Champ de Mort

Graham McNeill · Chapitre 16 sur 25

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Champ de Mort

Quinze

 

Uriel entendait au loin des cris et des bruits de ferraille arrachée. Les rues résonnaient du grondement des moteurs des trois Chimères, dont l’écho se répercutait sur les façades délabrées, et des badauds commençaient à sortir de chez eux pour voir quel drame était en train de se jouer juste devant leur porte.

Depuis la position avantageuse qu’il occupait dans l’écoutille de commandement, Uriel discernait les gerbes de lumière qui embrasaient le ciel et percevait la rumeur des hurlements de terreur inspirés par les monstres. À entendre les clameurs qui s’élevaient, le méfait sanglant que les Décharnés étaient partis commettre était déjà en bonne voie de réalisation.

Un édifice ébranlé au coin de la rue vint apporter une nouvelle preuve de leur passage et le conducteur de la Chimère évita d’un coup de volant adroit la langue de maçonnerie et d’acier qui s’en déversait jusque sur la chaussée.

Après ce virage, la rue s’élargissait pour donner sur une place pavée, et les rares badauds que le bruit avait dans un premier temps attirés dehors retournaient sagement se réfugier chez eux à la vue du désastre qui s’offrait à leurs regards.

— Par le serment de Guilliman ! jura Uriel en découvrant la vision d’apocalypse qui s’étalait sous ses yeux.

On aurait dit une pyramide brillamment illuminée d’épaves de tanks calcinés, dont les entrailles auraient été vidées et découpées au chalumeau, avant d’être remodelées à coups de marteau pour former tout un décor patiné foisonnant de cavités souterraines, de corridors et de salles au plafond bas. De la lumière et une foule de gens se déversaient de l’édifice branlant dont la structure était assiégée par les Décharnés.

Leur seigneur menait l’assaut, entamant la façade de ses puissants bras musclés qui arrachaient des pans entiers de tôle d’acier. Les tubes au néon qui abondaient sur la place crachaient des étincelles, baignant dans une lumière presque stroboscopique l’esplanade devant le bâtiment, qui avait tout l’air d’être une taverne ou un autre lieu de perdition du même genre. Les flashs lumineux teintaient les monstres de couleurs vives, leur donnant des nuances écœurantes de rose bonbon, de vert criard, et d’un bleu pâle comme la mort. Ils s’agitaient devant la structure en poussant des hurlements, encourageant le chef de leur tribu qui ouvrait à la force des bras un passage à travers l’acier et le bois, comme un animal prédateur défonçant une cage à lapins pour dévorer ses proies. Si le seigneur des Décharnés avait remarqué leur arrivée, il n’en montrait cependant rien, toute son attention visiblement absorbée par son entreprise de démolition de la façade.

Des fuyards étaient interceptés par les Décharnés, qui les tordaient dans tous les sens jusqu’à ce que leurs os se brisent, mettant ainsi un terme à leurs cris d’agonie. Uriel entendit un coup de feu retentir à l’intérieur de l’édifice et se demanda ce que le seigneur des Décharnés pouvait bien chercher dans un tel endroit.

Les Chimères ralentirent en arrivant sur la place, mais Uriel hurla aussitôt un ordre au conducteur.

— Non ! Accélérez. Servez-vous de la masse du véhicule !

Comprenant ce que le space marine cherchait à faire, le conducteur appuya sur le champignon et la Chimère accéléra brusquement dans un rugissement de moteur. Uriel s’arc-bouta en se cramponnant aux parois de l’habitacle tandis qu’un des Décharnés se retournait en entendant le bolide lancé à vive allure foncer sur lui. Sa face monstrueuse sembla s’ouvrir en deux en découvrant une impressionnante rangée de crocs.

On apercevait son squelette à travers le voile de peau blême qui le drapait, enveloppe flambant neuve qui ne pouvait espérer couvrir qu’une partie de son anatomie difforme. De longs membres griffus et effilés comme des pattes d’araignée traînaient dans son sillage, et les courtes jambes trapues qui le propulsaient en avant lui donnaient une démarche de gorille.

La bête et la machine chargèrent l’une vers l’autre, avant de se percuter dans un fracas de chair et de rouages métalliques. La Chimère se fracassa contre la créature, qui ne prit qu’au tout dernier moment la mesure de la puissance que l’élan conférait au véhicule, à peine une fraction de seconde avant de se retrouver écrasée sous ses chenilles. Une gerbe de lumière liquide gicla de sa carcasse broyée, dont il ne restait rien d’autre qu’une pâte de cartilages et de sang séché collée sur le pavé de l’esplanade.

Le conducteur freina instinctivement, faisant déraper le tank sur la place. Les moteurs s’emballèrent une dernière fois avant de caler, les tuyaux d’échappement vomissant une épaisse fumée âcre tandis que le conducteur s’escrimait à faire redémarrer son véhicule.

— Pasanius, avec moi ! s’écria Uriel en se hissant hors de l’écoutille. Il se laissa tomber sur la terre ferme pendant que la rampe de débarquement s’ouvrait, laissant les guerriers se déverser sur le champ de bataille étrangement illuminé avec Pasanius à leur tête.

Les deux autres Chimères s’immobilisèrent dans un crissement de chenilles de chaque côté du véhicule d’Uriel et les combattants débarquèrent avec une efficacité et une discipline exemplaire qui forçaient le respect. Peu importaient les pertes qu’ils avaient subies. Peu importait ce qu’ils avaient pu commettre par le passé. Ces hommes et ses femmes étaient des soldats avant tout, et ils connaissaient la musique.

Ils formèrent des escouades et Uriel ressentit une bouffée de fierté comme il n’en avait plus éprouvée depuis longtemps à l’idée de conduire à nouveau des hommes à la bataille. Il se moquait bien que ces soldats ne soient pas des Ultramarines de la quatrième compagnie, c’étaient des guerriers de l’Empereur et cela faisait déjà d’eux des héros.

— Ensemble ! On va terminer le travail ensemble ! hurla Uriel en brandissant son épée à pommeau doré à la vue de tous. Vous êtes avec moi ?

Les soldats dégainèrent leurs sabres et une clameur de grognements affirmatifs s’éleva tandis qu’Uriel se retournait pour mener la charge sur le bar dévasté.

Le monstre passa un bras énorme et parcouru de veines saillantes à l’intérieur du bar, cherchant désespérément à se saisir de Mesira. Celle-ci semblait accueillir à bras ouverts l’attention soutenue de la créature, comme l’appelant de ses vœux alors qu’elle ignorait les cris de Daron Nisato, qui la suppliait de fuir pour venir se réfgier parmi la foule derrière lui.

Aveuglés par la panique, bon nombre des clients du bar se retrouvèrent à leur corps défendant sur la route de l’énorme créature. Les mieux lotis lui passaient à côté en se faisant tout petits, avant de partir se réfugier d’un pas chancelant dans les ombres de la nuit, tandis que les moins chanceux étaient mis en charpie.

Les remous de la foule empêchaient Mesira de se rapprocher davantage du monstre, ce qu’elle cherchait pourtant visiblement à faire. Toute l’attention de la créature terrifiante était rivée sur elle. Seuls les quelques pans de façade qui résistaient encore à l’éboulement l’empêchaient de l’atteindre. Pour une fois, Nisato avait des raisons de se réjouir que cette partie des bidonvilles se composât d’épaves issues du matériel militaire de son ancien régiment, car c’était là tout ce qui barrait la route à l’appétit du monstre.

Le bar eût été édifié à partir de matériaux de construction traditionnels, la bête serait déjà en train de se régaler des os de Mesira et de se confectionner des guirlandes avec ses boyaux. Seules les poutres d’acier récupérées sur des tanks abandonnés l’avaient empêché jusque-là de se frayer un chemin à l’intérieur et de les dévorer, elle et tous les autres malheureux pris au piège.

Un grincement lugubre s’élevait de la structure du bar chaque fois qu’une de ses poutrelles cédait. Une force surhumaine compressait les linteaux dans un crissement de métal et modifiait la répartition des charges, faisant peser tout l’édifice branlant sur des sections de bâtiment qui n’avaient jamais eu vocation à supporter un tel fardeau.

Les bandits armés que Cawlen Hurq avait pris soin de disséminer dans l’établissement ouvrirent le feu sur le monstre avec leurs pistolets, vidant des chargeurs entiers sans résultats probants. Un sang sirupeux nimbé de lumière dégouttait certes des impacts de balles, mais ces blessures ne semblaient en rien le gêner.

Le monstre poussa un cri de frustration. Ses yeux brûlants de convoitise lançaient des éclairs voraces. Daron Nisato était tétanisé par la peur. Il n’avait jamais envisagé qu’une telle rage gloutonne pût se déchaîner sur un monde un tant soit peu civilisé.

— Au nom du Warp, qu’est-ce que c’est que ce truc ? hurla Pascal afin d’être entendu par-dessus le vacarme causé par l’assaut des créatures.

— Aucune idée, répondit Nisato. Faut qu’on récupère Mesira et qu’on fiche le camp d’ici !

— Sérieux ? ironisa Pascal Blaise, qui cherchait du regard une issue praticable. La foule trop compacte leur interdisait le passage et l’affaissement de la structure avait condamné bon nombre des portes donnant sur l’extérieur. Des hommes s’échinaient avec force grognements à les enfoncer, mais même en conjuguant leurs efforts, rien ne semblait pouvoir triompher du poids immobilisant les portes dans leurs chambranles.

Nisato vit la poutre qui entravait l’épaule de la bête se gondoler, jusqu’à ce que la soudure qui la fixait au châssis renversé d’une Chimère finisse par céder, libérant un passage. Le monstre rugit de triomphe et hissa une partie de son corps gigantesque à l’intérieur du bar.

Le rugissement galvanisa Nisato, dont les membres retrouvèrent soudain la force de bouger.

— Je dois retrouver Mesira ! s’écria-t-il.

Blaise acquiesça de la tête.

— Je ne te lâche pas d’une semelle, lança-t-il, vas-y !

Nisato voûta l’épaule et commença à pousser pour se faufiler dans la foule de clients terrifiés pris dans la nasse. Il mit ainsi à profit des talents aiguisés par les dizaines d’émeutes qu’il avait été, par le passé, chargé de réprimer, se frayant un chemin à coups de poing, de pied et de crosse de pistolet.

Il progressait lentement, mais sûrement, et n’avait aucun mal à distinguer Mesira au milieu des figures crasseuses des ouvriers d’usine. Elle avait le visage serein, et le sourire béat qu’elle arborait au milieu de cet océan de panique était une source d’apaisement pour ses voisins immédiats.

Nisato finit par arriver au niveau de Mesira et sa main puissante se referma sur l’avant-bras gracile de la jeune femme.

— Mesira ! appela-t-il. Il faut qu’on se sauve d’ici !

Elle se retourna en sentant son contact et le regarda dans les yeux.

— Non, Daron, cria-t-elle d’un air effrayé, il faut que toi, tu te sauves d’ici.

La façade du bar finit alors par céder dans un atroce gémissement de métal.

Uriel entendit la façade s’effondrer et pressa le bouton d’activation sur la garde de son épée. La lame s’éveilla à la vie avec un crépitement d’énergie et il sentit la puissance de l’arme lui parcourir le bras. Les Décharnés avaient fait volte-face pour leur barrer le passage et six de ces énormes créatures s’interposaient entre le bar et lui.

Pasanius se tenait à ses côtés, son bolter plaqué le long de la cuisse.

— Bon, c’est quoi le plan ? demanda-t-il.

— J’ai besoin que tu prennes le commandement du détachement de soldats, répliqua Uriel. Protège autant que possible les innocents.

— Et toi, tu vas faire quoi ?

— Je vais jeter un œil à l’intérieur, répondit Uriel en désignant l’estaminet ravagé. J’ai le pressentiment que des réponses m’attendent là-dedans.

— Et voilà que tu recommences, grommela Pasanius tandis qu’un monstre avec d’immenses mâchoires béantes et un ventre distendu, qu’un frétillement scintillant semblait animer de l’intérieur, se détachait de la meute pour se ruer sur eux. Toi et tes fichus pressentiments !

Une salve de laser cribla la créature, qui poussa un hurlement de douleur. Des volutes de lumière s’échappèrent en chuintant de ses membres boursouflés et de ses intestins.

— Allez, vas-y, dit Uriel en donnant une tape amicale sur l’épaulière de Pasanius. Conduis-les à la bataille.

Pasanius acquiesça et s’en alla rejoindre les soldats en vestes rouges, qui s’avançaient en rangs serrés en faisant crépiter leurs fusils laser. Prises séparément, ces armes n’étaient des armes ne payaient pas spécialement de mine, mais rassemblées en masse, elles s’avéraient redoutables et il fallait être idiot pour sous-estimer l’effet que pouvait avoir une de leurs salves nourries.

Les tirs arrachèrent les Décharnés au massacre gratuit des clients du bar. Leurs cris tourmentés juraient étrangement avec la détermination sans faille émanant des lueurs immatérielles qui les nimbaient. Les créatures se contorsionnaient en tous sens dans la lumière qui s’échappait de leurs blessures, comme si leurs ambitions propres entraient en conflit avec la finalité qui leur était imposée.

Le seigneur des Décharnés était en train de forcer le passage vers l’intérieur et Uriel partit en courant dans sa direction, laissant Pasanius mener les Falcatas à la bataille. Son ami était capable d’inspirer des trésors de courage insoupçonnés aux guerriers Astartes et ces soldats avaient l’insigne honneur d’être commandés par un des plus beaux fleurons des Ultramarines.

S’ils survivaient à cette nuit, ils seraient fêtés pour le restant de leurs jours.

Uriel se dépêcha de contourner le théâtre du combat pour se lancer aux trousses du seigneur des Décharnés qui, dans son emportement sauvage, avait défoncé la façade pour pénétrer dans le bar. Des hurlements et des détonations de pistolet retentissaient à l’intérieur.

Des sections entières de la structure commençaient à se tordre en grinçant et l’ensemble ne tarderait pas à s’effondrer. Quoi qu’il puisse accomplir là-dedans, il devrait faire vite.

Le seigneur des Décharnés finit de s’engager dans le passage et Uriel sauta sur un massif de maçonnerie effondré pour se faufiler dans une brèche ouverte dans le mur, à un endroit où des panneaux de fer s’étaient détachés de la structure.

Même sans son armure, il était presque trop large d’épaules pour passer et sentit le métal accrocher sa tunique. Il baissa la tête et la puanteur du bar lui assaillit les narines. Une forte odeur de transpiration se mêlait à des effluves nauséabonds de viande crue et d’alcool fort, mais c’étaient surtout des relents de peur qui flottaient dans l’atmosphère.

La forme gigantesque du seigneur des Décharnés se tenait à un bout de la salle. Quoi qu’il ait pu lui arriver dans les montagnes, cela l’avait rendu plus effroyable que tout ce qu’Uriel aurait pu imaginer, car on voyait encore ce qui faisait son humanité – la peau, la colère, les craintes – se mêler au pouvoir terrifiant qui l’animait.

Tout ce qui faisait la quintessence de l’être humain était là, enfoui dans son poitrail sous une forme brute et exaltée, mais quelles que fussent les puissances démoniaques qui le poussaient à cette rage meurtrière, elles étaient d’une ampleur qui défiait l’imagination.

Une femme en robe pâle se tenait devant le seigneur des Décharnés. Son expression sereine contrastait vivement avec l’horreur qui se peignait sur tous les autres visages amassés dans le bar. Son nom lui revint vite en mémoire : Mesira Bardhyl, télépathe et « détecteur de mensonges » attitré du gouverneur Barbaden.

En l’espace d’un clin d’œil, Uriel repéra également le policier, Daron Nisato, et un homme qui, d’après le signalement qu’il en avait reçu, devait certainement être Pascal Blaise. Les deux hommes cherchaient désespérément à venir au secours de Mesira, mais il voyait bien qu’ils n’arriveraient jamais à temps.

— Par ici ! cria-t-il, sa voix de stentor couvrant sans peine le vacarme causé par l’effondrement du bar. Le verre se brisait, le bois craquait et le métal crissait, mais toutes les têtes se tournèrent vers lui.

Le seigneur des Décharnés leva les yeux. Un mélange de colère et de dégoût couvait dans son regard. La lumière qui le baignait dégoulinait de sa gueule comme des gouttelettes d’or fondu et Uriel ressentit un élan de pitié à son égard. Le cœur du seigneur des Décharnés était resté fondamentalement le même, mais une forme de présence étrangère le poussait au massacre.

Uriel se laissa tomber au milieu de la salle et les clients reculèrent, terrifiés, de la même manière qu’ils avaient fui le seigneur des Décharnés à son arrivée. La créature eut l’air momentanément troublée, comme si une lutte faisait rage sous son crâne.

Cet instant de confusion laissa à Nisato le temps nécessaire pour passer sa main autour du bras de Mesira et l’éloigner de l’imposante masse du monstre. Le cri qu’elle poussa alors arracha le seigneur des Décharnés à sa torpeur et sa patte griffue fondit soudain vers elle.

Pascal Blaise déchargea son pistolet sur la bête, une balle faisant mouche dans l’œil. Un fluide visqueux gicla et la créature poussa un hurlement. Même la lumière régénératrice dont elle regorgeait fut impuissante à soulager sa douleur.

Le seigneur des Décharnés se rua une nouvelle fois sur Mesira et Uriel bondit en avant pour l’intercepter. Conscient qu’il n’avait pas le choix, il brandit son épée pour frapper le bras du monstre. Les énergies contenues dans la lame entaillèrent la chair, mais agitées de sourdes trépidations, elles furent arrêtées net et glissèrent sur les os.

Le seigneur des Décharnés poussa un rugissement et rejeta son bras blessé en arrière, pour lancer aussitôt l’autre à l’attaque. Uriel plongea pour esquiver le coup et une autre section du bar fut pulvérisée, les bouteilles et les miroirs derrière le comptoir se brisant sur le sol dans un fracas de verre cassé.

Uriel se releva et le seigneur des Décharnés le suivit tandis qu’il reculait vers la brèche dans le mur par laquelle il avait fait irruption dans le bar.

— Partez ! cria-t-il. Nisato, faites sortir ces gens d’ici !

Le policier opina, Mesira toujours serrée dans ses bras. Elle avait les traits tirés par l’angoisse, mais dans le bref instant dont il disposa avant que le seigneur des Décharnés n’arrive sur lui, il sembla à Uriel que l’effroi de la jeune femme était moins dû au danger imminent qu’à son sauvetage.

Pendant qu’Uriel faisait diversion, la foule en panique se rua vers l’arrière de la façade éventrée, se bousculant pour fuir par le trou béant pratiqué par le monstre dans la maçonnerie.

Uriel continuait de reculer devant le seigneur des Décharnés, donnant à Nisato le temps nécessaire pour faire évacuer la clientèle. L’agent de police lâcha la main de Mesira Bardhyl pour la confier à Pascal Blaise juste au moment où, lassé de jouer au chat et à la souris, le seigneur des Décharnés se décida finalement à charger.

Sa carrure était trop large pour qu’Uriel puisse espérer l’esquiver, aussi ce dernier s’élança-t-il directement à la rencontre du monstre. Il donna un coup d’épée dans le poitrail de son adversaire, la lame entamant sans peine les tissus cutanés, mais incapable de s’enfoncer plus profondément dans la chair. Un coup de poing fulgurant s’abattit sur son flanc et il fut projeté en arrière.

Il alla s’écraser contre une colonne d’acier, une sensation de douleur aiguë le traversant de part en part au moment de l’impact. Luttant pour reprendre son souffle, Uriel se releva à grand-peine d’un pas chancelant, voyant du coin de l’œil le seigneur des Décharnés se détourner de lui pour propulser à une vitesse hallucinante son énorme masse à travers la salle.

Revenant une fois de plus à son idée fixe, la créature n’avait de nouveau plus d’yeux que pour Mesira Bardhyl et Uriel vit Pascal Blaise tenter de la protéger. Le chef des Fils de Salinas tira un coup de pistolet, mais cela n’eut aucun effet et le seigneur des Décharnés l’écarta d’une chiquenaude méprisante.

Uriel se traînait tant bien que mal sur le sol du bar dévasté et Daron Nisato poussa un cri en voyant ce qui était sur le point de se passer. Mesira se tenait de nouveau devant le seigneur des Décharnés, mais cette fois, il n’y avait personne pour la sauver.

L’impressionnante créature abaissa le bras et l’étau de sa patte se referma sur le crâne de la jeune femme.

— Non ! hurla Daron Nisato, mais le seigneur des Décharnés resta sourd à sa supplication.

Une simple pression suffit à faire rendre l’âme à Mesira Bardhyl. Son corps sans vie s’effondra sur le sol tandis que le monstre relâchait son étreinte.

Une fois son meurtre commis, le seigneur des Décharnés tourna le dos au carnage qui avait ensanglanté le bar et pressa le pas vers la brèche ouverte dans la façade. Uriel se traînait en claudiquant derrière l’immense machine de chair et de sang, horrifié par la facilité désinvolte avec laquelle elle avait ôté la vie à Mesira Bardhyl.

— Ça n’avait strictement rien d’un châtiment ! lui cria-t-il. C’était un meurtre de sang-froid !

Daron Nisato se précipita au chevet du cadavre de Mesira, pleurant à chaudes larmes tandis qu’il berçait dans ses bras son corps inanimé. Les jambes de Pascal Blaise menacèrent de se dérober sous lui quand il vit ce qui avait été fait à la personne qu’il avait sous sa responsabilité, mais le seigneur des Décharnés les ignora tous pour se hisser sur les décombres du bar détruit et fuir la scène du crime.

Uriel entendait des coups de feu crépiter à l’extérieur : les détonations assourdissantes des tirs de bolter et le craquement des décharges de fusil laser. Un rugissement de réacteurs se mêlait au bruit de la fusillade, au milieu de rafales hurlantes soulevant des nuages de poussière, et il vit des rayons de lumière éblouissante s’abattre des cieux.

Pasanius aurait-il réussi à faire venir un soutien aérien ? se demanda-t-il.

D’autres coups de feu et hurlements retentirent, mais au-delà de ça, il entendait par-dessus le fracas de la bataille un crissement strident, la plainte métallique d’une structure qui n’était plus capable de soutenir le fardeau qui s’affaissait sur elle. Uriel leva les yeux au plafond, constatant qu’un enchevêtrement de fissures lézardait la voûte en tous sens.

— Courez ! s’écria-t-il.

Ignorant les protestations du policier, Pascal Blaise traîna Daron Nisato à l’extérieur du bar pendant qu’Uriel se démenait comme un beau diable pour atteindre la façade extérieure du bâtiment en train de s’effondrer. Des morceaux de plâtre et de charpente s’écrasaient un peu partout autour de lui et de longues poutres d’acier se fracassaient les unes contre les autres avec un bruit métallique tandis que des sections entières du toit s’affaissaient.

Uriel perdit l’équilibre au moment où une poutre du plafond s’écrasait sur son épaule et il s’étala la tête la première, de tout son long, alors que le toit de l’arrière-salle finissait par céder. Le métal se gondolait autour de lui et il poussa en avant en s’aidant des pieds et des mains tandis que la structure du bâtiment commençait à s’effondrer pour de bon.

Des nuages de cendres et de poussière suffocants brouillaient la vue d’Uriel, mais il se laissait guider vers l’extérieur par les rayons de lumière aveuglante qu’il voyait pleuvoir au dehors. Rampant à moitié, il se précipita vers la sortie, se frayant un passage à la force des bras. Des blocs de béton arrachés s’abattaient sur lui, le faisant tituber alors même qu’une dernière plainte métallique assourdissante ébranlait tout l’édifice.

Uriel plongea, réussissant à se glisser à l’extérieur au moment même où l’assemblage d’armatures de tanks, de plâtre et de charpenterie s’effondrait avec fracas, des milliers de tonnes d’acier venant s’écraser sur le rez-de-chaussée de l’établissement. Il roula sur le côté pour éviter le déluge de pièces détachées de chars d’assaut qui lui tombait dessus ; tourelles, écoutilles, roues blindées et chenilles.

Une poutre aussi grande que lui s’abattit tout près, manquant de l’écraser. Une pluie de décombres tombait du ciel et Uriel poussa un cri, comme pour conjurer le déluge de métal qui l’accablait.

Un impact violent le mit à genoux. Un éclat de verre tournoyant lui entailla la joue et une tôle de métal s’écrasa sur son flanc, lui coupant le souffle et le clouant au sol sous son poids.

Les nuages de poussière l’aveuglaient et le fracas causé par l’effondrement du bâtiment était assourdissant.

Uriel luttait pour se dégager de la charge métallique qui l’écrasait, mais d’autres décombres continuaient de pleuvoir de l’édifice dévasté. Le métal crissait sous les impacts et Uriel se mit à tousser en suffoquant, sentant que le fardeau qui le clouait au sol pesait un peu plus lourd à chaque seconde qui passait.

Il essaya de tendre les jambes sous la chape de métal pour faire levier, mais il ne pouvait plus bouger d’un centimètre. La force physique d’un guerrier Astartes, d’ordinaire si prodigieuse et capable de relever tous les défis, ne pouvait rien pour empêcher un déluge de fer de l’ensevelir jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Avec son armure, il aurait peut-être pu s’échapper, mais sans elle…

Le poids qui l’écrasait diminua soudain et il distingua à travers les tourbillons de poussière d’imposantes silhouettes qui s’activaient autour de lui, leurs contours nimbés de reflets argentés.

Uriel entendait les petits bruits secs d’un vox-ampli et des pas lourds résonner autour de lui.

Il percevait distinctement une odeur d’onguents qu’il fut particulièrement heureux de respirer, car cela ne pouvait dire qu’une chose : qu’il était en présence d’armures Astartes.

Il vit des mains gantées de fer soulever la tôle métallique, le soulageant instantanément des décombres qui le clouaient au sol, comme si ceux-ci n’avaient pas été plus lourds qu’une plume. Des bras tendus le tirèrent du sol et il entendit des chants s’élever dans le dos des guerriers qui l’avaient sauvé. Au milieu des effluves qu’il associait aux space marines, il sentait une odeur de fumée écœurante, qui lui rappelait les relents d’encens qu’il avait pu respirer par le passé dans l’atmosphère empestée des temples.

— Qui… ?

Ce fut là tout ce qu’il réussit à articuler avant que l’étau d’un lourd gantelet d’argent ne lui enserre la gorge. Uriel fut soulevé du sol. Il battit des pieds tandis qu’on l’amenait en face d’un gigantesque casque d’argent avec une visière anguleuse fendue d’œilletons rougeoyants.

Un imposant gorgerin protégeait le cou du guerrier et les plaques épaisses de son armure étaient chargées de motifs extraordinairement complexes. Un blason était logé dans le pli situé entre son énorme épaulière et le plastron ouvragé. L’écusson était à moitié blanc, à moitié rouge, les deux couleurs séparées par une ligne verticale figurée par une épée noire, renversée pointe vers le bas.

Uriel savait qu’il s’agissait là d’un guerrier d’exception. Un Terminator, fier représentant de l’élite des space marines. Seuls ces illustres vétérans étaient jugés dignes de porter une telle armure.

Le symbole de chapitre sur l’épaulière gauche du guerrier représentait un imposant grimoire, dont les pages étaient traversées par une épée et encadrées par des arabesques dorées. Uriel écarquilla les yeux à la vue du symbole, car il s’agissait d’un emblème antique que seuls les plus éminents protecteurs de l’humanité étaient autorisés à porter, des guerriers plus fameux encore que ceux de l’Adeptus Astartes.

Le géant qui le tenait à sa merci se pencha plus près de son visage.

— Je suis Leodegarius des Chevaliers Gris, dit-il, et vous êtes mon prisonnier.

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