Champ de Mort

Graham McNeill · Chapitre 6 sur 25

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Champ de Mort

Cinq

 

 

Uriel entendit la déflagration retentir à travers la carrosserie de la Chimère, le choc sourd amorti par l’épaisseur du revêtement blindé. Le véhicule fut projeté en arrière par le souffle de l’explosion. Des flashs de lumière filtraient par les meurtrières tandis que des éclats d’obus ardents crépitaient contre la coque, provoquant toute une série de tintements métalliques.

Une autre explosion retentit, cette fois derrière eux, et un concert de hurlements satura soudain le canal interne des haut-parleurs.

— Embuscade ! s’écria-t-il avant même que l’onde de choc de la première déflagration ne se fût dissipée.

La Chimère fut ébranlée par un impact fulgurant qui menaça de la renverser. Les soldats à l’intérieur se mirent à hurler et Uriel se cramponna à la main courante tandis que le véhicule retombait sur le sol avec fracas. Une section entière de son flanc avait été enfoncée. Le compartiment était envahi de fumée et de gerbes d’étincelles. Uriel sentit une odeur de sang.

Un des soldats était à terre, la nuque manifestement brisée. Un autre poussait des hurlements : il avait été projeté violemment contre l’intérieur de la coque et avait le visage en sang. Les autres souffraient de légères contusions, mais aucun n’était véritablement blessé. Uriel bondit de son siège, se précipitant vers la paroi pour enfoncer d’un coup de poing le mécanisme d’ouverture de l’écoutille de débarquement. Une fois immobilisée, la Chimère devenait un piège mortel pour ses passagers.

Des nuages de fumée ardents s’engouffrèrent à l’intérieur et Uriel identifia aussitôt la puanteur qui lui assaillait les narines, mélange d’effluves de combustible en train de se consumer et d’odeur de chair brûlée. À l’extérieur, la lumière du matin éclairait un véhicule incendié, sa carrosserie disloquée vomissant des flammes ainsi qu’une épaisse fumée noire goudronneuse qui tourbillonnait dans le ciel.

— Allez ! hurla-t-il. Tout le monde dehors !

Pasanius empoigna le soldat blessé pendant que Tremain aidait les autres à s’extirper de la Chimère sinistrée. La rue était jonchée de corps en charpie et de morceaux de cadavres déchiquetés, restes sanguinolents des soldats qui avaient été obligés de voyager sur le toit.

Une nouvelle stridence rugit aux oreilles d’Uriel, qui leva les yeux à temps pour voir une roquette décoller de son lance-missiles, avant de s’abattre de plein fouet sur le toit d’un autre blindé du convoi du colonel Kain. Cette fois, le missile perfora une section de blindage plus fin, au sommet du véhicule. Ce dernier fut pris d’une violente secousse au moment où l’ogive explosait de l’intérieur. Un nuage de fumée s’éleva et un crépitement de coups de feu retentit depuis les toits des habitations, où l’on commençait à voir apparaître les snipers qui s’étaient tenus jusque-là cachés.

Uriel traîna un autre soldat blessé hors de l’épave incendiée de leur véhicule. Le moteur était en feu et ce n’était plus qu’une question de temps avant que les munitions et les générateurs restés à bord ne finissent par exploser.

Des impacts de balles et de rayons laser criblaient le sol. Uriel se précipita tête baissée pour se mettre à couvert avec le soldat blessé. Une salve déchiqueta le mur près de lui, soulevant des nuages de gravats tourbillonnants. Il cligna des yeux pour se débarrasser de la poussière.

Pasanius le rejoignit, adossant le blessé qu’il soutenait contre le mur de pierre de la ruine branlante, et Uriel étendit l’homme qu’il portait à côté de lui. On entendait crépiter des coups de feu des deux côtés de la rue, une rue qui, d’après ce qu’Uriel pouvait à présent en voir, se composait de bâtiments de briques grossières et de ce qui ressemblait à des carcasses de tanks abandonnés.

Des bâches de grosse toile et des porches en tôle ondulée avaient été rajoutés aux épaves rouillées et ces habitations de fortune surpassaient en nombre celles construites à partir de matériaux plus traditionnels.

— On devrait prendre part à cette bataille, déclara Uriel.

— Avec quoi ? fit remarquer Pasanius. Les gars de Kain ont l’air de savoir ce qu’ils font.

En cela du moins, il n’avait pas tort. Les Chimères du colonel Kain venaient protéger les véhicules endommagés dans un hurlement de moteur, tout en aspergeant les bâtiments des deux côtés de la rue de salves aveuglantes de laser.

Les soldats livraient bataille depuis leurs véhicules, laissant le blindage encaisser les impacts des armes de poing pendant que les tourelles ouvraient le feu dans un sifflement d’artillerie lourde. Une des Chimères souleva un nuage de poussière en dérapant devant Uriel tandis qu’elle accourait au secours d’un véhicule immobilisé.

Des détonations assourdissantes retentissaient depuis les bolters lourds montés sur tourelles, la mitraille effritant les parapets de pierre des façades d’en face. Uriel vit jaillir des gerbes de sang et entendit des cris s’élever au-dessus du vacarme du tir nourri. Les snipers avaient surgi au bon moment, mais ils étaient accroupis derrière une balustrade qui aurait pu aussi bien être construite en papier, vu la protection qu’elle offrait contre les balles de bolter.

Uriel vit une Sentinelle tailler la route à grandes enjambées tout en déversant un déluge d’obus d’autocanon sur un groupe d’hommes en train d’évoluer entre les ruines. Les projectiles de gros calibre explosèrent parmi eux et ils furent tous balayés, déchiquetés et méconnaissables, les jets de sang décrivant des arcs écarlates sur les murs de pierre claire.

Un coup de feu éclata, une note aiguë surnageant distinctement au milieu du maelström, et le pilote de la Sentinelle rejeta la tête en arrière, la nuque criblée. L’œuvre d’un sniper.

Uriel jeta un coup d’œil en direction de la source du coup de feu et aperçut fugitivement la silhouette du tireur à travers les nuages de fumée soulevés par la bataille. D’autres Chimères s’arrêtaient à proximité des véhicules endommagés, permettant à leurs passagers d’aider leurs camarades à s’extirper des épaves incendiées et à monter à bord des blindés encore intacts.

Uriel risqua un regard de l’autre côté du muret criblé de balles derrière lequel il s’abritait. Rester là sans rien faire pendant que l’on combattait sous ses yeux était pour lui de l’ordre du blasphème, et il savait qu’il ne pourrait subir la situation encore bien longtemps en se contentant de regarder les autres périr autour de lui.

Il se tourna vers Pasanius, mais avant même qu’il n’ait ouvert la bouche, son sergent lui coupa l’herbe sous le pied :

— Tu y vas, je sais. OK, vas-y, je te couvre.

Uriel acquiesça et se faufila dans la ruelle, avant de s’élancer en courant vers une Chimère sinistrée qui penchait dangereusement sur le côté. Des traînées de sang et d’huile venaient en strier la surface et une fumée noire s’échappait de ses entrailles puantes. Le métal de son canon principal était gauchi, mais Uriel avait remarqué que la mitrailleuse montée sur pivot était toujours intacte.

Des balles fendaient l’air de toute part, leur gémissement caractéristique indiquant à Uriel à quelle distance passait leur trajectoire. Des tirs ricochaient sur le blindage et il sentit une vive brûlure le saisir au niveau du mollet : quelque chose de chaud et d’acéré venait de l’atteindre.

Il plongea à couvert derrière la Chimère affaissée et, au terme de son roulé-boulé, se releva dans son ombre portée. Il trouva une prise sur la partie supérieure de la carrosserie et se hissa sur le toit du véhicule, s’aidant des pieds et des mains pour avancer sur le revêtement métallique et atteindre la mitrailleuse. Il fit sauter le cran de sûreté et commença à faire pivoter la mitrailleuse sur son axe. Il n’était pas dans une position idéale pour tirer, mais sa puissance physique suffirait amplement à supporter le recul de l’arme.

Le sniper surgit de nouveau pour mettre en joue une autre Sentinelle et Uriel appuya sur la détente. Le bruit de l’arme était littéralement assourdissant, autant prévu pour intimider que pour infliger des dégâts. Le canon éructa une pluie incandescente de balles de gros calibre. La cible d’Uriel fut instantanément pulvérisée dans un geyser de sang et de morceaux de chair.

Il fit pivoter l’arme sur son support pour ratisser la ligne du parapet des bâtiments d’en face. Les briques d’argile étaient pulvérisées par la grêle de mitraille qui s’abattait à une vitesse ahurissante. Le recul était prodigieux, mais facilement gérable pour un guerrier de la force d’un space marine.

Un trait laser frôla l’épaule d’Uriel et il tressaillit de douleur, mais maintint son arme fermement braquée sur la ligne de toits qui lui faisait face. La culasse fumante vomissait toujours des tourbillons de douilles.

— Uriel ! cria Pasanius d’en dessous. Sur ta gauche !

Se tournant dans la direction que Pasanius lui indiquait avec son moignon, son œil fut attiré par quelque chose qui bougeait entre deux épaves noircies de tanks servant désormais d’habitations. Un groupe de trois hommes se préparait à lancer un missile, et Uriel appuya sur la détente alors même qu’il balayait l’air pour les mettre en joue.

L’arme déchargea la mitraille en décrivant un arc, les centaines d’impacts qui ricochèrent sur les coques de métal résonnant comme autant de tintements de clochettes. Un homme fut projeté dans les airs, le corps creusé d’un cratère grand comme son torse.

Il est à porter au crédit des deux autres que la mort horrible de leur camarade n’entama en rien leur détermination. Ils tenaient encore le lance-missiles fermement braqué sur la Chimère sur laquelle Uriel était juché. Ce dernier les avait toujours dans sa ligne de mire, mais la mitrailleuse se tut, le percuteur de l’arme ne trouvant plus qu’une chambre désespérément vide.

Uriel vit une expression de triomphe se peindre sur le visage de l’artilleur tandis qu’il fermait un œil pour viser.

C’est alors que sa tête explosa.

Uriel reconnut le bruit caractéristique d’une détonation de bolter et vit Pasanius accourir depuis la ruelle dans sa direction. Il fut heureux de voir le pistolet encore fumant dans sa main gauche. Son sergent fit de nouveau feu et le deuxième homme fut instantanément fauché. Une formidable explosion embrasa le ciel au moment où le bolt suivant déclenchait l’allumage des munitions que le terroriste gardait en réserve dans son sac de toile.

Le missile de l’artilleur s’élança néanmoins dans les airs depuis son cadavre, tournoyant en spirale avant d’exploser en plein vol en maculant le ciel de volutes de fumée noire.

Le grondement des véhicules à chenilles retentissait de plus belle et le bruit sourd des salves de feu nourri saturait l’atmosphère. Uriel relâcha sa prise sur la mitrailleuse lourde. Les soldats du colonel Kain avaient la situation bien en main et la contribution d’Uriel à la bataille n’y ajouterait plus grand-chose.

Une tache verte et dorée passa fugitivement en périphérie de son champ de vision. Il leva les yeux et, à la faveur d’une brèche ouverte dans une section de parapet pulvérisée, il aperçut un homme au crâne rasé, revêtu d’une cape et arborant une barbiche fourchue. L’homme était en train de crier, mais ce qu’il disait était couvert par le vacarme de la fusillade et le vrombissement des moteurs qui s’emballaient.

Même pour l’ouïe génétiquement augmentée d’Uriel, les paroles de l’homme étaient pratiquement inaudibles, mais la teneur de ses vociférations paraissait manifeste étant donné les canons de fusils que l’on commençait à voir disparaître des toits. L’intensité de la fusillade diminuait à mesure que les assaillants embusqués abandonnaient leurs postes pour se disperser et se fondre dans le décor des ruines branlantes.

L’homme risqua un dernier coup d’œil depuis les toits et croisa le regard d’Uriel.

Ce dernier savait reconnaître la haine quand il en avait une manifestation sous les yeux. Il en avait assez vu sur Medrengard pour remplir une vie entière.

Cet homme le haïssait et voulait sa mort, tout comme il désirait voir périr absolument tous ceux qu’il voyait s’agiter en contrebas, dans cette maudite rue enfumée : les Falcatas, Uriel, Pasanius et chacun des soldats en train de combattre en hurlant des encouragements à leurs camarades blessés.

L’homme disparut de son champ de vision et Uriel se laissa tomber du toit de la Chimère.

Il atterrit dans la poussière, juste à côté de Pasanius.

— Merci de m’avoir averti du danger, dit Uriel. Cette roquette aurait vraiment pu me gâcher la journée.

— Pas de problème, répliqua Pasanius. Il t’aurait vraisemblablement manqué de toute façon. Ces imbéciles ne faisaient pas le poids et ils l’ont compris quand il était déjà trop tard.

Uriel était bien obligé de partager l’analyse de son ami. Les Falcatas avaient sérieusement accusé le coup lorsque l’embuscade s’était déclarée, mais avaient réagi avec une louable promptitude et un calme digne d’éloges. Les soldats avaient suivi le protocole à la lettre et s’étaient engagés dans la bataille en évitant la panique et la confusion qui auraient pu offrir la victoire à leurs assaillants.

Au lieu de battre en retraite juste après leur premier succès, les tireurs embusqués avaient fait l’erreur de s’obstiner dans un combat perdu d’avance qui avait été fatal à nombre d’entre eux, incapables de rivaliser avec la discipline et la puissance de feu d’un régiment de la garde impériale au commandement irréprochable.

— Tu as vu le type avec la cape vert et or ? demanda Uriel.

— Oui, répondit Pasanius, qui essayait maladroitement de recharger le pistolet bolter. Il avait l’air d’être le chef. Plutôt stupide de sa part de porter quelque chose d’aussi repérable, d’ailleurs.

— C’est aussi ce que je me suis dit, acquiesça Uriel en prenant le pistolet des mains de Pasanius pour y insérer un nouveau chargeur. Où donc t’es-tu procuré ça ?

— Je l’ai pris sur lui, répondit Pasanius en désignant un sergent mort qui gisait en bordure du champ de bataille, un morceau d’obus de la taille d’une épaulière enfoncée en plein visage. J’ai pensé qu’il n’en aurait plus besoin et qu’il serait particulièrement adéquat d’utiliser son arme pour le venger.

— Parfaitement approprié, en effet, acquiesça Uriel.

— Ce qui veut dire que je n’ai plus besoin de me servir de l’autre satané pistolet…

— Où se trouve-t-il à présent ?

— Là-dedans, répondit Pasanius en pointant du doigt l’épave dont ils s’étaient extirpés il y avait de cela seulement quelques minutes. Je compte bien le laisser cramer.

Uriel comprenait le sentiment de Pasanius, car il n’y avait aucun honneur à gagner, seulement du danger, à utiliser une arme qui avait été touchée par les Sombres Puissances. Il valait mieux la laisser fondre dans le brasier plutôt que prendre le risque de la voir un jour se retourner contre soi.

Une autre Chimère s’arrêta à leur hauteur. L’écoutille de la tourelle s’ouvrit et Verena Kain apparut, appuyée contre les poignées d’un fulgurant monté sur pivot. Les canons étaient encore fumants et le visage de Kain était noir de suie, zébré de filets couleur chair là où sa transpiration avait ruisselé.

— Montez ! aboya-t-elle. Ils pourraient revenir.

— Peu probable, objecta Uriel, mais il se remit néanmoins sur ses pieds et aida Pasanius à se relever. La portière blindée à l’arrière de la Chimère s’ouvrit et le sergent Tremain sortit avec deux autres soldats, leurs fusils laser braqués sur l’enfilade de toits en surplomb.

Tremain leur fit signe d’embarquer. Uriel et Pasanius s’élancèrent au petit trot en direction du véhicule vrombissant.

La rue était enveloppée de fumée et cinq épaves embrasées avaient été abandonnées sur place. Il n’y avait plus un seul cadavre en vue, les équipages des véhicules épargnés ayant ramassé les morts et les blessés. La Sentinelle dont le pilote avait été abattu sous les yeux d’Uriel s’était effondrée, ses pattes brisées par le passage en carène d’une Chimère. Le pilote avait quant à lui disparu.

Uriel interrogea Kain :

— Où allons-nous maintenant ?

— À la caserne, répondit-elle. C’est plus près et on a des blessés.

D’autres questions lui brûlaient les lèvres, mais cela attendrait : il fallait s’occuper en priorité des blessés, pour lesquels un gain de quelques secondes pouvait très bien faire la différence. Tremain se hissa à l’intérieur, mais tandis qu’Uriel agrippait les portières pour grimper à sa suite, ce dernier se rendit compte que le compartiment était déjà bondé de blessés qui gisaient dans leur sang en poussant un concert de gémissements. Uriel imaginait bien que les autres véhicules seraient tout aussi pleins, empestant la peur, la douleur et le sang.

Les soldats étaient assis épaule contre épaule, serrés comme des sardines au point de dépasser les rêves les plus fous du plus ambitieux des concepteurs de véhicules. Uriel décela dans leurs regards une lueur de respect et d’admiration qu’il n’avait pas vue jusque-là.

Ils se poussèrent tant bien que mal pour leur faire de la place, la rumeur de leur engagement dans la bataille s’étant répandue parmi ceux qui n’en avaient pas été directement témoins. Des aides soignants prodiguaient aux blessés les soins qu’ils pouvaient dans la pénombre rougeâtre du compartiment et une colère contenue couvait en chacun des hommes à bord.

— Nous voyagerons sur le toit, annonça Uriel. Vous aurez besoin de toute la place disponible.

La colonne de Chimères s’enfonçait maintenant à vive allure dans la cité de Barbadus, offrant à Uriel un premier véritable aperçu de cette capitale impériale. Elle semblait s’être développée autour des ruines d’un ancien champ de bataille, vu la couche de détritus datant de la guerre qui recouvrait l’asphalte des environs. Des cimetières entiers de véhicules blindés gisaient à l’abandon, laissés en pâture aux éléments qui en érodaient le métal, ainsi qu’aux habitants de la planète qui en occupaient les espaces confinés.

Des bâtiments de pierre agglomérée, de briques et de métal penchaient dangereusement, soutenus par des contreforts qui avaient jadis été des canons de chars d’assaut. À mesure que la colonne de blindés s’enfonçait dans les entrailles de la cité, les structures devenaient plus solides et conventionnelles, à l’image de ces tours aux hautes murailles de pierre rosâtre et aux poutres blanchies à la chaux que l’on voyait se dresser de-ci de-là.

Des édifices de fer sombre et de verre trempé, manifestement de facture impériale, se nichaient inconfortablement au milieu des pierres claires et des briques d’argile de la cité. Uriel voyait des traces de la guerre qu’il avait fallu livrer pour conquérir ce monde sur les murs d’absolument tous les bâtiments plus anciens : des marques de lasers et des impacts de balles, ces derniers érodés par les vents.

Des banderoles vert et or attirèrent le regard d’Uriel. Elles claquaient au vent, suspendues à des cordes à linge ou au sommet de hautes tours, arborant ces mêmes couleurs que portait l’homme à la barbiche fourchue. Bon nombre des reliques commémoratives dans la cité morte étaient décorées de rubans dans les mêmes tons. Uriel se demandait bien ce que cela pouvait symboliser.

— Par le sang de l’Empereur ! siffla Pasanius entre ses dents, l’œil rivé sur une colline qui s’élevait en pente douce vers les quartiers est de la cité.

— Quoi donc ? fit Uriel, qui redoutait une nouvelle embuscade.

— Vise-moi un peu ça, répliqua Pasanius. J’ai jamais rien vu de pareil !

Uriel suivit le regard de Pasanius et aperçut un bâtiment étrangement conçu au sommet de la colline. Sa silhouette lui disait vaguement quelque chose, mais il lui fallut quelques instants avant de comprendre les raisons de ce sentiment de familiarité.

Les habitants de la cité s’étaient certes montrés consciencieux dans leur cannibalisme des épaves de véhicules blindés, transformant nombre d’entre eux en demeures, mais cette dernière rénovation représentait sans doute le comble de l’art de recycler les ordures.

Trois gigantesques Capitol Imperialis, de majestueux véhicules aux allures de Léviathans utilisés pour superviser des lignes entières de front, avaient été alignés en rang d’oignons et transformés en quelque chose de complètement différent. Il fallait des équipages de centaines d’hommes et d’officiers pour manœuvrer de l’intérieur chacune de ces incroyables machines de guerre, qui dirigeait des régiments entiers d’artillerie, des centaines de milliers d’hommes et des compagnies entières de blindés. Il était rare d’apercevoir un seul de ces colosses sur le champ de bataille, mais en voir trois d’un coup, qu’ils demeurassent en friche ou pas, représentait une première.

Il ne faisait aucun doute qu’il s’agissait d’épaves abandonnées, car la rouille qui en rongeait les parois prouvait clairement que ces machines n’étaient plus opérationnelles. Les aigles impériaux sur les flancs des deux qui se tenaient à la périphérie avaient disparu, quoiqu’il fût impossible de déterminer s’ils avaient été réduits en miettes par les intempéries ou supprimés à dessein. Des passerelles les reliaient entre elles, ainsi que des tunnels gainés de fer pour les étages inférieurs.

— De quoi crois-tu qu’il s’agisse ? demanda Pasanius.

Uriel se posait la même question. En regardant de plus près, il distingua au-dessus de la passerelle centrale du véhicule du milieu ce qui avait dû être un bâton ailé entouré par deux serpents entremêlés.

Un caducée ?

— Peut-être une antenne médicale ? suggéra-t-il.

— C’est pas un peu exagéré d’utiliser des Capitol Imperialis pour ça ?

— C’est vrai, mais peut-être qu’ils n’en avaient pas d’autre utilité.

— Qu’est-ce que tu veux dire par là ?

— Réfléchis à tout ce qu’on a vu jusque-là, dit Uriel. Il y a toute une armée de blindés abandonnée ici. La moitié de la ville a été édifiée sur les vestiges de châssis de tanks de la garde impériale. Quand les Falcatas ont conquis cet endroit, je ne pense pas que la croisade qui les a abandonnés sur place leur ait laissé beaucoup de matériel pour entretenir leur équipement.

— Ce qui expliquerait pourquoi tout est tombé en ruine ?

— C’était inévitable, au bout d’un moment.

— Putain, quelle honte ! lâcha Pasanius. Pas vraiment une bonne idée de manquer autant de respect à quelque chose qui est susceptible de te sauver la vie dans une bataille.

— Non, pas une bonne idée du tout, convint Uriel, qui se souvenait des mauvais traitements infligés à son armure sur Medrengard.

Uriel se languissait de se retrouver engoncé dans les plaques des Astartes, de se sentir de nouveau un et entier, fidèle serviteur de l’Empereur revêtu de la plus résistante des armures et muni des armes les plus meurtrières. L’attirail de guerre d’Uriel était plus qu’un simple ensemble d’artefacts militaires, il s’agissait d’instruments de la volonté de l’Empereur.

Au pied de la colline sur laquelle l’antenne médicale se trouvait perchée, on distinguait un dôme à colonnes et à étages multiples, qui ne pouvait qu’appartenir au toit d’un temple de l’Ecclésiarchie. La splendeur de l’édifice était sous doute étudiée pour dominer de son impériale majesté les bâtiments plus modestes qui l’entouraient. Tout somptueux qu’il fût, les affres de la guerre ne l’avaient cependant pas épargné : deux des quatre aiguilles qui s’élevaient de ses points cardinaux n’étaient plus que des tronçons délabrés de pierre et d’acier.

Éclipsant même ce temple dans la débauche de puissance impériale, un immense palais s’élevait, menaçant, au-dessus du reste de la cité qui tombait en ruine tout autour de lui à la manière de coulées de gravats éboulés d’une montagne. Son architecture austère, froide et dépourvue du genre de fioritures qu’Uriel avait pu voir sur nombre de bâtiments de cette ampleur, se découpait fièrement dans le ciel.

— Le palais impérial ? hasarda-t-il.

Pasanius opina.

— Suffisamment lugubre pour être la pièce maîtresse de cet endroit, en tout cas.

Uriel acquiesça à la remarque de Pasanius. L’aspect sinistre du palais, avec son architecture sobre et martiale, faite de tours rondes surmontées par des tourelles couvertes, d’antennes parcourues d’éclairs et de hangars fermés à double tour, cadrait assurément avec l’atmosphère sombre de ce monde, mais au-delà de cela, le bâtiment donnait une impression de puissance littéralement impitoyable.

Le gouverneur Barbaden n’était manifestement pas homme à verser dans l’ostentation. C’était là une bribe d’information à conserver soigneusement dans un recoin de son esprit. Uriel se demandait bien quel genre d’homme était le commandant impérial.

Il n’était certainement pas populaire, si on en jugeait par la dégaine sinistre des passants que l’on voyait arpenter les rues.

C’étaient de grands types bien faits de leur personne, presque tous uniformément vêtus de combinaisons gris cendre et de longs manteaux.

Les passants rasaient les murs au passage des Chimères, et Uriel décelait dans leur regard le même genre d’hostilité contenue qu’il avait remarqué sur l’expression des gardes à bord du véhicule.

La victoire des Falcatas et l’invasion de ce monde par leurs troupes d’occupation avaient visiblement laissé de profondes cicatrices : des cicatrices qui n’étaient pas prêtes de se refermer.

Où qu’il regardât, Uriel voyait de nouvelles manifestations du recyclage intempestif que la population avait fait subir au matériel abandonné par la garde impériale : des étalages de marché dressés à partir de plaques cabossées de carrosseries de tanks, des charrettes et des fourgons dont les roues avaient été récupérées sur des camions de ravitaillement et des voitures à bras dont les poignées avaient été confectionnées à partir de tuyaux d’échappement.

La colonne du colonel Kain filait à vive allure à travers le dédale de rues, prenant des virages brusques au hasard des embranchements.

— Elle écarte ainsi tout risque de tomber dans une deuxième embuscade, nota Pasanius, qui exprimait tout haut la pensée d’Uriel, cramponné au rebord de la Chimère qui dérapait en négociant un autre virage serré.

Uriel considéra un instant l’hostilité sourde qui transpirait de chaque visage qu’ils croisaient.

— Je ne lui jette pas la pierre, dit-il.

Le périple des Screaming Eagles à travers la jungle urbaine de Barbadus se poursuivit encore une dizaine de minutes, dix longues minutes durant lesquelles Uriel s’attendait à tout instant à entendre un coup de feu retentir ou à voir une roquette fendre l’air. Rien de tout cela n’arriva. Chaque tournant qu’ils prenaient les faisait s’enfoncer un peu plus profondément dans le dédale de rues, les éloignant toujours un peu plus du palais impérial.

Au bout d’un moment, les Chimères accélérèrent pour foncer en direction d’un mur d’enceinte séparé du reste de la ville. Uriel avait remarqué que les bâtiments se faisaient depuis un certain temps plus espacés et précaires, mais ce n’était que maintenant qu’ils roulaient à ciel ouvert qu’il comprenait pourquoi.

Des écheveaux de fil barbelé entouraient le camp et d’affreux bunkers de sacs de sable soutenus par des madriers flanquaient ses lourdes portes de fer. Un aigle en bronze était estampé de chaque côté de l’entrée. La colonne de véhicule commença à ralentir afin de se frayer un chemin entre les hautes barricades de béton que l’on avait érigées pour entraver l’accès.

— Faut reconnaître qu’ils sont prudents, je leur concède au moins ça, lança Pasanius, qui venait de remarquer la manière qu’avaient les mitrailleuses postées aux coins du mur d’enceinte de suivre la progression de la colonne.

— Ils ont peur, nuança Uriel, se remémorant l’animosité sourde qui transpirait de tous les visages qu’ils avaient croisés durant le voyage. Ils se sont retirés derrière leurs murs. Je sais pas toi, mais je n’ai pas vu une seule patrouille dans les rues.

— Non, en effet, mais je m’attendais pas forcément non plus à voir une présence militaire en ville, répliqua Pasanius. Des représentants des forces de l’ordre peut-être, mais pas la garde.

— Je n’en ai pas vu non plus, fit remarquer Uriel.

— Non, c’est vrai. Curieux, non ?

— Très curieux, confirma Uriel.

Leur conversation fut interrompue par le grondement des portes qui s’ouvraient en coulissant dans les parois du mur d’enceinte. Les véhicules pénétrèrent dans la cour poussiéreuse. Il y avait plusieurs casernes à l’intérieur, de facture impériale standard, des baraquements fermés par des portails avec des murs en fer rouillé et des toits en feutre. D’autres bâtiments tout aussi ternes jalonnaient le camp à intervalles réguliers : une cantine, des ateliers de réparations, des réservoirs de carburant, des dépôts d’intendance, ainsi qu’une infirmerie.

Un drapeau frappé d’un aigle doré aux serres sorties claquait au vent, haut au-dessus du mur d’enceinte, et des soldats couraient frénétiquement d’un bâtiment à l’autre, l’air anxieux, pendant que les Chimères cabossées se garaient. Des cris étaient échangés entre les hommes descendant des blindés et des toubibs hurlaient à leurs camarades de faire place aux blessés.

Uriel se laissa tomber du toit de la Chimère, bien conscient des regards curieux que Pasanius et lui attiraient. Il aperçut le colonel Kain, les inflexions sèches de sa voix facilement repérables au milieu de l’agitation générale et du concert de récriminations indignées que soulevait encore l’attaque essuyée. Avec calme et efficacité, elle encadrait les toubibs dans leurs tâches, ignorant souverainement leur mine agacée devant son ingérence.

Uriel adressa un signe de tête à Pasanius et ils se dirigèrent vers le colonel des Falcatas.

— On peut faire quelque chose pour aider ? demanda Uriel.

Kain s’interrompit un instant et leva les yeux, le visage de nouveau propre et immaculé.

— Non, répondit-elle, et je vous serais grée de rester avec le sergent Tremain. Vous êtes toujours en état d’arrestation.

— Même après ce qu’il vient de se passer ? fit Uriel alors même que le sergent Tremain et trois gardes, resplendissants dans leurs vestes d’uniforme flambant neuves, venaient se poster derrière eux, fusils laser brandis.

— Particulièrement après ce qu’il vient de se passer, répliqua Kain. Votre irruption et l’attaque des Fils de Salinas qui arrive juste après… Je me rendrais coupable de négligence si je ne cherchais pas à démêler un lien entre tout ça, non ?

— Les Fils de Salinas ? répéta Uriel. Qui sont-ils ? J’ai vu ce nom griffonné sur un mur à Khaturian.

— Encore quelque chose qui est pour le moins gênant et ne plaide pas en votre faveur, rétorqua Kain.

— Mais qui sont-ils ? insista Uriel.

— Ils ne sont rien, lança Kain d’un ton cassant, ses yeux lançant des éclairs. Ce sont des traîtres qui se cramponnent à l’idée que les forces de l’Imperium sont des envahisseurs auxquels il faut résister en toutes circonstances. Des terroristes, des meurtriers et des hérétiques, qui ne méritent rien d’autre que d’être exterminés.

Uriel n’était pas surpris par sa véhémence, car elle venait juste de voir des dizaines de ses hommes se faire tuer ou blesser. Cependant, il y avait quelque chose dans la dureté de son ton, quelque chose de viscéralement haineux, qui allait plus loin que la simple colère provoquée par les dégâts infligés à sa compagnie.

Verena Kain haïssait les Fils de Salinas avec le fanatisme d’un zélote.

— Vous avez une idée de comment ils ont été capables de vous tendre pareille embuscade ? demanda Pasanius.

Kain lui décocha un regard noir qui en disait long sur son état de frustration.

— Toute cette foutue cité les abreuve en renseignements, lâcha-t-elle. Au moindre pas que nous faisons, il y a quelqu’un avec un vox portatif pour transmettre l’information.

Il fallut encore une trentaine de minutes supplémentaires pour s’occuper des blessés, garer en lieu sûr les véhicules endommagés et rééquiper les soldats, qui avaient tous épuisé dans la bataille une grande partie de leurs munitions. Un commissaire à l’air nerveux passait dans les rangs pour interroger des soldats, sélectionnés au hasard d’après ce qu’Uriel pouvait en voir, et Kain continuait d’aboyer ses ordres avec l’énergie de quelqu’un qui n’ose pas s’arrêter un seul instant, de peur de trouver le temps de ressasser les événements récents.

Le moindre de ses ordres était observé avec un empressement qui laissait entrevoir la sévérité des sanctions encourues si l’on refusait d’obtempérer sur-le-champ. Uriel voyait là un officier qui avait du métier, et qui ne laisserait jamais personne l’oublier.

Durant tout ce temps, Uriel et Pasanius restèrent assis, adossés à la carrosserie d’une des Chimères. Le métal tictaquait et gémissait en refroidissant. Le soleil était à mi-parcours de son ascension vers le zénith. Uriel ferma les yeux et laissa la chaleur baigner sa peau nue.

Avec rien d’autre à faire qu’attendre que le colonel Kain décide du moment de quitter les lieux, Uriel savoura cet inhabituel moment de liberté qu’il pouvait consacrer à ses pensées. Un space marine en service disposait de très peu de temps qui ne fût consacré à se préparer pour la bataille. Son existence n’avait virtuellement pas d’autre horizon que l’entraînement aux armes, les séances de musculation, les dosages biochimiques et toute sorte d’exercices.

Une vie entière placée sous le signe du service, du sacrifice et de la guerre.

Qu’est-ce qu’un serviteur de l’Empereur pouvait-il désirer de plus ?

La question appelait une réponse, qui prenait automatiquement les traits d’Ardaric Vaanes.

La période de temps qu’Uriel avait passée sur Medrengard lui avait fait se poser des questions sur son rôle de space marine, mais il avait passé avec succès le test qu’il s’était lui-même fixé, et en était ressorti plus fort.

Certains de ses compagnons d’infortune sur ce satané monde n’avaient pas montré autant de force de caractère, et Uriel se rappela amèrement le moment où Ardaric Vaanes les avait laissés tomber, tournant le dos à son devoir envers l’Empereur.

Vaanes avait jadis été un guerrier de la Raven Guard, mais il avait, pour des raisons qu’Uriel n’avait jamais réussi à déterminer, abandonné son chapitre et choisi la voie du renégat. Uriel lui avait donné une chance de recouvrer son honneur et de trouver la rédemption, mais le guerrier avait préféré s’entêter dans le déshonneur et la disgrâce.

Uriel se demandait bien ce qu’Ardaric Vaanes était devenu. Selon toute probabilité, il devait être mort à l’heure qu’il était, plus qu’un cadavre blême et exsangue gisant quelque part, dans la désolation cendrée de ce monde terrifiant.

Déstabilisé par cet excès de sentimentalisme qui l’envahissait, il chassa Vaanes de ses pensées et tourna la tête vers Pasanius.

Aucun des deux hommes ne ressentait le besoin de parler, préférant plutôt partager un silence complice. Deux vieux amis qui avaient vu la mort en face et avaient traversé tant d’épreuves ensemble pouvaient bien s’autoriser ce luxe.

Ce silence fut brisé par le colonel Kain qui revenait vers eux.

Uriel leva les yeux à son approche.

— Le gouverneur Barbaden est prêt à vous recevoir, annonça-t-elle.

— Ça tombe bien, répliqua Uriel. Je crois bien que moi aussi, je suis fin prêt à le rencontrer.

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