Ce rival trop séduisant
Chapitre 7
Un vague souvenir de gestes déplacés lors de son dernier rendez-vous avec Robert Grayson poussa Megan à choisir une tenue sage et classique, ce soir-là. Sa robe noire en jersey épousait certes sa silhouette, mais elle avait un col montant, de longues manches, et se terminait modestement au-dessus des genoux.
Elle avait mis un peu plus de maquillage que d’habitude pour ne pas avoir mauvaise mine, mais rien qui puisse pousser Robert à se faire de fausses idées sur leur dîner.
Il arriva au Salt en même temps qu’elle, à l’heure convenue. En guise de bonjour, il l’embrassa sur la joue avant d’ajouter sur un ton roucoulant :
— Tu es trrrès belle, ce soir.
Et il ne manqua pas de la détailler de la tête aux pieds…
On leur avait réservé une table avec des banquettes décorées de houx, dans la partie gauche de la grande salle, de sorte qu’ils durent passer devant la table que Megan avait occupée avec Travis, la dernière fois. Ce soir, un couple d’un certain âge y partageait une assiette de fromages.
— Eh bien, Megan, avec un peu de chance, nous allons bientôt travailler ensemble, déclara Robert une fois qu’ils eurent passé leur commande.
« Pas si je peux l’empêcher », songea Megan avant de hocher vaguement la tête en lui souriant.
S’emparant de son verre, elle s’abîma dans la contemplation du vin.
— J’ai entendu dire que tu avais su fort bien développer le service des affaires familiales, reprit Robert.
— Oui, c’est le département qui enregistre les meilleurs chiffres du cabinet.
— J’espère que notre relation ne pâtira pas du fait que je serai ton supérieur, cela me contrarierait.
Seigneur ! Il s’y croyait déjà ! Elle avala une gorgée de vin pour se calmer un peu.
— Dans la mesure où toi et moi serons associés, je serais surprise si c’était le cas, répondit-elle en le regardant dans les yeux.
Robert avait-il toujours été aussi pontifiant ? Ou bien était-elle tout simplement en train de s’habituer à un homme bien plus décontracté, qui flirtait avec elle comme un marin en permission au sol ?
Consternée à cette pensée, elle s’efforça de montrer plus d’enthousiasme envers son compagnon du moment et de profiter du cadre remarquable de ce restaurant. Ils discutèrent d’affaires récentes, de rumeurs qui couraient dans la profession. Une fois que Robert eut bu son premier verre de vin et que le serveur lui en eut servi un deuxième, Megan réussit à ramener la conversation sur le poste de directeur chez Merritt, Merritt & Finch.
— Si mon père t’a placé sur sa liste de candidats sélectionnés, c’est qu’il a une haute opinion de toi, lui dit-elle.
Personnellement, elle se demandait comment Robert pouvait être obtus au point de n’avoir pas encore compris ce qu’il avait fallu cinq minutes à Travis pour saisir : qu’elle aussi voulait le poste.
Robert se rengorgea.
— Jonah semble soucieux de la façon dont le département pénal est géré depuis que Cynthia est partie. Il pense que j’aurai la poigne nécessaire pour y remettre bon ordre.
« Avoir la poigne nécessaire pour le service pénal », se répéta Megan, et elle en prit bonne note.
— Quelle sorte de cible penses-tu que nous devrions viser, dans ce domaine ? demanda-t-elle.
Elle remercia le serveur qui apportait les entrées, du velouté de potiron pour elle et du foie gras pour Robert. S’emparant de sa cuiller, elle goûta le potage. Il était crémeux et consistant à la fois, relevé d’une pointe de muscade ; un vrai régal.
— Selon moi, répondit Robert, on ne peut pas attendre les mêmes rentrées du domaine pénal que des affaires familiales, même si dans les affaires pénales…
Le reste de ses paroles se brouilla lorsque, du coin de l’œil, elle repéra une silhouette familière à la table du centre, qu’elle estimait être la sienne et celle de Travis.
Il n’était pas possible que…
Elle jeta un regard discret.
Si, c’était possible !
Le couple âgé était parti, et c’était désormais Travis qui occupait la table, en compagnie d’une jolie brunette assise à sa place !
Elle s’étrangla avec son potage.
— Tout va bien ? lui demanda Robert en remplissant son verre d’eau.
Puis il regarda autour de lui, dans l’espoir sans doute de repérer une personne susceptible de pratiquer sur elle la méthode d’Heimlich.
— Tout va bien, lui assura-t-elle d’une voix enrouée en avalant une longue gorgée d’eau.
Quand elle reposa son verre, elle regarda Travis. Il se tenait à même place que la dernière fois, face à l’immense arbre de Noël du restaurant au fond de la pièce… et la regardait droit dans les yeux. Il leva son verre vers elle.
— Comme je te disais, poursuivit Robert, on a tendance à penser que les marges du département affaires familiales…
Mais, de nouveau, elle ne l’entendait plus. Bien qu’elle s’efforçât de le regarder, son attention était attirée par Travis comme une fourmi par du miel. Comment avait-il osé venir ici, sachant qu’elle s’y trouverait ?
Etait-il vraiment jaloux ?
Elle se déplaça discrètement pour ne pas avoir à se tordre le cou pour le voir. Il était engagé dans une conversation apparemment passionnante avec la jeune femme assise en face de lui. Soudain, cette dernière lui dit quelque chose et il se mit à rire avant de se pencher vers elle.
Elle pouvait oublier la théorie de la jalousie.
A sa grande contrariété et sans s’en rendre compte, elle s’était, elle aussi, penchée vers Robert… qui n’attendait visiblement que cet encouragement. La voix de ce dernier baissa d’une octave comme si sa conversation sur les marges et les heures facturées pouvait être un tant soit peu sensuelle. Il était bel homme, c’était incontestable, mais le fait qu’il se trouve si proche d’elle la mena à la conclusion qu’elle avait une nette préférence pour les yeux noirs, illuminés d’une pointe d’humour…
Robert était en train de lui décrire par le détail ce qu’il avait l’intention de changer chez Merritt, Merritt & Finch. C’étaient des informations importantes qu’elle devait prendre en compte, si elle voulait le battre et décrocher le poste de son père, et pourtant, les paroles de Robert entraient par une oreille et ressortaient par l’autre. Qu’est-ce qui avait bien pu pousser Travis à venir au Salt ce soir ?
Quand le dessert de Robert arriva, Megan aurait tout donné pour être déjà partie, une situation qui contrastait fortement avec son dîner en compagnie de Travis… Tous deux avaient commandé ce soir-là un dessert et un café, et aucun n’avait hâte que la soirée se termine. Soudain, elle sentit le pied de Robert effleurer le sien, sous la table… Elle recula vivement. Sans se laisser démonter pour autant, Robert coinça son mollet contre le sien. Devait-elle lui donner un bon coup de pied pour qu’il comprenne ?
— Ta compagnie est très agréable, Megan, lui dit-il alors.
— Merci, répondit-elle sans grand enthousiasme.
— J’ai toujours pensé qu’il était regrettable que nous nous voyions si peu souvent, poursuivit-il d’un air songeur. Dans notre métier, il y a beaucoup de couples de pouvoir, comme je les appelle. Une équipe juridique composée du mari et de la femme, c’est une bonne idée.
— Passionnante, approuva-t-elle distraitement en pensant à la façon dont Travis lisait toujours dans ses pensées.
— Tes propres parents formaient ce genre de duo. D’après ce que m’a dit mon père, ta mère était une excellente avocate.
— Mes parents ont divorcé, lui rappela-t-elle.
— Il y a toujours un risque.
Il pressa son genou contre le sien.
— Mais avec un bon contrat de mariage, on peut se séparer de façon amicale, ajouta-t-il.
— Les contrats de mariage, ce n’est pas très romantique.
Mais qu’est-ce qui lui prenait, de parler comme Travis ? Elle avait toujours partagé l’avis de Robert sur les contrats de mariage.
— Bonsoir, Megan !
— Tiens, Travis, fit-elle comme si elle découvrait sa présence.
Finalement, elle ne repoussa pas le genou de Robert et décida que, si elle devait mettre un coup de pied à quelqu’un, c’était à Travis.
— Tu te souviens de Robert Grayson ? enchaîna-t-elle.
Les deux hommes échangèrent une poignée de main rapide, et Travis leur présenta la jeune femme qui l’accompagnait, Allie Fleming.
Elle avait les cheveux auburn, une couleur qui chatoyait sous la lumière du restaurant. Quand elle souriait, ses yeux scintillaient. Elle semblait détendue, heureuse, et, il fallait bien le reconnaître, elle était très jolie.
— Est-ce que vous travaillez avec Travis, Allie ? demanda Megan pour mettre fin au silence qui s’était installée.
— Non. Je travaille chez moi, répondit-elle. Je fabrique des cookies que je vends aux cafés.
En d’autres termes, elle était la femme idéale pour Travis. Non seulement elle était belle, mais elle gagnait sa vie en tirant parti d’une qualité que Travis appréciait particulièrement chez une femme : elle restait à la maison.
— Et ce sont les meilleurs cookies du monde, renchérit ce dernier en posant une main sur son épaule.
— Il est gentil, dit Allie en rougissant.
— Vous trouvez ? lança Megan, regrettant aussitôt son impulsivité.
Travis fronça les sourcils et Allie se figea. Puis Travis regarda tour à tour Megan et Robert.
— Vous passez une bonne soirée ? leur demanda-t-il.
— Merveilleuse ! répondit aussitôt Megan.
Et elle adressa à Robert le genre de sourire éblouissant qui avait permis à sa sœur Sabrina de remporter ses concours de reine de beauté. A sa grande joie, ce dernier parut fasciné.
— Nous devons partir, déclara Travis d’un ton sec.
Allie lui sourit.
— Oui, il faut que tu te couches de bonne heure.
« Intéressant », pensa Megan. Et elle préféra ne pas méditer sur le goût amer que laissèrent les paroles d’Allie en elle.
Une fois Travis parti et malgré l’envie qu’elle avait eue de le gifler, le restaurant lui parut plus terne.
— Dis-moi, Robert, est-ce qu’il y a des choses que tu dois me dire sur Travis Jamieson ?
A cet instant, elle aurait aimé entendre qu’il avait tué deux épouses et les avait découpées en morceaux.
A sa question, Robert se rembrunit.
— Qu’est-ce que Jamieson t’a dit ? demanda-t-il.
— Rien, mais j’ai eu l’impression qu’il y avait un problème entre vous.
— Je n’aime pas ce type, c’est tout. Je n’apprécie pas l’éthique de son cabinet.
Difficile de contester ce point-là. Mais ce n’était pas tout, elle le sentait. Il était toutefois plus prudent d’en rester là pour le moment.
Elle crut hurler quand Robert commanda un café et un cognac. Maintenant qu’il tenait ses pieds entre les siens, il n’avait pas l’intention de la laisser partir.
Il était 23 heures quand il régla l’addition et qu’ils purent enfin s’en aller !
A l’extérieur, des nuages couvraient la lune, et la seule lumière qui éclairait la nuit, c’était celle des réverbères, sur le parking.
— Est-ce que tu vas pouvoir conduire ? s’enquit Megan comme ils atteignaient leur voiture respective.
Robert avait bu plus qu’elle, mais il semblait encore en pleine possession de ses moyens. Elle l’espérait vivement d’ailleurs ; elle n’avait aucune envie de le déposer chez lui.
Il s’appuya contre sa Lexus, garée à côté de sa BMW. Il se trouvait tout près d’elle et lui souriait.
— Oui, tout va bien. J’ai passé une très bonne soirée, Megan…
— Moi aussi, mentit-elle.
Elle n’était pas dans le box des témoins, elle n’avait pas juré de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.
Elle appuya sur sa clé pour déverrouiller ses portières.
— Eh bien, poursuivit-elle, il est temps de…
L’empêchant de terminer sa phrase, Robert la prit dans ses bras et pressa sa bouche contre la sienne.
Elle se raidit malgré elle ; elle avait toujours détesté quand Robert l’avait embrassée, les rares fois où ils étaient sortis ensemble. Et ce soir plus particulièrement.
Elle garda ses lèvres serrées, compta jusqu’à cinq pour ne pas froisser la sensibilité de Robert, puis parvint enfin à détourner la tête.
— Bon, il se fait tard et…
Oh, non ! A peine avait-elle ouvert la bouche qu’il en profitait pour revenir à l’assaut. Cette fois, elle le repoussa sans ménagement.
— Bonne nuit, Robert.
Il s’écarta un peu mais sans lui lâcher la taille. D’une voix veloutée, il voulut se lancer dans une plaidoirie.
— Est-ce que j’y suis pour quelque chose, si tu es si…
— Hors de ta portée ! tonna une voix masculine juste derrière lui.
— Travis !
Megan vacilla contre sa voiture lorsque ce dernier attrapa Robert par le col de sa veste.
— Va-t’en, Grayson, lui ordonna-t-il. Ou je te promets que tu vas avoir plus de problèmes que tu n’en voudrais.
Le relâchant, Travis secoua la main comme s’il venait de se la salir en le touchant.
— Si tu poses encore un doigt sur moi, Jamieson, c’est au tribunal que l’affaire finira.
Les deux hommes se fixèrent un instant avec hostilité. Ils avaient la même taille, mais Travis était plus svelte que Robert. Et quelque chose faisait dire à Megan qu’il était aussi plus habitué à se battre.
— Travis, tu dramatises ! intervint-elle. Arrêtez, maintenant ! Tous les deux.
Robert rajusta sa veste, et la reboutonna tranquillement, comme s’il n’était pas du tout pressé de partir.
— Bonne nuit, Megan, dit-il simplement.
Puis il monta dans sa Lexus et démarra.
Travis se tourna vers Megan.
— Pourquoi est-ce que tu sors avec un type comme lui ?
— Je sors avec qui je veux ! rétorqua-t-elle en remettant de l’ordre dans ses cheveux. D’ailleurs, comment se fait-il que tu sois encore ici ? Tu as quitté le restaurant il y a une heure environ, si je ne m’abuse.
Balayant le parking du regard, elle n’y vit nulle part trace d’Allie.
— J’ai aperçu ta voiture sur le parking et je voulais m’assurer que tu n’avais pas d’ennuis avec Grayson, dit-il.
Il scruta son visage, y cherchant elle ne savait trop quoi, puis il ajouta :
— Je suis revenu, c’est vrai.
— Tu n’aurais pas dû prendre cette peine. J’en ai assez que tu te mêles de ma vie privée.
Posant un doigt sur sa chemise noire, elle ajouta :
— Je dînerai avec Robert chaque soir de la semaine si j’en ai envie.
— Certainement pas !
— Mais enfin quand vas-tu…
Un couple sortit du restaurant et leur jeta un regard intrigué.
— Tu l’auras cherché, Megan, marmonna Travis, mâchoires tendues. Je ne devrais pas te le dire, mais Grayson a été interrogé par la police à la suite d’une plainte pour viol, il y a deux ans de cela.
Elle recula d’un pas, choquée par ce qu’elle venait d’entendre.
— Je ne te crois pas, dit-elle. J’en aurais entendu parler.
— Il a payé une somme énorme pour acheter le silence de tout le monde. De toute évidence, il n’avait pas envie de tester sur lui la confidentialité qu’un avocat doit à son client. C’est à PPA qu’il s’est adressé. Ce genre de choses, c’est dans nos cordes, précisa Travis avec un rictus. L’argent a été remis à sa victime sans qu’il ait à admettre sa culpabilité.
— Et sans poursuites ?
— Non, et avec, en plus, une garantie de confidentialité.
— Et… tu penses que c’était vrai ?
Elle frémit à la pensée des lèvres de Robert sur les siennes…
— Il est innocent jusqu’à preuve du contraire, alors ce que je pense ne compte pas, répondit Travis. En revanche, cela ne m’est pas égal que tu sortes avec lui ou non.
Il lui remit une mèche de cheveux derrière l’oreille et lui sourit.
— J’avais peur qu’il te fasse du mal, ajouta-t-il. Mais es-tu prête à croire la parole d’un avocat de PPA contre celle d’un des piliers de la juridiction d’Atlanta ?
A la lueur du réverbère, Megan chercha son regard.
— Tout à fait. Pourquoi ne m’as-tu pas prévenue plustôt ?
— Je t’ai dit de ne pas sortir avec lui.
— Et tu pensais que je t’obéirais ? Réserve ton machisme à Allie. Si toutefois elle te parle toujours, après que tu l’as abandonnée pour revenir ici.
— Allie est une vieille amie.
Une ex-petite amie, oui !
— Nous ne sommes jamais sortis ensemble, précisa-t-il.
Megan retint un élan d’allégresse.
— Ta vie amoureuse ne m’intéresse pas, rétorqua-t-elle néanmoins.
Il laissa échapper un petit rire.
— A d’autres ! Ta curiosité est écrite sur ton visage, répliqua-t-il d’un ton railleur.
Impossible. Elle était connue pour ne jamais laisser paraître ses sentiments sur son visage.
Elle rajusta la bride de son sac sur son épaule.
— Est-ce que tu fais la même chose pour toutes les femmes que Robert invite ou me réserves-tu cet honneur ?
— A ton avis ? C’est toi seule qui me préoccupes, Megan…
Sa voix était plus rauque quand il ajouta :
— Mais tu as raison, cela ne me regarde pas. Tu es tout à fait capable de veiller sur toi-même.
A ces mots, Megan eut soudain envie qu’il prenne soin d’elle. Que cet homme était énervant à éveiller ce genre de sentiments chez elle !
— Dans ces conditions, pourquoi es-tu ici ? lui lança-t-elle.
Il leva la tête et scruta le ciel comme si la réponse y était inscrite.
— Si seulement je le savais, murmura-t-il, comme pour lui-même.
Elle éclata de rire avant d’affirmer d’un ton solennel, celui qui était le sien au tribunal :
— Cela ressemble beaucoup à de la jalousie, monsieur Jamieson.
— N’est-ce pas ? répliqua-t-il d’un ton mi-surpris, mi-ironique. Et pourtant, je n’ai jamais été jaloux, jusque-là.
— Alors c’est sans doute autre chose, avança-t-elle, en hochant la tête.
Il la considéra d’un air songeur quelques instants.
— Megan, accorde-moi une faveur : promets-moi de ne plus sortir avec Grayson.
Comme si elle en avait l’intention ! Toutefois, elle ne voulut pas donner à Travis l’impression qu’elle allait désormais éviter les tête-à-tête avec Robert Grayson, uniquement parce qu’il le lui avait demandé.
— Tu me dictes ma conduite, maintenant, Travis ?
— J’aime vivre dangereusement.
Il plongea son regard dans le sien, et elle fut très vite obligée de baisser les yeux.
— En dépit des apparences, ce n’était pas un rendez-vous, ce soir, mais c’était censé être un dîner d’affaires, affirma-t-elle en reprenant contenance.
Il laissa courir son regard sur sa robe noire et moulante.
— Et je suppose que tu estimes que ta tenue est appropriée pour un « dîner d’affaires » ?
— Tout à fait ! se défendit-elle.
Encore que, après la lueur qu’elle venait de voir dans son regard, elle n’en était plus très sûre… Elle porta la main au col de sa veste, et frissonna.
— J’ai une nouvelle à t’annoncer, lui dit-il, sa voix baissant d’une octave.
Il posa sa main sur la sienne, lui frôlant le cou de ses doigts.
— C’est le genre de robe qui, sur un corps aussi incroyable que le tien, rend un homme complètement fou.
Megan savait que sa silhouette était l’un de ses meilleurs atouts, mais de là à la qualifier d’« incroyable »… A la cour, nul doute que ces propos exagérés lui auraient valu un rappel à l’ordre.
Elle haussa les épaules.
— Tu ne me crois pas ? demanda-t-il. Regarde-toi !
Il ponctua sa remarque d’un sourire… dangereux.
De nouveau, Megan frissonna. Mais pas de froid, cette fois.
— Et tu sais quoi ? ajouta-t-il. Je viens juste de me rendre compte que nous sommes exactement au même endroit que lorsque nous avons échangé notre premier baiser…
Le frisson de Megan se transforma en une onde de chaleur qui l’enveloppa tout entière. Ce fut pourtant d’un ton calme qu’elle répliqua :
— Ce n’était pas à proprement parler un baiser.
— Vous êtes bien difficile, mademoiselle Merritt ! J’ai pourtant fait de mon mieux !
— Est-ce qu’il t’arrive parfois d’être sérieux ?
Elle s’appuya contre sa voiture, et Travis plaqua une main de chaque côté de son corps, sur la carrosserie.
— Je suis très sérieux avec toi, Megan. Depuis notre première rencontre, pour tout dire. Je n’ai jamais rencontré une femme comme toi.
Megan sentit sa gorge se serrer. Pour un peu, elle, qui était toujours maîtresse de ses émotions, aurait pleuré. Travis avait-il la moindre idée de la portée de ses paroles flatteuses chez une femme qui n’avait jamais existé que dans l’ombre de ses sœurs, qu’elle estimait plus talentueuses, plus belles qu’elle ?
— Cynthia est plus intelligente que moi, commença-t-elle, reproduisant instinctivement le conditionnement qu’elle avait subi depuis sa petite enfance.
— J’en doute, et d’ailleurs, je m’en fiche. C’est toi qui me plais.
A ces mots, elle crut que son cœur s’arrêtait de battre… Quand il se remit à palpiter, il cognait si fort dans sa poitrine qu’elle eut la certitude que Travis l’entendait.
— Tout cela n’a aucun sens, lui dit-elle alors. Nous sommes trop différents, Travis.
— Tu pourrais pu trouver une explication plus originale.
— Peut-être mais pas plus vraie. Tu as l’impression que je suis une femme vulnérable et tu veux me protéger. Et ça, c’est ton côté macho ultraprotecteur qui te joue des tours.
Travis la regarda d’un air étrange avant d’articuler avec lenteur :
— Dans ces conditions, le mieux est que tu me remercies d’avoir congédié Grayson, que tu montes dans ta voiture et que tu rentres chez toi.
— C’est exactement ce que je comptais faire.
La déception le disputa au soulagement quelques instants, et ce fut finalement ce dernier sentiment qui l’emporta.
— Merci pour avoir congédié Robert.
Il resta silencieux un instant.
— J’espérais que tu me remercierais de façon plus conventionnelle, dit-il alors.
Elle déglutit avec difficulté.
— Tu veux que je t’envoie une lettre de remerciements ? suggéra-t-elle.
Pour toute réponse, il lui souleva le menton d’un doigt. Toute la chaleur de son corps se concentra alors sur ce point de contact…
— Travis, je ne crois pas que… Il faut vraiment que je…
Seigneur ! pourquoi ses pensées, d’ordinaire tout à fait cohérentes, s’en allaient-elles dans tous les sens à cet instant ?
— Ecoute, Travis, la soirée a été longue et je suis très fatiguée.
— Ne t’inquiète pas, nous allons faire simple.
Il fit remonter son doigt et se mit à caresser ses lèvres.
Non. Ce n’était pas simple du tout…
De nouveau, son expression dut trahir ses pensées, car elle le vit sourire, de ce sourire intime et sensuel, puis il pressa ses lèvres contre les siennes. Cela ne dura pas longtemps, presque aussi peu que leur premier baiser.
Quand il recula, elle se sentit presque trahie.
— C’est tout ? demanda-t-elle.
— Non, Meg, ce n’est pas tout, dit-il d’un ton rauque.
Alors il reprit sa bouche et, cette fois, l’embrassa vraiment. Et ce fut magique !
Sa bouche épousait parfaitement la sienne, ferme, sensuelle, impérieuse… Quand il se mit à mordiller sa lèvre inférieure, un violent désir la traversa et elle entrouvrit la bouche. Il entremêla alors sa langue à la sienne pour une danse qui, à la fois, combla et attisa son désir.
Elle noua ses bras autour du cou de Travis, se serrant contre lui. Il émit un grognement et fit glisser ses lèvres sur sa joue, la couvrant de baisers brûlants. Puis il enserra le bas de ses reins. Une bourrasque de vent glissa alors sur eux, rafraîchissant sa peau brûlante… Et la ramena à la réalité.
— Travis, arrête…
C’était plus un murmure que l’ordre qu’elle avait l’intention de lui donner. Et pourtant il la relâcha immédiatement. Si vite, d’ailleurs, qu’elle vacilla. Il lui saisit aussitôt le bras pour l’empêcher de tomber, mais sans la retenir plus que nécessaire.
— Tout va bien ? s’enquit-il.
— Oui.
Elle ouvrit la porte de sa voiture, jeta son sac sur le siège passager, et s’efforça de retrouver une respiration régulière.
Elle se frotta les yeux, oubliant son mascara. Elle ne souhaitait plus qu’une chose : se retrouver dans son lit.
— Il faut que je parte. Nous avons un rendez-vous important demain avec les Hoskins, dit-elle pour essayer de se remettre dans une réalité qu’elle maîtrisait.
Demain, la magie du clair de lune se serait envolée, et sous la dure lumière du jour se matérialiseraient Theo et Barbara, leurs chamailleries. Et ses propres soucis.
Demain, Travis serait un ennemi.
Il la considéra un long moment, le regard indéchiffrable. Puis il se mit à rire doucement.
— Les Hoskins, c’est une obsession, n’est-ce pas, Meg ?
Il lui tint la portière et elle s’engouffra dans sa BMW, les yeux fixés sur le pare-brise, puis sur la ceinture de sécurité, le contact et enfin sur la boîte de vitesses. La portière claqua. Elle démarra sans se retourner.
Quelle curieuse soirée…
Elle était arrivée au restaurant dans l’intention de faire parler Robert et d’avancer ses pions, et elle avait terminée la soirée en toute insouciance, dans les bras de Travis.
En l’occurrence, l’insouciance n’était pas recommandée. Ce n’était pas ainsi qu’elle attendrait ses objectifs. Ce n’était pas avec quelques baisers informels, échangés avec un avocat à la réputation bien moyenne qu’elle persuaderait son père de lui confier la direction de Merritt, Merritt & Finch.
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