Champ de Mort

Graham McNeill · Chapitre 11 sur 25

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Champ de Mort

Chapitre Dix

 

 

Lalla avait la voix douce d’une jeune fille insouciante, totalement étrangère aux cruautés de l’univers. On entendait au contraire de l’amertume percer dans les inflexions rauques de celle de Kulla, comme si elle seule avait pleinement conscience des caprices extravagants auxquels la nature les avait inconsidérément soumises.

Uriel contemplait les deux jeunes filles fusionnées avec un mélange de fascination et de malaise, ne sachant trop quoi dire.

Les astropathes étaient souvent des âmes excentriques, affligées du don de pouvoir projeter leur esprit dans toute la galaxie et communiquer avec les autres de leur espèce, assurant ainsi la pérennité de l’Imperium.

Uriel en avait vu beaucoup dans sa carrière, mais jamais aucun à la physionomie aussi tourmentée que les Janiceps, aucun qui fut frappé à la naissance d’une malédiction si ignoble que même la mort eût semblé préférable à endurer un tel sort. Sur quatre-vingt-dix-neuf mondes sur cent, les filles auraient été mises à mort, mais quelle qu’elle fût, la planète qui leur avait donné le jour s’était manifestement montrée sensiblement plus tolérante que la moyenne.

Autant Uriel avait pitié d’elles, autant il n’arrivait pas à s’ôter de l’idée qu’elles étaient de dangereuses mutantes, et il devait lutter pour résister à cette première impression.

— Ne soyez pas navré pour nous, Uriel, dit Lalla. Nous aimons nous rendre utiles.

— Tais-toi ! lança Kulla d’un ton cassant. En quoi tu t’y connaîtrais en services rendus ? C’est moi qui fais tout le boulot !

— Allons, les filles, intervint Barbaden d’une voix inhabituellement douce et mielleuse. Vous ne devriez pas vous disputer. Vous savez très bien ce qu’il arrive lorsque vous vous volez dans les plumes comme ça.

— Ça va, on sait, fit Kulla avec une moue boudeuse. Vos fichus gardiens vont nous serrer le cou avec leurs nœuds coulants.

— Et ça fait tellement mal ! se lamenta Lalla.

— Ce sont elles, l’astropathe dont vous nous parliez ? demanda Uriel.

— Vous pouvez leur parler directement, vous savez, fit remarquer le gouverneur, elles sont juste sous votre nez.

— Il pense que nous sommes des mutantes, Kulla, lâcha Lalla sur le ton de la conversation.

— Et alors, ce n’est pas le cas ? s’étonna Uriel.

— Pas plus que vous, Astartes, ricana Kulla d’un air méprisant. N’êtes-vous pas vous-mêmes des monstres de foire, peut-être ? En fait, votre structure génétique est encore plus éloignée de celle des humains que la nôtre.

Uriel respira bien à fond. Vu les précautions prises par Barbaden pour les enfermer, il ne faisait aucun doute que Kulla et Lalla étaient de puissantes psykers et qu’il serait aussi sot qu’inutile de leur chercher des noises.

— En effet, je vous le confirme, dit Kulla dans un sourire.

Uriel sursauta et Lalla pouffa de rire.

— Elle fait ça tout le temps, mais ne vous inquiétez pas, elle ne peut lire que vos pensées superficielles, à moins que vous ne l’invitiez à approfondir, auquel cas nous saurions tout de vos péchés.

— Je suis un space marine de l’Empereur, je n’ai aucun péché à expier, déclara Uriel.

— Ben, voyons ! éclata Lalla en riant, mais nous avons tous nos secrets !

— Non, rétorqua Uriel d’un ton catégorique, pas nous.

— Oh que si ! Il en a des choses à cacher, s’immisça Kulla en s’esclaffant d’un rire saccadé qui étira la membrane le long de son cerveau.

— Pourrait-on en venir à ce qui nous amène ? demanda Uriel, que la présence des Janiceps mettait d’autant plus mal à l’aise maintenant qu’il savait qu’elles pouvaient aussi bien lire dans ses pensées que communiquer par télépathie avec d’autres astropathes.

— Bien sûr, répondit Barbaden, que la fébrilité d’Uriel amusait souverainement. Agenouillez-vous simplement devant les jumelles et faites ce qu’elles vous disent. Cela irait bien plus vite si vous ne cherchiez pas la petite bête à tout bout de champ.

— Il faut qu’on s’agenouille tous les deux ? demanda Pasanius.

— Si ça vous chante, dit Lalla. C’est du pareil au même.

— Eh bien, je crois que je vais m’abstenir sur ce coup, déclara Pasanius en faisant signe à Uriel d’avancer.

— Et dire qu’on t’a décerné des prix de bravoure, ironisa Uriel.

— La charge de capitaine exige parfois qu’il doive monter en première ligne pour donner l’exemple, rétorqua Pasanius, et elle a dit que cela ne changeait rien, de toute façon.

— Bien commode, pas vrai ? fit Uriel en s’agenouillant devant les siamoises.

— Donnez-nous les mains, dit Lalla, et tenez bon.

Uriel acquiesça, se demandant un peu à quoi pouvait rimer le dernier commentaire de Lalla, et tendit les mains en direction des filles. Il prit leurs paumes dans les siennes d’un geste hésitant, sentant le pouls rapide qui animait les veines de leurs minuscules doigts diaphanes.

— Nous ne sommes pas en porcelaine, fit remarquer Kulla. Je croyais que vous autres Astartes étiez censés être des costauds. Allez-y, serrez fort !

Lalla gloussa et les joues d’Uriel s’empourprèrent tandis qu’il resserrait sa prise.

— Voilà qui est mieux, dit Kulla. Maintenant, nous pouvons contrôler votre esprit.

Uriel écarquilla les yeux de stupéfaction, mais Lalla, tout sourire, s’empressa de le rassurer :

— Elle plaisante. On ne ferait jamais ça, voyons, pas sans vous demander la permission avant.

Uriel sentit ses mains devenir froides, ainsi qu’un frisson glacé courir le long de ses bras et le pénétrer jusqu’au cœur. Il ignorait la part exacte prise par la franchise et l’espièglerie dans leur badinage, mais il avait le sentiment très net que si elles se mettaient en tête de lui faire du mal, il ne pourrait strictement rien faire pour les empêcher de le tuer d’une simple pensée.

— Bon, que dois-je faire à présent ? demanda Uriel, s’efforçant de dissimuler au mieux son malaise.

— Où voulez-vous envoyer votre message ? interrogea Lalla en fermant lentement les yeux.

— À qui désirez-vous l’envoyer ? insista Kulla.

— Aux Ultramarines, répondit Uriel. Sur le monde de Macragge.

— Ouvrez votre esprit, Astartes, ordonna Kulla d’une voix râpeuse.

Bien que l’instruction fût pour le moins vague, Uriel opina et ferma les yeux, ralentissant le rythme de sa respiration et attendant de ressentir un premier contact avec l’esprit des jumelles. Ne sentant rien venir du tout, il tâcha de prendre son mal en patience.

— Votre esprit nous est fermé, dit Lalla, comme une forteresse se préparant à repousser les assauts d’un envahisseur.

— Je ne comprends pas, avoua Uriel.

— Vous autres Astartes, vous avez des esprits aussi rigides et inflexibles que de l’adamantium, dit Kulla même si Uriel était convaincu de ne pas avoir vu ses lèvres bouger. Sa voix pénétrait directement ses pensées sans avoir recours à la parole.

— Vous êtes entraînés, conditionnés et génétiquement améliorés de tant de façons, poursuivit-elle, mais vos esprits sont aussi hermétiques aux miracles et aux merveilles de l’univers que des portes verrouillées à double tour. Vos entraînements vous donnent accès à un potentiel inouï, qu’il s’agisse de facultés mémorielles, linguistiques ou stratégiques, mais vos maîtres vous apprennent avant tout à condamner la part de votre esprit qui pourrait justement vous permettre d’élever votre conscience. Vous ne ressentez pas les choses comme tout le monde, mais nous pouvons vous aider à ouvrir cette porte si vous nous laissez faire.

— Arrête ça, Kulla, l’interrompit Lalla. Tu sais très bien que c’est interdit. Laisse-le dans son aveuglement.

— Ça va, ça va ! maugréa Kulla dans un soupir qu’Uriel entendit résonner dans son esprit. Très bien, Astartes, représentez-vous le monde d’où vous venez : ses habitants, ses montagnes et ses océans. Respirez l’odeur de sa terre et la saveur de son air. Concentrez-vous sur le contact de l’herbe sous vos pieds et le souffle du vent sur votre visage. Souvenez-vous de tout ce qui fait son essence.

Ravi de recevoir enfin une instruction qu’il comprenait, Uriel se remémora sa dernière vision de Macragge, un magnifique globe bleu tournant lentement sur lui-même dans l’immensité de l’espace. Les vastes océans qui recouvraient la majeure partie de sa surface luisaient d’un éclat d’azur et des nuées d’orage tournoyaient en spirale comme autant de galaxies miniatures virant paresseusement dans l’atmosphère.

Traversant la couche de nuages, Uriel se représenta l’impressionnante structure de marbre de la forteresse d’Héra sur la grande péninsule. Il vit les piliers cannelés de son majestueux portique qui s’élançaient vers le ciel, les colonnades remplies de statues de héros. Son esprit s’envola par-dessus les toits dorés, les dômes d’argent et les imposantes flèches de lumière scintillante, pour embrasser du regard ses somptueuses bibliothèques, ses panthéons et ses salles dorées bondées de fidèles venus en pèlerinage au temple de la Correction, où le corps de l’illustre Roboute Guilliman était maintenu en stase.

Au-delà de la forteresse d’Héra, Uriel s’imagina la nature sauvage de la vallée de Laponis dans toute sa splendeur, ses falaises immaculées s’élevant au-dessus de torrents impétueux d’eau limpide qui se précipitaient contre les flancs des montagnes vers les plaines en contrebas. À la manière d’un oiseau en plein vol, Uriel plongea dans la vallée, fondant droit sur une cascade rugissante qui tombait d’une roche escarpée.

Une brume écumante d’un froid mordant se mit soudain à tourbillonner dans l’air et Uriel laissa échapper un rire sonore en goûtant les eaux cristallines du berceau de son chapitre. Il reprit de l’altitude pour visualiser les montagnes et les forêts de Macragge, la courbe majestueuse décrite par le littoral rocheux et les océans sans fond.

— Pasanius, souffla-t-il dans un murmure. J’y suis.

— Restez concentré sur votre monde, ordonna Kulla. Formulez votre désir.

— Mon désir ? s’interrogea Uriel.

— Rentrer chez vous, affirma Lalla avec un soupçon de tension dans la voix.

Uriel acquiesça d’un air entendu.

— Nous avons accompli notre Serment de Mort, dit-il. Il est temps pour nous de retrouver nos frères de bataille.

— Montrez-nous, intima Kulla, ne nous cachez rien.

Bien qu’il répugnât à retourner là-bas, ne fut-ce même qu’en pensée, Uriel fit remonter de sa mémoire des images de Medrengard, ses désolations cendrées, ses continents d’usines vomissant de la fumée, ainsi que les créatures de malheur y résidant. Il se représenta l’architecture cauchemardesque de la forteresse de Khalan-Ghol, les horribles matrices démoniaques des daemonculaba et la victoire finale remportée sur Honsou.

Uriel sentit les mains des siamoises trembler, et l’atroce puanteur de chair brûlée qui lui montait aux narines lui fit ouvrir les yeux. Des flammes spectrales ondoyaient tout autour de la pièce, mais ses occupants ne semblaient leur prêter aucune attention.

Tout le décor autour de lui était baigné dans une lumière vive et Uriel eut la très nette impression que des yeux avides l’observaient depuis les ténèbres.

Les flammes froides réfléchissaient une lumière étrange sur chaque membre de l’assemblée et Uriel eut le souffle coupé en ayant un bref aperçu de ce que les jumelles voyaient.

Des ombres ténébreuses nimbaient la silhouette d’Eversham, et un halo d’argent, comme un clair de lune se réfléchissant sur les eaux stagnantes d’un lac, baignait les traits de Barbaden dans un nimbe glacé. Des arcs électriques dorés crépitaient autour des têtes des siamoises et une floraison écarlate, comme un nuage de sang en suspension dans l’eau, auréolait la silhouette de Pasanius. Uriel remarqua que la lueur rouge s’étendait au-delà du moignon de son ami, dessinant les contours indistincts d’une main.

Baissant les yeux sur son propre corps, il put constater qu’un même halo cramoisi lui entourait les bras et le torse, comme la braise couvant sous la cendre.

— Vous êtes des guerriers, fit la voix de Kulla, comme venant de très loin. Quelle autre couleur que celle du sang vous attendiez-vous à voir sur vos auras ?

Pasanius prit la parole, mais Uriel ne put comprendre le sens de ce qu’il disait, la voix de son ami comme étouffée par des kilomètres de distance. Tandis que ses paroles se perdaient encore davantage dans le lointain, Uriel sentit son regard attiré par le tourbillon qui animait l’œil laiteux sur le front dont Kulla et Lalla.

Des étoiles tournoyaient au fond, décrivant un ballet de planètes au bord des gouffres sans fin d’espace vierge qui les séparaient. Uriel poussa un cri alors qu’il était emporté comme un fétu de paille dans le vide vertigineux creusé par l’œil. Simple atome dans l’immensité stellaire, il se voyait défiler à des distances inimaginables pour l’homme. Il faisait partie intégrante de cette pensée, toutes ses visions et aspirations absorbées par la balise de lumière psychique, pour se voir projetées sur la trame infinie de cet espace mental par le seul pouvoir de l’esprit des jumelles.

La sensation de vertige devenait intolérable et il n’avait rien d’autre à faire que se cramponner autant qu’il le pouvait aux mains des siamoises tandis qu’elles passaient ce qu’il leur avait confié de lui au crible du vide stellaire.

Puis, tout fut terminé.

Uriel suffoqua à l’instant où les jumelles relâchaient ses mains. Ses paupières papillotèrent vivement tandis qu’il recouvrait sa vue normale, et toutes les couleurs qu’il avait vues précédemment s’évanouirent comme les bribes d’un rêve.

— C’est fait ? demanda-t-il, sa respiration haletante lui soulevant la poitrine.

— Votre appel sera entendu, dit Lalla.

— Par tous ceux qui auront l’esprit assez ouvert pour y prêter une oreille, ajouta Kulla.

Lorsqu’Eversham reconduisit Uriel et Pasanius hors de l’Argiletum, le ciel s’était assombri et des étoiles s’éparpillaient sur la voûte céleste. Le soulagement de quitter la présence des Janiceps était total, et la bouffée d’oxygène qu’Uriel inspira à pleins poumons en sortant du bâtiment lui parut aussi délicieuse que l’air pur et vivifiant des montagnes de Macragge.

— Combien de temps avons-nous passé là-dedans ? demanda Uriel en levant les yeux vers les étoiles.

— Bien trop longtemps, répondit Pasanius tandis que les soldats aplatissaient une fois de plus la clôture de fils barbelés pour les laisser passer. Tu es resté agenouillé devant ces… nanas pendant des heures !

— Vraiment ? s’étonna Uriel. Ça ne m’a semblé que quelques minutes tout au plus.

— Fais-moi confiance, persista Pasanius en se grattant la chair à vif au bout de son moignon, ça a duré largement plus longtemps. Barbaden est parti presque au début.

— Ton bras te fait mal ? demanda Uriel, emboîtant le pas à Eversham sur le pont de plaques métalliques.

— Un petit peu, voulut bien admettre Pasanius. On ne peut pas dire qu’il ait été amputé avec une précision chirurgicale.

Uriel perçut une pointe d’anxiété dans le ton de Pasanius et comprit que son ami était soucieux. Ce dernier avait perdu un bras en combattant un antique dieu stellaire sous la surface de Pavonis, et des fragments microscopiques du métal organique de la lame avaient pénétré son système sanguin, et même intégré la structure de l’implant augmentique que les adeptes de ce monde lui avaient greffé.

L’implant avait développé des facultés régénératrices et Pasanius s’était vu rongé par la culpabilité de longs mois durant, jusqu’à ce qu’il fût contraint d’avouer la vérité à Uriel. Les féroces morticiens, d’horribles chirurgiens experts en tortures en tout genre au service des Iron Warriors, avaient par la suite amputé le bras pour le remettre au Maître de Forge Honsou, mais le sentiment de culpabilité de Pasanius n’en persistait pas moins.

— Tu n’es touché par aucune souillure xénos, lui confia Uriel à voix basse. J’en suis sûr.

— Et si quelque chose m’avait infecté sur Medrengard ?

— Tu le saurais si c’était le cas, répliqua Uriel. Et si les Puissances de la Déchéance avaient corrompu ta chair, tu penses bien que tu ne serais pas en train de me parler de la sorte. Tu aurais retourné ce fichu pistolet bolter contre moi pendant la bataille d’hier.

— Tu crois que ce serait aussi soudain ? Peut-être que je n’en suis encore qu’à mes tout premiers pas sur le chemin de la damnation.

— On ne peut avoir aucune certitude, répondit Uriel, qui n’avait pas manqué de déceler la peur perçant dans la voix de son ami, mais je crois que le simple fait que tu te poses la question de savoir si tu es malfaisant m’indique déjà que tu ne l’es pas. Ceux qui succombent aux Puissances et se tournent vers le mal n’ont jamais le moindre doute, ne considèrent jamais qu’ils ont tort et sont incapables de voir la vérité qui sous-tend leurs actes. Si tu te trouvais embarqué sur cette voie, je le verrais bien.

— J’espère que tu as raison, dit Pasanius.

— Si tu veux en avoir le cœur net, je peux demander au gouverneur Barbaden de te faire passer des scans medicae.

— Tu penses que cela suffirait à détecter une éventuelle corruption ?

— Cela permettrait au moins de déceler une infection, répondit Uriel d’un ton rassurant.

Pasanius lui adressa un sourire plein de reconnaissance.

— Merci, Uriel. Ton amitié compte beaucoup pour moi.

— En ces temps troublés, c’est tout ce qu’il nous reste, mon ami, répliqua Uriel.

Rykard Ustel allait mourir, aussi sûrement que la nuit tombe. Pascal Blaise le voyait dans les yeux du garçon, un regard qui disait que son corps avait déjà capitulé et que ce n’était maintenant plus qu’une question de temps avant que ses fonctions vitales ne finissent par s’éteindre. Ils avaient fait tout leur possible pour lui, mais aucun d’entre eux n’avait de véritable formation médicale et c’était en regardant des hommes mourir qu’ils avaient accumulé les connaissances lacunaires qu’ils utilisaient pour traiter les blessures de guerre.

Comme promis, Serj Casuaban avait livré les fournitures médicales et beaucoup de ceux qui avaient été blessés dans l’attaque contre les Screaming Eagles survivraient ; beaucoup, mais pas tous.

Malheureusement pour lui, Rykard Ustel ne faisait pas partie des chanceux.

Cawlen Hurq était assis au chevet du garçon, lui tenant la main et lui parlant d’une voix douce. Les deux lampes à huile près du lit jetaient sur les traits blêmes de Rykard une lumière chaude qui, en leur redonnant quelques couleurs, semblait démentir le diagnostic.

Pascal se frotta la brûlure au laser qu’il avait sur la tempe et avala une nouvelle lampée de raquir, regrettant soudain de ne pas pouvoir vider la bouteille et oublier ses soucis en plongeant dans un sommeil sans rêves. Il savait bien que c’était hors de question ; trop de gens comptaient sur lui et il prenait amèrement conscience que les Fils de Salinas ne pourraient continuer ainsi bien longtemps.

Il connaissait ce fait indiscutable depuis des années, mais la haine qu’il vouait à Léto Barbaden l’avait jusque-là aveuglé, l’empêchant d’en prendre en compte la triste réalité. C’était une guerre qu’ils ne pourraient gagner par la violence, et l’absurdité des tueries auxquelles il avait pris part le dégoûtait. Tout cela avait-il donc été parfaitement vain ?

Entendant jurer à voix basse à côté de lui, Pascal leva les yeux.

— Il nous a quittés, déclara Cawlen en venant s’écrouler dans le siège en face de Pascal. Rykard est mort.

Pascal hocha la tête et fit glisser la bouteille sur la table en direction de Cawlen, qui but une ample rasade d’eau-de-vie.

— Il est mort pour quoi, exactement, Cawlen ? demanda Pascal. Dis-moi un peu pourquoi il a fallu que ce gamin meure.

— Il est mort pour Salinas, répondit Cawlen, pour vaincre l’Imperium.

Pascal secoua la tête.

— Non, il est mort pour des prunes.

— Comment peux-tu dire ça ? gronda Cawlen. Il est mort en luttant contre l’oppresseur. Comment cela pourrait-il être pour rien ?

— Parce que l’idée même de vouloir vaincre l’Imperium est tout bonnement ridicule, répondit tristement Pascal. Je crois que je l’ai toujours su, mais que je ne voulais simplement pas l’admettre. Après tout, qu’est-ce qu’on peut changer à la situation ? Sérieusement ! On se bat avec des armes volées tellement usées qu’il est très probable qu’elles soient plus dangereuses pour nous que pour nos cibles. Ils ont des tanks et un soutien aérien, et les voilà maintenant avec des space marines pour les épauler !

— Seulement deux, précisa Cawlen, et il manque un bras à l’un d’entre eux.

— Et le fait que nous ne méritions l’attention que de deux space marines, ça ne t’en dit pas long sur la valeur que nous prêtent nos ennemis ? Pour ma part, je trouve le message on ne peut plus clair.

— Alors, on ne peut pas gagner ? demanda Cawlen. C’est ce que tu essayes de me dire ?

— Non. Oui… Enfin, peut-être. Je ne sais plus.

— Sylvanus Thayer, lui, n’aurait jamais abandonné la partie !

— Sylvanus Thayer a entraîné les Fils de Salinas dans un combat suicidaire sans le moindre espoir de victoire, et il est hors de question que je l’imite. Tu m’entends, Cawlen ? Hors de question !

— Il est mort en héros, lança Cawlen d’un ton de défi.

L’espace d’un bref instant, Pascal fut tenté de révéler la vérité à Cawlen, à savoir que Sylvanus Thayer était alité, affreusement mutilé, avec les grands brûlés des maisons de providence. Mais le sort avait voulu que l’ancien chef des Fils de Salinas endosse le rôle du martyr à la cause, et il semblait malvenu de lui refuser cet honneur.

— Oui, acquiesça Pascal, c’est vrai, mais je ne veux plus offrir de martyrs à la population. Je veux que les gens puissent vivre leur vie. J’aspire à la paix.

— C’est justement ce pour quoi on se bat.

Pascal s’esclaffa, mais d’un rire jaune terriblement amer.

— Combattre pour la paix en perpétrant des actes de guerre ?

— Oui, s’il le faut.

— C’est justement ce genre de raisonnement qui nous fera tous tuer, promit Pascal.

Trois silhouettes se tenaient en triangle dans une pièce exiguë et carrelée de dalles résistant aux hautes températures, chacune le visage tourné vers le centre de la salle. La première de ces formes était un jeune homme attaché à une table de confinement dressée à la verticale, les membres entravés par des chaînes d’argent et la tête rivée par des pinces qui l’empêchaient de bouger, ne serait-ce que d’un millimètre.

Des atomiseurs chuintants venaient humecter ses orbites vides, dont les paupières étaient maintenues en permanence ouvertes par des speculums oculaires. Des tuyaux se balançaient doucement, lui injectant par perfusion des substances nutritives pendant que d’autres disposaient de ses excréments et autres déchets corporels. Derrière lui, un banc de moniteurs cliquetants affichait en ronronnant l’ensemble de ses fonctions vitales. La pulsation rythmique et les bips émis par les machines étaient les seuls signes prouvant qu’il était encore en vie, tant sa respiration semblait superficielle.

Un vox-capture grillagé était fixé sur sa bouche, branché à une série de câbles dorés qui s’entortillaient sur le sol avant d’arriver au niveau du deuxième occupant de la pièce.

Cette silhouette aussi était entravée, même si la nécessité ne s’en faisait guère ressentir, étant donné que chacun de ses membres excepté le bras droit avait subi une amputation chirurgicale. Elle était assise dans une nacelle faite d’armatures en laiton et de câbles palpitants et était, à l’instar de son voisin d’en face, placée sous perfusion. Les câbles dorés partaient du premier occupant pour courir le long du sol et grimper jusqu’à l’arrière de son crâne, avant de se diviser et de se brancher à des prises greffées là où ses oreilles s’étaient jadis trouvées. On avait cousu ses paupières flétries, sur lesquelles on pouvait distinguer des écritures en pattes de mouche directement tatouées sur la peau.

Un lutrin de bois se dressait à côté de l’individu, sur lequel était posée une feuille de parchemin jauni, distribuée par un rouleau situé sous un pix-enregistreur luminescent. Le seul membre qu’il restait à la silhouette gisait, inerte, à côté du parchemin, une longue plume d’oie coincée entre l’index et le pouce de sa main grêle.

Le dernier occupant du réduit représentait lui aussi un cas d’hybridation entre l’humain et la machine, mais à la différence de ses camarades qui, bien qu’attachés, semblaient liés à une tâche fonctionnelle bien spécifique, celui-là se contentait d’obéir à des ordres téléchargés dans son cerveau lobotomisé, rempli de disquettes d’instructions fournies par ses maîtres.

En tant que drone serviteur de combat, il ne lui restait pas la moindre parcelle d’esprit qui lui fut propre. Il n’était qu’un porte-flingue, une pièce d’artillerie vivante dénuée de toute initiative personnelle, qui se bornait à exécuter les ordres. Bien que de physionomie plus humanoïde que les deux autres occupants de la pièce, son corps avait été génétiquement augmenté par des implants bioniques, des stimulants musculaires, des compensateurs et des logiciels de visée, lui permettant, entre autres choses, de supporter le poids de l’énorme incinérateur qui remplaçait son bras gauche.

L’arme balayait l’espace du réduit, mettant alternativement en joue les deux autres occupants. Le cerveau du serviteur de combat était prêt à réagir au moindre signal d’alarme, qui déclencherait aussitôt son intervention automatisée en remplissant la pièce de flammes bénites et en immolant absolument tout ce qu’elle contenait, lui y compris.

L’incinérateur se braqua sur la silhouette plaquée contre la table de confinement, dont la poitrine s’était mise à se soulever avec difficulté. Les bips émis par la machine dans son dos augmentèrent en fréquence, pour prendre peu à peu les stridences d’une sirène d’alarme.

Une flamme bleutée s’alluma dans un chuintement à l’embout du canon du gigantesque incinérateur.

La première silhouette entravée avait beau ne pas pouvoir bouger d’un pouce, son corps se raidit, comme si une décharge électrique le parcourait de part en part. Sa mâchoire s’anima, bien que le vox-capture empêchât le moindre son de sortir.

À peine avait-il commencé que la silhouette qui portait la plume d’oie se mit en branle, le corps secoué de spasmes comme une machine dont on viendrait de rallumer l’alimentation. La plume commença à griffonner sur la page, qu’elle remplissait de pattes de mouche à mesure que le bras maigre faisait des allers-retours nerveux sur la feuille de parchemin. Le voyant lumineux sur le pix-enregistreur clignota tandis que la machine traitait les informations transcrites pour les retransmettre dans une autre chambre forte du complexe.

La pièce résonna du chuintement de la flammèche de la veilleuse de l’incinérateur, mais les paramètres de passage à l’acte du drone serviteur n’étaient pas encore tous réunis, ce qui l’obligea à patienter, immobile, jusqu’à ce que les procédures de réinitialisation prennent fin.

Le jeune homme entravé aux orbites vides finit par se détendre, la tension dans son corps se relâchant tandis qu’il laissait échapper un soupir inaudible, mais non moins observable. Son collègue se relaxa lui aussi, le bras ratatiné reprenant sa place à côté du parchemin, à présent rempli de plusieurs paragraphes entiers.

Le silence retomba sur la pièce tandis que la flamme bleue de l’incinérateur s’éteignait et que le serviteur de combat retournait en position de veille.

Une écoutille encastrée dans la paroi, invisible depuis l’intérieur, s’ouvrit soudain pour laisser entrer un peloton de thuriféraires. Ils portaient tous un encensoir fumant et leurs yeux aveugles, dissimulés sous leurs capuches rabattues, ne pouvaient voir les occupants de la chambre. Ils firent plusieurs fois le tour de la pièce, se guidant en palpant les parois tandis qu’ils balançaient leurs encensoirs devant eux, embaumant l’air d’huiles bénites et de volutes de fumée parfumée.

Un brouillard aux allures de brume matinale envahit la salle, ce qui ne sembla pas troubler le moins du monde l’immense silhouette bardée de fer qui entra à la suite des thuriféraires. Le personnage était d’une stature proprement colossale et l’argent bleu acier de son armure semblait remplir toute la pièce. La fumée aurait aveuglé n’importe quel homme ordinaire, mais le guerrier se fraya un chemin jusqu’au pupitre de bois sans la moindre difficulté.

Une énorme main gantée d’acier s’abattit pour arracher la page du rouleau de papier et l’élever à hauteur de visière du heaume intégral du guerrier, qui parcourut les lignes griffonnées sous la dictée.

Il les avait entendues réciter de la bouche d’un chérubin-éprouvette, mais il avait besoin de voir les mots de ses propres yeux, de s’absorber lui-même dans leur lecture pour s’en imprégner et juger de leur authenticité.

Les signes étaient indubitables.

Le Grand Œil s’était ouvert et les présages de l’haruspex étaient en train d’advenir.

Il entendit résonner derrière lui les pas lourds d’une autre silhouette, revêtue d’une armure tout aussi gigantesque que la sienne, qui faisait son entrée dans la pièce. Le nouveau venu serrait une énorme hache d’armes dans son poing.

— Est-ce donc vrai ? demanda ce dernier. Une puissance est-elle en train d’agiter une nouvelle fois la surface de Salinas ?

— C’est vrai, confirma le guerrier. Commencez le déploiement, Cheiron.

— C’est déjà fait.

Le guerrier acquiesça. Le contraire l’eût étonné.

— Combien de temps de vol pour atteindre Salinas ?

— L’orbite de la planète se rapproche de nous. Cinq jours, tout au plus.

— Très bien, fit le guerrier. Je voudrais arriver là-bas avant qu’il ne reste plus rien qui mérite d’être sauvé.

— Ce n’est pas dit qu’on réussisse, répliqua Cheiron.

— Eh bien, faisons en sorte qu’on y arrive, lança le guerrier. Je suis las des exterminations.

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