Champ de Mort
Un
PREMIÈRE PARTIE
RENAISSANCE
« Je n’aurais jamais cru que la mort en eût emporté autant ».
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UN
Est-ce les gens qui façonnent les planètes sur lesquelles ils vivent ou les planètes qui les façonnent ? Les habitants de Mordian sont mélancoliques et sévères, ceux de Catachan, courageux et pragmatiques. Voit-on là le fruit d’un climat vigoureux et des contraintes requises pour la survie, ou les gens venus coloniser ces planètes étaient-ils déjà prédisposés à de telles qualités ? La nature d’un monde peut-elle affecter une population entière ou l’âme humaine est-elle plus forte que la seule géographie ?
Un observateur extérieur n’ira-t-il pas naturellement prêter une nature plus aimable, un caractère moins épouvantable, à ceux qui évoluent sans souci pour leur sécurité entre les passages pavés d’or d’un monde-chapelle qu’à ceux qu’il verra s’entasser pêle-mêle dans les ténèbres d’un monde dévasté par la guerre et la rébellion ?
Quoi qu’il en soit, les landes désolées, les cimes isolées et les cités rongées par l’insurrection que l’on trouve sur Salinas fourniraient un excellent sujet d’étude à n’importe quel anthropologue en herbe.
Il tombait des cordes des cieux sombres et gris : une fine bruine pénétrante qui évoquait une brume en suspension et faisait miroiter le versant de montagne riche en quartz. Des troupeaux d’herbivores hirsutes paissaient les longues herbes des bas pâturages et des nuages noirs s’amoncelaient à l’est, au-dessus des pics vertigineux qui se dessinaient dans le lointain.
Des cascades bondissantes jaillissaient des affleurements de roche noire, et les rares arbres rabougris subsistant encore sur les buttes autour de la cité endormie que l’on apercevait plus bas pliaient et se balançaient sous les rafales de vent cinglant. Un calme morne planait sur la ville, à la manière d’un silence gêné au beau milieu d’une conversation, comme si le paysage répugnait à faire diversion à son chagrin. Des rues jonchées de décombres serpentaient entre les éboulements de rochers et les bâtiments noircis, et des fougères couleur rouille proliféraient dans ses avenues désertes.
Des pierres érodées par les vents et des longerons de métal corrodé gisaient aux endroits mêmes où ils s’étaient effondrés, et le gémissement des bourrasques qui s’infiltraient par les fenêtres brisées et les portes fracturées, donnait l’impression que la cité poussait un dernier et interminable râle d’agonie.
Des gens avaient jadis vécu là. Ils avaient aimé et combattu, s’étaient adonnés aux milliers de drames, historiques ou domestiques, communs à toute agglomération. Quantité de grandes cérémonies, d’intrigues entachées par le scandale et de crimes sanglants s’étaient joués entre ses murs, mais tout ce petit théâtre avait disparu de la surface de ce monde, même s’il restait encore dans les mémoires.
Des centaines de rues, d’avenues, de passages et de routes parcouraient la ville fantôme dans tous les sens, s’acheminant au milieu de la désolation comme en quête d’un hypothétique piéton pour les emprunter de nouveau. Le claquement de portes entrouvertes se répercutait comme autant de supplications désespérées adressées à un visiteur imaginaire, l’invitant à entrer dans l’espoir de redonner un sens au bâtiment. La pluie ruisselait en glougloutant le long des chaussées fissurées, avant de se déverser par les grilles d’égout ou de former des flaques dans chacun des accidents de terrain qui criblaient l’asphalte.
Une église monumentale à la façade lisse et toute noircie se dressait fièrement au milieu des ruines, comme si la calamité inconnue qui s’était abattue sur la cité avait pris soin d’épargner l’essentiel de ses foudres au majestueux édifice. Ses grandes flèches jetaient de longues ombres sur la cité et l’imposant fronton en forme de buste d’aigle qui s’était jadis fièrement élevé au-dessus de l’entrée en voûte avait tout perdu de sa superbe et s’affaissait maintenant pitoyablement, ses ailes maculées d’une patine verdâtre penchant dangereusement.
Les grands vitraux à la gloire de l’Empereur et de Ses nombreux saints avaient été fracassés, ne laissant plus que des fragments de verre coloré saillir des châssis comme autant de dents gâtées. Les lourdes portes de fer qui protégeaient autrefois l’accès du narthex n’étaient plus qu’un amas de débris gauchis gisant sur le pavé de l’esplanade. Des morceaux de statues effondrées du toit jonchaient le sol devant l’entrée, tombant lentement en poussière.
Les bourrasques convergeaient à cet endroit, comme attirées par quelque obscur impératif les forçant à virevolter sur le parvis de l’église. De minces filets de brume s’engouffraient avec les rafales de vent qui, en gagnant en force, soulevaient du sol des tourbillons miniatures de lambeaux d’étoffe et de papier se mêlant aux feuilles mortes.
Les ténèbres béantes du porche de l’église paraissaient engloutir le peu de lumière qu’il restait du jour déclinant, et si le vent redoublait de vigueur dans l’incessant ressac qu’il imprimait aux débris et aux feuilles mortes, rien ne semblait se décider à venir violer l’obscurité régnant à l’intérieur de l’édifice abandonné.
Bien que personne n’y résidât plus, comme d’ailleurs dans tout le reste de la cité, un gémissement sourd s’échappa de l’église et une rafale de vent, plus glaciale que les confins de l’espace intersidéral, balaya le parvis.
Ce qui ressembla d’abord à de simples points blancs sur fond de ténèbres se changea en traits de lumière ondoyante, qui suintèrent de l’entrée en voûte pour se propager sur le sol en deux lignes parallèles, à la manière de fantomatiques coulées de mercure. L’église, qui avait semblé l’instant d’avant solide comme le roc et souverainement immuable, voyait maintenant sa matière onduler et se distordre comme si une fournaise infernale venait en altérer la structure.
Le gémissement se fit plus retentissant, le bruit jusque-là perdu dans le lointain s’élevant soudain d’un point terriblement proche. C’était le hurlement d’une créature à l’agonie luttant pour rester une et entière, comme si chaque seconde qui passait voyait ses tissus mêmes se déliter davantage.
Les ténèbres à l’intérieur de l’église enflèrent, se répandant en gerbe vers l’extérieur à la manière d’une tache d’encre. Puis, la vague noire se retira, laissant dans son sillage quelque chose qui avait violé l’espace-temps afin de s’introduire sur ce monde, les vestiges écumants d’une entité façonnée en des temps reculés.
La machine ressemblait à un mastodonte de fer et de pistons. Ses flancs d’airain palpitaient d’énergies surnaturelles tandis qu’elle émergeait de l’église dans un bruit de tonnerre. Des jets de vapeur s’échappaient des rictus déments de chacun de ses rivets à tête de mort alors qu’elle s’avançait, écrasant les traces de mercure sous ses roues de fer en fusion.
Quelque chose au plus profond de sa structure en plein démantèlement laissait penser qu’elle avait jadis dû ressembler à une antique locomotive à vapeur, même si d’obscures forces et les énergies du Warp l’avaient depuis transformée en tout autre chose.
Quelles qu’elles fussent, les sombres puissances qui avaient façonné cet épouvantable alliage de machinerie et d’énergie noire semblaient s’employer à présent à la détruire. Sa carcasse se soulevait péniblement en ronronnant et était traversée d’éclairs flamboyants qui, couche après couche, en pelaient la carrosserie comme un oignon. À voir ondoyer les nuages puants de lumière vaporeuse qu’elle dégageait, on aurait dit que l’atmosphère même lui était toxique et menaçait sérieusement son existence.
L’épouvantable machine poussait des hurlements de bête blessée, mais de quelque part enfoui dans ses entrailles, par-dessus les cris d’agonie de sa lente désintégration, on percevait une note claire de soulagement, comme si une éternité de tourment était en train de prendre fin. Elle ralentit sa progression avant de s’arrêter complètement, comme un animal traqué à bout de force, incapable de courir plus loin.
Une rumeur de voix perçait au milieu des cris d’agonie de la machine, semblant indiquer la présence de créatures embarquées à l’intérieur qui n’étaient pas altérées par son délabrement. Le bruit des voix se fit de plus en plus fort à mesure que les secondes passaient, comme si leurs propriétaires exultaient d’être enfin libérés, mais que leurs cris provenaient d’une pièce encore incroyablement lointaine.
Une section entière du mastodonte se désagrégea pour révéler un horrible aperçu de son intérieur rougeoyant : une sorte d’abattoir qui empestait le massacre, la débauche et une éternité de sang versé.
On voyait des ombres se mouvoir dans la lueur, une poignée de silhouettes titubant comme des nouveau-nés ou des ivrognes en s’extirpant des boyaux de la machine agonisante. Aussi larges que hautes, les formes humanoïdes se bousculaient en jouant des pieds et des mains pour échapper à la lumière, comme blessées par elle.
Les silhouettes émergèrent, nimbées de volutes de fumée, du léviathan blindé qui les avait transportées sur ce monde. Elles se hâtaient d’un pas fébrile et mal assuré, mais fut-il chancelant, n’importe quel pas était appréciable à partir du moment où il les emmenait loin de la machine en train de se démanteler.
Leurs contours devenaient plus précis à mesure qu’elles s’éloignaient de l’engin suffocant, quoiqu’un hypothé-tique témoin de cette incroyable arrivée eût certainement préféré que ces silhouettes restassent dans le flou artistique.
Car c’étaient des monstres : les Décharnés.
Des phénomènes de foire difformes ; progéniture bâtarde, fruit d’abominables opérations chirurgicales et expériences ratées qu’un terrible pouvoir contre nature avait façonnés. Il n’y en avait pas deux de semblables. Leurs corps énormes dépourvus d’épiderme étaient grotesques, et leurs têtes enflées semblaient de véritables cauchemars encéphaliques d’yeux dilatés, de visages lacérés et de crocs grinçants.
La contemplation de telles créatures avait de quoi inspirer une peur panique à n’importe quel homme, mais pour qui aurait eu le courage de regarder au-delà des difformités physiques, des chairs et des os hideusement malformés, leur vue aurait sans aucun doute été encore plus terrifiante, car il aurait alors décelé quelque chose d’autre enfoui sous la surface : une lueur d’intelligence et de conscience humaine.
Deux autres silhouettes suivaient dans le sillage des monstres, tout aussi hébétées qu’eux et le pas tout aussi chancelant, mais dépourvues des effroyables aberrations physiques qui affligeaient leurs compagnons. Elles étaient toutes deux de large carrure et affichaient la physionomie génétiquement modifiée des Astartes. L’un des deux hommes était plus large d’épaules et de plus forte membrure que l’autre, même si son bras droit n’était plus qu’un moignon se terminant abruptement au niveau du coude.
L’un était engoncé dans une armure bleue tandis que l’autre ne portait plus que des fragments de plaques de la même couleur. Le premier avait ses cheveux blonds sales plaqués sur le crâne, le visage franc et avenant, alors que le second, plus élancé avec une tignasse sombre et des yeux gris, affichait des traits patriciens et une mine sévère.
Les deux guerriers, car il paraissait évident d’après les armes et les blessures qu’ils arboraient qu’il s’agissait là d’hommes pour le moins aguerris dans l’épreuve du combat, s’éloignèrent en titubant de l’engin en train de se désintégrer. Ils s’écroulèrent sur le sol en inspirant à pleins poumons de grandes bouffées d’air froid.
Une fois ses passagers débarqués, la puissante machine poussa une plainte assourdissante de métal crissant, tandis que ses roues de fer chauffées au rouge faisaient vider les lieux à l’effroyable armature contre nature.
Confinée depuis si longtemps dans des royaumes au-delà de l’univers matériel, sa substance n’était pas préparée aux assauts des éléments inhérents à ce plan d’existence. La banalité abrasive de la réalité détruisait sa mystérieuse structure issue du Warp aussi sûrement que la flamme dévore la glace.
Ses passagers fraîchement débarqués la virent prendre progressivement de la vitesse : sa carcasse cahota d’abord lentement avant d’accélérer considérablement en se nimbant d’une lumière encore plus vive, comme si quelque générateur de puissance infernale tapi à l’intérieur se trouvait à deux doigts de la masse critique. Son éclat aveuglant devint bientôt insoutenable même à la vue de ceux dont les yeux génétiquement augmentés étaient armés pour supporter de telles brillances. Avec un hurlement torturé d’agonie (ou de soulagement), la machine vivante se volatilisa dans une explosion de lumière.
Dénuée de souffle, la déflagration ne causa aucun ravage, mais au lieu de cela, une pluie de lumière scintillante satura l’air, donnant l’impression qu’une puissance infinie venait d’être lâchée sur le monde.
Dès que la machine immatérielle se fut désintégrée, les ténèbres lugubres et suffocantes de la cité fantôme reprirent leurs droits sur le monde, la pluie baignant les voyageurs dépenaillés dans une atmosphère froide et humide.
Les deux guerriers Astartes se tombèrent dans les bras sous l’averse battante, s’embrassant comme des frères, tout à leur joie d’être revenu sur un monde où l’air n’était pas un brouillard de polluants toxiques, de particules d’os et de cendres en suspension, imprégné de l’odeur chaude et étouffante du fer surchauffé et de la guerre.
Le plus imposant des deux se passa une main dans les cheveux et plissa les yeux en examinant le morne paysage qu’ils avaient autour d’eux.
— L’Empereur soit loué, dit-il. Nous ne sommes plus sur Medrengard !
Son compagnon sourit et rejeta la tête en arrière pour laisser la pluie froide ruisseler sur son visage, comme si une telle sensation figurait un don du ciel aussi rare que précieux.
— Non, Pasanius, répliqua-t-il. En effet.
— Mais dans ce cas, où sommes-nous ?
— M’est avis que nous ne sommes plus très loin de chez nous, mon ami, répondit Uriel Ventris.
Même si le crépuscule était tombé, les yeux d’Uriel n’avaient aucun mal à percer les ténèbres qui enveloppaient la cité, maintenant que s’étaient évanouies les images différées laissées par le départ (ou la destruction) de l’Omphalos Daemonium. Il ne restait plus trace de son passage et Uriel était reconnaissant d’être débarrassé de cette abominable création démoniaque.
Elle avait autrefois tenu lieu de moyen de transport infernal à une puissante créature du Warp, une machine grâce à laquelle elle pouvait traverser les redoutables limbes de l’espace-temps pour semer le chaos parmi les mortels dans toute la galaxie. Ce démon n’était plus, anéanti par un autre de ses congénères diaboliques, ce qui avait permis à Uriel et Pasanius de s’échapper du monde démoniaque de Medrengard, embarqués dans son habitacle maculé de sang.
— Où crois-tu qu’elle s’en est allée ? demanda Pasanius, dont la main reposait sur la crosse d’un bolter volé. Même avec le bras droit amputé au niveau du coude, Uriel savait bien que Pasanius n’avait rien d’un homme diminué et que son bras gauche était tout aussi meurtrier. Uriel aussi était armé : il avait le poing serré sur le pommeau doré d’une épée ayant jadis appartenu au capitaine Idaeus, son mentor et ancien capitaine de la quatrième compagnie des Ultramarines.
— Je n’en ai aucune idée et je m’en contrefiche, répliqua Uriel, respirant l’air vif et savourant les puissants effluves sauvages dégagés par les forêts, arômes qui décrivaient des cercles autour des cimes s’élevant au-dessus de leurs têtes. Il distinguait des troupeaux de bêtes qui paissaient sur les flancs escarpés des montagnes, et cette vue apaisante l’emplit absurdement de joie.
— Je suis juste heureux d’en avoir été libéré.
— Oui, il y a de cela, convint Pasanius. Ne nous reste plus maintenant qu’à déterminer où elle a bien pu nous larguer. Ce n’est certainement pas moi qui conduisais, et je n’imagine pas non plus que tu avais les mains sur le volant, si ?
— Bien évidemment que non, mais je ne crois pas, de toute façon, qu’il ait jamais été prévu que l’Omphalos Daemonium soit dirigé par des gens comme nous.
— Alors, on peut avoir atterri absolument n’importe où ! lança Pasanius.
— En effet, fit Uriel, aussi curieux que son ami de savoir où on les avait déposés. Bien qu’il ignorât tout des raisons qui avaient amené la machine-démon à choisir ce monde comme terminus de leur odyssée, Uriel n’avait cessé pour sa part, durant la période de temps incalculable passée dans ses entrailles, de visualiser mentalement Macragge et son monde natal de Calth, espérant en désespoir de cause que penser à des endroits familiers dévierait, d’une manière ou d’une autre, la course de la puissante machinerie vers ces rivages rassurants.
Cela n’avait manifestement pas marché. Cette planète n’avait rien à voir avec aucun de ces deux mondes. Le ciel au-dessus de leurs têtes était d’un gris de plomb, chargé de nuages menaçants et tumultueux, galopant autour des cimes rocheuses qui surplombaient l’étrange cité fantôme au sein de laquelle ils avaient fait irruption.
Uriel détourna le regard des montagnes pour scruter leurs environs plus immédiats ; un vaste parvis d’église pavé de marbre, jonché de décombres et étouffé par la prolifération de mauvaises herbes. Les bâtiments qui bordaient l’esplanade avaient depuis longtemps été réduits à l’état de ruines, et il ne faisait aucun doute que c’étaient les ravages de la guerre qui en avaient eu raison. Des impacts de balles, des sillons laissés par des armes laser et des brûlures de prométhium criblaient presque chaque centimètre carré de maçonnerie, et un parfum de mort flottait encore dans l’air, plombant irrémédiablement l’atmosphère.
— Eh bien, ça ne nous dit toujours pas où nous avons échoué, déclara Pasanius en tournant sur lui-même. Au moins, c’est un monde impérial.
— À quoi tu vois ça ?
— Regarde, répondit Pasanius en désignant du menton le bâtiment qui s’élevait dans le dos d’Uriel.
Uriel suivit la direction indiquée par Pasanius pour tomber nez à nez avec l’aigle à deux têtes en bronze qui pendait d’un angle érodé du grand édifice de pierre noircie. Quoique dans un état de délabrement avancé, les niches en voûte et la statuaire portaient clairement la marque d’un temple impérial. Les Décharnés se rassemblèrent au-dessous de l’aigle, une expression extatique sur le visage et la tête rejetée en arrière pour se plonger dans la contemplation du symbole de l’Empereur.
— Ou du moins, cela a été un monde impérial, rectifia Pasanius. Cet endroit est totalement dévasté.
— Oui, acquiesça Uriel. Cet endroit-là est dévasté, mais nous n’avons pas encore fait le tour de ce monde et il nous réserve d’autres surprises.
— Tu en es sûr ? demanda Pasanius. Je voudrais que tu dises vrai…
— Sûr et certain, répondit Uriel. Je ne sais pas pourquoi, mais j’en ai l’intuition.
— Un autre de tes fameux pressentiments ? fit Pasanius. L’Empereur nous protège ! Ça augure toujours de sérieux problèmes.
— Du moins, où que nous nous trouvions, ça a l’air déjà mieux que Medrengard !
— Le contraire serait difficile, fit remarquer Pasanius. Je ne connais pas beaucoup d’endroits qui ne figureraient pas une nette amélioration par rapport à un monde perdu au beau milieu de l’Œil de la Terreur.
Uriel concéda le point, s’efforçant de chasser le souvenir de Medrengard ; ses usines grandes comme des continents, ses improbables forteresses, ses nuages tourbillonnants de cendres surchauffées qui brûlaient la gorge à chaque inspiration et les épouvantables déchets mortifères rejetés par ses usines infernales.
Pour s’acquitter de leur serment de mort sur Medrengard, ils avaient enduré toutes sortes d’horreurs, mais en dépit de tout ce que le monde berceau des Iron Warriors avait pu leur faire subir, ils s’en étaient sortis victorieux et avaient réussi à s’échapper.
Mais où pouvaient-ils bien se trouver maintenant ?
Uriel s’interrompit dans ses pensées en voyant ceux des Décharnés qui en étaient physiologiquement capables de tomber à genoux devant l’église de l’Empereur. Ceux dont l’anatomie était trop biscornue pour leur permettre de s’agenouiller inclinèrent simplement la tête tandis qu’une sourde plainte déchirante s’échappait de leurs gorges distordues. Uriel osait à peine imaginer le martyre que ces pitoyables créatures devaient endurer.
Comme si elle avait senti le regard d’Uriel peser sur elle, la plus imposante d’entre elles se retourna pour lui faire face et vint à sa rencontre de son pas lourd et traînant, sa monstrueuse musculature faisant ondoyer son corps luisant. Une odeur âcre et animale accompagnait le seigneur des Décharnés et la fine bruine ruisselant sur sa morphologie rougeâtre de bête dépecée se répandait sur le sol sous forme de gouttelettes écarlates.
Comme toujours, la simple vue de cette créature éveillait un mélange de sentiments contradictoires : horreur, pitié, colère, ainsi que l’impulsion protectrice de les voir bénéficier, elle et ses congénères, d’un meilleur traitement que celui que leur apparence avait tendance à attirer, car le seigneur des Décharnés était, dans tous les sens du terme, un monstre.
Faisant plusieurs têtes de plus qu’Uriel, son corps était exagérément boursouflé et sa charpente dépassait la puissance de celle d’un space marine. Il n’y avait pas si longtemps de cela, il n’était encore qu’un enfant, un captif emprisonné par les redoutables Iron Warriors sur Medrengard, là où une sorcellerie démoniaque et les sévices infligés par les féroces morticiens s’étaient employés à le transformer en un répugnant monstre de foire.
Pour tenter d’engendrer de nouveaux guerriers, les diaboliques créatures chirurgiennes du Maître de Forge Honsou avaient implanté des enfants enlevés dans de grotesques utérus démoniaques, et alimenté leur anatomie en plein développement avec une bouillie infâme de matériel génétique concocté à partir de cadavres d’Iron Warriors morts au combat et de glandes progénoïdes Astartes dérobées.
Le procédé, qui n’avait présenté au mieux qu’une alchimie particulièrement capricieuse et incertaine, avait accouché de bien plus d’échecs que de réussites. Résultat : ces pathétiques engeances mutantes, considérées trop flétries ou dégénérées pour être davantage altérées, étaient expulsées des laboratoires infernaux comme autant d’excréments que l’on jette aux égouts.
La plupart de ces monstres prématurés périssaient dans les désolations effroyablement polluées de Medrengard, mais ce n’était pas le cas de tous. Certains survivaient, précipités dans les confins les plus obscurs de la folie et du désespoir par l’horreur que représentait leur propre existence.
La première fois qu’Uriel et Pasanius avaient aperçu les Décharnés – surnom que leur donnaient d’autres habitants de Medrengard –, ils les avaient vus massacrer les captifs dégénérés d’un camp de chair Iron Warrior. Uriel avait d’abord été horrifié par leur sauvagerie, avant de se rendre compte qu’ils n’étaient pas moins victimes des Iron Warriors que n’importe laquelle des âmes perdues dont le corps avait été ravagé par la torture dans les camps.
Lorsqu’il avait fini par comprendre la vérité sous-tendant l’existence des Décharnés, il avait été frappé d’horreur tout en éprouvant une compassion sans bornes pour ces monstres de chair et de sang, car il coulait dans leurs veines l’essence de héros space marines.
Ils étaient tous affublés de physionomies dont l’anatomie contre nature rappelait celle de phénomènes de foire réunis pour un carnaval, accoutrés de pans de chair morte claquant au vent par-dessus leurs difformités, comme si un déguisement aussi vain pouvait dissimuler leur chair altérée. L’une des créatures avait les crocs tellement étirés qu’elle était obligée de garder la mâchoire éternellement ouverte, comme si un os brisé lui entravait la gueule. Une autre était affligée du corps atrophié d’un frère siamois encore vivant greffé à sa poitrine. Le squelette d’une autre était déformé à tel point qu’elle ne ressemblait à plus rien d’humain et se déplaçait d’une manière déconcertante qu’on n’avait jamais vue chez aucune espèce vivante.
— Ça être monde de l’Empereur ? demanda le seigneur des Décharnés, dont la langue épaisse peinait à former les mots au milieu de la forêt de crocs acérés qui lui emplissait la gueule.
Uriel opina, troublé par la douleur qu’il voyait couver dans le regard de la créature.
— Oui. L’un d’entre eux, du moins.
— Autres mondes comme celui-ci ?
— Des millions, acquiesça Uriel.
Voyant la confusion qui se peignait sur le faciès du seigneur des Décharnés, Uriel comprit qu’il ne devait probablement pas avoir la notion de si grands nombres.
— Il y a beaucoup de mondes comme celui-ci, reprit-il en pointant du doigt les cieux où l’on voyait des centaines d’étoiles commencer à luire dans la nuit tombante. Chacune de ces lueurs en est un.
Uriel savait bien que ce n’était pas la stricte vérité, mais l’image fut suffisamment parlante pour qu’un timide sourire se dessine sur les traits du seigneur des Décharnés, qui leva les yeux au ciel.
— Ciel noir.
— Oui, acquiesça Uriel dans un sourire, ne prenant conscience que maintenant à quel point le cycle naturel de l’alternance des jours et des nuits sur un monde habitable lui avait manqué. Le ciel est noir, et au matin, il fera de nouveau clair.
— Comme sur monde des hommes de fer ?
Uriel frissonna en repensant au ciel mort et immuable de Medrengard, ainsi qu’à l’implacable soleil noir qui régnait sur sa morne immensité.
— Non, pas du tout comme sur le monde des hommes de fer. La lumière du soleil est chaude et dorée. Elle va vous plaire.
— Bien ! Monde des hommes de fer mauvais, dit le seigneur des Décharnés. Ce monde sentir mauvais aussi. Pas mauvais comme monde des hommes de fer, mais mauvais quand même.
La curiosité d’Uriel fut piquée.
— Ce monde sent mauvais ? Que voulez-vous dire par là ?
— Terribles choses arriver ici, répondit le seigneur des Décharnés en embrassant l’esplanade d’un regard circulaire et craintif. Sang versé ici, beaucoup de sang. Pas encore tout parti. Donner faim à Décharnés.
Uriel échangea un regard avec Pasanius. Les deux guerriers n’étaient que trop conscients du terrible danger que pouvait représenter l’appétit des Décharnés.
Les Décharnés avaient combattu à leurs côtés sur Medrengard en des circonstances désespérées, contraints par une nécessité pressante, mais combien de temps une telle alliance tiendrait-elle contre leur insatiable voracité ? C’était là une question qu’Uriel avait du mal à trancher.
Il leva les yeux vers les montagnes, où l’on distinguait encore les formes indistinctes des troupeaux d’herbivores se dessinant au loin. Uriel indiqua la direction d’un geste de la main.
— Vous voyez ces bêtes sur la montagne ? demanda-t-il.
Le seigneur des Décharnés acquiesça et Uriel se rappela alors que leur physionomie était, du moins en partie, constituée à partir de glandes progénoïdes de space marines, impliquant une vue bien supérieure à celle des mortels.
— Vous pouvez les chasser, dit Uriel. C’est de la bonne viande. Mais seulement cette viande, vous comprenez ?
— Oui.
— La viande humaine n’est pas bonne, continua Uriel. Il ne faut pas la manger. L’Empereur ne veut plus que vous dévoriez de la viande humaine.
— Nous comprendre, répliqua le seigneur des Décharnés. Pas manger humains.
— Et si vous voyez des humains que vous ne connaissez pas, dissimulez-vous à leurs regards. ajouta Pasanius. Ne les laissez pas vous apercevoir.
Le seigneur des Décharnés agita son énorme tête en signe d’acquiescement, d’épais filets de bave coulant de sa gueule hérissée de crocs, et Uriel comprit qu’il avait déjà l’esprit obnubilé par le goût de la viande fraîche et du sang chaud. Sans une parole de plus, la puissante créature se détourna et aboya une série d’ordres gutturaux à ses congénères, qui s’arrachèrent à leur contemplation révérencieuse de l’aigle du temple pour suivre leur chef en direction des montagnes.
— Tu crois qu’ainsi livrés à eux-mêmes, ils sauront se débrouiller ? demanda Pasanius.
— Je n’en sais rien, admit Uriel. Mais par la grâce de l’Empereur, je l’espère sincèrement.
Uriel et Pasanius les regardèrent s’éloigner pour bientôt disparaître, engloutis par les ténèbres de la cité morte.
— Et maintenant ? demanda Pasanius.
Uriel se retourna pour faire face à son sergent avant de répondre.
— Maintenant, il faut qu’on parle.
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