Ce rival trop séduisant
Chapitre 3
La seule chose positive que Megan tira de son dîner avec Travis Jamieson fut la conviction qu’elle gagnerait le divorce Hoskins.
Travis avait beau avoir une personnalité plutôt déstabilisante, professionnellement il ne faisait pas le poids. Il n’avait rien dit de substantiel quand ils avaient abordé l’affaire qui les intéressait. Megan n’avait jamais été ba-ouest des Etats-Unis. Pas plus d’ailleurs que par un avocat qui avait flirté avec elle.
Ces pensées la réconfortèrent quelque peu tandis que, le mardi suivant, elle revoyait ses notes pour le rendez-vous qui l’attendait.
Mais elle avait embrassé Travis ! Heureusement il s’était rendu compte que c’était en tentant de se dérober. Elle espérait toutefois qu’il était assez bien élevé pour ne pas l’accuser d’avoir voulu l’embrasser ; mais avec un avocat de chez Prescott Palmer Associates, on n’était sûr de rien.
C’était incroyable qu’elle se souvienne encore de la chaleur de sa bouche ferme sur la sienne, de l’odeur de son après-rasage de luxe auquel se mêlaient des fragrances de savon, de café, et de senteurs toutes masculines…
Elle chassa vivement ces sensations qui, bien qu’agéables, n’étaient pas du tout professionnelles, et se rendit dans la salle de conférences, au troisième étage, où l’attendaient Theo Hoskins, Trisha, qui prendrait des notes, et Mark, un jeune associé qui l’aiderait sur cette affaire. Elle sourit à Theo.
— Vous allez bien ? lui demanda-t-elle.
— Oui. Merci. Mais j’ai hâte que ce rendez-vous soit terminé.
Elle l’avait rencontré la veille, seul, et il avait été outré que sa femme l’ait accusé de s’enivrer quasi quotidiennement. Si les journaux l’apprenaient, cela aurait un impact négatif sur ses affaires. Megan avait passé deux heures à le calmer et à lui expliquer longuement qu’il devait présenter le profil d’un homme calme et responsable. Il fallait à tout prix dépeindre Barbara Hoskins comme la coupable.
Quelques minutes plus tard, Travis Jamieson et Barbara Hoskins étaient annoncés, et les rejoignaient.
— Comment allez-vous, Barbara ? s’enquit aussitôt Megan en s’avançant pour lui serrer la main.
Elle avait souvent croisé Barbara Hoskins à des galas de charité. Elle devait avoir une petite quarantaine d’années, et était probablement un peu plus jeune que Theo. Comme lui, elle était parfaitement bien habillée et affichait une froideur ostensible, ce qui était préférable à un comportement hystérique. Encore qu’il était trop tôt pour se prononcer sur la façon dont allait se dérouler le rendez-vous… Avec les divorces, on ne pouvait jurer de rien, tant d’émotions étaient en jeu.
Megan serra également la main de Travis, ignorant la façon dont son regard se posa sur sa bouche. Son costume sombre fait sur mesure lui prêtait des airs de… Non, elle n’allait quand même pas le comparer à un mystérieux prince étranger !
Trisha l’arracha à ses pensées en leur demandant s’ils désiraient boire quelque chose et prit la commande de chacun.
— Merci d’être venus, dit-elle à Travis et Barbara, soulignant subtilement qu’ils étaient dans son cabinet. L’objectif de cette rencontre est de trouver des points d’entente avant la convocation devant le juge. Plus nous pourrons régler de détails entre nous, moins votre vie privée sera exposée devant une cour publique.
Theo et Barbara approuvèrent d’un hochement de tête, et Megan jeta un coup d’œil à ses notes.
— Il faut que nous discutions des motifs du divorce, déclara Travis.
Megan releva aussitôt la tête et lui jeta un regard réprobateur. C’était à elle de mener cette réunion !
Mais il ne sembla pas impressionné pour autant et ajouta :
— Il faudra aussi que nous nous mettions d’accord sur l’aspect financier et que nous réglions la question de la garde des enfants.
Parfait ! Ce grand ténor du barreau savait comment fonctionnait un divorce, la belle affaire !
— Merci, Travis, dit-elle brièvement.
Il se tut et se recula sur sa chaise, conscient qu’elle venait de le remettre à sa place.
— La meilleure façon de divorcer discrètement, c’est de demander un divorce pour rupture de vie commune, reprit Megan. Mais cela signifie que l’un et l’autre laissiez tomber vos griefs.
Et cela, elle le savait, c’était la partie la plus délicate à traiter. Elle s’était occupée de nombreux divorces et n’arrivait toujours pas à comprendre pourquoi les gens se disputaient toujours sur les motifs, chacun tenant à avoir le dernier mot, même si l’issue était fatale et que l’envie de vivre ensemble n’existait plus. Peut-être avaient-ils besoin de se déculpabiliser.
— Vous voulez dire que je dois faire comme si elle ne m’avait pas trompé ? demanda sèchement Theo en regardant sa femme d’un œil noir.
Megan fut contrariée que ce soit son client qui craque le premier. Mais elle enchaîna sur des détails juridiques, et la tension tomba. Elle remonta lorsque, quelques minutes plus tard, Barbara se lança dans une diatribe contre un père dont les enfants affirmaient qu’il avait une « drôle d’odeur » les rares fois où il rentrait chez lui assez tôt pour leur lire une histoire. Les deux époux se mirent alors à s’invectiver ; c’était à celui qui avait le plus de reproches à faire à l’autre.
Pour ramener le calme, Travis tapa soudain du poing sur la table, à la grande indignation de Megan. Non seulement il l’avait fait sursauter, mais il venait d’utiliser une méthode de voyou et non d’avocat.
— Si vous voulez terminer à la une de Journal-Constitution, continuez comme ça ! les prévint-il. Tenez, je vais vous dire ce qui vous attend.
S’appuyant sur son expérience apparemment considérable en matière de divorces sordides, il dressa un portrait affreux de la famille Hoskins traînée dans la boue par les médias en tout genre.
— Je pense que vous n’avez aucune envie de vous retrouver dans cette situation, n’est-ce pas ? demanda-t-il à la fin de son petit exposé.
Le couple Hoskins marmonna un « non » à peine audible et se calma aussitôt.
— Autre chose, précisa Megan. Le juge sera plus enclin à respecter vos vœux, s’il a l’impression que vous avez tenté de sauver votre mariage.
Cela conduisit à un nouvel échange d’accusations, pas aussi virulent toutefois que le premier.
— Megan a raison, affirma Travis en les interrompant d’une manière plus civilisée cette fois.
Megan lui lança un regard exaspéré, sous-entendant qu’elle le savait.
— Vous devez au moins accepter une séance de conciliation, dit-elle alors. Si vous ne le faites pas de votre propre initiative, il y a de fortes chances pour que le juge l’ordonne.
Les juges utilisaient de plus en plus leur pouvoir pour contraindre les gens à une tentative de réconciliation avant qu’ils ne se lancent dans une procédure de divorce.
— Et si vous choisissiez une séance en famille, avec les enfants ? ajouta-t-elle. Ils sont eux aussi impliqués. Je vous donnerai le nom de quelques médiateurs recommandés par la cour.
Elle les observa un instant ; visiblement, ils allaient réfléchir à la question. Elle passa donc à un autre sujet ; un sujet délicat.
— Si nous pouvions aussi trouver un terrain d’entente pour la garde des enfants, cela ferait considérablement avancer votre affaire.
— Je veux la garde complète des enfants, déclara Barbara d’un ton tranchant.
— Il n’est pas question que tu m’enlèves mes enfants ! s’insurgea aussitôt Theo. Soit c’est la garde partagée, soit c’est moi qui les prends.
— Ma cliente estime que l’alcoolisme de leur père est préjudiciable au bien-être des enfants, intervint Travis en se tournant vers Megan.
— Je ne suis pas alcoolique ! rugit Theo. Si vous étiez son mari, vous aussi vous auriez besoin d’un petit verre avant de rentrer à la maison, le soir.
Megan ignora son commentaire.
— La cour n’aime pas les pères absents, et il y a de fortes chances pour qu’elle soit favorable à une garde partagée, les informa-t-elle.
— Pas quand il y a une dépendance à une substance toxique, objecta Travis. Référez-vous à des cas connus, comme Smith contre Barrett, ou Lardon contre Van Arden, respectivement à la cour de justice de Decatur et de Clayton.
Très bien, il avait mené l’enquête. Mais elle aussi. Elle se mit à citer des cas dans lesquels les femmes avaient perdu la garde de leurs enfants parce qu’elles avaient des liaisons.
Travis mentionna alors celui d’une femme qui, en dépit de nombreux adultères, avait obtenu la garde de ses enfants, alors que la moralité de son mari n’était pas à prouver.
Contrariée, Megan se rendit compte qu’elle n’avait rien à rétorquer.
— Je ne crois pas que nous parvenions à une entente aujourd’hui, à ce sujet, enchaîna-t-elle alors. Je propose que nous passions aux biens matrimoniaux.
Une question qui soulèverait bien moins de passion que les enfants.
De manière rapide, le couple tomba d’accord sur le fait que Theo garderait l’appartement de Dallas et la villa sur la côte, en Caroline du Sud. Il avait déjà déménagé de la maison familiale d’Atlanta, que Barbara conserverait. Les voitures, le bateau, les œuvres d’art, les bijoux et les meubles furent répartis entre eux sans le moindre problème.
Puis Megan aborda l’objet numéro 85 figurant sur la liste des biens que Theo lui avait remise.
— Deux cartes pour le carré des VIP, au club des Hawks d’Atlanta, lut-elle à haute voix. D’une valeur de trois mille dollars chacune.
Travis émit un grognement de désapprobation.
— Un problème ? s’enquit-elle.
— Mon mari sait parfaitement que ces sièges valent bien davantage, répondit Barbara.
Megan regarda son client.
— Je les ai achetées trois mille dollars chacune, confirma-t-il.
— Ce sont les meilleures places des tribunes, intervint Travis. Elles sont très convoitées.
— Je ne renoncerai pas à ma place ! décréta Barbara. J’étais une fan des Hawks bien avant toi. Et, de toute façon, tu n’as jamais aimé le basket.
— Pas question que j’y renonce, moi non plus ! répliqua Theo. Surtout ce soir !
Megan se rappela vaguement avoir lu dans les journaux qu’un tournoi important débutait ce soir et allait durer toute la semaine.
— Tu ne peux pas y aller ce soir, protesta Barbara. C’est moi qui y vais, et je ne veux pas que tu sois à côté de moi !
Et ce fut ainsi que les hostilités reprirent. Apparemment, les maisons et les bateaux n’avaient aucune valeur émotionnelle. Les places de basket, si.
Deux collègues de Megan passèrent à ce moment-là près de la salle de conférences aux parois vitrées, leur jetant un coup d’œil. Il n’aurait plus manqué que quelqu’un appelle son père pour lui signaler qu’elle avait perdu le contrôle de la situation ! Qui plus est, avec son plus important client !
Tout comme Travis un peu plus tôt, elle frappa du poing sur la table.
— Aucun de vous deux n’assistera au match ce soir, dit-elle d’un ton très calme.
Travis croisa les bras et lui lança un regard amusé.
— Mais nous jouons contre les Pistons ! s’écria Theo, visiblement horrifié par ce qu’elle venait de suggérer. Nous avons la possibilité de redorer notre blason !
— Ni l’un ni l’autre n’ira à ce match, répéta Megan, impassible. Nous ne pouvons pas prendre le risque que vous vous disputiez en public. Cela pourrait avoir des circonstances désastreuses pour vous. Mais c’est à vous de choisir.
— Travis, déclara soudain Barbara d’un ton grave, je vous laisse ma place.
— Ce n’est peut-être pas très approprié dans…, commença Megan.
— Merci, Barbara, répondit Travis en souriant.
— Tu ne peux pas assister au match avec mon avocat, enchaîna Barbara à l’attention de son mari, un sourire triomphant aux lèvres.
— Dans ces conditions, vous pouvez prendre ma place, Megan, marmonna Theo entre ses dents.
— Merci, répondit machinalement Megan, mais…
— Nous apprécions votre geste, vraiment ! la coupa Travis.
Megan eut un petit instant de flottement et ne sut que répondre. Lorsqu’elle se tourna vers Travis, il lui fit comprendre qu’ils devaient donner l’exemple. Elle le considéra par en dessous et ne protesta pas davantage.
Elle regarda sa montre. Il était juste 16 heures. Elle avait le sentiment d’être dans cette salle depuis une semaine !
— Je vous propose de nous arrêter pour aujourd’hui, dit-elle. Vous avez beaucoup de questions auxquelles réfléchir. On se revoit jeudi ?
Sa proposition fut acceptée et le couple Hoskins partit.
Travis échangea une poignée de main avec Mark et Trisha, avant de se tourner vers Megan.
— A quelle heure voulez-vous que je passe vous prendre pour le match ?
Il lui fallut quelques secondes avant de comprendre. Alors elle éclata de rire.
— Merci, mais je n’ai pas l’intention d’y aller.
— Pourquoi ?
— Ce ne serait pas professionnel, répondit-elle, se remémorant la façon dont les choses avaient dégénéré au restaurant.
— Vous avez bien accepté de dîner avec moi, lui rappela-t-il.
« Et vous m’avez embrassé », lut-elle dans ses yeux.
— C’était un dîner de travail.
— Disons que ce sera un match de travail.
— Non.
— Le carré VIP, c’est vraiment le summum.
— C’est possible, mais c’est toujours non.
— J’achèterai des hot-dogs.
— Vous les mangerez tout seul.
Se rendant soudain compte que Trisha écoutait la conversation avec grand intérêt, elle ouvrit la porte pour suggérer à Travis qu’il était temps qu’il sorte.
*
* *
Megan gara sa BMW dans la large allée qui menait à la maison de son père, près de la Volvo de Cynthia et de la Volkswagen convertible de Sabrina.
Elle était la dernière. Elle s’efforça toutefois de ne pas se dépêcher ; dîner avec son père n’était pas une compétition, aussi était-il stupide d’avoir l’impression qu’elle avait quelque chose à prouver.
Elle retrouva ses sœurs dans la cuisine, qui semblait tout droit sortie d’un ranch. Pour être rustique et parfaitement inapproprié dans une demeure citadine, l’endroit n’en était pas moins convivial.
— Megan ! Que je suis heureuse de te voir !
Sabrina se précipita vers elle et l’embrassa comme si cela faisait des mois qu’elles ne s’étaient pas vues, alors que leur dernier dîner remontait à une semaine.
— Pourquoi ? Tu cherches un avocat pour te rédiger un contrat de mariage ? plaisanta Megan.
Sabrina lui répondit d’un sourire moqueur. Depuis que Jake et elle avaient décidé de se marier, le contrat de mariage était devenu un sujet de plaisanterie entre sa sœur et elle. Son fiancé et elle étaient tellement épris l’un de l’autre que l’avocat le plus blasé, même s’il s’agissait de sa sœur, n’avait aucune chance de lui faire changer d’avis.
Megan serra Sabrina dans ses bras et alla embrasser Cynthia, qui lui rendit son baiser d’un air distrait.
— Je vais préparer les gins-fizz, décréta Sabrina.
Megan se rendit alors soudain compte qu’elle avait terriblement besoin d’un verre. La journée avait été assez éprouvante.
— Bonne idée ! s’exclama-t-elle. Un doigt de soda, et une bonne ration de gin pour moi.
Le large sourire que lui adressa Sabrina lui rappela toutes les photos qu’elle avait vues de sa sœur dans les journaux et les magazines lors de sa dernière action caritative en tant que Miss Géorgia. Sabrina avait hérité des cheveux blonds et des yeux bleu vif de sa mère, la seconde femme de Jonah, morte dans un accident de voiture quelques années auparavant.
Megan s’approcha du four, d’où s’échappaient de merveilleux arômes.
— Le repas a l’air délicieux, dit-elle. Je parie que ce n’est pas papa qui l’a préparé.
— Mme Parfaite a encore frappé, laissa échapper Cynthia d’un ton irrité qui ne lui ressemblait pas.
Mais Megan comprenait l’aigreur de son aînée. Sabrina n’était pas uniquement une reine de beauté, c’était aussi un fin cordon-bleu. De plus, son fiancé était le gouverneur de Géorgie, et elle travaillait comme porte-parole d’une institution caritative qui prenait en charge la scolarité des enfants gravement accidentés. Tout cela suffisait à donner la nausée à la plus généreuse des sœurs.
Pourtant Cynthia n’avait rien à envier à Sabrina, étant pour sa part le génie indiscuté de la famille. D’ordinaire elle acceptait la perfection de Sabrina avec une sérénité amusée, mais ce soir, elle semblait lointaine, préoccupée.
— Cynthia, ma chérie, je ne vais pas t’en tenir rigueur car je vois bien que tu es stressée, lui répondit Sabrina. Tu pourras me présenter tes excuses quand tu te sentiras mieux, ajouta-t-elle avec un petit sourire en coin.
Il n’y a pas si longtemps, Sabrina avait reproché à ses sœurs de toujours se moquer d’elle, même gentiment, et de la considérer encore comme la gamine un peu frivole et écervelée qu’elle n’était plus. Depuis, toutes deux s’efforçaient de la considérer avec tout le respect qu’elle méritait.
— Désolée, marmonna Cynthia.
— Cynthia, tout va bien ? demanda Megan.
Cynthia avala une gorgée du gin-fizz et fit la grimace.
— Oui. Papa veut que nous le rejoignions dans son bureau.
— A quel sujet ? s’enquit Megan.
— Comment est-ce que je le saurais ? rétorqua Cynthia d’un ton sec.
Megan se tourna vers Sabrina, qui haussa les épaules, perplexe. Cynthia n’avait jamais de saute d’humeur. Que lui arrivait-il ? Mais l’heure n’était pas aux confidences. Jonah Merritt voulait voir ses filles.
Dans le bureau de leur père, chacune avait sa place attitrée ; Cynthia occupait la bergère, près du bureau, Megan s’asseyait sur le siège assorti, et Sabrina se lovait dans la causeuse. Avant de s’y blottir, elle posa un verre sur le bureau de son père, un gin-fizz avec beaucoup de soda, comme il les aimait.
Jonah s’adossa à son fauteuil en cuir, derrière sa table de travail en acajou. Il avait les cheveux complètement argentés depuis son infarctus, ce qui lui donnait un air encore plus distingué.
— Comment avance le cas Hoskins ? demanda-t-il en se tournant vers Megan. Qui est l’avocat de la partie adverse ?
— Travis Jamieson, de chez Prescott Palmer.
— Jamieson ?
— Tu le connais ?
Son père se frotta le menton, perplexe et un peu surpris.
— Non, pas vraiment…
Pour la première fois de sa vie, Megan ne le crut pas. Soudain, elle ressentit comme une sensation de vertige au creux de l’estomac. Depuis le début, cette affaire lui semblait quelque peu louche, ou tout au moins assez troublante.
— Papa, s’il y a quelque chose que je dois savoir…
— Il n’y a rien, la coupa-t-il. Je n’ai jamais renconté cet homme, ajouta-t-il en la regardant dans les yeux.
Cette fois, il disait vrai, elle le savait. Elle poussa un petit soupir de soulagement.
— J’ai des nouvelles à vous annoncer, lança-t-il alors en regardant ses trois filles tour à tour. Je préfère vous informer moi-même avant que le téléphone arabe ne fasse son travail. Voilà, j’ai retenu plusieurs personnes susceptibles de me succéder à Merritt, Merritt & Finch.
— J’en fais partie ? lança Megan.
La question avait fusé sans qu’elle ait eu le temps de réfléchir.
— Toi ? s’exclama Cynthia, visiblement choquée qu’elle ait pensé usurper un poste qui jusqu’à très récemment lui était encore destiné. Mais tu n’as aucune expérience en droit commercial ou pénal !
Eh bien elle pouvait remercier sa sœur pour son soutien ! C’était encourageant.
A l’éclat qu’elle perçut dans les yeux de son père, elle comprit que Cynthia et lui étaient sur la même longueur d’ondes.
— Ta sœur a raison, approuva-t-il. J’ai l’intention de convoquer un candidat dès la nouvelle année, et à cet effet j’ai déjà eu des entretiens avec Henry Whittington, Jack Loveridge III et Robert Grayson. Tous trois étaient fort intéressés par le poste.
C’étaient tous trois d’excellents avocats, hautement qualifiés, et si son père embauchait l’un d’eux, il n’aurait plus besoin de la consulter, pensa Megan avec tristesse. Ni de discuter des heures avec elle pour élaborer des stratégies, ce qu’elle adorait par-dessus tout. Elle ne le verrait plus, à part au cours de leurs dîners hebdomadaires.
Faisant fi de sa fierté, elle se tourna vers lui.
— Papa, s’il te plaît, prends au moins ma candidature en considération.
— Tu sais déjà ce que j’en pense, Megan.
Saisissant alors son verre, il renversa malencontreusement un peu de gin-fizz et s’essuya les mains avant d’ajouter :
— Sans compter, ma chérie, que tu travailles trop.
Par pitié ! Il n’allait pas encore faire diversion avec cet argument insensé ! Tous les gens passionnés par leur métier travaillaient trop. Il était bien placé pour le savoir. Pourquoi, soudain, cela devenait-il un problème ?
— Il faut que tu mènes une vie un peu plus équilibrée, poursuivit-il.
— Mais papa, c’est toi le bourreau de travail de la famille, lui rappela-t-elle.
— Et regarde ce que ça m’a valu ! Un infarctus.
— Je suis bien plus jeune que toi et je suis en parfaite santé ! objecta Megan.
— C’est à ton âge que l’on doit contracter de bonnes habitudes de vie, ma chérie. Dans dix ans, tu ne seras plus aussi jeune, ni en aussi bonne forme. A ce rythme-là, tu seras une candidate idéale pour la crise cardiaque. Il te faut une vie plus équilibrée.
Lui ? Parler de vie équilibrée ? C’était insensé ! D’ailleurs, la plupart des avocats ne pouvaient pas mener une vie équilibrée.
— Cynthia aussi est un bourreau de travail, fit remarquer Megan. Est-ce que tu lui conseilles pour autant de mener une vie plus équilibrée ?
— Vous n’avez pas le même tempérament, répliqua son père. Cynthia a une plus grande résistance physique que toi.
— Exact, intervint cette dernière en adressant un petit sourire complice à son père.
Personnellement, Megan pensait que sa sœur avait l’air épuisé, mais elle n’aboutirait à rien si elle l’attaquait de front.
— Papa, ma vie est équilibrée, reprit-elle. Je sors. Je vais au cinéma avec des amis.
— Ah bon ? Tu peux me dire ce que tu as vu depuis La Mélodie du bonheur quand tu étais adolescente ?
Elle leva les yeux au plafond et soupira.
— Bien sûr !
Encore que, maintenant qu’elle y pensait, le dernier film qu’elle avait vu, c’est le premier de la trilogie Die Hard, Piège de cristal… Un film qui n’était pas des plus récents.
— Je vais à mon club de gym deux fois par semaine et je prends des vacances tous les ans, éluda-t-elle.
— A quand remonte ton dernier rendez-vous ? voulut savoir son père, implacable.
— Trois semaines, répondit-elle d’un air triomphant.
Par chance, elle avait accepté l’invitation de l’avocat qu’elle venait de battre. Elle avait failli s’endormir au moment du tiramisu, la soirée avait été d’un rare ennui, tout comme l’homme, d’ailleurs. Mais cela comptait néanmoins comme rendez-vous. Et si son confrère l’avait embrassée pour lui dire au revoir, elle ne s’en souvenait plus.
Son père émit un petit grognement.
— Tu as besoin d’un petit ami régulier, dit-il.
Et l’on en revenait toujours à l’éternel problème… Un petit ami qui ne serait pas de la profession la laisserait immédiatement tomber quand il comprendrait qu’il n’était pas l’unique centre d’intérêt de sa vie, et un petit ami lui-même avocat ne lui donnerait pas toute l’attention qu’elle attendait d’un homme. Et elle n’avait pas une minute à elle pour se mettre à la recherche de l’homme idéal ; ni le temps ni l’envie, si elle voulait être franche. Seul l’intéressait son travail. Et prendre la direction du cabinet familial la comblerait au-delà de toutes ses espérances. Si seulement son père pouvait le comprendre…
— Oh, oui ! Ce serait formidable, si tu rencontrais un homme ! s’exclama Sabrina, l’arrachant à ses pensées. Tu mérites quelqu’un de bien, Megan.
« Quelqu’un d’exceptionnel », ajouta Megan pour elle-même.
— Je cherche, mentit-elle.
Mais si sa vie amoureuse était aussi importante pour son père et que cela pouvait la placer sur la liste des candidats qu’il avait retenus pour lui succéder, elle était prête à lui promettre qu’elle sortirait avec un trapéziste et pratiquerait le sexe acrobatique à quinze mètres du sol !
Cependant, ce court débat sur sa vie sentimentale venait d’éveiller le doute chez son père, l’ironie chez Cynthia et de l’empathie chez Sabrina. L’air devint soudain irrespirable dans la pièce. Alors, sur une impulsion, Megan se leva.
— D’ailleurs, je ne pourrai pas rester dîner avec vous ce soir. J’ai un rendez-vous. Je vais au match des Hawks. Avec un homme.
— Et tu vas à un match de basket dans cette tenue ? s’exclama Sabrina en détaillant son chemisier blanc et son tailleur noir d’un air horrifié.
— Bien sûr que non, répondit-elle. Je dois passer à la maison pour me changer.
*
* *
Dès qu’elle fut montée dans sa voiture, Megan appela Travis.
— J’espère que vous n’avez pas jeté les entrées VIP pour les Hawks.
— Vous plaisantez ? Ce sera un grand match. Je suis d’ailleurs en route pour le stade.
— Parfait ! Je vous rejoins là-bas. A moins que vous n’y alliez avec votre petite amie, ajouta-t-elle au bout d’un instant comme il ne répondait pas.
— Non, aucune petite amie ne m’accompagne.
Megan sentit une onde de chaleur l’envahir.
— Vraiment ? Curieux pour une personne qui a tellement envie de se marier, ironisa-t-elle.
— Allez savoir ! Bon, j’ai votre carte sur moi. On se retrouve à 19 heures devant l’entrée ?
— Entendu.
— Le rendez-vous est pris.
— Ce n’est pas un rendez-vous, rétorqua-t-elle sèchement, assaillie par la subite et ridicule idée qu’il ait lu dans ses pensées, ou entendu la conversation qu’elle venait d’avoir avec son père.
— Façon de parler, laissa-t-il tomber avec un petit rire dans la voix. *
* *
Quand il aperçut Megan près de l’entrée, Travis se rendit compte de deux choses. Pour commencer, il pensait à elle bien plus souvent que ne le requérait leur travail commun sur le dossier des Hoskins. Ensuite il l’avait imaginée de différentes façons, mais pas dans un jean délavé, un T-shirt moulant noir à manches longues et une veste polaire violette. L’ensemble était indéniablement charmant. Oui, même la casquette. Encore que…
Elle surprit son regard étonné.
— Qu’y a-t-il ?
— Une casquette des Knicks ? Vous voulez être lynchée par les fans des deux équipes ?
Elle haussa les épaules.
— J’ai l’habitude d’être le mouton noir, je saurai me défendre.
— Peut-être, mais il faudra quand même que je vous surveille.
Elle le regarda d’un air sévère.
— Ce n’est pas un rendez-vous, Travis.
— Mais bien sûr que non ! C’est une réunion de travail, répondit-il en feignant d’être choqué. Avec hot-dogs.
— Ce n’est pas bon pour la santé.
— Si on en mange plus de six par match, cela peut être préjudiciable, c’est vrai, reconnut-il.
Ce qui lui valut un regard écœuré de la part de Megan. Mais il ne s’en formalisa pas.
Il attendait cette soirée avec impatience ; il adorait le basket. Mais depuis que Megan l’avait appelé pour lui dire qu’elle venait, sa soirée s’était transformée en un moment de pur bonheur. L’atmosphère détendue du stade était un cadre idéal pour poser quelques questions à la jeune femme sans en avoir l’air.
Il acheta les hot-dogs, un pour chacun. On leur servirait des en-cas d’une autre qualité dans le carré des VIP, mais c’était plus fort que lui : il lui fallait un hot-dog quand il regardait un match de basket. Megan prit le sien sans protester, puis ils se dirigèrent vers leur place.
Le stade affichait complet et il ne leur fut pas facile de se frayer un chemin à travers la foule. Quand ils atteignirent la partie réservée aux privilégiés, Travis se rendit compte que la moitié des avocats importants d’Atlanta s’étaient donné rendez-vous ici, l’autre moitié devant se trouver dans des box privés.
Les Hoskins possédaient deux fauteuils tout à fait confortables, et en s’installant, Megan lui adressa un sourire de pur bonheur, comme si elle venait de prendre conscience de leur chance. Il lui rendit son sourire et s’installa à son tour.
Le jeu commença fort, et le joueur vedette de l’équipe des Hawks marqua un panier d’entrée, déclenchant les hurlements de la foule.
— Ils en avaient bien besoin, fit remarquer Megan. Ils viennent quand même de perdre cinq matchs consécutifs.
Il se tourna vers elle, surpris.
— Je ne vous aurais pas prise pour une fan de basket.
— Vraiment ? Vous aviez pourtant l’air de penser, lors de notre réunion avec les Hoskins, que je voulais assister au match.
— Moi, j’en avais envie, la corrigea-t-il. Je viens souvent avec mon père, d’ailleurs. Mais nos places ne sont pas aussi confortables que celles-ci.
— Je…
Elle s’arrêta pour applaudir un point marqué par un joueur de Chicago qui venait juste d’effectuer son transfert au club des Hawks.
— Je suis vraiment étonnée que vous ne soyez pas venu avec votre petite amie, reprit-elle.
— Votre intérêt concernant l’absence de ma petite amie me paraît un peu excessif.
— C’est purement professionnel. Quand un homme annonce à une avocate spécialisée dans les divorces qu’il veut se marier et fonder un foyer, ladite avocate ne peut s’empêcher de calculer les chances que le mariage a de tenir.
— Vous êtes bien cynique pour votre âge, fit-il remarquer, surpris.
— Je cherche juste à évaluer mes futurs revenus.
— Vous pensez que si je divorce, je vous engagerai pour me défendre ?
— Je ne suis pas certaine que vous soyez avisé à ce point. Mais votre femme pourrait l’être.
Il se mit à rire.
— Et vous, qui vous défendra, quand vous divorcerez ?
— Qui a dit que je voulais me marier ?
Elle se mit à fixer les Hawks, qui s’étaient rassemblés pendant l’arrêt de jeu. Deux supporteurs leur criaient de reprendre le jeu rapidement, en des termes plutôt crus.
— J’ai vu tellement de mariages malheureux, à commencer par celui de mes parents, ajouta-t-elle.
Travis savait que Jonah Merritt s’était marié deux fois, mais il ignorait les détails de son divorce.
— Vos parents ont divorcé ? demanda-t-il.
— Oui, et on ne peut pas dire que ce fut à l’amiable. J’avais juste trois ans, et je ne me souviens pas très bien des tenants et des aboutissants, mais je sais que l’amertume a perduré longtemps.
— C’est pour cela que le mariage n’est pas dans vos projets ?
L’homme qui se trouvait à la gauche de Megan mit ses doigts entre ses lèvres et poussa un sifflement strident qui fit grimacer la jeune femme.
— J’ai besoin d’être sûre de moi à cent pour cent, contrairement à la mariée de base qui a des étoiles dans les yeux. Et puis je veux aussi un contrat de mariage en béton.
— Un contrat ? Quel manque de romantisme !
Elle se tourna vers lui et le dévisagea.
— Ne me dites pas que vous êtes un homme qui ne jure que par le cœur et les fleurs. Ce n’est quand même pas grâce à votre naïveté que vous êtes entré chez Prescott Palmer.
Il fronça les sourcils, mais elle soutint son regard.
— Oui, vous avez raison, je ne suis pas blanc comme neige, avoua-t-il. Mais mes parents forment un couple si exemplaire que je veux, moi aussi, réussir mon mariage.
— Je suis certaine que si vous mettez une annonce dans le Law Journal, vous recevrez une douzaine de réponses, ironisa-t-elle.
— Je ne doute pas que votre intérêt est d’ordre purement professionnel, toutefois je crains que vous ne surestimiez mon pouvoir de séduction.
Elle l’observa avec attention.
— Je n’ai pas d’idée sur la question, répondit-elle avec un petit sourire en coin.
Mais Travis n’en était pas aussi certain qu’elle, à en juger par la lueur qui brillait dans ses yeux.
— Je ne voudrais pas que ma future femme soit avocate, décréta-t-il.
— Laissez-moi deviner… Vous voudriez une femme médecin qui vous ferait des arrêts maladie quand vous auriez peur de perdre un procès ?
Il éclata de rire. Il ne se rappelait pas qu’une femme l’avait fait autant rire. Quand il eut repris son souffle, il répondit :
— Non, je pensais plutôt à une femme d’intérieur.
Ce fut à elle d’éclater de rire. Puis il remarqua, à un petit mouvement de son menton, qu’elle venait de se rendre compte qu’il était sérieux.
— Ne commencez pas à me traiter de macho, la prévint-il. Cela m’est égal que l’on prône l’égalité économique au sein du couple, j’ai vu ce qui fonctionnait dans ma famille.
Il vit dans son regard que des dizaines de questions se bousculèrent dans son esprit, mais elle reporta son attention sur le match.
— Il y a eu faute ! s’exclama-t-elle.
Elle ne prononça plus un mot jusqu’à la fin du deuxième quart d’heure, et il passa son temps à suivre le jeu des joueurs, distraitement, et à observer Megan du coin de l’œil.
Pendant la pause, ils se rendirent dans l’allée centrale pour se dégourdir les jambes.
— Megan !
Travis entendit cette dernière pester entre ses dents quand Robert Grayson, associé d’un des plus importants cabinets du centre-ville, se dirigea vers eux.
— Salut, Robert, dit Megan d’un ton neutre.
Il l’embrassa, ce qui hérissa Travis.
— J’ai vu ton père récemment, dit Robert Grayson. Il avait l’air en forme.
Les mots semblaient innocents, pourtant quelque chose dans la façon dont cet homme regardait Megan éveilla l’attention de Travis.
— Oui, il me l’a dit.
Robert Grayson lui sourit.
— Et si on dînait ensemble, un de ces soirs ? lui proposa-t-il.
Travis se figea.
Megan connaissait-elle vraiment cet homme ? Savait-elle que des bruits couraient sur lui ? Des bruits qui s’apparentaient davantage à des vérités peu glorieuses qu’à de la diffamation.
— Euh… peut-être, répondit-elle visiblement embarrassée.
A cet instant, Travis se rapprocha et lui effleura le bras.
— Nous aurons beaucoup de travail, dans les semaines qui viennent, déclara-t-il, se mêlant sans y être invité à la conversation.
Robert Grayson fronça les sourcils en le voyant.
— Robert, je te présente Travis Jamieson, intervint alors Megan.
Robert tendit la main à Travis, qui fut bien obligé de la lui serrer.
— Jamieson…, répéta-t-il, comme s’il se demandait si ce nom était censé lui être familier.
— De Prescott Palmer Associates, précisa Megan.
— Vous travaillez pour PPA ? demanda Robert Grayson.
A cette question, il se tourna vers Megan, visiblement troublé que cette dernière puisse se montrer en public avec un avocat de ce cabinet. Peut-être pensa-t-il même un instant qu’ils se fréquentaient.
Travis s’attendait à ce que Megan lui explique qu’ils s’occupaient d’une même affaire, qu’il n’était pas son petit ami. Mais elle ne clarifia pas la situation, ce qui lui parut étrange. Il aurait juré qu’elle n’avait aucune envie qu’on la croie liée à un homme comme lui.
— Depuis dix ans, oui, répondit-il en fixant Robert Grayson.
Ce dernier soutint son regard quelques instants, mais finit par détourner les yeux, embarrassé.
— Il faut vraiment que l’on dîne ensemble, Megan, reprit-il en se tournant vers la jeune femme. Mon assistante t’appellera.
Il l’embrassa de nouveau, ce qui hérissa une nouvelle fois Travis, et s’éloigna rapidement.
Quand il fut parti, il se tourna vers Megan.
— Qu’est-ce qu’il voulait, au juste ? lui demanda-t-il.
Elle se mordit la lèvre et lui parut soudain bien vulnérable.
— Après tout, je peux bien vous le dire, commença-t-elle. De toute façon, toute la ville sera au courant dans un jour ou deux.
— Eh oui, les avocats sont de véritables commères !
Il la prit par le coude pour regagner leur place.
— Vous savez sans doute que mon père va prendre sa retraite, reprit-elle.
— Exact.
— Il a établi la liste de ses éventuels successeurs, précisa-t-elle avec gravité.
— Déjà ? s’étonna-t-il. J’ai entendu dire que votre père avait pris la décision de prendre sa retraite depuis peu de temps.
Elle hocha la tête.
— Oui, c’est vrai. Mais mon père agit toujours très vite. Trouver un successeur, c’est primordial pour lui.
Elle parut soudain très triste et poursuivit :
— Je pense que Robert veut discuter de notre… éventuelle future collaboration. Nous sommes sortis ensemble, il y a quelques années.
Travis s’arrêta brusquement et elle le bouscula sans le vouloir. Il sentit son corps contre le sien, et…
Non ! Il ne devait pas se laisser distraire.
— Il vous a fait du mal ? demanda-t-il d’un ton sec.
— Pas du tout. La relation s’est peu à peu émoussée jusqu’à la rupture logique. Personne n’a eu le cœur brisé.
Travis pensait à des dommages corporels, pas à une peine de cœur, mais il ne releva pas.
Il en savait plus qu’il ne l’aurait voulu sur Robert Grayson, et il supposait que Jonah Merritt ne possédait pas ces informations-là, sans quoi, il n’aurait pas envisagé de faire entrer un homme chargé d’un tel passé dans son cabinet.
Mais une personne était innocente jusqu’à ce qu’elle soit jugée coupable, se rappela-t-il alors. Et cela valait aussi pour Grayson.
Ils atteignirent leur place au moment où le match reprenait.
— Est-ce que vous pensez que Robert Grayson ferait un bon successeur ? demanda-t-il.
Elle haussa les épaules et ne répondit pas.
Travis se concentra alors sur le match. Les Pistons regagnèrent peu à peu du terrain. La foule était de plus en plus agitée. Mais Travis ne se sentait plus l’âme d’un supporteur. Sans tourner la tête vers Megan, il demanda :
— Est-ce qu’il y a un meilleur candidat que lui, parmi les éventuels successeurs ?
— Non.
Le ballon fit deux rebonds, et les supporteurs des Pistons se mirent à siffler.
— Votre sœur n’envisage-t-elle pas de quitter son nouvel emploi pour reprendre le flambeau ? poursuivit-il.
— Non, et mon père est très heureux qu’elle veuille devenir juge.
— Alors vous n’avez aucune idée de qui va reprendre le cabinet.
Délaissant le match, elle tourna la tête vers lui.
— Je ne pense pas que le cabinet ait besoin de recruter à l’extérieur, dit-elle.
Tiens, tiens, voilà qui devenait intéressant…
— Il y a un bon candidat, au sein du cabinet ? demanda-t-il.
— Un excellent, oui.
Elle pinça alors les lèvres, ces lèvres qu’il avait embrassées fortuitement et dont la douceur le poursuivait encore, et il eut soudain l’impression de traverser l’un de ses brouillards caractéristiques d’Atlanta. Megan ne voulait pas de candidat extérieur, et elle semblait malheureuse… Tout à coup, le brouillard se leva.
— C’est vous, n’est-ce pas ? Vous voulez le poste ?
Autour d’eux, les gens étaient debout, en liesse, mais il s’en moquait éperdument.
Megan s’était figée sur son siège.
— Non, je…
— Si ! Vous voulez gérer le cabinet ! Allons, avouez.
Il savait qu’il avait raison, mais il avait du mal à le croire. Cynthia Merritt était la fille destinée à prendre la relève, tout le monde dans la profession le savait. Evidemment, Megan était une formidable avocate, mais bien trop discrète. Mais peut-être qu’après tout…
Bon sang ! Les choses se compliquaient.
Travis passa une main nerveuse dans ses cheveux.
— Je ne veux pas parler de ça, déclara Megan.
Il n’insista pas. Elle ignorait de toute évidence qu’il avait envoyé son CV à Jonah et qu’il avait tenté plusieurs fois de le joindre en vain, la réceptionniste l’en ayant toujours empêché. Il en avait conclu que la seule façon d’attirer son attention était à la cour. Il avait déjà assisté à des audiences de Megan dans l’espoir d’y croiser son père, tout comme il était allé au Jury, car il savait qu’elle s’y rendait parfois et y rencontrait son père. Dès qu’il avait appris que Theo avait engagé Megan, il avait harcelé Barbara pour qu’elle lui confie sa défense, sachant que Jonah Merritt s’intéresserait à coup sûr au cas Hoskins.
Il avait besoin d’impressionner Jonah Merritt. Et vite ! Il devait revenir sur les bons rails et sortir du fossé dans lequel il était malencontreusement tombé, quelques années plus tôt ; pour de bonnes raisons, certes, mais il ne pouvait pas prévoir que son choix finirait par se retourner contre ses parents, par les blesser, eux et une ville entière…
Il regarda Megan et vit dans ses yeux un mélange de colère, de tristesse et de détermination.
Visiblement, la succession de Jonah Merritt avait soulevé quelque discussion houleuse entre le père et la fille. Mais il n’allait pas reculer pour si peu.
Il lui fallait ce poste à tout prix !
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