Champ de Mort

Graham McNeill · Chapitre 13 sur 25

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Champ de Mort

Douze

 

Le bar était particulièrement bondé ce soir-là. Cawlen Hurq s’en était assuré. L’établissement était noyé dans le brouhaha des conversations, empestant un mélange d’odeurs de transpiration et d’alcool éventé. Le bar retentissait du bruit de pas loin d’une centaine de personnes, dont les conversations se mêlaient en une indescriptible cacophonie. Cawlen avait disposé six hommes armés au milieu de la clientèle et, pour autant qu’un lieu public de Barbadus puisse être considéré comme tel, l’endroit était sûr. Pascal Blaise sirotait lentement un verre de raquir, assis dans un box au fond de la salle, se demandant bien ce qui l’avait amené à penser qu’il s’agissait là d’une bonne idée.

— Il ne viendra pas, dit Cawlen, pas s’il a un soupçon de bon sens.

— Il viendra, assura Pascal. Nous avons quelque chose qui l’intéresse.

— Qu’est-ce qui te fait penser qu’il lui prête un quelconque intérêt ?

— Il est allé chez elle, répliqua Pascal en prenant une gorgée. Il était à sa recherche.

— Et alors ? Ça ne veut rien dire.

Pascal savait que Cawlen avait raison. Il n’y avait aucune raison de penser que Daron Nisato viendrait au bar, sauf que Pascal était sûr qu’il le ferait. De tous les anciens soldats qui avaient quitté les Falcatas, Daron Nisato était la seule personne à qui il reconnaissait une once d’honneur. Il était sûr que Nisato n’avait pas été présent sur le Champ de Mort et qu’il avait fait tout son possible pour découvrir la vérité qui se cachait sous ce drame.

Pascal scruta du regard les visages des clients qui remplissaient le bar, se souvenant de la dernière fois où il y avait mis les pieds et du soldat de l’Achaman Falcatas qui s’était fourré le canon de son pistolet dans la bouche. Les taches de sang au plafond avaient disparu, mais Pascal distinguait encore l’impact laissé par la balle sur la poutre qui le soutenait.

— La culpabilité peut parfois constituer un puissant stimulant, murmura-t-il.

— Pardon ? demanda Cawlen. Tu as dit quelque chose ?

— Non, non, répondit Pascal, je réfléchissais simplement à voix haute.

Cawlen regarda autour de lui, les nerfs à fleur de peau.

— Je n’aime pas ça. Si Nisato se radine ici avec une douzaine d’autres policiers, tout ce qu’on a accompli sur les dix dernières années aura été parfaitement vain.

— Il n’en fera rien.

— Tu n’en sais rien, objecta Cawlen. C’est beaucoup trop risqué.

Cawlen avait encore raison, c’était effectivement on ne peut plus risqué. Il s’exposait inutilement au danger. La tension était palpable dans l’établissement ; il le percevait dans les éclats de conservation trop sonores et dans les rires un brin trop forcés qui retentissaient autour de lui. Il sentait la peur des habitués suinter dans l’atmosphère, bien conscient d’en être en grande partie responsable.

Ils avaient peur de ce qui risquait d’arriver à cause de sa présence.

Il fut un temps où ces gens auraient fait n’importe quoi pour lui : donner un coup de main à ses guerriers de la liberté, les ravitailler en nourriture, leur fournir un abri et des informations, mais les temps avaient changé, et dix ans d’épreuves et de privations avaient endurci nombre de cœurs et sérieusement entamé les bonnes volontés nées à l’époque de Sylvanus Thayer.

Les gens en avaient assez de la guerre et il pouvait les comprendre.

Lui aussi en avait plus qu’assez.

L’ironie de la chose, c’était qu’il ne haïssait pas du tout l’Imperium. Il avait passé la majeure partie de sa vie d’adulte à servir fidèlement le Trône d’Or, apportant sa modeste contribution au bien de l’humanité. Puis, les Falcatas étaient arrivés, le cœur empli de colère, et leurs lames dégoulinantes de sang avaient plongé dans la chair même de ce monde.

Une décennie plus tard, Pascal Blaise avait perdu les meilleures années de sa vie à lutter contre les soldats d’un Empereur qu’il avait pourtant juré de servir, mais c’étaient eux qu’il combattait, pas ce qu’ils représentaient.

Pascal n’était pas assez naïf pour croire qu’il pouvait gagner, mais il en était venu à prendre conscience que son combat n’avait rien à voir avec les notions de victoire ou de défaite, et qu’il était exclusivement affaire de justice. Les coupables devaient payer. C’était aussi simple que cela. Les coupables devaient payer et il fallait restaurer l’ordre naturel des choses. Il se rendit compte que pas un seul des actes de guérilla qu’il avait orchestrés n’avait jamais eu d’autre motivation.

Oui, Cawlen avait raison, c’était risqué, mais il était las de ces tueries et si ce geste pouvait déboucher sur l’amorce d’un changement qui mettrait un terme à tout cela, alors cela valait bien la peine de prendre un petit risque de rien du tout.

— Le voilà, annonça Cawlen, qui se raidit sur son siège tandis que sa main glissait vers le pistolet dissimulé sous sa cape.

— Holà, tout doux, soldat, le mit en garde Pascal. On n’est pas là pour se battre, et lui non plus, apparemment.

Daron Nisato venait juste d’entrer dans le bar, l’air particulièrement sur ses gardes. Les conversations se firent plus feutrées alors qu’il baissait la tête pour passer sous la poutre servant de linteau et s’approcher du comptoir. Pascal le regarda parcourir des yeux la foule de clients, séparant le bon grain de l’ivraie de son œil exercé d’agent des forces de l’ordre.

Le policier ne pouvait savoir avec certitude à quoi Pascal ressemblait, mais son regard se posa sur lui, pour ne plus le lâcher.

— Un vrai pro, lança Pascal tandis que Nisato commençait à se frayer un chemin au milieu des habitués en direction du box. Bien obligé de le reconnaître.

Cawlen grommela quelque chose et se leva en voyant Nisato approcher. Le policier s’arrêta à la table.

— Je présume que c’est vous qui m’avez envoyé le message, dit-il.

— C’est bien moi, confirma Pascal. Asseyez-vous.

Nisato jeta un œil en coin à Cawlen.

— C’est peut-être ce que je ferai si vous congédiez votre homme de main. Il me rend nerveux et si sa main se rapproche encore d’un centimètre de l’arme qu’il cache sous sa cape, je jure que je la brise en miettes.

— Tu peux toujours essayer, grogna Cawlen.

— Donne-moi la moindre raison de le faire, rétorqua Nisato, qui faisait face au colosse.

Pascal fit tinter son verre contre la bouteille posée sur la table.

— Bon, est-ce qu’on pourrait, s’il vous plaît, considérer qu’on en a terminé avec le stade des menaces qui ne riment à rien ? Allez, Cawlen, du balai. Et monsieur Nisato, asseyez-vous.

Cawlen s’éloigna à contrecœur du box et Nisato se glissa sur la banquette en face de Pascal. Le policier le fixait du regard et Pascal n’arrivait pas à déterminer quelle émotion dominait dans l’expression qu’il affichait. Nisato était bel homme, avec le teint sombre et un nez proéminent. Il avait les yeux fatigués, se dit Pascal, mais qui sur Salinas pouvait se targuer du contraire ?

— L’inspection est terminée ? demanda Nisato. Un sourire déforma les lèvres de Pascal.

— Excusez-moi, répliqua ce dernier. Ce n’est pas souvent que je suis assis aussi près d’un homme qui rêve de me loger une balle dans le corps.

— C’est à ça que vous pensez ?

— Pas vous ?

— Pas pour l’instant, mais on a toute la nuit devant nous.

Pascal servit un verre de raquir à Nisato et le fit glisser sur le métal cabossé de la table.

— Je n’étais pas certain que vous viendriez, avoua Pascal.

— Je ne pensais pas venir.

— Alors, pourquoi être venu ?

— Parce que…, commença Nisato, et Pascal voyait bien qu’il se creusait la tête, peinant à trouver une justification a posteriori à l’impulsion à laquelle il avait cédé. Parce qu’il fallait bien que quelqu’un réponde à l’appel, finit-il par dire. Mesira n’a personne d’autre au monde.

— Mesira ? C’est son nom ?

— Oui. Vous l’ignoriez ?

— Oui, répondit Pascal. Elle n’a pas dit grand-chose de sensé depuis qu’on l’a trouvée.

— Trouvée ? Vous ne l’avez pas enlevée chez elle ?

— Absolument pas, elle errait dans les rues des bidonvilles en hurlant et en se lacérant la peau.

Nisato plissa le front. Il n’avait pas considéré la possibilité que la jeune femme se fût égarée hors de chez elle sans l’aide de personne. Il avait d’abord pensé à un kidnapping.

— Elle a perdu la boule, si vous voulez mon avis, suggéra Pascal.

— Si jamais vous lui avez fait du mal…

Pascal leva la main en signe de paix.

— Bien sûr qu’on ne lui a fait aucun mal. Toutes les blessures qu’elle a, elle se les est faites toute seule.

— Qu’est-ce que vous voulez dire par là ?

— Exactement ce que je viens de dire, répondit Pascal. Elle était plutôt dans un sale état quand on l’a trouvée.

Nisato s’enfonça dans son siège et avala une gorgée de raquir.

— Comment saviez-vous que j’étais à sa recherche ? Votre message était on ne peut plus précis.

— Allons, ne faites pas l’andouille, c’était ma cité bien avant d’être la vôtre. Les gens me parlent, vous savez. Le chef des forces de l’ordre qui rend visite à la sorcière, ce n’est pas vraiment le genre de truc qui passe inaperçu. Qu’est-ce que vous lui vouliez, au juste ?

— Ça ne vous regarde pas.

— C’est votre petite amie ? demanda Pascal. Le chef de la police aurait-il un faible pour les femmes dangereuses ?

Nisato ricana d’un air méprisant.

— Je vous ai dit, ce ne sont pas vos affaires.

— Ça va, ça va, gardez vos petits secrets, abdiqua Pascal dans un geste théâtral.

Le policier était manifestement en train de lutter pour garder son calme et Pascal décida de ne plus tourner autour du pot et d’arrêter, par la même occasion, de le tourmenter. Il prit une profonde inspiration avant de se lancer.

— Vous voulez savoir la vérité ? Je me fiche bien de cette fille. En d’autres circonstances, je l’aurais laissée crever dans la rue, mais je savais que vous teniez à elle.

— Alors, c’est ça ? Vous voulez quelque chose de moi et comptez l’obtenir par le chantage ?

— Non, non, rien de la sorte, répliqua Pascal.

— Mais alors, quoi ?

Pascal se pencha par-dessus la table et posa la main sur le bras de Nisato. Le policier baissa les yeux sur sa main comme s’il se fut agi d’un serpent venimeux.

— Je veux mettre un terme définitif aux tueries, dit Pascal. Je veux trouver une issue honorable à ce conflit sordide, et si vous rendre service me garantit un peu de bonne volonté de votre part, eh bien, je suis prêt à conclure un marché.

Malgré ses efforts, Nisato n’arriva pas à masquer sa surprise.

— C’est un geste de bonne volonté, c’est ça ?

— C’est exactement ça, répondit Pascal en s’adossant contre le dossier de la banquette.

Nisato prit un moment pour considérer ce qu’il venait d’entendre. Pascal voyait bien qu’il était tenté. Il garda le silence, sentant que s’immiscer dans la réflexion du policier constituerait une grossière erreur.

Nisato finit par se pencher en avant, brisant le silence.

— Menez-moi jusqu’à elle, dit-il.

— Je n’aime pas ça, dit Verena Kain, mais alors, pas du tout !

— Le gouverneur Barbaden ne partage pas vos réserves, répliqua Uriel.

— Le gouverneur Barbaden, commença-t-elle en insistant exagérément sur son titre, ne commande plus l’Achaman Falcatas. Le régiment est sous ma responsabilité, et c’est à moi qu’il revient de décider ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas.

— D’après ce que j’ai compris, l’Achaman Falcatas n’est plus un régiment en exercice, il a été réaffecté comme Force de Défense Planétaire, lâcha Uriel, ne pouvant résister à la tentation de lui faire cette remarque acerbe. En tant que tel, il reçoit directement ses ordres du gouverneur Barbaden.

Kain le fusilla du regard et Uriel éprouva un plaisir coupable à la voir ainsi perdre son calme. À côté de lui, il sentait que Pasanius réprimait une furieuse envie de rire devant l’embarras du colonel Kain.

— D’après ce que moi, j’ai compris, vous avez été bannis de votre chapitre.

— Peut-être, mais nous rentrons chez nous, intervint Pasanius. Les Falcatas, eux, resteront toujours une FDP.

Malgré ses efforts, Uriel ne put réprimer un sourire tandis que Kain tournait les talons d’un air indigné pour aller rejoindre son adjudant-major, un homme transpirant la soumission qui répondait au nom de Bascome. Depuis qu’Uriel avait fait la connaissance de Verena Kain, elle s’était montrée aigrie et malveillante, comme si son existence même la contrariait. Mais depuis qu’il avait entendu parler du massacre qui avait eu lieu à Khaturian, le « Champ de Mort » comme on l’appelait, il avait peu de temps à accorder à Kain et à ses sautes d’humeur.

Uriel chassa Kain de ses pensées, concentrant plutôt son attention sur les nombreux serviteurs et les rares technaugures dont disposaient encore les Falcatas, qui préparaient le couplage des groupes électrogènes.

L’air dans le hangar à véhicules blindés des Screaming Eagles était frais, empestant le métal surchauffé et les gerbes d’étincelles. Deux tanks Leman Russ stationnaient là, suintant de l’huile et vomissant de la fumée, avec des câbles d’alimentation nervurés qui partaient de sous leurs capots moteurs pour serpenter jusqu’à une dynamo enrouée.

Uriel ne prêtait aucune attention aux puissantes machines de guerre. Il avait les yeux rivés sur l’armure complète qui se dressait au centre du hangar. Nettoyées par les artisans de Léto Barbaden, ses plaques avaient retrouvé tout leur éclat d’origine et, comme le dernier combattant encore debout au terme d’une bataille, l’armure se tenait immobile, ses joints serrés et la puissance qui couvait en elle n’attendant qu’à être réveillée.

L’alimentation de l’unité dorsale était coupée et les adeptes du palais n’avaient trouvé aucune solution pour la rétablir. Pasanius avait émis l’idée qu’un couplage de charge à partir de dynamos de type militaire aurait peut-être de meilleures chances d’aboutir et, après qu’une demande officielle fut adressée au gouverneur Barbaden, un convoi de véhicules avait traversé la cité jusqu’à la caserne des Screaming Eagles.

Là-bas, les technaugures avaient sauté sur l’opportunité de s’emparer du problème et les solutions apportées s’étaient avérées d’une élégante ingéniosité. Ils avaient adapté les chargeurs électriques d’un Leman Russ à la puissance de sortie d’une génératrice, par le biais d’un transformateur manuellement calibré, ce qui permettrait à un technaugure d’ajuster l’alimentation à un niveau que l’unité dorsale de l’armure serait en mesure de supporter.

En théorie, du moins, c’était ainsi que cela devait se passer. Après, que cela fonctionne ou pas, c’était une autre paire de manches.

Uriel s’efforçait de garder son calme en regardant les technaugures travailler, trouvant un peu de réconfort dans le cœur qu’ils semblaient mettre à l’ouvrage. Il espérait seulement que leur compétence serait à la hauteur de leur enthousiasme.

Pasanius se tenait à ses côtés, resplendissant dans son imposante armure intégralement nettoyée et polie, serrant un bolter dans son gantelet comme s’il se fut agi d’un talisman. Les artificiers du palais avaient fait des miracles pour réparer les dégâts subis sur Medrengard et Uriel se sentit submergé par un accès de fierté en regardant les plaques étincelantes sur l’armure de son ami.

On avait repeint son épaulière gauche pour qu’y figurent le symbole des Ultramarines ainsi qu’une couronne de laurier. Il ressemblait en tout point au héros des Ultramarines qu’il était.

L’armure au centre du hangar avait elle aussi été repeinte aux couleurs des Ultramarines, même si Uriel avait pris soin de laisser le casque aux couleurs d’origine des Fils de Guilliman. Procéder autrement aurait été faire insulte à l’héritage laissé par les guerriers qui l’avaient portée avant lui et Uriel ne voulait surtout pas que l’armure le trahisse en pleine bataille au moindre manquement aux égards qui lui étaient dus.

— Tu crois que ça va marcher ? demanda Pasanius.

Uriel considéra la question avant de répondre.

— Ça va marcher, finit-il par dire.

— Tu as l’air bien sûr de toi.

— Je sais, mais je ne vois pas pourquoi l’armure nous aurait attirés jusqu’à elle si c’était pour qu’au final, ça ne marche pas.

Pasanius se contenta d’acquiescer, et Uriel vit bien à la mine que son ami arborait que lui aussi s’était senti littéralement aimanté par les armures dans la galerie des antiquités. Il était des choses que l’on ressentait dans ses tripes, et même si croire en des abstractions aussi invisibles qu’impalpables allait à l’encontre de tous les enseignements qu’il avait reçus, Uriel avait l’intime conviction que cette armure lui avait été destinée.

— Nous sommes prêts à commencer, annonça Imerian, un des technaugures, être hybride de chair et de métal enveloppé dans une robe rouge et dont les bras étaient en partie augmentiques. Uriel sentit ses muscles se contracter et alla se placer devant l’armure, plaquant sa main au centre de l’aigle doré gravé sur le plastron.

— Tu vas revivre ! laissa-t-il échapper dans un souffle.

— Capitaine Ventris, appela Imerian, si vous voulez bien vous éloigner de l’armure. Car si jamais nous n’arrivons pas à calibrer correctement le flux d’énergie, il serait préférable que vous ne vous trouviez pas trop près de l’unité dorsale. Les éclats de céramite sont singulièrement meurtriers, vous savez.

Uriel hocha la tête et s’éloigna de l’armure pour rejoindre le reste du personnel du hangar, qui s’était rassemblé derrière un rempart de sacs de sable érigé à la hâte. Imerian déroula une longueur de câble d’une lourde caisse de bois à monture de laiton que portait un serviteur à la mine sévère, et effectua une série alambiquée d’ajustements de dernière minute sur le cadran à l’avant de la boîte.

Il sembla finalement satisfait de la configuration et laissa planer son doigt au-dessus d’un gros bouton noir au centre du transformateur.

— Colonel Kain ? demanda Imerian. Nous sommes parés.

Kain décocha à Uriel un regard résigné et plein d’amertume, avant d’opiner sèchement.

— Poursuivez, dit-elle.

Le technaugure fit un signe de la main à un de ses équipiers juché sur la tourelle d’un des tanks Leman Russ, et les turbines des moteurs se mirent à tourner dans un vrombissement, laissant entendre une note basse et sourde qui secoua la poussière au plafond du hangar.

Un crépitement d’électricité se mit à danser dans l’air et un bourdonnement étouffé, comme la pulsation caverneuse dont résonne le cœur d’un vaisseau spatial, commença à monter de la caisse portée par le serviteur.

Imerian s’activait fébrilement sur les touches de clavier tandis que les aiguilles affolées du cadran faisaient des incursions dans le rouge, s’aventurant dans la zone à risques figurée par le bord droit de l’affichage.

Des étincelles jaillirent du transformateur et Imerian tressaillit. Le bourdonnement émis par la boîte se changea en gémissement plaintif et, l’espace d’un instant, Uriel craignit qu’une étape quelconque du processus ait mal tourné.

Jetant un œil par-dessus le rempart de sacs de sable, il vit qu’une lumière rougeoyante s’était allumée dans les lentilles sur la visière du casque.

— Ça a marché ! s’écria-t-il.

Une vibration à peine perceptible parcourut l’armure, témoignage d’un réveil miraculeux qui fit bondir le cœur d’Uriel de joie. Il émergea de derrière les sacs de sable et traversa le hangar sous les cris d’avertissement d’Imerian.

Uriel savait qu’il n’avait rien à craindre de la renaissance de cette armure, car elle reflétait la sienne.

Tout ce temps qu’il avait passé loin des Ultramarines, il ne s’était senti que l’ombre de lui-même, mais maintenant que l’armure s’éveillait de nouveau à la vie pour épouser sa mission sacrée, il sentait que cet événement miraculeux marquait sa renaissance à lui aussi.

Uriel sourit. La lueur couvant dans les yeux métalliques de la visière se réfléchissait dans les siens.

Daron Nisato suivit Pascal Blaise vers les appartements au-dessus du bar en gravissant toute une série d’escaliers de service métalliques. Ses pas résonnaient bruyamment sur le métal et il se surprit à s’interroger sur l’étrangeté du destin, qui avait voulu qu’il se retrouve à faire de l’exercice au grand air avec Pascal Blaise au lieu de le traîner jusqu’au commissariat.

Si Blaise pensait sérieusement ouvrir un dialogue entre les Fils de Salinas et les autorités impériales, cela pouvait mettre un terme au bain de sang qui noyait les rues de Barbadus et inaugurer une nouvelle ère pour Salinas.

Blaise poussa une porte en fer rouillé et fit signe à Nisato d’entrer dans une longue salle. Une rangée de lits s’alignait contre un mur et un bureau était disposé en face. Une seule fenêtre donnait sur la cité de Barbadus. Mesira Bardhyl était recroquevillée sur un des lits, les genoux repliés contre sa poitrine et ses bras enlaçant ses tibias. Elle portait une robe blanche informe et avait les bras emmaillotés dans des bandages.

Nisato vint s’asseoir sur le lit, à côté d’elle, et lui souleva le menton, constatant qu’elle avait les yeux vitreux, perdus dans le vague.

— Par le sang de l’Empereur ! jura-t-il. Que lui est-il arrivé ?

— C’est à peu près comme ça qu’on l’a trouvée, dit Pascal Blaise, sauf qu’elle était nue comme un ver.

— Complètement nue ?

— Comme je vous ai dit, je pense qu’elle a perdu la boule.

Nisato avait déjà vu ce genre de regard absent sur les visages de bon nombre de soldats, signe d’un esprit brisé devenu incapable d’assumer les traumatismes qui l’avaient dévasté. Il fut bien obligé d’acquiescer.

— Mesira ? appela-t-il. Vous m’entendez ? C’est moi, Daron Nisato. Je suis venu pour vous ramener chez vous.

Elle se balança d’avant en arrière en secouant la tête.

— Non, gémit-elle. Peux pas rentrer chez moi. Plus nulle part où rentrer. On a brûlé la maison. On a tout cramé. Il vient nous chercher. Nous laissera pas partir. Doit nous punir pour ce qu’on a fait.

— Mesira, mais de quoi parlez-vous ?

— Le Pleureur… Il vient nous chercher, sanglota Mesira, les joues ruisselantes de larmes, il vient chercher tous ceux d’entre nous qui étaient là.

Nisato lança un regard désespéré à Pascal Blaise. L’homme était blême et il écarquillait les yeux.

— Vous savez de quoi elle parle ? demanda Nisato. Qui est ce « Pleureur » ?

— Le Pleureur, répéta Mesira. Je le vois tout le temps… Il est tout cramé, un cadavre. Mais ses yeux… Ses yeux sont en feu et ils brûlent. Non ! Pas des flammes, non, ce ne sont pas des flammes qui brûlent, mais sa rage !

— Bon sang, Blaise ! s’écria Nisato en se relevant d’un bond pour se précipiter vers le chef des Fils de Salinas. Dites-moi ce que vous savez. Qui est ce fichu Pleureur ?

Pascal Blaise déglutit avec difficulté en jetant un coup d’œil à Cawlen Hurq, qui se tenait sur le seuil.

— C’est comme ça qu’on appelait le vieux, finit-il par dire, Sylvanus Thayer.

— Le chef des Fils de Salinas avant vous ?

— Oui, acquiesça Blaise.

— Mais il est mort, n’est-ce pas ? fit Nisato. Il a été tué juste après le massacre de Khaturian.

Comme Blaise tardait à répondre, Nisato insista.

— Il est mort, non ?

— Non, dit Pascal, il ne l’est pas.

Le sergent Tremain faisait les cent pas sur le chemin de ronde de la caserne des Screaming Eagles, adressant un signe de tête et glissant un mot ou deux aux sentinelles qu’il croisait. Il portait son fusil en bandoulière et son sabre était une présence rassurante à son côté, le fourreau claquant sèchement contre sa cuisse à chaque longue enjambée qu’il faisait. Cela faisait du bien de se voir armé comme un troufion de base, de sentir le poids familier de la première arme qu’il avait reçue sur son vieux monde natal d’Achaman.

Ce bon vieux monde natal…

Tremain ne se souvenait pas de grand-chose de la planète qui lui avait donné le jour, sauf que c’était un endroit plus tempéré, aux paysages bien plus beaux et intéressants que cet affreux rocher. Il voyait le passé en rose, il en était bien conscient. C’était toujours ce qui arrivait aux souvenirs qu’un soldat gardait de son monde d’origine, mais même en admettant cela, il n’empêchait que ce petit soupçon épicé dans l’air et les couchers de soleil mordorés dans les cieux brun roux lui manquaient terriblement.

Il sourit au tour étonnamment poétique qu’avait pris le cheminement de sa pensée et s’arrêta au niveau d’une tourelle d’angle, construction cubique et ramassée en béton armé, recouverte d’une couche protectrice supplémentaire, constituée d’un grillage en acier pour mettre en échec les tirs de roquettes. La tourelle donnait sur le terrain désolé en contrebas. Les fûts jumeaux d’un autocanon dépassaient des meurtrières, braqués sur la route venant de la cité tentaculaire que l’on voyait s’étirer à l’horizon.

La nuit était calme, seulement troublée par le tapage pour le moins inhabituel produit par un grondement de moteurs au loin et le bourdonnement continu d’une installation électrique que l’on entendait s’élever d’un hangar situé à l’autre bout des baraquements. Les deux space marines qu’ils avaient trouvés – Tremain préférait ne pas penser à eux en termes de captivité – se trouvaient là-bas avec le colonel Kain. Il était vaguement question de recharger une armure énergétique, bien qu’il ne comprît pas concrètement ce que cela recouvrait.

Tout ce qu’il savait, c’était qu’il n’aimait pas ça. Le sergent Tremain détestait qu’on vienne perturber le statu quo et il s’était douté que ces deux guerriers leur attireraient des ennuis dès l’instant où il avait posé les yeux sur eux dans la zone condamnée du Champ de Mort.

Il était persuadé que cet Uriel Ventris lui avait menti sur toute la ligne dans la soute arrière de la Chimère.

Tremain réajusta la bretelle de son fusil et se pencha par-dessus le parapet pour scruter les contours brumeux de Barbadus qui se profilaient à l’horizon en s’étendant comme une tumeur maligne sur le paysage. De tous les mondes qui leur avaient été donnés de conquérir, pourquoi avait-il fallu que ce soit justement celui-ci qu’on leur permette de coloniser ?

C’était un peu idiot de se mettre ainsi en danger, mais il tenait à soigner sa réputation auprès de ses hommes en montrant bien qu’il n’était pas du genre à prendre trop au sérieux la menace que faisaient planer les Fils de Salinas.

— Vous feriez mieux de faire attention, sergent, le mit en garde l’une des sentinelles. Il ne faudrait pas qu’un tir de sniper vienne vous faucher en pleine tête.

— Ne t’inquiète pas pour moi, mon garçon, le rassura Tremain en secouant doucement la tête. Les Fils de Salinas sont peut-être des combattants acharnés, mais ce ne sont pas des soldats et ils n’ont pas un seul tireur d’élite digne de ce nom justifiant qu’on s’en affole.

La sentinelle sourit d’un air entendu et reprit sa ronde. Une fois qu’il estima avoir gardé la pose suffisamment longtemps, Tremain se remit à couvert. C’était bien joli de jouer les blasés à propos des Fils de Salinas, mais le destin avait un sens de l’humour bien particulier lorsque les questions d’orgueil venaient sur le tapis, et ce serait bien sa veine de se faire effectivement faucher en pleine tête par un tir de sniper juste après avoir fanfaronné de la sorte.

Tremain se remit en route sur le chemin de ronde, se surprenant à avoir le regard constamment attiré par la chaîne de montagnes déchiquetées au loin, rien de plus qu’une vague ligne de crête sombre qui se découpait à l’horizon. Il frissonna en se souvenant de ces mêmes montagnes éclairées par les flammes de Khaturian. Il n’avait plus pensé au Champ de Mort depuis des années. Il s’efforçait d’éloigner le plus possible ses pensées de ce jour néfaste, mais un étrange malaise flottait dans l’air cette nuit-là, une sourde tension qui lui avait remis en mémoire ses hontes passées et l’avait arraché à la chaleur du corps de garde pour l’envoyer déambuler le long des remparts.

C’était peut-être tout bonnement la présence des space marines qui le troublait, car il ne faisait aucun doute que les indicateurs des Fils de Salinas avaient mis les guérilleros ennemis au parfum de leur arrivée, mais quelque chose lui disait que, quel que fût le pressentiment qui l’assaillait, cela avait davantage à voir avec un temps révolu qu’avec ce qu’il se passait à l’instant présent.

Tremain fit une halte, levant les yeux vers l’étendard qui claquait au vent au-dessus des remparts. L’aigle d’or hurlant resplendissait sur le fond rouge des armoiries. La vue de l’aigle flamboyant le gonflait ordinairement de fierté, mais depuis le début de la soirée, chaque fois qu’il posait le regard dessus, il ne ressentait plus qu’un curieux mélange de tristesse et de regrets.

La tourelle à l’angle nord laissa entendre un sifflement tandis que sa suspension hydraulique la faisait pivoter. Tremain attrapa son fusil en bandoulière et s’empressa de vérifier le chargeur. Il se remit en route sans trop presser le pas, ne voulant pas paraître trop inquiet, mais tout de même impatient de savoir ce qui avait alerté les artilleurs.

L’arrière de la tourelle était censé être couvert, mais des pièces de son revêtement avaient été démontées et récupérées pour réparer un Leman Russ endommagé, et Tremain n’eut par conséquent aucun mal à se pencher à l’intérieur. Deux artilleurs étaient inconfortablement installés sur des sièges de métal, devant un énorme tableau de commandes de sécurité et un pix-écran de contrôle à l’affichage vacillant. Des ondes d’électricité statique balayaient l’écran, se hérissant par intermittence en faisant vibrer l’image de la zone de tir.

— Quelque chose à signaler ? demanda le sergent. Vous avez repéré un mouvement ?

L’un des artilleurs resta penché sur l’écran tandis que l’autre se retournait pour lui faire face, l’embarras se lisant sur son visage.

— Nous ne sommes pas sûrs, sergent, répondit ce dernier. On aurait dit que toute une foule était en train de se rassembler à la périphérie de notre rayon d’action, et puis…

La parole expira sur les lèvres de l’homme, et comprenant au bout d’un moment qu’il ne poursuivrait pas, Tremain le relança.

— Et puis quoi ?

— Et puis, les formes ont disparu, ajouta l’artilleur d’un ton désespéré. Elles semblaient être là il y a à peine une minute, et l’instant d’après, elles s’étaient volatilisées, plongeant les ordinateurs de visée dans le désarroi le plus total.

C’était sans doute vrai. Une débauche d’absurdités granuleuses saturait l’image sur l’écran et les haut-parleurs laissaient entendre une friture d’électricité statique qui grésillait comme la plainte déchirante d’un animal blessé.

— Probablement une défaillance de nos radars, hasarda l’autre artilleur. Leur état laisse chaque jour un peu plus à désirer.

Cet instinct du danger propre aux soldats qui avait maintenu Tremain en vie toutes ces années sonnait l’alarme dans son crâne, lui hurlant aux oreilles qu’il ne s’agissait pas là d’une vulgaire panne matérielle, mais de quelque chose de bien pire.

— Restez sur le coup, les gars, et prévenez-moi dès que vous aurez récupéré une image nette.

L’artilleur opina du chef. Tremain baissa la tête pour s’extirper de la tourelle et fit signe à la poignée de sentinelles qu’il voyait se découper sur le rempart. L’idée de donner l’alerte le démangeait, mais le colonel Kain le ferait pendre par les testicules s’il prenait des mesures aussi drastiques sans avoir la preuve irréfutable que quelque chose ne tournait pas rond.

Une demi-douzaine de soldats se joignit à lui, leurs armes prêtes à tirer. Ragaillardi par leur présence, Tremain se pencha de nouveau par-dessus le parapet, abaissant la visière de son casque pour permettre aux implants optiques de s’acclimater à l’obscurité.

L’immonde filtre verdâtre de la vision nocturne avait tendance à flouter et à donner un aspect spectral à tout ce qu’il voyait, et dans un premier temps, il ne fut pas certain de la réalité de ce qu’il distinguait, car cela lui semblait trop grotesque pour être vrai.

Le terrain devant les murs grouillait de monde, des milliers d’êtres phosphorescents dérivant comme autant de brins de paille emportés par le vent. Ils allaient et venaient dans son champ de vision, perdant puis regagnant leur netteté, comme s’ils n’étaient pas vraiment là, mais se contentaient de laisser des empreintes sur la surface du monde.

D’autres créatures évoluaient cependant parmi eux, des formes qui se déplaçaient à une vitesse ahurissante en utilisant l’amas de lueurs mouvantes pour masquer leur approche. Tremain cilla en apercevant un bref instant l’une des créatures qui se précipitait sur le pied de la muraille juste en dessous de lui. L’horreur de ce qu’il entrevit lui coupa le souffle.

Il recula d’un pas chancelant en voyant la créature s’élancer dans les airs, et trébuchant, il tomba sur le derrière.

Quelque chose frôla Tremain. Il entendit un grognement étouffé et une lumière aveuglante illumina soudain sa visière tandis qu’un liquide chaud lui éclaboussait le visage. Ébloui, il se redressa à tâtons en prenant appui contre le mur, et arracha sa visière à temps pour voir un monstre gigantesque accroupi sur le rebord du rempart. Celui-ci tenait la tête d’un de ses soldats entre ses pattes. Le corps de l’ancien propriétaire du trophée était toujours agenouillé, projetant un geyser de sang artériel dans les airs.

Les lueurs des baraquements se réfléchissaient sur le corps du meurtrier, faisant luire sa peau hideusement lisse mouchetée de bleu et de rose, qui évoquait irrésistiblement celle d’un enfant mort-né. Sa tête allongée n’était qu’un amas difforme d’os et de chair fondue, et ses yeux ardents comme des braises semblaient être des plaies sanguinolentes incisées au couteau sur sa face charnue. Il retroussa ses babines, découvrant des rangées de crocs acérés, et Tremain recula tant bien que mal en se traînant sur le postérieur, cherchant désespérément à s’éloigner de cette abomination.

D’autres de ses congénères vinrent rejoindre le monstre, une demi-douzaine d’entre eux, voire davantage, leurs membres élastiques propulsant sans peine leurs ignobles carcasses par-dessus le parapet. La terreur de Tremain monta encore d’un cran et il manqua sangloter comme un bébé en découvrant la physionomie contre nature de ces créatures de cauchemar, dignes des délires d’un anatomiste fou à lier : des machines à tuer sans conscience, sous forme d’amas enchevêtrés de chair, d’os et de tissus musculaires.

Des coups de feu crépitèrent dans la pénombre, illuminant la scène de brefs éclairs de lumière vive, et des cris ne tardèrent pas à suivre.

Les coups de griffes et de dents pleuvaient. Le sang giclait tandis que les hommes agonisaient.

Tremain ramassa son fusil à tâtons, mais il était déjà trop tard.

Le seigneur des Décharnés baissa le bras et le réduisit en charpie avant même qu’il ait posé le doigt sur la gâchette.

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