Champ de Mort

Graham McNeill · Chapitre 10 sur 25

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Champ de Mort

Neuf

 

 

Uriel s’éveilla d’un profond sommeil, surpris de s’être endormi si facilement et que ses rêves n’aient pas été perturbés par des visions de sang et de mort. Il s’était tenu si longtemps à l’écart du monde réel qu’il avait pratiquement oublié ce que c’était que dormir sans avoir la peur au ventre ni être la proie de ce genre de cauchemars.

Pasanius dormait à poings fermés dans le lit de l’autre côté de la chambre, ses paupières clignant dans son sommeil. Uriel plissa le front, se rappelant soudain un fragment du rêve qu’il venait de faire.

Il avait vu une caverne et une lumière aussi éblouissante que malveillante émerger de ses profondeurs. Uriel n’arrivait pas à discerner de quoi il s’agissait exactement, mais quelle qu’en fût la nature, ce qu’il avait vu lui inspirait une indicible terreur. Il chassa de son esprit les dernières bribes de rêve qui lui revenaient et balança les jambes par-dessus le bord du lit.

En tâchant de faire le moins de bruit possible, il se servit un verre d’eau et se rinça la bouche. Il avait un goût de cendres et de métal sur la langue qui lui rappelait l’âcreté du sang. Il perçut comme une odeur de brûlé et se demanda si les quartiers qu’on leur avait assignés se situaient à proximité des cuisines ou d’un réfectoire.

Uriel passa le dos de ses mains sur ses yeux, se rembrunissant en constatant la mollesse qui semblait s’être emparée de ses membres et de son esprit. Un space marine était normalement capable de passer du sommeil profond à la vigilance en un clin d’œil, mais depuis leur arrivée sur Salinas, c’était comme si une léthargie généralisée venait lui pomper toute vitalité.

Peut-être cela expliquait-il la mine perpétuellement abattue des Falcatas et des passants qu’il avait pu apercevoir dans les rues. C’était un monde sinistre, mais peut-être que la mélancolie qu’il percevait venait de l’humeur même de la planète et de ses habitants.

Pasanius s’étira sur son lit et se redressa en position assise, esquissant un geste pour se passer les mains dans les cheveux, cheveux qu’il n’avait pas eus aussi hirsutes depuis longtemps. Il leva les deux bras, mais seul le gauche fut en mesure de toucher son crâne.

— Putain, je m’y ferai jamais ! jura Pasanius en regardant le moignon rougeâtre qui terminait son bras droit. J’avais horreur d’avoir ce membre nimbé de corruption xénos et voilà maintenant qu’il me manque ! Si ce n’est pas pervers !

— Rien de plus naturel, j’imagine, fit Uriel. J’ai entendu dire que certaines personnes amputées continuaient de ressentir des démangeaisons, comme si le membre perdu faisait toujours partie d’eux.

— D’où est-ce que tu sors ça ?

— J’en ai entendu parler sur Tarsis Ultra, commença à expliquer Uriel. Le magos Locard m’avait touché deux mots d’un ancien adepte de Mars dénommé Seymon, qui avait développé tout un tas de nouvelles formes de greffes augmentiques. D’après la rumeur, ce Seymon se prétendait en mesure de produire des images subliminales de sujets amputés, enregistrées par un procédé électrostatique, sur lesquelles le membre manquant était toujours en place, et ce, même après une amputation pratiquée par voie chirurgicale.

— Comment a-t-il réussi à faire ça ? s’exclama Pasanius, frottant le moignon qui le démangeait et qui, détail qui n’échappa à Uriel, avait viré au rouge cramoisi, avec des croûtes à vif là où la peau était le plus irritée.

— Locard n’en savait rien, répondit Uriel en émergeant du lit afin de s’adonner à toute une série d’exercices d’assouplissement pour détendre ses muscles des bras. Il m’a dit que Seymon aurait fait partie d’une organisation secrète connue sous le nom de Culte du Dragon et que de toute façon, personne n’avait jamais eu la moindre preuve formelle qu’il ait bel et bien existé. Ses travaux sont restés une espèce de mythe sur Mars. On raconte que sa mort remonte au schisme de Mars, aux derniers jours de la Nuit des Temps.

— Par la barbe de l’Empereur ! lança Pasanius en venant se joindre à Uriel dans ses exercices. Ça fait un sacré bail, dis-moi ! Comment démêler le vrai du faux quand les événements remontent à des temps si reculés ?

— Remarque, c’est un peu ce que Locard m’a laissé entendre, répliqua Uriel. Il me disait que Mars avait tellement été dévastée au fil des âges que tout ce qui se rapportait à son histoire avait tendance à prendre valeur de légende.

— Les légendes sont le résultat des rumeurs et du temps qui passe, opina Pasanius. N’est-ce pas ce qu’on raconte ?

— Au bout d’un certain temps, tout devient légende, acquiesça Uriel. Un de ces jours, toi et moi pourrions très bien devenir des personnages de légende. Peut-être trouvera-t-on même des fresques décrivant nos exploits dans le temple de la Correction !

— Ou des statues de nous sur l’avenue des Héros, sourit Pasanius.

Les deux amis passèrent les premières heures de la matinée à évoquer Macragge et ses beautés, qu’ils espéraient revoir très prochainement. Au bout de quelques heures, chacun en était arrivé à la conclusion que cela faisait bien longtemps qu’ils n’avaient pas été soumis à un test Astartes de force ou d’endurance digne de ce nom. Privés de leurs camarades frères de bataille pour se mesurer à eux et se voir ainsi poussés de l’avant, leurs forces s’étaient mises à décliner. Et ce n’était pas là une pilule facile à avaler.

Tandis qu’ils terminaient leurs exercices, on frappa doucement à la porte et Eversham entra, l’air plus dangereux et félin que jamais. Même si Uriel avait toujours eu du mal à déchiffrer les émotions des mortels, l’expression de l’homme était particulièrement impénétrable.

— Bonjour, salua Uriel.

— De même, répliqua Eversham. J’imagine que vous avez bien dormi ?

— Bien assez, répondit Pasanius.

— Que nous vaut cette visite matinale, monsieur Eversham ? s’enquit Uriel.

— Le gouverneur Barbaden vous envoie ses salutations, commença Eversham. Et il me fait dire qu’il vous a arrangé un rendez-vous avec les Janiceps.

La lumière du soleil était particulièrement bienvenue sur la peau de Serj Casuaban après l’espace terriblement confiné des maisons de providence. Même si on ne pouvait guère qualifier l’air dans les bidonvilles de frais, cela valait certainement mieux que les effluves fétides de mort et de désespoir qui imprégnaient chaque bouffée qu’il respirait dans les coursives métalliques et les salles de soins de l’hôpital.

Le terme de « bidonvilles » était une appellation bien commode pour désigner le quartier le plus étendu de Barbadus, mais à bien y réfléchir, Casuaban se disait qu’il s’agissait surtout d’un nom tout trouvé. Nombre des bâtisses d’origine n’étaient plus que ruines, détruites dans les premiers bombardements de la guerre de pacification et jamais reconstruites depuis. Celles qui tenaient encore debout jouxtaient la marée de détritus laissée par les affrontements.

Tout un tas d’épaves de véhicules de combat avaient été abandonnées là, les carcasses d’une douzaine de compagnies de blindés tombés en panne, impossibles à réparer ou dont les équipages démobilisés avaient quitté les Falcatas. L’ingéniosité avec laquelle les locaux recyclaient des véhicules ayant porté l’ennemi au cœur de la bataille confinait presque au génie. Des escadrons abandonnés hébergeaient des familles entières, les moteurs fournissant le chauffage domestique et les soutes à munitions leur tenant lieu de couchettes de fortune.

Des milliers de gens se voyaient ainsi logés à l’étroit, s’entassant là jusqu’à ce que les sirènes se mettent à hurler pour les envoyer travailler dans les usines de munitions ou les raffineries de prométhium. Un voile de cendres nimbait l’atmosphère et une morne tristesse pesait sur les bidonvilles. Casuaban savait que sa présence n’était tolérée qu’en raison des médicaments qu’il distribuait et des traitements qu’il prescrivait.

Il s’assit derrière une table à tréteaux métallique pour appliquer un cataplasme antibiotique au bras d’un ouvrier qui avait été gravement brûlé en manipulant un combustible de synthèse utilisé pour les vols interplanétaires. L’homme avait eu de la chance : un aide-soignant diplômé s’était trouvé dans les parages et avait pu traiter la blessure sur le site même de l’accident, ce qui n’empêchait pas que la plaie mette probablement du temps à cicatriser.

Une fois le bandage appliqué, Casuaban renvoya l’homme à ses occupations, non sans lui avoir préconisé de veiller sérieusement à la propreté de la blessure, même s’il était bien conscient qu’une telle consigne n’était pas facile à suivre dans la précarité des bidonvilles. Derrière lui, on entendait tourner au ralenti le moteur d’un camion chargé d’ampoules de désinfectant, de seringues stérilisées, de gaze, de bandages synthétiques, de comprimés de vitamines, de tablettes de purification d’eau et de tout un tas d’autres fournitures médicales de première nécessité. Un planton qui avait l’air mort d’ennui était affalé sur son siège dans la cabine du conducteur.

Casuaban se passa les mains sur le visage et prit une profonde inspiration. Il se leva de la table à tréteaux et adressa un geste de la main à la file de gens qui faisaient la queue pour le consulter.

— Je reviens dans cinq minutes, annonça-t-il, avant de se diriger vers le camion et d’accepter la tasse de café tiède que le planton lui tendait depuis le marchepied. En plus d’être presque froid, le breuvage était saumâtre, mais cela faisait malgré tout du bien par où ça passait.

Casuaban ferma ses yeux fatigués et s’adossa contre le capot du moteur. Il laissa ses paupières se clore doucement, le corps exténué en dépit des quelques heures de sommeil agité qu’il avait réussi à s’octroyer sur le lit de camp de son bureau.

Il administrait des soins dans les bidonvilles depuis le lever du soleil et il serait bientôt temps de se remettre en route jusqu’au prochain poste medicae provisoire. Ses yeux cillèrent en direction du camion. Il savait bien qu’il lui faudrait trouver un moyen de détourner l’attention du planton une fois qu’il aurait repéré le Leman Russ que Pascal Blaise comptait utiliser pour récupérer les fournitures médicales.

— On a beau y être préparé, cela n’en devient pas plus facile pour autant, n’est-ce pas ? fit une voix dans son dos.

Casuaban sursauta, la soudaine montée d’adrénaline lui causant un tressaillement coupable. Il avait renversé du café sur sa blouse.

Dans un accès de colère, il leva brusquement les yeux, pour voir Shavo Togandis s’extirper péniblement des coussins d’un palanquin de l’Ecclésiarchie comme un grotesque papillon géant sortant tant bien que mal de sa chrysalide.

— De quoi ? lança-t-il d’un ton abrupt, finalement soulagé que le café ne fût que tiède. Qu’est-ce qui n’est pas de la tarte, exactement ?

— Administrer des soins aux nécessiteux, répondit Shavo Togandis. Il semblerait qu’on ait accepté une tâche véritablement sans fin, vous ne croyez pas ?

— Exact, Shavo, acquiesça Casuaban en revenant s’adosser contre la carrosserie. Ça ne devient pas plus facile avec le temps. Et c’est tant mieux.

— Tout à fait, convint le cardinal. Togandis transpirait abondamment, ce qui n’avait rien d’étonnant vu sa corpulence. Casuaban ne put réprimer un sourire en le voyant faire levier avec son bâton pastoral pour s’extraire du palanquin.

Enfin dégagé de son luxueux cocon, Togandis s’avança vers le camion et serra la main de Casuaban, qui se retint d’essuyer sa paume maculée de sueur sur son pantalon.

— Bien le bonjour, mon ami, salua Togandis. Un jour de plus à servir l’Empereur et Ses sujets, si je ne m’abuse.

— Un jour de plus à corriger les erreurs du passé, hein ? répliqua Casuaban.

Togandis lui lança un regard énigmatique et acquiesça, avant de faire signe aux prêtres et aux serviteurs de sa suite d’installer son autel portatif contre la coque d’une pièce calcinée d’artillerie mobile de type Griffon, amputée de son mortier lourd.

Serj Casuaban et Shavo Togandis formaient un duo improbable, mais les années qui avaient suivi le jour de la Restauration les avaient vus se rapprocher et devenir, peut-être pas amis, mais du moins compagnons d’infortune liés par un même désir d’expiation. Ils n’avaient jamais parlé ouvertement de ce dont ils avaient été témoins sur le Champ de Mort, mais chacun avait reconnu chez l’autre un besoin similaire au sien et, d’un commun accord tacite, ils avaient entrepris de payer leur dette à Salinas, habitant par habitant.

Chaque semaine, ils effectuaient leur tournée dans les taudis des quartiers les plus pauvres de Barbadus, Casuaban offrant ses soins et ses conseils médicaux à ceux qui en avaient besoin, et Togandis prêchant la bonne parole de l’Empereur à qui voulait l’entendre. Au départ, c’était Casuaban qui était nettement le plus occupé des deux durant ces expéditions, mais le temps passant, les conditions de vie des habitants s’étaient à tel point dégradées depuis le jour de la Restauration que de plus en plus de monde se tournait vers la parole de l’Empereur.

Casuaban faisait ses visites sans escorte de soldats. Il n’avait qu’un chauffeur et une poignée de serviteurs et de porteurs, une situation dont il était entièrement redevable à Pascal Blaise. Togandis circulait avec un équipage un peu moins austère, à bord d’un palanquin en argent et en bois gravé, suivi d’une clique de prêtres psalmodiant et de sacristains lobotomisés qui agitaient des encensoirs.

— Vous êtes en retard aujourd’hui, fit remarquer Casuaban sans la moindre pointe de reproche dans la voix.

— En effet, répliqua Togandis, des fantasmagories sont venues empoisonner mes errances somnambules.

Casuaban démêla les paroles du cardinal avant d’acquiescer et de poursuivre.

— Vous avez fait un mauvais rêve ?

— C’est peu de le dire, mon cher ami hippocratique.

— Un cauchemar ? insista Casuaban du ton le plus désinvolte qu’il put.

— En effet. Des visions d’une abjection telle que l’homme qui en est la proie n’est pas loin de croire qu’il perd la raison.

— De quoi avez-vous rêvé ?

— Je pense que vous le savez très bien, mon cher Serj.

— Comment pourrais-je donc le savoir, Shavo ?

Togandis se pencha à son oreille pour que personne n’entende.

— J’ai rêvé du Champ de Mort.

— Tiens !

— Rien qu’une exclamation monosyllabique, commenta Togandis. Eh bien, j’imagine que cela fera l’affaire.

— À quoi vous attendiez-vous ? siffla Casuaban en agrippant le bras de Togandis pour l’éloigner de la cabine du conducteur du camion. Putain, mais parlez plus bas ! C’est un sujet que vous devriez éviter d’aborder à haute voix, en particulier ici !

— Prétendriez-vous ne jamais rêver de Khaturian ? insinua Togandis. J’ai bien peur que vous mentiez si tel était le cas.

— Vous n’êtes pas mon confesseur, Shavo, rétorqua Casuaban, tirant une vieille flasque en métal chromé de sa veste pour en avaler une gorgée.

— Ah, maintenant, je vois mieux pourquoi vous ne vous souvenez pas de vos rêves ! lança Togandis.

— Ne vous avisez pas de me juger ! lâcha Casuaban d’un ton cassant en reprenant une lampée d’alcool. Surtout pas vous !

— Si un représentant du clergé n’a pas le droit de vous juger, qui donc le pourra ?

— Pas vous, en tout cas, fit Casuaban. Vous n’avez pas le droit. Vous aussi, vous étiez là.

Togandis hocha sèchement la tête et se rapprocha encore de Casuaban. Le médecin pouvait sentir l’odeur du dernier repas en date du cardinal et les relents fétides de sa transpiration.

— J’étais présent, oui, et il n’est pas une révolution de cette planète sans que je regrette amèrement ce fait.

— Vraiment ? ricana Casuaban en enfonçant son doigt dans le poitrail du cardinal. En ce cas, pourquoi portez-vous toujours votre médaille ? Par fierté ?

Togandis eut au moins la décence d’avoir l’air mal à l’aise.

— Non, ce n’est pas par fierté. Je continue de la porter parce que sinon, quel signe croyez-vous que Léto Barbaden y verrait ? Vous croyez qu’il s’embarrasserait d’envoyer Eversham nous chercher s’il pensait que nous complotons contre lui ?

Casuaban saisit Togandis par les revers de sa robe.

— Nom d’un chien ! Vous allez arrêter de brailler, oui ? murmura-t-il fébrilement. Vous avez vraiment envie de nous faire tuer ou quoi ?

Togandis secoua la tête et arracha en grimaçant les pans de sa chasuble de l’étreinte de Casuaban.

— Écoutez, je ne suis pas venu ici pour me disputer avec vous, Serj, déclara-t-il.

— Mais alors, pourquoi ?

— Pour vous prévenir.

— Me prévenir ? Mais, de quoi ?

— Je les ai vus la nuit dernière, avoua Togandis, les morts de Khaturian.

— Dans votre cauchemar ?

— Non, dans le temple.

— Qu’est-ce que vous me chantez là ?

— Ils sont venus me chercher, poursuivit Togandis. C’était moi qu’ils voulaient, mais ils ne m’ont pas pris avec eux, même si je dois avouer que je ne comprends pas bien pourquoi. Ils sont réellement puissants à présent, Serj, ils sont investis d’un vrai pouvoir. Ce n’est plus qu’une question de temps avant qu’ils ne finissent par venir nous chercher.

Casuaban agita sa flasque devant le visage du cardinal.

— Je ne crois pas que ce soit pour moi que vous devriez vous en faire, Shavo. Peut-être que vous feriez mieux de commencer par vous occuper de votre propre cas…

— Je ne plaisante pas, Serj, coupa Togandis. Vous ne l’avez pas senti ? Quelque chose a changé, et pas forcément en mieux ! Ce monde s’est transformé. Je le sens dans la moindre bouffée d’air que j’inspire.

Serj Casuaban fut tenté de répliquer vertement, mais l’image de la fillette couchée dans son infirmerie et ce qu’elle lui avait dit continuaient de le hanter. Et ne s’était-il pas réveillé en plein milieu de la nuit avec un terrible mal de crâne, s’arrachant à un épouvantable cauchemar dans lequel un monstre aux yeux ardents sortait de sa caverne pour le dévorer ?

Mais pour ce qui était des morts, il se creusait la tête.

— Vous l’avez senti ! s’exclama Togandis en voyant son expression.

— Et si bien même c’était le cas, qu’est-ce que ça changerait ? Vous et moi savons très bien ce que nous avons fait, ce que nous avons laissé faire. Si les morts reviennent nous chercher, eh bien, peut-être qu’on devrait tout bonnement les laisser nous emmener.

— Vous cherchez à mourir ? interrogea Togandis.

— Non, répondit Casuaban dans un haussement d’épaules, en considérant les visages hostiles des habitants des bidonvilles. Mourir serait une solution de facilité. C’est vivre avec ce que nous avons fait sur la conscience qui fait office de châtiment.

— Je ne suis pas sûr que les morts voient les choses de cette façon, dit Togandis.

Uriel et Pasanius suivirent Eversham dans les couloirs du palais, dont l’austérité se comprenait mieux maintenant qu’ils avaient fait la connaissance de Léto Barbaden. Il y avait des Falcatas stationnés un peu partout, avec leurs vestes d’uniforme rouges, leurs plastrons étincelants et leurs lames incurvées brillant de mille feux, ce qui n’empêcha pas Uriel de noter qu’aucun ne portait de fusil laser ni même de pistolet.

Eversham se montra plutôt avare en paroles durant le trajet, se bornant à répondre avec politesse et concision à toutes les questions qu’on lui posait, mais sans se risquer à apporter plus d’informations que nécessaire. Il ne s’étendit pas davantage sur les Janiceps, se contentant de répéter à Uriel qu’il comprendrait lorsqu’il les verrait.

Ils finirent par émerger de l’autre côté du palais, par la façade opposée aux portes principales qu’ils avaient empruntées pour entrer. De hautes dépendances aux remparts crénelés s’élevaient aux angles de la structure principale pour former une cour intérieure triangulaire. Si on avait bâti le palais dans une roche sombre et intimidante, ces ailes étaient pour leur part construites en pierre lisse et rosâtre qui brillait comme du granite poli. De fines meurtrières perçaient les façades de l’aile ouest, mais aucune porte ne semblait mener à l’intérieur et les toits étaient hérissés d’antennes.

L’aile orientale avait une architecture complètement différente, remontant manifestement à une période plus reculée que le reste du palais. La maçonnerie était décorée de bien plus d’ornements et rendait un hommage vibrant au talent de l’architecte : un bâtiment entièrement à la gloire du génie artistique.

Si le reste de la demeure de Barbaden se caractérisait par sa propreté et la netteté de ses lignes, cette aile s’était au contraire bien délabrée au fil des ans. Le temps avait revêtu sa maçonnerie craquelée d’une patine qui évoquait le visage d’un homme d’état vieillissant, et ses fenêtres étaient encrassées par la poussière et les vieux souvenirs. En dépit de l’état de délabrement, ou peut-être justement en raison de cela, le bâtiment plut immédiatement à Uriel, qui se sentait étrangement lié à lui, ou à quelque chose tapi à l’intérieur.

Une bande en béton armé s’étendait entre les deux ailes, ruban terne aussi large que le terrain de manœuvres devant la forteresse d’Héra et assez vaste pour contenir l’intégralité du chapitre. Rien ne venait brisait la monotonie de l’étendue : ni statues, ni dépendances, ni rien qui aurait pu distraire l’œil de la nature strictement utilitaire de la zone, à l’exception d’une affreuse tour ronde ramassée qui se dressait, menaçante, au bout de l’aire de béton.

— Un terrain de manœuvres ? hasarda Uriel, tandis qu’Eversham les guidait droit vers le centre de l’esplanade à ciel ouvert.

— En effet, répondit ce dernier. Ce fut le point de rassemblement le jour de la Restauration.

— Le jour de la Restauration ? interrogea Pasanius.

— Le jour où l’ordre impérial a été officiellement restauré sur Salinas, expliqua Eversham. Un grand jour pour le régiment.

— Et cependant, vous avez ressenti le besoin de dissimuler l’événement derrière ces murs, fit remarquer Pasanius.

Eversham le fusilla du regard.

— C’est aussi ici que le régiment est mort, ajouta-t-il.

Uriel s’engouffra aussitôt dans la brèche ouverte par cette étonnante manifestation d’émotion.

— Mort ici ? souligna-t-il.

— Nous n’étions plus une armée d’occupation, précisa Eversham d’une voix où perçait clairement l’amertume. Le régiment a été officiellement dissous et ceux qui sont restés sous les drapeaux ont été affectés en tant que Force de Défense Planétaire.

— Ça n’a pas dû être facile à avaler, dit Uriel, bien conscient du mépris que la plupart des corps de la garde impériale vouaient à tort aux régiments FDP. Les gardes les traitaient avec condescendance, les surnommant « les soldats de plomb », mais force était de constater que ces hommes constituaient souvent les premières lignes de défense pour repousser une invasion ou mater une insurrection. Uriel avait eu maintes fois l’occasion de se rendre compte du courage des soldats FDP. Le visage de Pavel Leforto de la légion défensive d’Erebus lui revint en mémoire, un homme qui lui avait sauvé la vie.

Un soldat ne valait pas moins aux yeux de l’Empereur sous prétexte qu’il ne traversait pas la galaxie pour faire la guerre.

— Ça n’a pas été facile, convint Eversham, accélérant le pas à mesure que ses vieilles rancœurs remontaient à la surface. Faire partie de quelque chose de réellement sublime pour ensuite se retrouver tout en bas de l’échelle ; vous imaginez le traumatisme ?

— En fait, je vois très bien ce que vous voulez dire, répliqua Uriel.

Eversham lui jeta un regard oblique et, se rendant compte qu’il s’était laissé aller à des confidences, se contenta d’acquiescer de la tête avant de reprendre l’air circonspect qu’on lui connaissait.

Changeant de sujet, Uriel pointa du doigt l’édifice délabré qui constituait l’aile est du palais.

— Ce bâtiment, là-bas, de quoi s’agit-il ?

— C’est la galerie des antiquités, répondit Eversham.

— Un musée ?

— En quelque sorte. Quelque part entre un musée régimentaire et un dépôt pour entreposer les objets que le conservateur Urbican juge dignes d’être conservés et exposés. C’est une perte de temps, si vous voulez mon avis. Personne ne le visitera jamais.

— C’est là que se trouvent nos armures ? demanda Pasanius.

— Il me semble bien, répliqua Eversham.

— Je crois que ça me plairait bien de visiter cette galerie d’antiquités, déclara Uriel, ce qui n’inspira qu’un haussement d’épaules à Eversham, comme si le sujet ne l’intéressait pas le moins du monde, ce qu’Uriel voulait bien croire.

Le silence s’installa entre les trois hommes et un malaise palpable s’empara d’eux. Le sentiment s’inten-sifiait à mesure qu’ils s’approchaient de la forme lugubre et grisâtre de la tour à l’autre bout du terrain de manœuvres.

Maintenant qu’il la voyait de plus près, Uriel s’apercevait que tout un tas de bunkers encastrés la ceignaient. S’il n’y avait pas la moindre fenêtre, ni même la plus fine meurtrière sur les murs uniformes de la façade, un portail s’ouvrait de façon incongrue à la base de la tour.

Il s’agissait manifestement de leur destination, le repaire des Janiceps, quelle que fût la nature de ce que l’appellation recouvrait.

Uriel n’aimait pas l’allure de cette tour, et à sa mine renfrognée, il comprit que Pasanius partageait son sentiment.

Un climat de terreur planait dans l’atmosphère et des barbelés entouraient le bâtiment à la manière d’épines proliférant autour du tronc d’un arbre mort.

— Quel est cet endroit ? demanda Uriel, les mots qu’il prononçait s’attardant longtemps dans l’air comme des feuilles mortes en suspension. L’antre d’un médium ?

— Ceci est l’Argiletum, répondit Eversham, comme si cette seule précision se passait de plus amples explications, demeure des Janiceps.

— Super, fit Pasanius en considérant sans enthousiasme la façade sinistre de l’édifice.

À leur approche, un détachement de gardes émergea du bunker le plus proche pour détaler en courant sur tout le pourtour de la forêt de barbelés. Maintenant qu’il regardait de plus près, Uriel distinguait de nombreuses plaques de métal, que les soldats manutentionnaient avec peine pour écraser la clôture jusqu’à ce qu’un sentier praticable fût ouvert.

Eversham ouvrit la marche par-dessus les barbelés aplatis. Pasanius se pencha à l’oreille d’Uriel pour lui chuchoter :

— Je ne peux pas m’empêcher de noter que ces Falcatas ne sont pas seulement armés de lames.

Uriel acquiesça de la tête. Lui aussi avait vu les canons de fusils laser qui dépassaient des meurtrières des bunkers. On avait muni d’armes à feu les soldats qui venaient de leur ouvrir un passage au milieu des barbelés. Ce qui était tapi à l’intérieur de cette tour lugubre était-il si dangereux que le gouverneur Barbaden ressente le besoin d’assouplir sa loi sur les armes à feu dans l’enceinte même du palais ?

Uriel descendit de la plateforme métallique, et à peine eut-il posé le pied dans l’entrelacs de fils barbelés que les soldats derrière eux commencèrent à retirer le pont de fortune, les laissant pris au piège à la base de la tour.

Uriel constata que le bâtiment était constitué d’énormes blocs de roche sombre, sur lesquels il distinguait des inscriptions cabalistiques intriquées qui serpentaient sur toute la longueur, la largeur et la hauteur de la tour. Le portail qui donnait sur l’intérieur semblait béer comme la gueule d’un monstre abominable gardant un passage vers les limbes, et l’espace d’un instant, Uriel crut même sentir le souffle de quelque antique entité maléfique s’exhaler de ses entrailles.

— Elles produisent cet effet sur absolument tout le monde, dit Eversham en percevant le malaise d’Uriel.

— Qui ça ?

— Les Janiceps, répondit Eversham en se dirigeant vers le portail ouvert. Venez, le gouverneur Barbaden vous attend.

L’intérieur de la tour n’était guère plus accueillant, une grande structure creuse s’élevant dans les ténèbres. Un seul trait de lumière descendait de l’étage et un escalier en colimaçon en fer sombre couvert de givre montait dans le halo.

L’air était glacial comme dans une chambre froide et les murs luisaient de moisissure. Uriel se sentait étrangement chaviré, car la perspective décrite par les parois semblait s’étendre à l’infini, au mépris de ce que la circonférence extérieure de la tour laissait présager.

Il pouvait sentir la saveur amère et métallique des énergies psychiques flotter dans l’air, une odeur actinique caractéristique qui le remuait jusqu’aux tripes. Uriel ne manqua pas de relever l’ironie suprême de ce paradoxe : le terreau sur lequel s’épanouissaient les puissances psychiques perturbait considérablement les humains alors que sans lui, la matière même de l’Imperium se désagrégerait devant l’immensité étourdissante de la galaxie.

Une fois de plus, Eversham montra le chemin, bien que son pas se fît résolument moins déterminé tandis qu’il arpentait les dalles réfléchissantes menant à l’escalier. Prenant garde de ne pas toucher la rampe, il commença son ascension, suivi de près par Uriel. L’escalier était étroit et grinçait sous leur poids, mais Uriel concentrait davantage son esprit sur ce qui pouvait bien les attendre en haut que sur les éventuels risques d’effondrement.

L’escalier s’étirait dans les ténèbres et Uriel avait l’intime conviction qu’ils avaient largement dépassé l’altitude de la tour telle qu’elle leur était apparue de l’extérieur. Il entendit des éclats de rire, enfantins et cristallins, et cependant terriblement vieux, comme surgissant de la nuit des temps.

Des murmures semblaient se répercuter contre les parois, mais il ne se laissa pas distraire, restant uniquement concentré à mettre un pied devant l’autre jusqu’à ce qu’il ne reste plus finalement la moindre marche à gravir.

Uriel se retrouva dans une chambre lugubre, seulement éclairée par le faible halo de lumière diffuse qui filtrait par des fenêtres embuées indiscernables de l’extérieur. Les murs de la pièce étaient dans la pénombre, mais Uriel arrivait à distinguer des formes indistinctes sur sa circonférence, des silhouettes encapuchonnées qui marmonnaient d’absurdes vers de mirliton.

L’haleine d’Uriel exhalait des nuages de fumée devant sa bouche et le froid le glaçait jusqu’aux os. Il regretta une fois encore de ne pas porter son armure Mk VII au lieu de la piètre protection contre le froid surnaturel offerte par la fine robe qu’on lui avait fournie.

Eversham s’avança à longues enjambées jusqu’au centre de la pièce, où le gouverneur Léto Barbaden se tenait debout devant un divan à dossier inclinable sur lequel était allongé quelque chose qu’Uriel ne pouvait voir.

Barbaden était en train de parler à voix basse, murmurant presque. Il se retourna en entendant Eversham approcher, et d’un geste impatient, fit signe à Uriel d’avancer.

Uriel ravala une fois de plus sa colère et marcha jusqu’à eux, sentant la source d’énergie psychique crépiter au centre de la pièce. Barbaden se décala sur sa gauche tandis qu’Eversham se plantait derrière le canapé inclinable, et Uriel eut un premier aperçu des Janiceps.

Son premier réflexe fut de penser qu’il s’agissait là d’une espèce de canular cruel et qu’on s’était contenté de l’amener devant un vulgaire mutant singulièrement affreux. La main d’Uriel se crispa, cherchant à agripper la garde d’une arme qu’il n’avait pas. Il réprima le sentiment d’horreur que lui inspirait la… chose qu’il avait sous les yeux, et regarda de plus près, discernant l’esquisse d’un sourire sur les lèvres d’un des visages qui levait les yeux sur lui depuis le canapé.

Elles… ou plutôt elles formaient un angle troublant sur le divan, une masse informe et noueuse de morceaux de chair humaine soudés entre eux au mépris des lois de l’anatomie. Il ne s’agissait pas d’une créature mutante, mais de quelque chose qui avait été conçu dans l’utérus, comme des sœurs jumelles auxquelles la nature, s’abandonnant à un élan inepte, aurait joué un tour particulièrement pendable.

Leurs têtes étaient collées l’une à l’autre au niveau de l’arrière du crâne, orientées de trois quarts de manière à ce qu’aucune des deux ne puisse jamais regarder l’autre. Les pauvres filles malformées avaient deux bouches et deux nez, un œil sur chaque visage, conformément placé au-dessus de l’appendice nasal, avec un troisième commun aux deux, laiteux et dilaté, en plein milieu du front.

On apercevait le cerveau d’une des deux à travers une fine membrane de peau contusionnée qui luisait en se soulevant au rythme de sa respiration. Un organe auditif embryonnaire saillait du côté droit de son crâne, d’où pendait une boucle d’oreille en or. Leurs petits corps ratatinés étaient enlacés dans l’étreinte fatale que leur accident de naissance leur avait imposée.

Elles étaient enveloppées dans une robe vert foncé en veloutine pelucheuse, et Uriel vit qu’une broche en forme de tête d’aigle s’y trouvait épinglée, symbole de l’Adeptus Astra Telepathica. Était-ce là l’astropathe qui devait transmettre leur message de retour aux Ultramarines ?

Uriel était d’autant plus horrifié par la vue pitoyable de ces filles qu’il décelait une lueur d’intelligence dans l’œil unique de chacune d’entre elles. L’œil laiteux que les deux se partageaient sur le front baignait dans un kaléidoscope de motifs mouvants, comme des gouttelettes d’encre de couleur se mélangeant à de la peinture blanche.

Uriel avait déjà vu ce genre de figures géométriques en plongeant le regard dans les profondeurs du Warp à travers la surface polie d’un dôme de cristal, lorsque l’Omphalos Daemonium s’était emparé du Calth’s Pride.

— Bienvenue, Uriel Ventris, salua la bouche de gauche. Je suis Kulla.

— Et je suis Lalla, fit l’autre.

— Nous sommes les Janiceps, dirent-elles à l’unisson.

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