Champ de Mort
Quatorze
Léto Barbaden regardait l’incendie faire rage dans les faubourgs nord de sa cité depuis la plus haute mansarde de sa bibliothèque personnelle. Il se rendait bien compte que cela venait de la caserne des Screaming Eagles, mais il n’était pas du tout affecté par le sort des hommes et des femmes qu’il savait pourtant être en train de mourir sous le voile de fumée, qui formait une traînée plus sombre se détachant sur le ciel étoilé.
Il devinait aisément les motifs de l’attaque, mais on ne pouvait pas dire que cela l’intéressait beaucoup. La populace défoulait son agressivité sur l’armée d’occupation. La belle affaire ! C’était symptomatiquement la seule réaction possible d’un peuple vaincu contre ses dirigeants, les derniers spasmes d’un cadavre qui ignorait encore qu’il était mort.
Que ce fût un réflexe bien naturel n’était pas pour autant une excuse, et il avait déjà ordonné que l’on dépêche davantage d’unités dans les rues pour maintenir la paix, par la force si nécessaire. Il imposerait l’ordre, même s’il fallait passer par un bain de sang pour le faire respecter.
Barbaden se détourna des vitres blindées et joignit les mains derrière le dos pour descendre l’escalier en colimaçon métallique menant au rez-de-chaussée de la bibliothèque. Il s’était toujours attendu à ce que ses premières années d’entrée dans ses fonctions de gouverneur s’avèrent difficiles ; c’était le lot des grands hommes de devoir faire face à des périodes de troubles, mais c’était à la lumière de leur gestion de ces temps de crises que l’on mesurait justement leur grandeur.
Il arriva en bas de l’escalier et traversa le sol en marbre de la bibliothèque, respirant profondément l’odeur de renfermé de ses livres, papiers et autres manuscrits. Il avait minutieusement amassé des ouvrages au fil des décennies de guerre, transportant sa collection de livres d’une campagne militaire à l’autre. L’objectivité rassurante des faits avérés et des chiffres contenus dans leurs pages lui avait toujours été d’un grand réconfort. Il tira un volume à tranche dorée de l’étagère, une biographie de Solar Macharius, avant de se diriger vers son minibar personnel.
Il avait toujours admiré l’illustre seigneur, un homme résolu et visionnaire que seule la couardise d’individus de moindre qualité avait fini par perdre. C’était la malédiction des génies de voir leur grandeur si souvent contrariée par les défauts de leurs contemporains. Le seigneur Solar Macharius avait repoussé les limites de l’univers connu, avait exploré les confins de la galaxie et avait même poussé jusqu’aux nébuleuses du halo galactique.
Il n’y avait eu que des hommes craintifs se faisant risiblement appeler « guerriers » pour l’empêcher de conquérir ces étoiles au nom de l’Empereur. Seule la faiblesse d’esprit de ses partisans avait empêché Macharius de réaliser son véritable potentiel. Léto Barbaden s’était depuis longtemps juré qu’aucune faiblesse de ce genre, que ce fût de sa part ou de celle d’autrui, ne l’empêcherait de réaliser ses rêves de grandeur.
Il se versa une généreuse rasade de raquir, avant d’aller s’asseoir dans le seul siège de la pièce et d’ouvrir le livre pour en feuilleter les soyeuses pages de vélin. Les mots bien-aimés qu’elles contenaient lui firent baisser les yeux d’humilité. Leur beauté recélait des vérités immuables et chacune des lignes manuscrites ou des enluminures venait retracer un pan entier d’histoire.
Léto Barbaden adorait les livres d’histoire, et plus détaillés ils étaient, mieux cela valait, car il était homme pour qui les menus détails historiques faisaient toute la saveur de la discipline. L’histoire était écrite par les vainqueurs, c’était là un aphorisme vieux comme le monde, et Léto Barbaden savait que sa position dans l’histoire était par conséquent assurée, du moins sur cette planète.
Là où d’autres ne voyaient que de la cruauté, lui trouvait de la force de caractère.
Là où d’autres voyaient de la froideur et une absence d’émotion, lui trouvait une ferme résolution.
Léto Barbaden savait qu’il était un digne représentant de l’humanité, mais débarrassé du frein qu’imposait la bonne conscience ou l’émotion.
Il incarnait la raison et la logique dépouillées de toute émotion, car les émotions causaient systématiquement la perte de ceux qui n’avaient pas le courage de leurs convictions.
Certains pouvaient toujours le traiter de monstre, c’étaient des imbéciles.
La vie était dure dans cette galaxie cruelle, et seuls ceux qui se montraient capables de se délester des émotions pouvaient s’élever au-dessus de considérations aussi mesquines que la moralité ou la différence entre le bien et le mal pour accomplir le nécessaire.
Il avait conscience de cela depuis que le colonel Landon s’était fait tuer dans la gorge de Koreda, en même temps que tout son état-major. Les hommes du régiment l’appelaient le vieux Serenity, un surnom que Barbaden trouvait totalement absurde. Comment un tel nom aurait-il pu convenir à un homme qui avait fait de la guerre sa profession ?
Landon n’aurait jamais eu le cran de conquérir Salinas. Il avait des passions bien trop futiles et se préoccupait trop de ses hommes pour pouvoir l’emporter. Pour Landon, tout ce qui comptait, c’était de ramener ses hommes sains et saufs en dépit des affres de la guerre, mais Léto Barbaden savait que s’il y avait bien une ressource dont l’Imperium ne manquait pas, c’étaient les effectifs humains. Les machines et les armes étaient des denrées précieuses, mais on pouvait toujours remplacer les soldats, tout comme les populations, d’ailleurs.
C’était là une vérité dont il s’était convaincu assez tôt dans la guerre contre les Fils de Salinas, se rendant compte que peu importait, finalement, combien de gens mouraient, il y en aurait toujours plus de toute façon. Les hommes étaient des créatures laides et brutales, faites de chair, d’os et de désirs, vivant de sordides petites vies étriquées et proliférant comme des lapins tout au long de leurs vaines existences.
Il semblait inconcevable que personne d’autre ne semblât capable de voir que la vie humaine n’avait rien de si précieux et qu’il s’agissait là d’une valeur tragiquement surestimée.
Il était le seul à avoir été frappé par l’évidence de ce fait brut quand il avait ordonné la destruction de Khaturian, conscient que l’ampleur du génocide attiserait à tel point la colère de son ennemi qu’il serait obligé de venir l’affronter à terrain découvert.
Sylvanus Thayer, qui s’était révélé être un digne adversaire jusqu’au massacre de sa famille, avait engagé ses troupes dans un combat perdu d’avance, et Barbaden sourit au souvenir de la terre calcinée du champ de bataille qui avait vu l’anéantissement des Fils de Salinas.
Une fois de plus, les émotions étaient venues briser le destin d’un leader qui aurait pu s’avérer être un grand général.
Il poursuivit la lecture une heure de plus, sirotant son raquir et parcourant des citations de Solar Macharius qu’il connaissait depuis longtemps par cœur. Son doigt descendit le long de la page, égrenant les paragraphes jusqu’à ce qu’il tombe sur son aphorisme favori.
« Il ne peut y avoir de spectateur innocent dans une lutte pour la survie, lut-il à voix haute. Toute personne qui ne se battra pas à vos côtés est un ennemi que vous devrez abattre. »
La citation fit naître un sourire sur les lèvres de Barbaden, qui reconnaissait le génie inhérent à ce bref aphorisme.
La concision et la clarté étaient des qualités qu’il admirait et qu’il cherchait à faire siennes en toutes circonstances.
On frappa à la porte.
— Entrez, dit-il.
Les portes s’ouvrirent et Eversham entra à pas précipités, toujours revêtu de sa redingote. Il avait les traits blêmes. Barbaden leva les yeux de son livre, remarquant que son aide de camp tenait une tablette cyberdata encodée dans la main tout en notant son apparence négligée.
— Ta tenue de cérémonie laisse quelque peu à désirer, Eversham, lança Barbaden. Arrange-toi un peu avant que je n’emploie les grands moyens en te faisant récurer au gros sel !
Eversham semblait décidé à s’exprimer sans repartir au préalable se faire une beauté, mais eut assez de bon sens pour prendre tout de même le temps de reboutonner son col et réajuster sa redingote avant de poursuivre. Quand il ouvrit finalement la bouche pour parler, Barbaden lui coupa l’herbe sous le pied.
— Es-tu familier avec l’œuvre du seigneur Solar Macharius ? demanda-t-il à brûle-pourpoint.
Eversham secoua la tête, et Barbaden vit bien qu’il devait déployer des trésors de maîtrise de soi pour se dominer et respecter l’ordre imposé de la conversation.
— Non, mon seigneur, à mon grand regret.
— Ceci est un de mes passages préférés : « La victoire n’implique pas seulement de défaire l’ennemi, mais de l’anéantir, de l’éradiquer définitivement de la mémoire de l’univers, de ne rien laisser subsister de ses efforts, de détruire absolument tout ce qu’il a pu accomplir et d’effacer des registres la moindre trace de son existence. Aucun ennemi ne pourra jamais se relever d’une telle défaite. Voilà le sens véritable de la victoire. » Plutôt édifiant, non ?
— En effet, mon seigneur, fit Eversham. Très.
— Tu es tout ruisselant de sueur, Eversham, remarqua Barbaden. Tu es souffrant ?
— Non, gouverneur, répondit son aide de camp en lui tendant la tablette cyberdata, comme s’il brûlait de s’en débarrasser.
— Dis-moi un peu, reprit Barbaden en ignorant consciencieusement la tablette. Quelle est donc la nature des troubles qui secouent la caserne des Screaming Eagles ?
— On ne sait pas encore, mon seigneur. On rapporte des coups de feu et plusieurs explosions, mais nous n’avons toujours pas réussi à joindre le colonel Kain, ni aucun de ses hommes.
— Très bien, dépêche deux compagnies de la garde du palais là-bas pour savoir de quoi il retourne et sécuriser le site.
— Bien entendu, acquiesça Eversham, qui lui tendit à nouveau la tablette cyberdata.
— Qu’est-ce donc que cela ? demanda Barbaden.
— Une communication astropathique, annonça Eversham. Les Janiceps l’ont reçue plus tôt dans la soirée et le devin Primaris vient juste de finir de l’interpréter.
— Une communication émanant de qui ?
— Aucune idée, mon seigneur, répondit Eversham. C’est arrivé précédé du préfixe indiquant la plus haute priorité. C’est manifestement un message confidentiel que vous seul êtes habilité à lire. À peine le devin en a-t-il achevé la traduction qu’un mnémovirus implanté dans le message est venu lui effacer complètement la mémoire.
Sa curiosité piquée, Barbaden saisit la tablette qu’on lui tendait et glissa un doigt dans la fente de lecture, tressaillant sous l’effet de la douleur causée par la piqûre de l’échantillonneur de gênes. Une fois son identité confirmée, la tablette s’alluma dans un crépitement d’étincelles et les mots du devin lobotomisé défilèrent sur l’écran en lettres argentées.
Il parcourut le corps du message et écarquilla les yeux de surprise.
Lentement et avec un soin délibéré, Barbaden rendit la tablette à Eversham. Il referma son livre et le posa sur la table à côté de son fauteuil. Il se leva et lissa le devant de sa tunique, luttant pour contenir la panique qu’il sentait monter en lui.
— Que l’on prépare mon quai d’embarquement personnel sur les hauteurs de la ville, ordonna-t-il. Nous nous apprêtons à recevoir des visiteurs de marque.
La piste des Décharnés n’était pas bien compliquée à suivre, car ils n’avaient pas du tout pris soin de dissimuler les marques de leur passage. Leurs traces étaient facilement repérables, mais même s’ils avaient pris la peine d’effacer leurs empreintes sur le sol, le sillage de ruines qu’ils laissaient derrière eux était déjà bien assez éloquent.
Uriel voyageait dans l’écoutille de commandement d’une Chimère dont le confinement pouvait à peine contenir sa corpulence génétiquement augmentée. Il avait été obligé de laisser son armure à la caserne, aux bons soins du technaugure Imerian, car il aurait fallu des heures pour charger la batterie de l’unité dorsale. S’il survivait à la nuit, il reviendrait la chercher le lendemain matin à la première heure.
Sous ses pieds, Pasanius et cinq autres soldats se serraient dans le compartiment réservé aux troupes, tout ensanglantés et encore sous le choc d’avoir vu avec quelle facilité le sanctuaire de leur place forte avait été violé et leur colonel exécuté.
Deux autres Chimères, avec à leur bord les rares soldats encore en état de se battre, fendaient la pénombre qui régnait sur la banlieue de la cité en suivant le sillage de destruction laissé par les monstres qu’ils pourchassaient.
En vérité, Uriel ne savait pas trop ce qu’il espérait accomplir en se lançant à la poursuite des Décharnés. Si la compagnie des Screaming Eagles au grand complet s’était montrée incapable de les vaincre, quelles chances cet équipage de fortune rassemblé à la hâte avait-il de le faire ?
Tout ce qu’il savait, c’était qu’il fallait qu’il les rattrape, ne serait-ce que pour apaiser sa conscience. Le saccage de la caserne des Screaming Eagles était entièrement de sa faute, et il gardait sur le cœur la culpabilité d’avoir laissé sa confiance aveugle provoquer un tel désastre.
Comment avait-il pu se fourvoyer à ce point sur la bestialité fondamentale des Décharnés ? Bien sûr, vu de l’extérieur, ils avaient l’air de monstres, mais Uriel ne s’était pas arrêté aux apparences, décelant au fond de leur cœur ce qu’il avait cru être une forme de noblesse profondément humaine.
Même s’il était certain qu’une puissance plus obscure était à l’œuvre pour orchestrer leurs exactions, il savait qu’elle n’aurait jamais eu la moindre emprise sur des âmes véritablement pures. Quelque chose de putride avait dû ronger le cœur des Décharnés pour permettre à cette puissance de prendre possession d’eux, et Uriel se maudissait d’avoir été assez sot pour ne pas le voir.
Quoi qu’ils aient fait par le passé pour mériter un tel châtiment, il avait la mort de ces soldats sur la conscience. Uriel chassa ces pensées de son esprit, s’efforçant de se concentrer sur la tâche qui les occupait.
Les Chimères fonçaient avec fracas dans les rues de la cité, au milieu d’immenses tours métalliques et de bâtiments en brique trapus. Ils voyaient défiler les éléments d’architecture hétéroclites qui composaient Barbadus, devinant derrière les volets entrebâillés les visages des habitants qui les regardaient passer avec effroi. Il était de notoriété publique que la mort rôdait dans les rues de Barbadus, le souffle de son passage vidant les avenues de tous ceux qui n’étaient pas mordus de curiosité. Même les rares passants que l’on voyait encore s’attarder sur le trottoir abandonnaient vite les affaires qui les occupaient pour se réfugier à l’intérieur, fermant leur porte au passage du lugubre cortège d’Uriel.
La mort était en chasse cette nuit-là, et elle emporterait quiconque appellerait son nom.
Même si la vue se perdait dans le lointain et que l’obscurité empêchait de discerner le moindre détail, il était clair qu’une terrible bataille s’était livrée dans la caserne des Screaming Eagles. Des flammes venaient lécher les cieux et le crépitement de la fusillade venait de cesser.
— Bon, quelle que soit la nature de ce qu’il vient d’arriver, c’est terminé à présent, observa Pascal.
Nisato garda le silence, scrutant les flammes au loin, comme interrogeant les ténèbres. Pascal Blaise prétendait ne rien savoir de ce qu’il se passait, et autant Nisato aurait préféré ne pas le croire, autant il sentait instinctivement qu’il disait la vérité.
Cela n’avait rien à voir avec les Fils de Salinas, mais si ce n’étaient pas eux, qui donc cela pouvait-il bien être ?
— On devrait débarrasser le plancher, suggéra Pascal Blaise. Si d’aventure, elle disait vrai et que ce qui s’est abattu sur les Screaming Eagles se radinait jusqu’ici…
Nisato acquiesça et se retourna vers Mesira, qui avait repris sa position précédente sur le lit, les genoux repliés contre la poitrine et les bras passés autour des tibias.
— Mesira ? appela-t-il. Elle leva les yeux. Son visage baigné de larmes n’affichait plus du tout cet air hagard de crainte et de culpabilité mêlées qui le ravageait en permanence.
— Qu’est-il arrivé là-bas cette nuit ? demanda-t-il. Tu le sais ?
— C’est le Pleureur, répondit-elle. Il l’a tuée et maintenant, c’est mon tour.
— Il a tué qui ?
— Le colonel Kain. J’ai ressenti sa mort. C’était terrible.
— Pour qui ça ? demanda Nisato. Pour toi ?
— Pour toutes les deux.
Pascal Blaise rejoignit le policier au chevet de Mesira.
— Kain est morte ? Tu es sûre ?
Mesira hocha la tête et Nisato discerna une lueur de satisfaction dans le regard de Blaise.
Le chef des Fils de Salinas leva les yeux et croisa son regard.
— Ne t’attends pas à me voir verser la moindre larme pour cette salope, lâcha-t-il. Kain était à la tête des Screaming Eagles à Khaturian. Elle a le sang de plusieurs milliers de personnes sur les mains. Elle a eu ce qu’elle méritait.
— Et toi, qu’est-ce que tu mérites, Pascal ? répliqua vertement Nisato. Qu’est-ce que n’importe lequel d’entre nous mérite, exactement ? N’avons-nous pas, tous autant que nous sommes, du sang sur les mains ? On mérite tous de mourir, c’est ça ?
— Peut-être, répondit Blaise dans un haussement d’épaules. Peut-être bien. J’ai tué des gens, c’est vrai. J’en ai abattu certains à bout portant et j’en ai fait sauter d’autres dans des attentats à la bombe, mais je n’ai aucun remords. Les hommes que j’ai tués ont envahi ma patrie. Qu’est-ce que j’aurais bien pu faire d’autre ? Si des soldats armés jusqu’aux dents s’attaquaient aux personnes que tu aimes, tu les combattrais, non ?
— J’imagine, répondit Nisato, mais…
— Il n’y a pas de « mais », le coupa Pascal d’un ton brusque. C’était notre monde. Nous étions restés fidèles au Trône d’Or, mais Barbaden n’a rien voulu entendre. Il a fait exécuter nos dirigeants et massacrer nos soldats. Quel genre de pleutres aurions-nous été si on n’avait pas cherché à résister, hein ? Et n’essaye pas de me faire croire que tu vaux mieux que moi, « monsieur l’agent ». Je ne peux pas imaginer une seconde que tu aies moins de sang que moi sur les mains. Combien de soldats terrifiés se sont-ils agenouillés devant toi en suppliant qu’on les épargne avant que tu ne leur loges une balle dans la tête au nom de l’Empereur ? Des dizaines ? Des centaines ? Peut-être même des milliers ? Qui sait ?
Nisato tournait autour de Pascal Blaise, sa colère montant à chaque accusation qui lui était jetée au visage.
— Oui, moi aussi, j’ai tué des hommes, finit-il par lancer d’un ton hargneux, et chacun d’entre eux méritait son sort. Ils avaient failli à leur devoir envers l’Empereur.
— Eh bien, peut-être qu’on n’est pas si différent, après tout, dit Pascal. Peut-être que la nuance entre le bien et le mal n’est qu’une question de perspective.
Nisato poussa un long soupir, la colère le quittant à mesure que la vérité que venait d’énoncer Pascal Blaise faisait son chemin dans son esprit. Il revint s’asseoir à côté de Mesira, passant une main protectrice dans ses cheveux.
— Il n’est aucunement question de bien ou de mal dans nos professions, reprit Nisato. Le présent peut modifier le passé à tout moment. Tout ce qu’il nous reste, c’est d’espérer que le futur donne raison à nos actes.
Mesira leva le regard vers lui et sourit.
— Je n’ai plus peur, lui confia-t-elle.
— Ah bon ?
Elle confirma d’un déni de la tête.
— Non, fit-elle. Toutes ces années, j’ai vécu avec le souvenir de ce que j’avais vu, hantée par ce que j’avais laissé advenir. Mais maintenant, c’est terminé. Il vient me chercher et je serai bientôt en paix.
— Je ne laisserai personne te faire du mal, fit Nisato. Je te le promets.
Mesira lui adressa un nouveau sourire et Daron Nisato se dit alors qu’il ne l’avait jamais vue aussi belle. Le voile de terreur et d’inquiétude qu’elle avait si longtemps porté comme une seconde peau se dissipait, laissant apparaître ses traits lumineux, comme si une douce lumière émanait d’elle.
— Tu n’as pas à t’en faire pour moi, Daron, dit Mesira. Ça va aller.
— J’espère bien.
Elle se pencha pour l’embrasser sur la joue, le contact électrique de ses lèvres sur sa peau envoyant une onde de plaisir apaisante qui lui parcourut tout le corps.
— Tu as bon cœur, Daron, plus que tu ne le crois.
Mesira Bardhyl se leva en lui prenant la main, et il se remit lui aussi sur ses pieds, se laissant entraîner par la douce pression de sa paume. Elle tendit l’autre bras à Pascal Blaise et prit sa main avant de déclarer :
— Si jamais ce monde est sauvé, ce sera à des hommes comme vous qu’il le devra. Vous avez tous les deux commis des actes ignobles au cours de vos vies, mais tout ça, c’est du passé. Tout ce qui compte maintenant, c’est l’avenir. Il faut mettre les vieilles rancunes au placard et nouer de nouveaux liens entre les habitants de cette planète. Vous comprenez ?
Le regard de Nisato passa de Mesira à Pascal. Les paroles de la jeune femme coulaient comme un ruisseau limpide, un bain d’eau fraîche qui lui purgeait tout le corps, de l’enveloppe putride de sa peau jusqu’à la moelle des os. S’agissait-il là d’une sorte de magie psyker ? L’espèce de démence qui avait pris possession d’elle pour l’enjoindre à sortir de chez elle et déambuler dans les rues dans le plus simple appareil avait-elle débloqué de nouveaux pouvoirs en elle ?
Quoi qu’il en soit, il ne sentait aucune malveillance émaner du flux d’énergie que libérait Mesira, et laissa ses pouvoirs régénérateurs le baigner dans leur lumière apaisante.
— Je comprends, dit-il, constatant que Pascal Blaise semblait lui aussi rayonner de l’intérieur. Sans trop savoir comment, il avait l’intime conviction qu’ils seraient tous deux changés à jamais par ce contact.
Mesira relâcha leurs mains et Nisato ressentit une pointe de déception à l’instant où le contact était rompu.
La porte derrière elle s’ouvrit et Cawlen Hurq refit son apparition, un fusil passé en bandoulière, et le pistolet que Nisato lui avait rendu avant qu’il ait quitté la pièce serré dans le poing. Hurq n’inspirait strictement aucune émotion à Nisato, ni haine, ni crainte, absolument rien. C’était comme si toute la rancœur laissée par la scène qui s’était jouée entre eux avait été effacée d’un coup de baguette magique.
— Cawlen, l’accueillit Pascal, prenant un instant pour reprendre ses esprits après le contact avec Mesira. De combien d’hommes disposons-nous ici ?
— Huit, en nous comptant, répondit Hurq, mais j’ai fait partir des messages et d’autres ne devraient pas tarder à rappliquer. À qui on est censé avoir affaire ? Des Falcatas ? L’homme avait un ton enjoué et à le voir ainsi empêtré dans sa haine, Nisato eut pitié de lui.
— Je crois pas, non, répondit Pascal à son subalterne. Je ne sais pas trop ce qui menace de nous tomber dessus, mais reste sur tes gardes.
Nisato prit Mesira par la main et suivit Pascal Blaise vers la porte. Elle agrippa sa main de bon cœur et ils descendirent ensemble les escaliers qu’il avait gravis plus tôt dans la soirée.
Cawlen Hurq poussa la porte du bar et ils pénétrèrent dans l’atmosphère enfumée aux forts relents de transpiration de la salle commune. La puanteur et la chaleur suffocante de l’endroit coupèrent le souffle à Nisato, malgré le fait qu’il ne l’avait quitté que récemment.
Des habitués levèrent la tête de leurs verres quand ils entrèrent et Nisato se sentit terriblement vulnérable, largement plus que lorsqu’il était arrivé la première fois. Il n’avait eu alors à veiller qu’à sa seule sécurité, mais à présent, il devait protéger Mesira de cette obscure force qu’elle croyait avoir à ses trousses. Au-delà de ça, il se sentait également responsable de la sécurité de Pascal Blaise, ce qui était stupide, vu que ce dernier avait des hommes armés disséminés un peu partout dans l’établissement, et que s’il fallait en croire Hurq, d’autres ne tarderaient pas à arriver.
Les complices armés qu’il avait repérés en arrivant se frayaient un chemin dans le bar bondé pour les rejoindre. Les groupes de buveurs invétérés qu’ils croisèrent sur leur route les laissèrent passer sans créer d’incident. Nisato saisit des bribes de conversations tandis que leur bande à présent au complet se frayait un passage dans la foule.
Les nouvelles de l’assaut sur la caserne des Screaming Eagles étaient arrivées jusqu’au bar et Nisato fut surpris de saisir à la volée plusieurs regards craintifs lancés à la dérobée vers Pascal Blaise.
— C’est quoi cette embrouille ? demanda-t-il en rattrapant Blaise. Pourquoi j’ai l’impression diffuse que ces gens sont sur le point de te lyncher dès qu’ils portent le regard sur toi ?
— Ils ont peur, lança Pascal par-dessus son épaule.
— De quoi donc ?
— Des représailles, répondit Pascal. Ils pensent qu’on a frappé un grand coup contre les Screaming Eagles et ils ont peur des mesures de représailles que va prendre Barbaden. Je t’ai dit que j’en avais assez de ces tueries. Et je crois bien que je ne suis pas le seul.
Nisato le voyait clairement à présent, sur chaque visage qu’il croisait : une extrême lassitude mêlée de crainte. C’était une lassitude qu’il pouvait comprendre. Il se retourna pour regarder Mesira, qui lui adressa un sourire. Elle évoluait avec grâce au milieu de la foule avinée et quiconque posait le regard sur elle semblait touché par ce même baume apaisant qui avait rasséréné leurs âmes tourmentées, un peu plus tôt à l’étage.
Elle était la douce brise qui ride l’onde limpide d’un étang, le vent apaisant qui rafraîchit le fond de l’air d’un jour d’été.
Nisato s’arracha à contrecœur à la contemplation de son visage transfiguré, sentant la main de Pascal se poser sur son épaule.
— Attends un instant. Laisse d’abord les hommes de Cawlen jeter un œil dehors.
Nisato acquiesça et attira Mesira près de lui. Par-dessus le brouhaha étouffé des conversations, il percevait des sons étranges provenant de derrière la porte blindée du bar, un fracas de bruits sourds où se mêlait un grondement de moteur au loin.
Il sursauta en entendant retentir le crépitement caractéristique d’une fusillade, en même temps que s’élevait le rugissement à glacer le sang d’un animal affamé. Le vacarme résonna jusque dans le bar et toutes les têtes se tournèrent dans leur direction.
— Qu’est-ce que c’était que ce truc ? s’écria Cawlen Hurq. D’autres coups de feu retentirent, bientôt suivis par des hurlements : d’horribles cris d’agonie noyés dans un concert de rugissements bestiaux, et des bruits mats, comme du linge qu’on déchire et des morceaux de bois qu’on brise en deux.
Hurq s’éloigna de la porte à reculons, le visage blême. Sa terreur était contagieuse. La clientèle se mit à pousser des cris et, alors qu’un nouveau mugissement résonnait dans le bar, une vague de panique s’empara de l’assemblée. Les hommes et les femmes se bousculaient violemment dans leur empressement à s’enfuir du bar, se ruant vers les portes de service ou les fenêtres qui ne semblaient pas donner directement sur la source des rugissements.
Nisato dégaina son pistolet en entendant une nouvelle plainte féroce s’élever, cette fois juste derrière la porte. Le bruit était assourdissant et une odeur écœurante de viande avariée pénétra à l’intérieur, exhalée par le souffle nauséabond d’une respiration laborieuse.
— Essayons de trouver une autre issue, siffla Pascal entre ses dents.
— Entendu, acquiesça Nisato en traînant Mesira derrière lui.
Cawlen Hurq leur emboîta le pas tandis que Nisato risquait un dernier coup d’œil par-dessus son épaule, constatant avec effroi que la façade était en train d’être arrachée. Des morceaux de tôle ondulée s’envolèrent dans la nuit et la porte blindée se gondola sous la pression d’un impact d’une puissance ahurissante. Dans un crissement de métal, la poutre en fer qui servait de linteau fut arrachée et jetée au loin, comme un os rongé dédaigneusement écarté par un chien.
Une bourrasque d’air chaud s’engouffra dans le bar et la puanteur animale de viande avariée devint intolérable.
Nisato leva les yeux sur la vision de cauchemar qui se précisait au milieu des décombres. C’était un monstre couvert de sang, une abomination à moitié carbonisée avec des crocs acérés et des yeux comme des charbons ardents. Ses proportions monstrueuses défiaient la raison comme l’imagination, et sa physionomie de géant difforme en disait long sur les tourments inconcevables que la créature avait dû souffrir.
— Empereur, venez-nous en aide ! s’écria Pascal Blaise, un rictus d’horreur déformant ses traits tandis qu’il se rendait compte que la bête ne venait pas seule, mais accompagnée d’une meute de monstres tout aussi épouvantables. La panique qui s’était emparée de la foule se mua en débandade effrénée. Des clients terrifiés affluant de toute part bousculaient Nisato, qui luttait pour garder la main de Mesira serrée dans la sienne malgré la marée de monde qui menaçait à tout moment de les séparer.
Cawlen Hurq brandit son fusil et Nisato réprima une féroce envie de rire devant l’absurdité de la tentative. Comment pouvait-il espérer une seconde l’emporter sur des monstres d’allure si redoutable avec une arme aussi dérisoire ? L’homme poussa un juron en ouvrant le feu. Le canon de son arme éructa des traits d’énergie flamboyants qui explosèrent sans faire le moindre dommage contre le poitrail de la créature.
D’une chiquenaude désinvolte, comme s’il se débarrassait de la nuisance d’un insecte, le monstre faucha Cawlen Hurq, l’envoyant valser à l’autre bout de la salle. L’homme s’écrasa la tête la première contre l’angle métallique du comptoir, et même par-dessus le vacarme qui ébranlait le bar, Daron Nisato entendit distinctement sa nuque se briser dans un répugnant craquement de cervicales.
Nisato essayait de traîner Merisa le plus loin possible de la brèche ouverte dans la façade du bar, mais elle lâcha sa main et il fut emporté par la foule, la regardant, impuissant, s’éloigner de lui tandis que les monstres se frayaient un chemin à l’intérieur à coups de griffes.
— C’est le moment, dit-elle, la voix de la jeune femme résonnant dans son crâne comme un tintement de clochette, c’est le moment de mourir.
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