-elle censée élaborer une stratégie, alors qu’il la prenait toujours au dépourvu ? Elle étudia rapidement la situation. Elle pouvait refuser. Cependant, n’ayant aucune plaidoirie prévue dans l’après-midi, elle céda à sa faim et à son besoin de prendre l’air.
— Allez, Meg, ce n’est pas une question de vie ou de mort, c’est une décision facile à prendre, la taquina-t-il d’un ton aussi convivial que suspect.
Sans répondre, elle raccrocha, le laissant dans le doute. Même si l’attente ne durerait que cinq minutes, cela lui donnerait une petite leçon.
Travis l’entraîna dans une brasserie dans Central Avenue. Il commanda un sandwich au rosbif tandis qu’elle opta pour une salade. Comme elle prenait des couverts et des serviettes en papier, sur le comptoir, il lui demanda si elle voulait un café.
— Oui, volontiers. Un espresso.
— Deux cafés crème ! lança-t-il à la serveuse, derrière le comptoir.
Megan le fusilla du regard.
— Vous n’avez pas entendu ce que je vous ai dit ? lui jeta-t-elle d’un ton sec
— Si tu crois que je vais pouvoir apprécier mon café crème sous tes yeux convoiteurs, comme la dernière fois à la réunion, tu te trompes !
Etait-elle en train de rêver ? Non seulement il venait de la tutoyer, mais en plus il avait vu clair dans son jeu !
— Je ne convoitais pas du tout votre café, répliqua-t-elle.
— Alors c’est moi que tu convoitais ? Allez, avoue…
Megan sentit ses doigts se crisper sur les couverts qu’elle tenait à la main ; une fourchette et un couteau… Autant d’armes potentielles…
— Tu te trompes ! lança-t-elle, déstabilisée, sans même se rendre compte qu’elle le tutoyait aussi.
— Désolé, m’dame, répondit-il d’un air amusé.
Leur petit manège semblait particulièrement distraire la serveuse qui n’en perdait pas une miette.
Peu désireuse d’un esclandre public, Megan se dirigea vers la seule table libre, où Travis la rejoignit une minute plus tard, avec leurs cafés crème.
Il prit place en face d’elle et, pour la première fois depuis qu’elle l’avait rejoint, elle l’observa un peu mieux. Il portait un jean délavé et un pull gris avec un T-shirt blanc en dessous dont on voyait le col. Mais pourquoi ces vêtements si ordinaires lui donnaient-ils un air aussi viril ?
Elle se demanda s’il se doutait de l’effet qu’il lui faisait…
— Que faisiez-vous sous mes fenêtres ? lui demanda-t-elle.
— Que faisais-tu ? la reprit-il. On se tutoie, tu te souviens ?
Il posa leur numéro de commande dans le support métallique en forme de fleur prévu à cet effet et poursuivit :
— Je me trouvais quelques rues plus loin, à l’hôpital Cameron. Mon père devait passer des examens postopératoires, alors j’ai pris ma matinée pour l’accompagner. C’était une compensation pour avoir travaillé samedi.
— J’espère que tout va bien pour ton père.
Il mit du sucre dans son café crème, qu’il se mit à remuer avec lenteur.
— Il a subi une opération de la hanche, il y a quelque temps, expliqua-t-il. Je l’ai laissé entre les mains des médecins et je lui ai dit que j’allais faire un tour dans le quartier. Il en a à peu près pour une heure avant de me retrouver ici.
— D’ici là, je serai partie.
Même si elle s’efforça de le lui cacher, il perçut son soulagement. Mais, pour être franc, il était tout aussi soulagé qu’elle. Il n’avait rien contre le fait de lui présenter son père, mais c’était plutôt son père à elle qu’il voulait rencontrer.
Il avait trouvé un moyen d’arriver à ses fins en rentrant chez lui après le moment passé avec les Hoskins et le médiateur. Megan lui en avait donné l’idée en mentionnant la réception de Noël organisée par Merritt, Merritt & Finch et de la liste des invités qu’elle devait dresser. L’événement était très couru dans la confrérie juridique. On y croisait des juges, des clients, des notables, ainsi que quelques avocats d’autres cabinets. Jonah Merritt présidait la fête tous les ans, sans exception.
Il était impératif qu’il s’y fasse inviter. En tête à tête avec Jonah, il pourrait le convaincre de ses talents. Cependant, il devait tout d’abord persuader Megan de l’y convier, ce qui, en théorie, ne devait pas être très compliqué, étant donné qu’elle ignorait son mobile, mais en pratique allait s’avérer délicat.
Il étudia le visage de la jeune femme, puis il laissa courir ses yeux sur son chemisier en soie couleur champagne, qui se mariait parfaitement avec son tailleur en tweed dans les tons verts.
— Pour quelqu’un qui est resté éveillé toute la nuit, à se ronger les sangs au sujet des enfants Hoskins, tu as l’air en grande forme, lui dit-il. Si tu ajoutais une écharpe rouge à ta tenue, tu pourrais être un ange du Père Noël.
Ce qui était une façon habile de faire glisser la conversation sur le thème de Noël, se dit-il. Mais il ne devait pas se montrer trop lourd pour autant. Megan était une avocate intelligente et futée.
— Je ne sais pas comment je dois le prendre, fit-elle d’un air hautain.
Il lui sourit tout en se disant qu’il devait éliminer la flatterie de son discours.
On leur apporta leur commande, et ils écartèrent sel, poivre, moutarde et ketchup pour faire de la place.
Il mordit à belles dents dans son sandwich tandis que Megan examinait minutieusement la composition de sa salade.
— Tout va bien ? lui demanda-t-il.
— Oui, elle me semble bonne.
— Et ton café ?
Elle lui jeta un regard étrange et finit par le goûter, fermant les yeux à demi. Soudain il pensa qu’elle fermerait les yeux de la même façon s’il l’embrassait…
Elle rouvrit les yeux et reposa brutalement sa tasse sur la table.
— Un problème ? s’enquit-il.
— On dirait du café soluble réchauffé !
Il porta sa tasse à ses lèvres pour goûter le sien.
— Le mien est très bon, lui assura-t-il.
Il poussa sa tasse vers elle.
— Vas-y…
Elle en avala une gorgée et fit la grimace.
— C’est la même chose, il y a trop de lait. On ne sent pas le café.
Elle reprit sa tasse et goûta une nouvelle fois.
— Incroyable ! Cela fait des années que je rêve d’un café crème et, en fait, je n’aime pas ça, avoua-t-elle.
— Des années ? répéta-t-il, incrédule. Et pourquoi tu n’en as pas commandé plus tôt ?
Sans répondre, elle prit ses couverts et commença à manger sa salade.
— Tu m’as dit que j’avais devancé ton appel, dit-elle. Tu voulais me parler de l’affaire Hoskins ?
— Tu ne veux pas répondre à ma question, au sujet du café ?
Elle se crispa légèrement.
— Je ne vois pas quoi te répondre, éluda-t-elle. Alors, que voulais-tu me dire ?
— Tu n’es pas allergique au lait, au moins ?
Elle se tamponna les lèvres avec sa serviette en papier et ne répondit pas.
— C’est la mousse qui te fait peur ? insista-t-il.
— Moi, je pense qu’il est important que nous assistions aux séances de conciliation avec le médiateur.
— Qu’est-ce que boit ton père ?
Elle posa ses couverts et le regarda bien en face.
— Bon. Où veux-tu en venir, au juste ? demanda-t-elle.
Il l’observa un instant avec attention avant de se lancer.
— Je parie qu’il boit des express, dit-il. Si j’ai vu juste, j’ai gagné une invitation à la réception de Merritt, Merritt & Finch.
— Ecoute, je ne vois pas le rapport…
— Pendant des années, pour imiter ton père, tu as bu des express tout en fantasmant sur une boisson plus douce.
— Arrête, tu délires !
— Pas du tout. Tu avais peur que ton père ne te prenne pas au sérieux, si tu buvais des cafés crème. Mais tu t’es habituée aux express et, en fait, tu n’aimes pas le café crème.
— Mais qu’est-ce que c’est que cette obsession ?
— Avoue !
— Non, c’est toi qui vas me dire ce que tu manigances. Si tu crois que je ne vois pas clair dans ton jeu. Tu te comportes de manière bizarre depuis tout à l’heure.
— Pas du tout.
— Tu prépares un coup en douce, décréta-t-elle en froissant sa serviette.
Là, il ne trouva rien à répliquer.
Décidément, il devait se méfier de l’intelligence de cette femme. Elle le suspectait d’avoir des motifs secrets, et il ne faisait aucun doute qu’elle allait rapidement comprendre de quoi il s’agissait. Devait-il prendre les devants ? Lui avouer qu’il convoitait le poste qui aurait dû légitimement lui revenir ? Qu’il voulait redorer son blason et avoir enfin la carrière qu’il méritait ?
Non. Il n’avouerait rien.
En revanche, il devait absolument trouver quelque chose à dire. Et ne pas nier ce dont elle venait de l’accuser, car cela ne servirait qu’à renforcer ses soupçons. Il fallait faire diversion.
Alors, avec une nonchalance délibérée, il but une gorgée de café et déclara :
— Je veux que tu annules ton dîner avec Robert Grayson.
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