Champ de Mort
Dix-Huit
Léto Barbaden foudroya Uriel et Pasanius d’un regard noir en les voyant entrer dans sa bibliothèque personnelle aux côtés de Leodegarius et d’un acolyte en robe qui portait un coffret en bois de rose parfumé. Le Chevalier Gris avait revêtu une tunique couleur crème, par-dessus laquelle il arborait une chemise de mailles d’argent ornée d’hermine. Débarrassé de son armure, il n’en était pas moins impressionnant pour autant.
Quatre autres personnages rassemblés à la hâte par Leodegarius suivaient les space marines. Le cardinal Shavo Togandis était le premier d’entre eux, suant comme un bœuf sous sa robe de cérémonie toute débraillée, qu’il avait nouée en dépit du bon sens dans son empressement à répondre à la convocation immédiate.
Serj Casuaban marchait à côté du cardinal, son expression trahissant un mélange de curiosité et d’agacement d’avoir été arraché à son travail aux maisons de providence. Le medicae portait un long manteau sombre par-dessus sa blouse et ses cheveux gris étaient bien peignés peut-être pour la première fois depuis des années.
Daron Nisato et Pascal Blaise venaient derrière Casuaban, l’air tout aussi mal à l’aise l’un que l’autre, le second à cause des menottes de fer qu’il avait aux poignets et le premier parce qu’il n’aimait pas qu’on les ait passées à son compagnon, même s’il savait bien que c’était pour l’instant un mal nécessaire.
Le gouverneur de Salinas était en train de siroter un grand verre de porto, installé dans son fauteuil, lorsque ce cortège vint envahir son sanctuaire privé, et Uriel éprouva une pointe de satisfaction devant la vive contrariété que lui causait leur irruption. Il voyait bien les efforts que le gouverneur devait déployer pour rester poli, mais même Léto Barbaden n’aurait jamais osé risquer encourir la colère des Chevaliers Gris en refusant de les recevoir.
Uriel se sentait indéniablement revivre. Maintenant qu’il était de nouveau engoncé dans son armure de space marine, il était prêt à faire front avec des héros de la trempe de Leodegarius et Pasanius pour défendre l’Imperium. Bien qu’Uriel n’eût pas la moindre idée de ce que le Chevalier Gris comptait dire à cette assemblée, la tension dans l’air était palpable et l’attente intolérable le faisait frémir d’excitation.
À la suite du saccage de Barbadus par les Décharnés, les citoyens étaient descendus dans la rue pour exprimer des revendications diverses et variées, exigeant des dédommagements ou des représailles. Le flou le plus total planait sur l’identité des personnes contre qui ses mesures devaient être prises, mais la population avait besoin que quelque chose fût fait et la situation avait atteint un point critique. Plusieurs bâtiments avaient été incendiés et tout le quartier nord-est de la cité était devenu la proie de pillages généralisés.
Les policiers de Nisato sillonnaient les rues à bord de tous les véhicules blindés qu’ils avaient pu réquisitionner, épaulés par les rares soldats voulant encore patrouiller après le massacre qui avait ensanglanté les baraquements des Screaming Eagles.
L’ambiance dans les rues de la ville était littéralement électrique et la moindre étincelle risquait de faire dégénérer les émeutes en bain de sang.
Des événements aux répercussions historiques étaient en marche et Uriel savait que bon nombre des acteurs de ce drame ne vivraient pas pour en voir la résolution s’ils commettaient le moindre faux pas. L’acolyte qui portait le coffret posa son fardeau sur la table au centre de la pièce et Barbaden n’accorda qu’un vague coup d’œil à l’objet avant d’apostropher l’instigateur de cette audience impromptue.
— Frère Leodegarius, commença-t-il, êtes-vous bien sûr que cette réunion soit absolument nécessaire ? À l’heure où nous parlons, les rues de ma cité sont plongées dans le chaos le plus total !
— Vous ne croyez pas si bien dire, gouverneur, répliqua sombrement Leodegarius, et oui, je suis convaincu de l’absolue nécessité de cette rencontre. Croyez-moi sur parole, les choses ne sont a priori pas près de s’améliorer.
— Très bien, grommela Barbaden, qui prit une gorgée de porto en lançant un regard noir à Pascal Blaise. Maintenant que cette… fine équipe est rassemblée, puis-je vous demander, frère Leodegarius, pour quelle raison avoir requis la présence d’un terroriste notoire ?
— C’est pas moi le terroriste ! protesta Pascal Blaise avec véhémence. C’est vous, Barbaden.
— Qu’importe ! fit le gouverneur. Je t’aurai fait exécuter avant la fin du jour.
— Non, sûrement pas, lança Nisato, la main sur la crosse de son pistolet. Si on veut espérer rétablir la paix sur Salinas, on aura besoin que de cet homme en vie.
Barbaden ignora Nisato, comme si ce dernier ne valait pas même la peine qu’on se préoccupât un seul instant de ses avis, mais Uriel vit le visage du gouverneur se rembrunir devant l’arme à feu introduite en sa présence, vision pour le moins inhabituelle pour lui.
— J’y viendrai en temps voulu, gouverneur Barbaden, répondit Leodegarius en scrutant successivement les regards de chaque personne présente, et Uriel eut la très nette impression que le Chevalier Gris perçait à jour chacun d’entre eux, décelant sous le masque de l’apparence des choses enfouies que lui seul était capable de voir.
— Cette « fine équipe », comme vous dites, a été rassemblée à dessein, et si je vous ai fait venir, c’est parce que j’ai eu la prémonition que vous aviez tous un rôle à jouer dans le futur de cette planète, si tant est qu’elle en ait un.
— Cela sonne comme une menace, observa Barbaden.
— Peut-être y a-t-il en effet de cela, gouverneur, admit Leodegarius en ramassant la boîte en bois de rose sur la table. Je suis bien conscient des troubles qui agitent votre cité, mais ils peuvent attendre, car une menace qui pourrait s’avérer bien plus grande pour votre monde se profile à l’heure actuelle, sa source tapie au cœur même des ténèbres.
— Quelle menace ? demanda Barbaden.
— Chaque chose en son temps, modéra Leodegarius, et Uriel perçut très nettement dans son ton qu’il commençait sérieusement à se lasser d’être sans cesse interrompu par des questions. Cela n’échappa pas non plus à Barbaden, qui eut la sagesse de se taire tandis que le Chevalier Gris ouvrait le coffret pour en exhumer ce qui ressemblait à un jeu de cartes.
— La cartomancie est un art ancestral, commença Leodegarius. Il remonte à avant la fondation de l’Imperium et était utilisé comme instrument de divination par les premières tribus à avoir arpenté la surface de l’ancienne Terra.
— Sommes-nous censés recevoir une leçon d’histoire pendant que ma cité brûle ? ricana Barbaden d’un air méprisant, et Uriel fut une nouvelle fois frappé par l’aplomb, à moins que ce ne fût simplement de la stupidité, dont l’homme faisait preuve devant un guerrier de la prestance de Leodegarius.
Ce dernier ne se formalisa pas de l’interruption, y répondant avec le plus grand calme.
— Tout découle de l’histoire ancienne, gouverneur. Les événements qui nous occupent aujourd’hui sont le fruit direct des erreurs commises par le passé. Ce n’est qu’en étudiant ce passé que nous pourrons en tirer tous les enseignements.
Barbaden avait l’air loin d’être convaincu, mais il n’en acquiesça pas moins, laissant Leodegarius poursuivre.
— Je vous ai rassemblés ici parce que vous êtes tous intimement liés aux événements qui affectent Salinas. Je le sais parce que les cartes me l’ont dit. Approchez-vous.
Tout le monde s’approcha de la table, sauf Uriel et Pasanius qui se tenaient déjà de chaque côté du Chevalier Gris. Comme on pouvait s’y attendre, Barbaden fut celui qui montra le moins d’empressement, fusillant Uriel du regard tandis qu’il prenait place en dernier.
— Regardez, dit Leodegarius en tirant du paquet une carte au hasard, qu’il retourna devant Daron Nisato. Le dessin représentait un homme en robe assis sur un trône. Il tenait une épée dans une main et une balance à plateaux d’or dans l’autre. On pouvait lire le mot « Justice » inscrit au bas de la carte.
— Cette image vous représente, agent Nisato, annonça Leodegarius. Quoi que vous ayez pu faire par le passé, le temps est venu de tirer les conclusions des choix qui ont jalonné votre parcours. Il est des torts que vous cherchez à corriger et des personnes qui vous ont plongé dans la plus vive affliction, mais vous avez suffisamment de sagesse pour gérer intelligemment ces tourments. Votre seul souci est de redresser la situation et cette carte montre que les erreurs du passé seront rectifiées.
— Vous déduisez tout ça d’une simple carte ? demanda Daron Nisato.
— Je le vois dans la carte et au fond de votre âme, répondit Leodegarius en tirant une autre carte, qu’il posa face retournée devant le voisin de Nisato. L’image représentait un homme pendu par les chevilles à la potence d’un temple impérial.
— Ça n’a pas l’air bien encourageant, commenta Pascal Blaise. Dois-je voir là une espèce de vague prétexte pour justifier mon exécution ?
— On n’a pas besoin de prétexte pour ça, siffla Barbaden. Les morts que ton absurde et vaine rébellion a causées me suffisent amplement.
Leodegarius prit une nouvelle fois la parole avant que Blaise n’ait le temps de répliquer.
— Beaucoup de choses dans votre existence sont encore en devenir et vous devez être patient. Gardez vos pensées pour vous, surmontez la haine qui vous anime et faites confiance à votre intuition. Elle vous sera d’un grand secours.
Une autre carte fut retournée : un homme en robe assis entre deux piliers avec deux clés croisées à ses pieds.
— Vous voilà, cardinal Togandis, la figure de l’Hiérophante, dit Leodegarius. Il symbolise le pouvoir souverain de la religion et de la foi, les doctrines consolantes auxquelles s’accrochent les masses. Cette carte reflète votre amour des rites et des cérémonies, mais aussi votre besoin d’approbation d’autrui. L’Hiérophante témoigne de l’importance des formes canoniques.
Le cardinal dégoulinant de transpiration ne répondit rien et Leodegarius poursuivit.
La carte suivante représentait un vieillard aux cheveux gris se tenant au bord d’un précipice, qui considérait le monde en contrebas, perché sur un piton enneigé. Il portait une lanterne dans une main, et dans l’autre, un bâton ailé entouré de deux serpents entrelacés.
— L’Hermite, déclara Leodegarius en regardant Serj Casuaban. Dans la nuit noire où nos âmes sont plongées, l’Hermite est là pour nous guider vers la sagesse et la connaissance. Par son entremise, la prodigieuse sagacité de l’Empereur peut nous toucher. L’Hermite a la faculté de nous guider dans nos prochaines épreuves. Il est là pour nous rappeler que nous sommes capables d’atteindre nos objectifs, mais que ce ne sera pas un chemin de roses.
— J’imagine que j’ai moi aussi une carte ? demanda Barbaden, qui affectait un air d’ennui étudié, même si Uriel voyait bien que tout cela l’intriguait et qu’il était curieux de voir quelle carte le représenterait.
— En effet, gouverneur, répondit Leodegarius en abattant une nouvelle carte sur la table.
L’homme sur la carte était revêtu d’une longue robe et se tenait devant une table, sur laquelle on distinguait une coupe, une baguette, une épée et un pentacle. Il était cerné de fleurs et un symbole flottait au-dessus de sa tête, qu’Uriel reconnut comme étant la lemniscate, la représentation de l’éternel recommencement.
— Le Magicien, dit Leodegarius.
— Un magicien ? maugréa Barbaden d’un ton boudeur, où perçait néanmoins un soupçon de malaise. Je suis peut-être beaucoup de choses, frère Leodegarius, mais je ne suis pas un magicien. Ça, je peux vous l’assurer.
Leodegarius secoua la tête.
— Vous vous méprenez sur le sens de la carte, gouverneur Barbaden. Le Magicien n’est pas celui qui contrôle la magie au sens littéral du terme. Il représente celui qui reste toujours maître des choix qui gravitent autour de lui. Il brandit sa baguette vers les cieux, mais son autre main pointe la terre. Le Magicien est l’infini des possibles, et quand sa figure est renversée comme ici, il désigne un homme perfectionniste, qui gère chaque situation avec calme et sang-froid, mais qui use du pouvoir à des fins néfastes et destructrices.
— C’est complètement absurde, lança Barbaden, bien qu’à voir la mine des autres autour de lui, il parût évident qu’ils souscrivaient tous à l’interprétation livrée par le Chevalier Gris.
— Il reste une dernière carte à tirer, annonça Leodegarius, et c’est la vôtre, capitaine Ventris.
Uriel acquiesça. Il s’y était attendu, même si, partagé entre curiosité et appréhension, il n’arrivait pas à déterminer s’il redoutait la carte qui lui serait associée.
La carte retournée devant Uriel représentait une tour perchée sur une haute montagne dont la structure était fracassée par un éclair zébrant les cieux. Deux silhouettes dégringolaient de sa hauteur.
— Qu’est-ce que ça signifie ? demanda Uriel.
— La chute de la Tour est là pour nous rappeler que si nous faisons usage de notre force et de nos connaissances à des fins mauvaises, les foudres de la destruction s’abattront sur nous, expliqua Leodegarius. L’apparition de la Tour est signe de changements, de conflits et de catastrophe. Mais ce n’est pas tout : sa présence annonce généralement un bouleversement profond des modes de vie existants.
— C’est toi tout craché, releva Pasanius d’un ton pince-sans-rire.
Uriel se renfrogna tandis que Leodegarius poursuivait son explication.
— Cependant, la destruction mène souvent à l’illumination. La Tour vient nous signifier que les ambitions égoïstes et l’avidité ne nous apporteront, en définitive, jamais rien de bon.
Uriel reprit sa respiration et considéra les visages rassemblés autour de la table. Il les connaissait tous, à l’exception de Serj Casuaban, et voyait bien que la cartomancie les avait tous plongés dans le trouble le plus profond, même le gouverneur Barbaden.
— Vous voyez donc que vous êtes tous autant que vous êtes des pièces maîtresses dans le conflit à venir, ajouta Leodegarius. De quelle manière, je ne le sais pas encore exactement, mais vos destinées sont étroitement liées au sort de ce monde.
— Qu’entendiez-vous par une menace pouvant s’avérer bien plus grande pour Salinas ? demanda Uriel. On dirait que vous laissez entendre que les événements actuels ne sont que des symptômes de quelque chose de bien plus grave.
— C’est en effet le cas, capitaine Ventris, mais pour répondre à votre question, il va d’abord me falloir vous en apprendre un peu plus sur l’histoire de Salinas.
— Nous connaissons déjà l’histoire de Salinas, fit remarquer Léto Barbaden. Nous avons une galerie d’antiquités qui lui est entièrement dévolue. Enfin, les visites sont ouvertes s’il y a des amateurs pour aller s’y ennuyer à mourir.
— Je voulais dire l’histoire de Salinas telle que nous la connaissons au sein de mon ordre, rétorqua Leodegarius.
Avant d’entamer son récit, Leodegarius parla dans le micro d’un vox-ampli qu’il portait au poignet et patienta en silence jusqu’à ce que sept serviteurs-inhibiteurs entrent dans la pièce pour prendre position autour d’eux. Ils entonnèrent leur mélopée bourdonnante et Uriel vit tous les membres de l’assemblée pâlir de saisissement devant leur aspect cauchemardesque. Même Barbaden recula de dégoût à leur vue.
— Des vérités devront être dévoilées ici, déclara Leodegarius. Et le pouvoir de la vérité est prodigieux, il s’étend bien au-delà des royaumes humains. Ce qu’il me faut vous révéler ici ne doit en aucun cas sortir de ces murs.
La vue des regards vides et des visages sans expression des serviteurs donnait la chair de poule à Uriel. Une sensation familière d’engourdissement généralisé le gagnait tandis que les chants se poursuivaient et que Leodegarius prenait la parole.
— Pour comprendre ce qu’il se passe sur Salinas, il est important d’avoir un aperçu de l’ennemi que nous avons en face de nous. Dans cette région de l’espace, la frontière entre l’univers matériel et les royaumes de démence du Warp est mince. Les courants qui animent la mer des Âmes atteignent les rivages de ce monde et viennent agiter les rêves des mortels pour inciter leurs cœurs affligés à la discorde. Des prédateurs voraces attendent leur heure, tapis dans les profondeurs du Warp, et dans la plupart des secteurs de l’univers, ces créatures sont incapables de s’échapper de leurs demeures maudites pour forcer le passage vers notre monde sans l’aide d’adeptes dévoyés ou d’enveloppes de chair disposées à les recevoir. Mais ici… Ici, des démons d’une puissance considérable réussissent à passer par leurs propres moyens.
Leodegarius marqua une pause et Uriel eut à nouveau la chair de poule à la pensée des abominations qui peuplaient le Warp. Il avait déjà affronté de telles créatures et ne connaissait que trop bien les ravages dont elles étaient capables.
— Une entité de ce genre a réussi à se manifester sur Salinas il y a quatre siècles de cela, un prince démon déchu dénommé Ustaroth ; mille fois maudit soit son nom impie ! Le pouvoir et la méchanceté de ce prince de la destruction ne connaissaient aucune limite, et les remous causés par son passage ont permis à d’autres de ses congénères de s’engouffrer dans la brèche, dans l’écume de son sillage immatériel. Le déchaînement de violence qui ravagea la planète fut proprement monumental et des centaines d’habitants périrent dès les premières heures de l’invasion. Dans les jours suivants, les pertes humaines se comptabilisaient déjà par milliers. En désespoir de cause, le commandant impérial appela à l’aide et un détachement de guerriers des Fils de Guilliman entendit son appel. Même s’ils avaient peu d’espoir de l’emporter, ils firent leur possible pour faire diversion et aider du mieux qu’ils pouvaient, car quel guerrier d’honneur pourrait rester à regarder sans rien faire pendant que les forces du Grand Ennemi s’amusent à faire la chasse à de fidèles serviteurs de l’Empereur ?
Le cœur d’Uriel se gonfla de fierté à l’évocation de l’héroïsme de ses frères de sang et il fit le serment solennel de tout faire pour honorer cette armure, qui avait appartenu à un de ces valeureux guerriers des temps anciens.
— Les Fils de Guilliman combattirent aux côtés des armées de défense planétaire, mais ils n’étaient pas de taille contre la horde du prince démon, qui les repoussa sans peine, avant de les massacrer jusqu’au dernier lors d’une grande bataille qui fut livrée dans une cité à l’ombre des montagnes.
Uriel et Pasanius échangèrent un regard de connivence, se rendant compte, à voir les mines des autres autour d’eux, que tout le monde dans la pièce savait, sans savoir d’où ils tenaient cette certitude, que les Fils de Guilliman avaient péri à Khaturian.
Le Champ de Mort attirait, semblait-il, la Faucheuse comme un aimant.
— Une décennie de mort, de bains de sang inimaginables et d’esclavage s’ensuivit, avant que les Chevaliers Gris n’arrivent à la tête d’un bataillon de croisés. Mon ordre a affronté le prince du Chaos en bataille rangée et l’illustre Ignatius a fini par le terrasser, renvoyant ses chairs souillées dans les enfers d’où il venait. Salinas a été purgée de toute corruption et on a fait venir des réfugiés des quatre coins du secteur pour repeupler la planète. Au bout de trois générations, il ne resta plus la moindre trace de l’invasion et plus rien n’empêcha ce monde de revenir tranquillement dans le giron de l’Empereur.
Leodegarius marqua un temps d’arrêt, les yeux fermés, comme s’il se remémorait les exploits du passé et rendait hommage au valeureux héros qui avait vaincu le puissant prince démon. Le Chevalier Gris finit par rouvrir les yeux et reprendre le fil de son récit.
— Salinas était libérée de l’emprise du démon, mais les dommages subis au-delà du monde tangible restaient considérables. Même s’il ne restait plus aucune trace d’énergie warp sur la planète, le simple fait qu’une créature de cette puissance en ait foulé le sol était déjà une injure à la trame de la réalité, et la frontière invisible qui sépare notre royaume d’existence de celui de l’Immaterium était devenue dangereusement fine. À partir de là, les démons n’auraient de cesse de chercher à revenir hanter les terres qu’ils avaient autrefois arpentées.
— Alors, vous n’avez cessé de surveiller Salinas depuis ce jour ? demanda Pasanius à brûle-pourpoint. C’est la raison pour laquelle vous êtes maintenant parmi nous, non ?
— Effectivement, répondit Leodegarius. Depuis cette victoire éclatante, nous avons maintenu un poste avancé dans le plus grand secret, afin de veiller sur Salinas et guetter le retour du prince démon chassé par le grand Ignatius.
— Vous avez intercepté notre message astropathique, avança Uriel, qui comprenait maintenant comment les Chevaliers Gris avaient fait pour les localiser. Vous avez entendu l’appel des Janiceps.
Leodegarius acquiesça.
— En effet, sans compter que nos devins warp ont senti les remous dans l’Immaterium causés par votre arrivée. Des torrents d’énergies dévastatrices ont été libérés par la machine qui vous a amenés ici et une présence maléfique tapie sur la surface de ce monde s’est emparée de leur puissance.
— Une présence maléfique ? s’alarma le cardinal Togandis d’une voix tremblante. Le prince démon ?
— Non, fort heureusement, répondit Leodegarius, et Togandis, manifestement soulagé, s’affaissa contre la table. Mais il y a des puissances à l’œuvre sur Salinas qui puisent leur pouvoir de nuisance dans ces énergies, fragilisant encore davantage le rempart qui nous sépare du Warp.
— Quelles sont ces puissances ? demanda Daron Nisato. Et comment les arrêter ?
— Nous savons tous de quoi il s’agit, laissa échapper Togandis, dont les yeux s’emplirent de larmes. Hein, les amis ? Allez, admettez-le, on les a tous vus, non ? Daron ? Léto ? Serj… Je sais que vous les avez vus !
— Quelles inepties viens-tu nous débiter là, Shavo ? lança Barbaden d’un ton cassant.
— Les morts ! cria Togandis. Les morts de Khaturian ! Ils ne renonceront jamais à leur vengeance ! Ils veulent nous punir de ce que nous avons fait… de ce que nous avons laissé faire.
Togandis tomba à genoux et Uriel l’agrippa par le col pour le relever. Le cardinal se cramponnait au bras d’Uriel, de grosses larmes ruisselant sur ses joues rosées.
— Nous étions là, murmurait-il. Nous étions là.
— La ferme, Shavo ! fit Barbaden.
Shavo Togandis leva les yeux vers le gouverneur et Uriel fut surpris par la farouche détermination qu’il décela dans le regard du cardinal.
— Non, Léto, lâcha Togandis, je ne me tairai plus. Tout ça, c’est de votre faute. Vous nous avez tous condamnés ce jour-là. Je dois me confesser. J’en ai lourd sur le cœur, je dois parler !
Avant que Togandis n’ait pu en dire davantage, Eversham émergea de derrière Barbaden, son pistolet dégainé. Uriel était trop loin pour pouvoir réagir, mais un éclair de mailles d’argent passa devant ses yeux, suivi d’un craquement sourd, et Eversham s’écroula sur le sol.
— Par le sang de l’Empereur ! jura Uriel en voyant la forme ratatinée de l’aide de camp de Barbaden étalée sur le tapis, du sang coulant de la plaie béante que Leodegarius venait de lui infliger à la tempe. Les jambes de l’homme étaient prises de convulsions et ses paupières papillotaient frénétiquement, comme s’il avait encore du mal à intégrer qu’il était mort.
Tout le monde recula pour s’éloigner du cadavre et Leodegarius se dressa de toute sa hauteur au-dessus de Léto Barbaden.
— Rien n’empêchera ce qui doit être dit ici d’être révélé, martela le Chevalier Gris d’une voix autoritaire.
— Bien sûr, répliqua le gouverneur, qui baissa les yeux sur le cadavre gisant à ses pieds, semblant pour la première fois effrayé par le guerrier.
Leodegarius se retourna vers le cardinal encore tremblant et le saisit par les épaules, le soulevant du sol comme s’il ne pesait pas plus lourd qu’un enfant. S’abandonnant entièrement au bon vouloir du géant, le cardinal ruisselant de sueur se laissa transporter jusqu’au seul fauteuil de la pièce et s’enfonça avec gratitude dans le cuir confortable.
— Il… Il allait me tuer ? demanda-t-il en regardant alternativement le cadavre et le guerrier qui en avait répandu le sang et la cervelle sur le sol.
— Oui, acquiesça Leodegarius, pour protéger son maître.
Tous les yeux se tournèrent vers Léto Barbaden, qui se redressa de toute sa hauteur, en resserrant son manteau sur ses épaules et en croisant les bras sur la poitrine.
— Je n’ai pas à m’excuser, statua-t-il. Je n’ai fait que mon devoir. N’importe quel autre commandant aurait agi de la même façon.
— Non, lança Uriel, qui contourna l’assemblée pour se rapprocher du gouverneur, sûrement pas. Vous avez assassiné la population de Khaturian uniquement parce que c’était là le moyen le plus simple et rapide d’arriver à vos fins. Une cité entière, des dizaines de milliers de morts, juste pour atteindre un seul homme.
— Khaturian était une cible militaire légitime, argua Barbaden.
— Une cible militaire ? s’exclama Pascal Blaise, qui, le visage empourpré par la colère, se serait déjà jeté sur le gouverneur si Daron Nisato ne l’avait pas retenu par le bras. Vous voulez rire ? Il n’y a jamais eu la moindre arme ou réserve de munitions à Khaturian ! On avait délibérément tenu la ville à l’écart du conflit pour que nos familles puissent y vivre en sécurité. Et vous avez assassiné ces innocents jusqu’au dernier !
— La cité hébergeait des terroristes recherchés et sa population a ouvert le feu sur mes soldats, alors je ne vois pas trop pourquoi tu viendrais nous échauffer les oreilles en criant au meurtre.
— Non ! s’écria Togandis en se redressant d’un bond. Vous saviez, Léto. Vous saviez que bon nombre des Fils de Salinas avaient de la famille à Khaturian. C’est la raison pour laquelle vous l’avez prise pour cible. Vous saviez avant même que le premier tank ne s’engage dans cette expédition que vous alliez raser la cité. Vous avez envoyé Verena Kain et elle s’est chargée de la sale besogne. Un massacre uniquement pour rendre Sylvanus Thayer fou de douleur et de rage, et l’attirer dans la bataille.
— Et ça a marché, non ? ricana Barbaden. Pourquoi personne d’autre que moi ne semble vouloir ouvrir les yeux sur cette évidence ? Nous l’avons anéanti, lui et ses Fils de Salinas. Nous avons rétabli la paix !
— La paix rétablie ? s’esclaffa amèrement Serj Casuaban. Vous êtes un imbécile si vous pensez ça, Léto. Venez passer un jour dans les maisons de providence et vous verrez ce que votre « paix » a apporté à Salinas.
— Alors, c’est ça ? répliqua Barbaden en riant. Toute cette vaste comédie n’aura donc été organisée que pour me condamner, c’est ça ? On rassemble toutes les poules mouillées qui n’auraient jamais eu le cran ou la force de caractère de faire le nécessaire afin qu’ils puissent pointer leur sale petit doigt accusateur sur moi, c’est ça le programme ?
Léto Barbaden se dirigea vers son minibar et se resservit un verre de porto.
— Nous étions en guerre contre ces gens, dit-il, articulant soigneusement chaque mot comme s’il s’adressait à une congrégation d’attardés mentaux, et il arrive qu’on meure à la guerre.
— Alors, c’est ça votre excuse pour le massacre ? interrogea vivement Uriel.
— Massacre, cas de force majeure, génocide, égrena Barbaden dans un haussement d’épaules. Tout ça, c’est du pareil au même, non ? Le grand Solar Macharius ne s’est jamais effarouché à l’idée de prendre les décisions difficiles qui s’imposaient, capitaine Ventris. Il a laissé des mondes en flammes dans son sillage et ses campagnes militaires ont vu la destruction de planètes entières, et pourtant, c’est indiscutablement un héros. Son nom est loué dans tout l’Imperium et ses généraux sont révérés comme des saints. Lui auriez-vous lancé les mêmes accusations ? C’est le camp qui est disposé à aller le plus loin qui gagne les guerres, celui qui n’hésite pas devant les décisions que les mauviettes du camp adverse répugnent à prendre. Seriez-vous resté si longtemps éloigné de votre chapitre que vous en avez oublié cette vérité élémentaire ?
— Vous vous méprenez sur toute la ligne, gouverneur, rétorqua Uriel. J’ai vu mon comptant de morts, des honorables comme des ignobles, et oui, je sais tout des horreurs de la guerre, qu’elle peut tirer le meilleur comme le pire des hommes. Nous vivons dans une galaxie cruelle et dangereuse, pleine de terreurs innommables tapies dans ses recoins pour nous dévorer, mais dès l’instant où nous nous retournons contre nos semblables pour les assassiner, c’est notre propre arrêt de mort que nous signons.
— Je n’aurais jamais pensé entendre des propos aussi naïfs de la bouche d’un représentant de l’Adeptus Astartes, éructa Barbaden. Nous étions en guerre contre des combattants de l’ombre qui faisaient régner la terreur sur ma planète. Comment aurions-nous pu espérer gagner la guerre si nous n’avions pas retourné leurs méthodes contre eux ?
— Vous étiez autrefois un homme, Léto, mais à présent, vous êtes un monstre, lâcha Shavo Togandis. Il fut un temps où j’étais fier de vous servir, mais ce que nous avons fait ce jour-là était une erreur, et nous devons payer pour ça.
— Payer pour ça ? s’étonna Barbaden. Et à qui donc devrais-je régler la note ?
— Je vous ai dit, les morts cherchent à se venger.
Barbaden éclata de rire.
— Les morts ? Non, mais franchement, je ne crois pas qu’il faille se faire trop de mouron à cause d’eux. Je ne pense pas vraiment relever de leur juridiction.
— Vous avez tort de ne pas vous en faire, répliqua Togandis. Je les ai vus. J’ai senti leur souffle glacial et le contact de leurs mains cadavériques. Ils veulent nous voir tous payer pour ce que nous avons fait. N’en pouvant plus, Hanno Merbal a préféré se suicider juste sous le nez de Daron, et je regrette de ne pas avoir son courage. Pour l’amour de l’Empereur, les morts ont déjà tué Mesira, Verena et les Screaming Eagles ! Et nous sommes les prochains sur la liste, vous, moi et Serj. Il ne reste plus que nous.
Leodegarius leva la main, empêchant Barbaden de répliquer.
— Le cardinal dit vrai, les morts sont bel et bien là. J’ai senti leur présence et il n’est pas besoin d’avoir des dons psychiques pour flairer l’aura de terreur qui nimbe leurs esprits. Cette planète en est infestée.
— Comment est-ce possible ? demanda Uriel. Comment les morts peuvent-ils séjourner ici alors qu’ils ne sont plus ?
— Il y a une étincelle en chacun de nous, commença à expliquer Leodegarius, une âme ou un esprit, appelez ça comme il vous plaira, et lorsque nous mourons, cette flammèche s’échappe de notre corps pour aller se dissoudre dans le Warp. Mais quand un tel nombre de gens périssent en même temps, en proie au genre de rage et de terreur que les habitants de Khaturian ont dû connaître, il arrive que leurs esprits conservent leur consistance.
— Que leur arrive-t-il dans ce cas ? demanda Pascal Blaise.
— En temps normal, rien de particulier, car de tels esprits sont comme des braises tourbillonnantes emportées par un ouragan, mais il suffit qu’elles s’accordent toutes sur une même priorité, sur quelque chose susceptible de canaliser leur énergie, pour qu’elles puissent avoir une influence sur le royaume des vivants. Même dans ce cas, il ne s’agit généralement que de manifestations fantasmatiques qui ne durent pas bien longtemps, mais dans l’affaire qui nous occupe, quelque chose ou quelqu’un dirige le pouvoir de ces esprits et ils gagnent en puissance à chaque minute qui passe.
— Ces morts dont vous parlez, ce sont les monstres qui ont tué Mesira ? demanda Daron Nisato.
— Non, le détrompa aussitôt Uriel, les créatures que vous avez vues sont faites de chair et de sang. Nous les avons rencontrées lors de nos voyages et les avons ramenées avec nous. Ce furent jadis des enfants humains, mais les Sombres Puissances ont odieusement altéré leur physionomie, faisant d’eux des… Uriel peinait à trouver le terme adéquat.
— Des monstres, termina à sa place Nisato.
— Non, pas des monstres, corrigea Uriel. Ils sont innocents. Les esprits des morts ont pris possession de leurs corps. Ils ne sont pas responsables de ce qu’il se passe.
Léto Barbaden laissa échapper un nouveau rire.
— Dois-je donc comprendre que ces créatures sont arrivées sur Salinas avec vous, capitaine Ventris ? Oh ! Elle est bien bonne, celle-là ! Vous êtes donc responsable de la mort des Screaming Eagles, du colonel Kain et de Mesira Barhyl !
— Non, gouverneur, répliqua Uriel sur un ton glacial. C’est vous qui avez leur mort sur la conscience. Les Décharnés auraient très bien pu vivre paisiblement dans un endroit sûr si vous n’aviez pas déchaîné cette horreur sur Khaturian. Ils sont maintenant réduits à n’être plus que des pions dans la vengeance sanguinaire orchestrée par les victimes de votre crime.
— Ou pire, ils pourraient très bien voir ce monde anéanti, déclara Leodegarius.
Toutes les récriminations s’arrêtèrent net.
— Anéanti ? répéta Casuaban, hébété. Au nom de tout ce qui est saint, pourquoi donc ?
— À mesure que les spectres gagnent en puissance, ils attirent de plus en plus d’énergies du Warp en eux, affaiblissant un peu plus chaque minute les remparts qui empêchent l’Immaterium d’engloutir ce monde. Si nous n’arrêtons pas l’hémorragie très vite, ces protections s’effondreront et le secteur entier deviendra une porte ouverte sur le royaume du Chaos. Je détruirai ce monde plutôt que de laisser advenir cette catastrophe.
Un silence de plomb s’abattit sur l’assemblée, chacun de ses membres prenant soudain conscience de l’ampleur du danger.
— Comment faire pour mettre un terme à tout ceci ? interrogea Uriel.
— Il nous faut trouver ce qui retient les spectres ici et le détruire, répondit Leodegarius.
— Qu’est-ce qui les retient chez nous ? demanda Togandis.
Voyant que le Chevalier Gris n’avait pas de réponse toute prête, Barbaden profita de l’occasion pour le moucher.
— Vous n’en savez rien, n’est-ce pas ?
— Non, en effet, mais l’un de vous connaît la réponse.
— L’un de nous ? demanda Uriel. Qui donc ?
— Encore une fois, je n’en sais rien, répondit Leodegarius, mais les cartes vous ont réunis ici à dessein. Les énergies spectrales doivent avoir un point de convergence qui les relie au sol de cette planète, quelqu’un avec des pouvoirs psychiques, et qui est à tel point consumé par la rage qu’il arrive à contrôler un flux aussi monstrueux.
Le silence retomba, jusqu’à ce que Pascal Blaise vienne le briser.
— Je sais de qui il s’agit.
— Qui est-ce ? demanda Leodegarius. Dites-le-nous.
— C’est Sylvanus Thayer.
— N’importe quoi ! lança Barbaden. Ce crétin est mort. Les Falcatas l’ont liquidé, lui et sa bande de traîtres, juste après s’être occupés de Khaturian.
Serj Casuaban secoua la tête.
— Non, Léto, dit-il, il est en vie. Ce qu’il reste de lui est sous perfusion, rattaché à des machines dans les maisons de providence, quoique parler de « vie » dans son cas me paraisse quelque peu exagéré.
— Vous saviez que Thayer était vivant et vous me l’avez caché ? fulmina Barbaden.
— C’est vrai, avoua Casuaban. C’était ma pénitence pour ce que nous avons fait. Je ne voulais pas que cet homme meure à cause de ma lâcheté.
Leodegarius les interrompit, retournant vivement Serj Casuaban pour scruter son regard.
— Ce Sylvanus Thayer, parlez-moi de lui.
— Que voulez-vous savoir ?
— Vous avez parlé de « ce qu’il restait de lui », que vouliez-vous dire par là ?
— Que les Falcatas sont des gars méthodiques qui font généralement les choses à fond. Ils pensaient l’avoir tué, mais ils n’étaient pas si loin du compte. Lorsque Pascal Blaise me l’a amené, j’ai bien cru qu’il était déjà mort, mais il tenait encore à la vie par un fil et ne semblait pas vouloir en démordre. Les neuf dixièmes de son corps ont souffert de graves brûlures, et il a perdu ses deux jambes et un bras. Ses yeux ont cramé et il a perdu l’usage de la parole. Je crois qu’il arrive encore à entendre, mais c’est difficile à dire. Une machine lui fournit de l’oxygène et une autre le nourrit, tandis qu’une troisième évacue ses excréments. Comme j’ai dit, ce n’est plus qu’une parodie de vie.
— Par l’Imperator, vous auriez mieux fait de le laisser mourir ! s’emporta Pasanius.
— Je sais, s’étrangla Casuaban, sa voix au bord de la rupture, mais je ne pouvais pas m’y résoudre. Après le massacre du Champ de Mort, ce n’est qu’en me répétant inlassablement que je n’avais tué personne, que je n’avais pas même tiré un seul coup de feu, que j’ai pu rester sain d’esprit. Mais si j’avais tué Sylvanus Thayer, ou l’avais simplement laissé mourir, je n’aurais pas valu mieux que ceux qui ont incendié Khaturian.
— Pour atteindre un tel paroxysme de rage, il fallait forcément que ce soit un homme dont la famille a été massacrée à Khaturian, acquiesça Leodegarius. Se retrouver ainsi piégé dans les chairs de son propre corps ravagé… Oui, cela a très bien pu être le catalyseur permettant le développement de pouvoirs psychiques latents.
Leodegarius empoigna Casuaban par les épaules.
— Vous dites que ce Sylvanus Thayer est alité dans les maisons de providence ?
— Oui, répondit le médecin.
— Emmenez-nous là-bas, intima Leodegarius, avant qu’il ne soit trop tard.
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