Champ de Mort

Graham McNeill · Chapitre 8 sur 25

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Champ de Mort

Sept

 

Les présentations furent rapidement expédiées : Daron Nisato, chef de la police de la cité de Barbadus, Shavo Togandis, cardinal de Barbadus et souverain pontife de Salinas, et enfin, Mesira Bardhyl, ex-psyker officielle de l’Achaman Falcatas, à présent simple citoyenne. Le mépris manifeste que Verena Kain affichait pour tous les trois ne pouvait échapper à Uriel.

Léto Barbaden récupéra son verre ballon et se rassit. Il occupait le seul siège de la pièce, obligeant le reste de l’assemblée à rester debout en le regardant se caler confortablement dedans et croiser les jambes d’un air détaché.

Barbaden leva son verre en direction d’Uriel.

— Bien, capitaine, vous pouvez entamer votre récit.

Uriel ravala sa colère et se contenta d’acquiescer.

Il commença par la mission de la quatrième compagnie sur Tarsis Ultra et l’affrontement contre les tyranides, une race de prédateurs extragalactiques dont l’objectif était de dévorer toute forme de vie sur la surface de ce monde. Sa voix prit des inflexions pleines de fierté tandis qu’il évoquait les nombreuses batailles livrées devant les murs de la cité d’Erebus, ainsi que le courage des régiments de la garde impériale chargés de leur défense.

Tandis qu’il décrivait le combat désespéré pour sauver Tarsis Ultra, Uriel pouvait sentir la bouffée d’orgueil que les soldats des Falcatas tiraient par procuration des exploits de leurs frères de la garde.

Les hordes du Grand Dévoreur avaient été vaincues sur Tarsis Ultra, mais le prix à payer avait été terrible.

Bon nombre des guerriers d’Uriel avaient péri, et les maîtres du chapitre avaient vu d’un très mauvais œil ses méthodes de commandement pour le moins cavalières. À peine les survivants de la quatrième compagnie avaient-ils regagné Macragge qu’Uriel et Pasanius se virent accusés de grave manquement aux règles édictées par le Codex Astartes, l’illustre grimoire qui guidait la conduite des Ultramarines en toutes circonstances et qui avait été écrit par leur primarque dans les temps anciens.

— Quel genre de châtiment avez-vous reçu ? demanda Barbaden.

— Nous avons été bannis du chapitre, répondit Uriel.

— À quelle fin ?

— Le seigneur Tigurius, l’archiviste en chef des Ultramarines, a eu la vision d’un grand maléfice et nous a envoyés en mission pour le détruire. Il s’agissait d’un Serment de Mort.

— Un Serment de Mort ? répéta Barbaden. Vous n’étiez donc pas censés en revenir ?

— Rares sont ceux qui sont revenus de ce genre de quête, acquiesça Uriel.

— Mais vous avez accompli votre Serment de Mort, n’est-ce pas ?

— En effet. Nous sommes partis pour un monde sous le joug des Sombres Puissances, nous nous sommes faufilés à nos risques et périls dans la forteresse d’un seigneur de guerre ennemi et l’avons mise à bas.

— Et vous avez fait tout ça tout seuls ? intervint Verena Kain.

— Non, répliqua Uriel, qui choisissait soigneusement ses mots, pas tout à fait… Nous nous sommes alliés avec des habitants de la planète. Ensemble, nous avons réussi à accomplir notre mission et maintenant, nous cherchons simplement à regagner notre chapitre.

Barbaden semblait prêter attention aux propos d’Uriel.

— Une histoire fascinante, capitaine Ventris, mais tout ça ne répond pas à la question qui me contrarie depuis la minute où l’on m’a averti de votre irruption. Comment avez-vous fait pour arriver là ?

— Je ne suis pas certain de savoir exactement comment cela s’est produit, gouverneur Barbaden, commença Uriel, bien conscient qu’il lui faudrait révéler au moins une part de vérité. Une large partie de ce qu’il nous est arrivé ces derniers temps me dépasse totalement, mais nous avons été conduits à bord d’un appareil qui, d’une manière ou d’une autre, navigue entre cet univers et l’Empyrean. Il nous a emmenés ici et nous a laissés à Khaturian. Je n’ai aucune idée de là où il se trouve à présent, ni de la raison pour laquelle il a choisi de nous abandonner sur votre monde.

Barbaden lança un regard à Mesira Bardhyl, qui répondit nerveusement d’un bref signe de tête, et Uriel comprit que le gouverneur utilisait ses dons psychiques comme détecteur de mensonges. Il se félicita de ne pas avoir menti à Barbaden, soupçonnant que le gouverneur ordonnerait à ses soldats d’ouvrir le feu à la moindre contrevérité.

— Et vous voilà donc, conclut à sa place Barbaden, deux space marines héroïques entamant leur odyssée pour rentrer chez eux. Je reconnais que cela a l’étoffe d’une épopée, capitaine Ventris. Mais qu’attendez-vous de moi, au juste ?

Uriel poussa un léger soupir de soulagement. Même si les derniers propos tenus n’avaient valeur ni d’excuses ni de franche approbation, c’était du moins un pas dans la bonne direction.

— Nous aimerions pouvoir faire envoyer un message astropathique à Macragge, dit Uriel, un message dont vous aurez préalablement approuvé la teneur, il va sans dire. Nous avons accompli notre Serment de Mort et il est temps pour nous de rentrer au bercail.

Barbaden vida d’un trait les dernières gouttes de liquide mordoré qu’il restait dans son verre et déposa celui-ci à ses pieds.

— Et si je réponds favorablement à cette requête ?

— Alors, nous resterons à votre disposition jusqu’au moment où nos frères de batailles seront en mesure de nous ramener chez nous.

Si l’engagement qu’il prenait là du bout des lèvres avait pour Uriel un goût terriblement amer, le gouverneur, pour sa part, était manifestement ravi par la perspective de faire marcher à la baguette deux space marines. Un sourire illumina ses traits.

— Ce n’est pas tous les jours qu’on a l’occasion d’avoir des guerriers de l’Adeptus Astartes à son entière disposition.

Le gouverneur claqua des doigts et, fort heureusement, les soldats autour d’eux abaissèrent leurs armes.

— Oui, peut-être qu’après tout, votre présence ici n’est rien d’autre que le signe que nous attendions en réponse aux troubles récents, déclara Barbaden, des troubles dont, d’après ce que m’a raconté le colonel Kain, vous avez pu vous rendre compte par vous-mêmes.

— En effet, prit la peine de confirmer Uriel, même s’il ne doutait pas un instant que Barbaden eût déjà pris connaissance de l’incident matinal avec les Fils de Salinas dans ses moindres détails.

— Je suis sûr que votre aide aura été plus qu’appréciable, ajouta Barbaden.

— Nous n’avions pas besoin d’aide, interrompit Verena Kain, ce qui fit sourire Barbaden. Pascal Blaise n’a rien d’un grand chef et ses insurgés ne sont que des amateurs.

— Des « amateurs » qui vous ont tendu une embuscade et vous ont coûté plusieurs véhicules de combat blindés, Verena, nota Barbaden. Un genre de perte que nous ne pouvons vraiment pas nous permettre.

Le colonel Kain se garda judicieusement de répondre, laissant Barbaden poursuivre.

— Oui, je pense qu’il pourrait s’avérer profitable de jouir du soutien de l’Adeptus Astartes. La population de cette planète a besoin qu’on lui signifie qu’elle fait partie de l’Imperium et qu’il ne sert à rien d’essayer de se rebeller contre le pouvoir en place.

Barbaden se leva et joignit les mains derrière le dos.

— Je vous arrangerai un rendez-vous avec mon astropathe et nous verrons comment vous faire rentrer chez vous. En attendant, je tiens à ce que vous restiez mes invités dans l’enceinte du palais. Vous serez reçus avec la plus généreuse hospitalité, mais pour votre propre sécurité, je serai obligé de vous demander de ne pas vous aventurer sans escorte à l’extérieur de ces murs. Comme vous avez pu le constater, les rues de Barbadus sont loin d’être aussi sûres que nous le voudrions.

Quoique surpris par le revirement de Barbaden, Uriel n’allât pas rejeter son offre d’assistance pour la seule raison que l’homme lui était antipathique. Il s’inclina respectueusement.

— Cela nous convient parfaitement, gouverneur, dit-il.

— Bien sûr, répliqua Barbaden, embrassant d’un geste toute l’assemblée afin d’associer à ses paroles les derniers arrivés. Maintenant que la question est tranchée, j’ai beaucoup d’autres dossiers qui m’attendent, capitaine Ventris, et je dois m’entretenir avec mes conseillers. Eversham ici présent vous trouvera des appartements appropriés dans le palais et je vous ferai prévenir dès qu’il sera possible d’envoyer un message chez vous.

— Je vous remercie, gouverneur Barbaden, fit Uriel, même s’il voyait bien que l’homme estimait déjà les avoir congédiés et que l’entretien était bel et bien clos.

Eversham se présenta au côté d’Uriel.

— Si vous voulez bien me suivre, dit-il.

Uriel acquiesça de la tête, laissant courir ses regards une dernière fois dans la salle.

Tout le temps qu’avait duré son récit, ni Togandis ni Nisato n’avaient prononcé le moindre mot et Uriel se demandait bien pourquoi on les avait convoqués pour l’entendre. Pourquoi Barbaden les avait-il réunis ici ?

Mais ces réflexions devraient attendre, car Eversham commençait à s’impatienter à ses côtés.

Uriel et Pasanius s’inclinèrent devant le gouverneur de Salinas et suivirent leur escorte à l’extérieur de la pièce.

— Eh bien ? demanda Barbaden, qui avait ôté son masque de civilité à l’instant même où les deux space marines avaient été emmenés. Que dites-vous de tout ça ?

Personne ne voulait essuyer les plâtres d’un premier commentaire et Barbaden poussa un soupir. Sa réputation était telle que jamais personne n’osait exprimer une opinion avant de savoir de quel côté il penchait. N’étant pas d’humeur à jouer, il prit lui-même les devants.

— J’ai comme l’impression que ces Uriel Ventris et Pasanius Lysane nous cachent quelque chose, pas vous ?

Étonnamment, ce fut Shavo Togandis qui se jeta le premier à l’eau.

— Ils sont de l’Adeptus Astartes, mon seigneur, dit-il. De quoi les soupçonnez-vous donc ?

— C’est justement ce que je vous ai demandé, Shavo, répliqua Barbaden. J’ai horreur qu’on reformule mes questions pour me les retourner.

— Toutes mes excuses, gouverneur, se répandit Togandis, qui regrettait manifestement de ne pas avoir tourné sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler. Barbaden faisait les cent pas parmi ses subordonnés, articulant distinctement chaque mot afin d’éviter le moindre risque de malentendu. Le temps qu’il avait passé dans les corps administratifs de l’Achaman Falcatas lui avait appris les vertus de la clarté.

— Le capitaine Ventris prétend arriver d’un monde tombé sous le joug des Puissances de la Déchéance. En ce cas, cardinal, ne serait-il pas bienvenu de prémunir les quartiers qui leur sont assignés contre la corruption avec des textes sacrés ou d’autres protections du genre ? J’imagine que vous devez bien avoir sous la main une litanie susceptible de déceler d’éventuelles traces de souillure.

— Eh bien, c’est-à-dire que, oui, je suis sûr qu’un passage devrait pouvoir faire l’affaire, fit Togandis, peut-être dans Les Sermons de Sébastien Thor ou dans Grâces et bénédictions…

— Épargnez-moi les détails, interrompit Barbaden d’un ton cassant. Contentez-vous de trouver un passage approprié et de veiller à ce que cela soit fait. S’ils portent en eux une quelconque souillure, je ne voudrais surtout pas la voir se propager sur mon monde.

Ayant fini de traiter avec Togandis, Barbaden tourna le regard vers Daron Nisato, ce bon vieux Nisato, la fiabilité incarnée. Barbaden sentait bien que l’homme ne l’aimait pas, mais il le tolérait, car il était compétent et d’une honnêteté irréprochable.

C’était pour cette raison qu’il l’avait fait muter des Screaming Eagles.

Chassant cette pensée de son esprit, Barbaden commença à l’interroger :

— Et vous, Daron ? Qu’avez-vous pensé du capitaine Ventris ?

Nisato se redressa, bombant légèrement le torse.

— Je crois qu’il disait la vérité.

— Vraiment ? fit Barbaden. Eh bien, il semblerait que votre intuition vous ait trompé.

Nisato secoua énergiquement la tête.

— Sauf votre respect, mon seigneur, je ne crois pas, non. Mais entendez-moi bien : si je ne crois pas que Ventris ait eu recours à des mensonges, il est clair qu’il s’est bien gardé de tout vous dire. Il est resté vague à propos de comment ils sont arrivés sur Salinas et de l’identité de leur planète de provenance, et lorsque vous omettez de préciser ce genre de détails, c’est généralement que vous savez que ces précisions vont jouer en votre défaveur.

— Vous pensez donc qu’il faudrait les cuisiner davantage ?

— Ça dépend, seulement si vous voulez que ça fasse un tas d’histoires.

— Non, acquiesça Barbaden, je préférerais éviter que cela fasse trop d’histoires. Très bien, Daron, enquêtez sur l’embuscade de ce matin, procédez à quelques arrestations, donnez un coup de pied dans la fourmilière et voyez ce qu’il en ressort. Je veux que des têtes soient tombées d’ici ce soir. Qu’il s’agisse des coupables ou pas, je m’en fiche éperdument, mais je veux des résultats, compris ?

Nisato opina du chef et se détourna pour prendre congé. Tandis qu’il quittait la pièce, l’agent des forces de l’ordre murmura quelque chose à l’oreille de Shavo Togandis, mais Barbaden n’arriva pas à entendre ce qu’ils se disaient. Un sourire se dessina sur les lèvres du gouverneur. Pauvre vieux Nisato, toujours en train d’essayer de régler des points de détail, mais sans la finesse d’esprit suffisante pour comprendre que certains points de détail devaient justement être laissés dans l’ombre.

Une fois Nisato parti, Barbaden se tourna vers Mesira Bardhyl, notant immédiatement son regard hagard et son apparence miteuse. Il émit un petit bruit désapprobateur. Le moins que pouvait faire la jeune femme était de se rendre un minimum présentable avant de rappliquer au palais.

Barbaden avait vu ce genre d’expression sur les traits de tant d’astropathes qu’il se demandait si cet air de chien battu était commun à absolument tous les psykers de l’Imperium. Il chassa cette pensée, la trouvant hors de propos.

— Et vous, madame Bardhyl ? commença-t-il. Pouvez-vous nous éclairer sur ce qu’il s’est dit aujourd’hui ?

Mesira Barhyl secoua la tête, maintenant délibérément ses yeux fixés sur un point au niveau du sol, juste entre ses pieds. Barbaden tendit le bras pour lui soulever le menton jusqu’à ce qu’il finisse par accrocher son regard.

— Quand je pose une question, j’attends une réponse, Mesira, lança-t-il. Il serait tellement regrettable que j’en arrive à soupçonner que vos dons psychiques ont laissé entrer un éclat de warp dans votre charmante petite tête et qu’il me faille ordonner à Daron d’y coller une balle de bolter. Ce serait dommage, non ?

Les larmes montèrent aux yeux de la psyker et un rictus de dégoût déforma les lèvres de Barbaden. Les larmes le mettaient hors de lui, en particulier celles versées par des femmes, et il se pencha plus près tandis qu’elle marmonnait quelque chose d’inaudible.

Il la gifla violemment en plein visage.

— Parlez plus fort, Mesira, intima-t-il. Après la vive irritation que m’a déjà causée votre crise de nerfs de ce matin, je vous aurais cru suffisamment sensée pour mettre en ma présence une sourdine à vos poses théâtrales.

— Oui, gouverneur, fit Mesira. Désolée, gouverneur.

— Je préfère ça, dit Barbaden en essuyant les larmes sur ses joues creuses. Maintenant que vous avez retrouvé votre calme, vous avez quelque chose d’intéressant à me dire ? Et, par pitié, épargnez-moi la grandiloquence des hyperboles que vous me débitiez tout à l’heure.

Mesira Bardhyl déployait visiblement des efforts considérables pour se calmer, se frottant les yeux et inspirant profondément.

— C’est… C’est difficile à décrire, finit-elle par dire.

— Essayez, je vous en prie, répliqua-t-il, sans lui laisser le moindre doute sur le fait que cela n’avait rien d’une requête.

— L’agent Nisato a raison, dit Mesira. Le capitaine Ventris ne mentait pas, mais ne vous a pas non plus tout dit. Il croit en ce qu’il raconte, c’est tout ce que peux dire, et je n’ai senti aucune souillure dans ses paroles, mais quelle qu’en soit la nature, la chose à bord de laquelle son ami et lui…

— Qu’est-ce qu’il y a avec cette chose ? s’impatienta Barbaden.

— Je ne sais pas ce que c’était, mais c’était puissant, tellement, tellement puissant, répondit Mesira. Elle a fendu le ciel jusqu’à ce monde, puis elle a creusé un trou dans l’atmosphère pour franchir de nouveau les portes de l’Empyrean, et une débauche d’énergie s’est perdue dans l’opération.

— Qu’est-ce que cela signifie, concrètement ?

— Je ne sais pas, répondit Mesira, tout son corps se raidissant à l’aveu qu’elle était en train de faire. Je pense que c’est pour cela qu’ils sont apparus dans le champ… à Khaturian.

— Précisez votre pensée.

Mesira leva les yeux vers les gens autour d’elle, en quête de la moindre marque de soutien dans l’expression de leurs visages. N’en trouvant aucune, elle continua, et Barbaden pouvait voir l’air de totale résignation qui animait son regard tandis qu’elle parlait.

— Nous savons tous ce qui s’est passé à Khaturian, ce que nous avons fait… L’ampleur du désastre… Des choses pareilles ne s’oublient pas, sur ce monde comme sur n’importe quel autre.

Elle s’éclaircit la gorge avant de poursuivre :

— Quand une personne meurt, son… âme, désireuse d’un monde meilleur, est relâchée dans le Warp, et en général, elle se volatilise dans le maelström d’énergies qui y fait rage. Parfois, cependant, il arrive que l’âme des morts soit chargée de suffisamment de haine, de peur ou de n’importe quelle autre émotion forte pour garder sa consistance dans le Warp, et être capable d’exercer sa propre attraction sur des corps en mouvement.

— Pour les attirer où, exactement ?

— À l’endroit de leur mort, répondit Mesira. Quelle qu’en fût la nature, ce qui a emmené le capitaine Ventris jusqu’ici était quelque chose d’épouvantable, quelque chose qui se nourrit du sang versé et des carnages. Khaturian a agi sur cette entité comme un aimant.

— Vous dites qu’elle est partie, cette chose qui a amené Ventris ici ?

Mesira acquiesça.

— Oui, c’est à peine si elle était là, mais sa puissance était telle que la frontière qui nous sépare du Warp s’est détériorée, se faisant plus fine alors qu’elle l’était déjà bien assez !

— Superstition et balivernes ! pesta soudain Shavo Togandis. Nous sommes sur un monde pieux, Mesira. Certes, nous avons nos problèmes, mais nous œuvrons consciencieusement à refouler toute manifestation d’énergie psychique.

L’accusation à peine voilée que proférait Togandis arracha un gloussement à Barbaden.

— Notre foi tient le Warp en échec, continua Togandis. Il en a toujours été ainsi et ce n’est pas prêt de changer !

— Vous le pensez vraiment, Shavo ? s’écria Mesira. Dans ce cas, vous êtes un imbécile. Pourquoi croyez-vous que ce système est si hostile ? Qu’est-ce qui nous a amenés ici en premier lieu, à votre avis ? Le Warp s’insinue dans les cauchemars de la population de ce système, trouble leur sommeil et hante leurs rêves avec des idées noires de mort et de guerre ! Et maintenant, c’est notre tour.

Mesira se tordait les mains, comme cherchant désespérément à s’arracher la peau ou à la débarrasser d’une quelconque souillure imaginaire. Barbaden vit une lueur de folie dans le regard de la jeune femme alors même que ses joues ruisselaient de larmes.

— Vous l’avez forcément senti, pleurnichait-elle. Nous étions là ! De grâce, Empereur, sauvez-nous, nous étions là !

Barbaden se planta devant Mesira, la prit par les épaules et l’étreignit dans ses bras.

La parole expira sur ses lèvres et elle leva le regard pour le plonger dans ses yeux.

— Excusez-moi… Excusez-moi, je vous en prie, marmonnait-elle. Par pitié, je ne veux pas vivre comme ça… Je n’en peux plus.

— Chut, susurra-t-il à son oreille. Allez, c’est fini, calme-toi maintenant.

Elle acquiesça fébrilement en se serrant contre lui et Barbaden secoua la tête d’exaspération devant le pathos d’un tel étalage de vulnérabilité. Il retourna s’asseoir dans son siège et s’enfonça dans le cuir confortable, signe indubitable que l’audience touchait à sa fin.

Verena Kain lui tendit un verre de raquir millésimé, la seule chose sur Salinas pour laquelle il avait développé un goût certain. Le désir qu’éprouvait le colonel de lui plaire était aussi flagrant que celui de lui succéder. Il sourit et but une petite gorgée de liqueur, savourant l’arrière-goût piquant au fond de sa gorge.

— Vous pouvez vous retirer, dit-il.

Le chef medicae Serj Casuaban avait passé tant d’années dans les maisons de providence qu’il ne remarquait même plus l’odeur du sang. Que les pierres de l’édifice fussent régulièrement récurées par des serviteurs au métal rouillé et à la respiration sifflante n’y changeait rien : ses murs mêmes étaient à ce point incrustés d’hémoglobine qu’aucune quantité de travail ne pourrait jamais en venir à bout.

Il se demanda combien de vies avaient bien pu prendre fin dans cet endroit misérable.

La réponse s’imposa aussitôt d’elle-même : beaucoup trop.

Ses bottes résonnaient bruyamment sur la passerelle grillagée tandis qu’il traversait l’enfilade de salles qui balisaient la longueur et la hauteur du noyau central de l’hôpital. L’ironie de la situation le frappait quotidiennement : qu’on en soit arrivé à souder ensemble trois Capitol Imperialis, échantillon de ce que l’Imperium pouvait concevoir de plus redoutable en matière de machines de guerre, pour créer une antenne medicae.

Il s’étrangla de rire à cette évocation. C’est vrai, il arrivait quand même à nombre de blessés de quitter les maisons de providence vivants, mais ils n’étaient plus que l’ombre d’eux-mêmes, la plupart avec des membres amputés, le corps couvert d’affreuses cicatrices ou le visage défiguré par l’inépuisable ingéniosité dont étaient capables les hommes quand il s’agissait de faire souffrir leur prochain.

La décennie de conflit entre l’administration de Léto Barbaden et les Fils de Salinas avait coûté très cher au peuple de la planète.

Trop grand pour se faufiler sans peine, Casuaban fut obligé de se baisser à maintes reprises tandis qu’il se frayait un chemin au milieu des cris d’agonie qui s’élevaient autour de lui. Il avait des cheveux de la même couleur que les parois de fer qu’il longeait et des traits taillés à la serpe, burinés comme un cuir usé abandonné sous un soleil de plomb. Sa charpente trahissait son ancienne carrière de soldat, mais l’âge venant, et privé depuis dix ans de ses exercices physiques hebdomadaires, il avait eu sérieusement tendance à s’empâter.

Des infirmières et des aides-infirmiers s’agitaient dans les salles bondées pour s’occuper des centaines de personnes qui emplissaient l’endroit. Ils saluaient d’un signe de tête sur son passage. Casuaban décelait sur les visages de certains les marques d’un respect qu’ils avaient fini par lui accorder à contrecœur quand d’autres semblaient s’en tenir à une neutralité muette. Il savait que c’était là le moins qu’il puisse attendre d’eux.

Il prit une entrée latérale donnant sur une petite pièce transversale, une chambre qui avait autrefois abrité les systèmes de contrôle des armes défensives de la machine de guerre. Des lits de camp à ressorts s’entassaient à l’intérieur, chacun occupé par une forme pathétique et brisée, qui ne ressemblait plus que très vaguement à un être humain.

Il adressa un signe de tête à l’aide-infirmier qui posait une perfusion sur le patient le plus proche. Un appareil cubique émettait des bips à intervalles irréguliers et des câbles suspendus reliaient le moniteur endommagé à la forme pitoyable gisant sur le lit. La vision était proprement déchirante.

— Comment va-t-elle ? demanda Casuaban.

— À votre avis ? s’entendit-il répondre sèchement. Elle est en train de mourir.

Casuaban hocha la tête et alla se placer au bout du lit, tâchant de rester impassible tandis qu’il survolait le dossier de la patiente pour voir comment son état avait évolué pendant la nuit.

Elle s’appelait Aniq et ce qu’il en restait s’agitait spasmodiquement sur le lit. Il s’était vu obligé de lui amputer les deux jambes au-dessus du genou et elle avait perdu le bras gauche, sectionné juste en dessous de l’épaule. Son corps entier n’était plus qu’un amas de gaze et de chair synthétique, tentative désespérée de la maintenir en vie que Casuaban savait de toute façon vouée à l’échec.

Aniq et sa famille avaient été pris au milieu d’une fusillade entre les Fils de Salinas et une patrouille de l’Achaman Falcatas, dont le cadre avait débordé sur les habitations des faubourgs sud de Barbadus. Les impacts laser et les balles de gros calibre avaient déchiqueté le châssis de la Chimère qui tenait lieu de foyer à la famille d’Aniq, les ricochets tuant ses parents et mettant en charpie ses jambes ainsi que son bras gauche. Un mélange volatil de combustible maison avait explosé durant la bataille, baignant le corps de la pauvre fillette dans une gerbe de feu chimique.

La jeune fille ne passerait pas la nuit. Elle aurait dû mourir plusieurs jours auparavant, mais elle avait une constitution solide et Casuaban savait que c’était son devoir, sa pénitence, de mettre autant d’énergie à essayer de la sauver qu’elle en mettait elle-même à se maintenir en vie.

— Augmentez la dose d’analgésiques, ordonna Casuaban à l’aide-infirmier.

— Ça n’y changera rien, répondit ce dernier. La fille va y rester de toute façon.

— Cette petite a un nom ! s’emporta soudain Casuaban. C’est Aniq.

— Non, medicae, elle n’est qu’un nouveau baume pour soulager votre conscience, grogna l’aide-infirmier avant de s’en aller. Casuaban ignora la sortie théâtrale de l’homme et se dirigea vers le goutte-à-goutte pour régler lui-même le dosage de l’écoulement de morphine. Il ne serait peut-être pas en mesure de la sauver, mais il pouvait au moins apaiser ses douleurs.

Durant son service dans les Falcatas, Casuaban avait vu assez de guerres pour remplir une bonne dizaine de vies humaines. Il avait caressé l’espoir qu’une fois dégagé de ses obligations régimentaires, il serait en mesure de prendre une retraite tranquille dans un endroit chaud, où il pourrait passer paisiblement les dernières années de sa vie à essayer d’oublier les horreurs dont les hommes étaient capables. Il n’avait jamais osé imaginer que les Falcatas finiraient un jour par gagner le droit de prendre possession d’un monde. Après tout, combien de régiments avaient-ils réellement la chance de s’émanciper ?

Vous entendez des histoires de mondes colonisés par des régiments héroïques de la garde impériale, mais aucun n’en a jamais rien fait, pas vrai ?

Mais les Falcatas, eux, y avaient eu droit.

Désignés comme armée d’occupation par le général Shermi Vigo, ils s’étaient approprié la planète, mais au lieu de sceller une amnistie définitive et l’instauration d’une dynastie falcatanne, la conquête de Salinas s’était avérée être un cadeau pour le moins empoisonné.

Et les rêves de retraite paisible caressés par Casuaban s’étaient envolés en fumée.

Il se remémora le jour où ses rêves s’étaient brisés.

Cela s’était passé sur le Champ de Mort, au beau milieu des ruines cendrées de Khaturian.

À la suite du massacre, il avait arpenté dans un état second ce paysage ravagé par la guerre. Les rues et les rares bâtiments tenant encore debout étaient remplis de cadavres difformes, recroquevillés en position fœtale. C’était là tout ce qu’avaient laissé les flammes infernales qui avaient englouti la cité.

C’était le jour qui avait vu son petit monde s’écrouler et toutes ses croyances balayées d’un coup, marquant le début de sa quête expiatoire. Il baissa une nouvelle fois les yeux sur la fillette, s’efforçant d’endiguer le flot de regrets qui le submergeait chaque fois qu’il posait le regard sur elle.

Qu’avait-elle fait exactement pour mériter les foudres vengeresses de Léto Barbaden et de l’Achaman Falcatas ?

Rien. Elle n’avait rien fait du tout. Elle s’était simplement trouvée au mauvais endroit, au mauvais moment, comme la plupart des malheureux qui peuplaient les maisons de providence.

— Tu n’as pas mérité ça, murmura-t-il.

Ses yeux s’ouvrirent en papillotant au son de sa voix et ses lèvres remuèrent en silence. Elle lançait à Casuaban des regards implorants.

Il s’accroupit à son chevet et se pencha près d’elle, le filet de voix de la fillette à peine plus audible qu’un souffle sur sa joue.

— Tu étais là, murmura-t-elle, et il tressaillit d’effroi, comme frappé de stupeur.

Casuaban se releva d’un bond, raide comme un piquet, le cœur battant la chamade. Il s’écarta précipitamment du lit, la forme ravagée de la jeune fille ne lui inspirant plus à présent qu’une terreur indicible. Il tourna les talons et prit pratiquement la fuite, quittant la chambrée comme s’il avait le diable à ses trousses.

Serj Casuaban retraversa les salles de soins en trombe, réglant l’écoulement des perfusions, annotant les courbes de graphiques des dossiers médicaux et se plongeant corps et âme dans des centaines d’autres tâches susceptibles d’empêcher son esprit de s’appesantir sur ce qu’il venait d’entendre.

L’obscurité commençait à tomber et la fatigue était presque venue à bout de lui lorsqu’il arriva au terme de sa tournée de visites. Les faibles lueurs qui filtraient par les fenêtres avaient pris une teinte crépusculaire avant qu’il ait eu le temps de s’en rendre compte. Les néons suspendus aux câbles encastrés dans le plafond baignaient les salles dans une lumière crue et écœurante qui le rendait légèrement nauséeux.

Il rebroussa chemin le long des coursives de la section principale des maisons de providence et gravit les marches menant à la passerelle de commandement, là où des généraux et des maîtres de guerre ourdissaient jadis des plans de destruction massive. La pièce, presque vide, ne comportait qu’un petit bureau, deux chaises, le lit de camp sur lequel il avait passé d’innombrables nuits inconfortables et une immense armoire à pharmacie.

Casuaban jeta ses notes de visites sur le bureau et s’effondra sur la chaise métallique derrière lui. Les paroles qu’il avait entendues de la bouche d’Aniq et qui hantaient depuis longtemps ses pires cauchemars résonnaient toujours dans sa tête et il se souvint qu’il n’y avait pas trente-six méthodes pour atténuer la douleur qu’elles lui causaient. Il ouvrit un tiroir et en tira une bouteille fuselée sans étiquette, ainsi que deux petits verres à liqueur qu’il posa sur le bureau avant de les remplir.

— Inutile de rester planqué, dit-il. Viens donc plutôt prendre un verre avec moi.

Une ombre se détacha du mur et Pascal Blaise vint s’asseoir sur la chaise vide en face de lui.

— Salut Serj, fit Pascal. Comment as-tu su que j’étais là.

— Contrairement à tout ce qu’on peut trouver d’autre par ici, tu n’empestes pas la mort, répondit Casuaban.

— La vie est parfois bien ironique, tu trouves pas ?

— Peut-être bien, répliqua Casuaban, encore faudrait-il que j’aie du temps à accorder à ce genre de considération. Qu’est-ce qui t’amène ?

— Tu sais très bien ce qui m’amène, répondit Pascal en portant le verre de raquir à ses lèvres pour en prendre une gorgée.

— Je ne peux plus te procurer la moindre fourniture médicale, on est à court de médicaments à l’heure actuelle.

— Eh bien, dis à Barbaden de t’en faire livrer davantage.

— Il refusera.

— Pas si c’est toi qui en fais la demande.

— T’adores ça, hein ?

— Quoi donc ?

— Le fait que les fournitures médicales que tes hommes utilisent viennent de Léto Barbaden.

— C’est vrai qu’il y a un juste retour des choses dans tout ça, avoua Pascal, mais ce n’était pas prémédité. On a bien dégusté aujourd’hui, tu sais.

— Oui, j’ai entendu ça, répliqua Casuaban. Vous vous êtes attaqués aux Screaming Eagles de Verena Kain.

Un sourire se dessina sur les traits de Pascal.

— Exact. Elle s’est échappée, mais ces salauds en ont pris pour leur grade.

— Le bilan a été lourd de votre côté ? demanda Casuaban.

— Beaucoup trop : dix morts et seize blessés. Mes hommes sont dans un sale état et nous avons besoin de bandages neufs, de morphine et d’antiseptiques.

— Je ne peux pas te céder autant, protesta Casuaban. Emmène plutôt tes blessés ici.

— Ne dis pas n’importe quoi, lui rétorqua Pascal. Tu crois que Barbaden n’aura pas pensé à faire surveiller le bâtiment par Nisato et ses pantins ?

Casuaban s’étrangla de rire.

— Tu es bien là, non ? Dis-moi maintenant qui de nous deux raconte n’importe quoi.

— Je sais comment me faufiler quelque part sans être vu, dit Pascal, et il n’y en a pas deux comme moi. M’est avis qu’ils risqueraient quand même de remarquer seize blessés hospitalisés d’un coup !

— Je ne peux pas en demander plus à Barbaden, s’obstina Casuaban, même s’il n’était pas sans percevoir les inflexions de défaite dans sa propre voix. Il savait qu’il donnerait à Pascal ce qu’il voulait, il l’avait su dès l’instant où il avait senti sa présence dans son bureau.

— Je sais que c’est pas pour arranger tes affaires, Serj, ajouta Pascal sur un ton délibérément conciliant en voyant la mine déconfite de son interlocuteur, mais tu sais bien que ce que tu fais est juste, non ?

— Juste ? répliqua Casuaban. Je ne sais même plus ce que ça veut dire. Je pense que je le savais quand je servais dans les Falcatas. J’ai vu trop de jeunes gens réduits en charpie par tes bombes supplier et appeler leurs mères à l’aide pour ne pas te détester. J’ai profondément haï les Fils de Salinas et tout ce que tu représentes. C’était une certitude bien ancrée en moi.

— Puis, il y a eu le Champ de Mort, dit Pascal.

— Puis, il y a eu le Champ de Mort, répéta Casuaban. Après ça, j’étais complètement déboussolé. J’ai regardé Léto Barbaden ordonner l’attaque en sachant pertinemment qu’il s’agissait là d’une erreur historique, mais je n’ai rien dit, pas avant qu’il ne soit trop tard.

Pascal avala d’un trait les dernières gouttes de raquir et reposa son verre sur le bureau.

— Quand le cardinal Togandis et toi irez demain vous occuper des nécessiteux des bidonvilles, laisse les fournitures dans le Leman Russ marqué par nos soins. Tu repéreras les signes.

Un silence gêné s’installa entre eux.

— Tu n’as pas demandé de nouvelles de… lui, finit par lâcher Casuaban.

Pascal se pourlécha machinalement les lèvres.

— Il est encore en vie ?

— En effet, confirma Casuaban. En doutais-tu seulement ?

— Ce salopard de Sylvanus Thayer a toujours eu la peau dure, fit remarquer Pascal en jetant des coups d’œil nerveux en direction des escaliers qui menaient aux salles du bloc opératoire.

— Tu veux le voir ?

— Non, répondit Pascal, pas même une seconde.

Casuaban regarda Pascal faire le signe de l’Aquila sur sa poitrine.

Il pouffa.

— Voilà ce que j’appelle avoir de l’ironie, lança-t-il avec amertume.

Uriel regardait par la fenêtre la ville en contrebas se fondre dans les ténèbres. De cette hauteur, elle avait l’air paisible, mais l’embuscade de ce matin avait montré à quel point cette impression était trompeuse. Barbadus était une cité déchirée par une guerre intestine, tenue par les forces impériales, mais rongée par l’insurrection de dissidents qui menaient une guérilla continuelle contre la classe dirigeante en place.

Bien que le personnage ne fût pas au goût d’Uriel, Léto Barbaden était le gouverneur légitime de Salinas, et aucune insurrection n’y changerait jamais rien. La planète avait été annexée à l’Imperium par une armée d’occupation, qui ne faisait qu’exercer son droit incontestable de l’administrer au nom de l’Empereur.

Pourtant, quelque chose tracassait Uriel, le soupçon que tout n’était peut-être pas comme il semblait de prime abord, que des secrets tapis sous la surface changeraient radicalement son point de vue sur la dynamique de ce monde s’il venait à les percer.

Il se détourna de la surface luisante des vitres blindées pour retourner dans les quartiers qu’on leur avait assignés. Comme lieu d’incarcération, c’était largement plus confortable que beaucoup des cellules dans lesquelles il avait pu être consigné. Deux lits, considérés comme grands selon la norme standard, mais comme petits comparativement à celle en vigueur chez les space marines, occupaient les deux murs opposés. Une cantine vide trônait à la tête de chacun d’entre eux, bien que ni Pasanius ni lui n’aient le moindre effet personnel à y ranger.

— Tu as vu quelque chose d’intéressant dehors ? demanda Pasanius.

Assis à même le plancher, son ami frottait négligemment le moignon de son bras en le regardant faire les cent pas dans la chambre. Pasanius affichait un calme souverain et Uriel enviait l’aptitude de son sergent à trouver les ressources intérieures pour rester serein en toutes circonstances.

— Non, répondit-il, apaisé par la seule vue de Pasanius. Tout a l’air tranquille maintenant.

— Alors, assieds-toi pour l’amour de l’Empereur, ou tu vas finir par creuser un sillon dans le tapis, suggéra Pasanius en attrapant une amphore de bronze posée par terre, à côté de lui. Tiens, prends un peu de vin. Il n’est pas aussi bon que les millésimes mis en bouteille sur Calth, mais c’est tout à fait buvable.

Uriel prit un verre à pied sur une des tables de chevet et s’assit sur le sol, en face de Pasanius. Il tendit le récipient à ce dernier, qui le lui remplit sans se départir de sa mine blasée. Uriel avala une longue gorgée, savourant l’arôme en dépit des réserves de Pasanius.

— Pas mauvais, estima-t-il.

— Ça fera l’affaire, acquiesça Pasanius. Ah ! Mais tu te souviens des vins de Calth ?

— De certains, oui, répondit Uriel. Mais pourquoi ce soudain intérêt pour les grands crus de ma planète natale ?

— C’est un dialecte étonnant qu’ils parlent dans les cavernes, dis-moi, continua Pasanius. Je me rappelle la première fois où je t’ai adressé la parole. Je ne comprenais pas un traître mot de ce que tu me disais !

— Ça avait son charme, admit Uriel, qui commençait à comprendre où Pasanius voulait en venir.

— Tu as mis des années à te débarrasser de cet accent. Tu crois qu’il t’en reste quelque chose ?

— Des bribes, répondit Uriel en passant au dialecte lourdement accentué des habitants des cavernes profondes de Calth. C’est le genre de chose qui ne te quitte jamais vraiment.

Uriel avait six ans la dernière fois qu’il s’était exprimé de la sorte, mais sa mémoire génétiquement augmentée lui permettait d’accéder comme si c’était hier aux banques de données langagières stockées dans son cerveau.

— C’est ça ! lança Pasanius dans un rire, basculant lui aussi vers le même mode dialectal, un langage que personne hormis les natifs d’Ultramar ne risquait de comprendre. Il ne faisait aucun doute que le sens de la conversation échapperait à quelque oreille indiscrète que ce fût et que même l’appareil de décryptage le plus sophistiqué peinerait à décoder un argot à ce point spécifique.

— Ingénieux, apprécia Uriel en levant son verre en une parodie de toast en l’honneur de Pasanius.

— J’ai mes bons côtés, reconnut ce dernier.

— Je me souviens de la dernière fois où nous nous sommes assis comme ça, pour prendre un verre ensemble, dit Uriel.

Pasanius acquiesça.

— Oui, c’était à bord du Vae Victus, dans le système de Tarsis Ultra. C’était à une victoire éclatante qu’on trinquait alors.

— Je suppose, acquiesça Uriel, mais remportée à un tel prix, et regarde où ça nous a menés.

— Ça, c’est toi tout craché ! lança Pasanius. Toujours à prendre les choses du mauvais côté. Que je regarde où ça nous a menés ? Eh bien, on a sauvé Tarsis Ultra. On a vu les créatures démoniaques d’Honsou anéanties et on est maintenant sur le chemin du retour. Pense à tout le bien qu’on a fait et à toutes les bonnes choses qu’il nous reste à faire.

Uriel sourit.

— Tu as raison, comme toujours, mon ami. Tu as un don rare pour aller droit à l’essentiel.

— Il est de notoriété publique que les sergents sont les véritables cerveaux dans n’importe quelle armée, fanfaronna Pasanius.

— Bon, qu’y a-t-il de si important qui justifie qu’on bascule vers le mode dialectal de Calth ?

— On a des choses à discuter tous les deux, déclara Pasanius, reprenant soudain son sérieux, des choses qu’il vaudrait mieux garder pour nous et sur lesquelles on doit se mettre d’accord, histoire d’accorder nos violons.

— Très bien, acquiesça Uriel. Quel genre de choses ?

— Du genre des Décharnés. Quand as-tu l’intention de mentionner leur existence à Barbaden ?

— Aucune idée, avoua Uriel. J’avais pensé en toucher deux mots une fois nos identités pleinement établies, mais maintenant que j’ai rencontré l’homme, je n’en suis plus si sûr.

— Je vois ce que tu veux dire, acquiesça Pasanius. Je ne crois pas que Léto Barbaden se montrerait excessivement compréhensif.

— Il les ferait assurément abattre à vue !

— Qu’allons-nous faire d’eux, alors ? demanda Pasanius. Tu ne peux pas te contenter de les abandonner ici. Je sais que tu t’accroches à l’espoir que le sang héroïque qui coule dans leurs veines réussira à contenir leur côté le plus bestial, mais même dans ce cas, ça ne durera pas éternellement. Tôt ou tard, ils redeviendront ce qu’ils étaient sur Medrengard.

— Peut-être, répliqua Uriel, mais je ne peux pas les laisser tomber. Ils ont tout donné pour nous prêter main-forte contre Honsou. La plupart d’entre eux sont morts pour notre cause. Nous leur sommes redevables.

— C’est vrai, acquiesça Pasanius, on leur doit beaucoup, mais assurons-nous quand même qu’on ne va pas les faire tuer en essayant de nous acquitter de notre dette.

— Peut-être pourrait-on tenter une approche par le biais du cardinal ?

Pasanius semblait sceptique.

— Le gros type ? Je ne pense pas que Barbaden tienne beaucoup compte de ses avis. Remarque, je ne crois pas qu’il tienne tellement compte de l’opinion de qui que ce soit, si tu vois ce que je veux dire.

— Je vois très bien, fit Uriel en se resservant un verre. J’en ai déjà vu des types dans son genre : des commandants qui se dissocient totalement de l’idée que les soldats sous leurs ordres sont des êtres de chair et de sang. Pour des hommes comme Barbaden, des notions comme l’honneur ou le courage ne sont que de vains mots, de vagues lubies éphémères. Pour eux, la guerre n’est qu’affaire de chiffres, de logistique et de causes suivies d’effets.

Pasanius acquiesça.

— Oui, des hommes sacrément dangereux.

— Les plus dangereux de tous. Ce genre de commandant se fiche éperdument du nombre d’hommes qui donnent leur vie pour lui permettre d’atteindre ses objectifs, à partir du moment où il obtient la victoire.

— Mais alors, comment se fait-il qu’un type pareil se retrouve à la tête d’une planète entière ?

— Les Falcatas étaient une armée d’occupation, répondit Uriel. Le droit de coloniser un monde annexé est le plus grand honneur que l’Imperium puisse accorder à un régiment de la garde qui livre bataille depuis des décennies. Barbaden était le colonel du régiment, donc les fonctions de gouverneur lui ont naturellement échu, et je serais surpris si la majorité des hauts postes hiérarchiques n’étaient pas tenus par des anciens de la garde.

— Des soldats qui combattent inlassablement, année après année, dans les zones de guerre les plus effroyables de la galaxie, et qui se retrouvent soudain en charge d’une planète ?

— Exactement, confirma Uriel, toutes ces années de boucherie, et subitement, plus rien.

— Il s’agit alors de savoir étouffer les instincts qui t’ont permis de survivre toutes ces années.

— Sauf que c’est impossible, avança Uriel.

Pasanius poussa un soupir en secouant la tête.

— Tu m’étonnes que leur planète soit un bordel sans nom !

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