Champ de Mort
Seize
QUATRIÈME PARTIE
DISSOLUTION
« Nulle lumière ne jaillira de ces flammes, seulement un rayonnement de
ténèbres ».
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SEIZE
Les bras d’Uriel l’élançaient terriblement, ses poignets irrités jusqu’au sang par les menottes d’argent qui le tenaient suspendu au-dessus du sol froid de la pièce enténébrée. Il n’avait aucune idée précise des dimensions de celle-ci, mais il s’était fait une véritable carte mentale de l’endroit à partir de l’écho que lui renvoyaient ses cris laissés sans réponse.
Plusieurs jours avaient passé depuis la bataille contre les Décharnés, mais il n’aurait su dire exactement combien, car il était depuis lors plongé dans des ténèbres perpétuelles, et en le privant du moindre point de repère, ses ravisseurs ne lui avaient rien laissé entrevoir qui put lui donner une idée du temps qui s’était écoulé.
Ses ravisseurs… Les Chevaliers Gris…
On chuchotait le nom de ces guerriers légendaires à voix basse, car les ennemis qu’ils affrontaient étaient les plus terrifiants de tous : des démons et des créatures impures provenant d’au-delà des portes de l’Empyrean. De tous les serviteurs de l’Empereur, c’étaient eux les plus respectés, les plus vénérés et les plus redoutables.
Et voilà que leur attention se tournait maintenant sur Uriel.
Il trouvait inconcevable qu’on le fasse souffrir de la sorte, que des frères de l’Adeptus Astartes lui infligent un tel châtiment. En même temps, il ne pouvait pas leur en vouloir, car ne revenaient-ils pas, Pasanius et lui, de l’endroit le plus effroyable de la galaxie, d’un repaire de monstres et d’abominations sans nom ?
Autant il pestait contre son sort, autant il savait que c’était là le moins qu’il pût attendre. À partir de maintenant, Uriel était à la merci de gens bien plus chevronnés que lui en matière de menaces démoniaques.
Depuis que les Chevaliers Gris s’étaient emparés de lui, il n’avait connu que les ténèbres. À peine Leodegarius l’avait-il extirpé des décombres du bar effondré qu’une foule de serviteurs solidement charpentés s’étaient précipités sur lui, dardant des perches télescopiques se terminant par des colliers dont l’intérieur était hérissé de pointes.
Ces colliers de chien s’étaient refermés sur son cou et Uriel s’était laissé faire, conscient qu’il aurait été égorgé par les piques acérés à la moindre tentative de résistance. Un acolyte en robe avait alors produit une cagoule en grosse toile de jute dont on lui avait recouvert la tête. Uriel avait vu un autre Chevalier Gris entraver de la même façon Pasanius devant la rampe abaissée d’un vaisseau de combat argenté de classe Thunderhawk.
La cagoule n’était manifestement pas qu’une simple pièce de tissu, car à partir du moment où on la lui avait enfilée sur la tête, il n’avait strictement plus rien perçu du monde extérieur. Il avait perdu la faculté de ses cinq sens et senti un étrange engourdissement le gagner, le rendant imperméable à tout ce qui l’entourait, comme totalement coupé du monde sensible.
On l’avait fait monter à bord du Thunderhawk et l’appareil l’avait transporté jusqu’à la prison où il croupissait actuellement. Uriel n’avait aucune idée de là où il se trouvait, et ce que l’on comptait faire de lui ne restait pas moins une énigme. Des mains s’étaient violemment saisies de lui pour le menotter et lui retirer la cagoule qui oblitérait ses sens, avant de lui raser le crâne et de le suspendre au-dessus du sol, l’abandonnant dans cette mauvaise posture au milieu des ténèbres.
Une rumeur de chants psalmodiés à voix basse flottait dans l’atmosphère chargée d’encens, une mélopée répétitive et lancinante qui exaspérait ses nerfs en allant et venant au seuil de sa perception. Uriel ne pouvait discerner d’où provenaient les voix, mais il devinait des silhouettes évoluant dans les ténèbres, des ténèbres si impénétrables que même sa vue génétiquement augmentée ne pouvait en percer l’abîme.
Conscient d’être observé, il avait donné de la voix pour clamer son innocence et sa fidélité à l’Empereur, mais ses tortionnaires avaient dû entendre ce genre de lamentations des dizaines et des dizaines de fois, et la plupart du temps de la bouche d’hérétiques ou d’âmes perdues qui frayaient avec le Démon. Au bout d’un moment, il s’était tu, se résignant à concentrer son esprit à surmonter la douleur qui lui étreignait les épaules.
Son poids tirait sur les articulations de ses bras, menaçant de lui déchirer les tendons et de lui froisser les muscles tandis qu’il se balançait péniblement dans le vide. Le métal argenté des menottes lui rongeait la chair des poignets et du sang coagulé maculait ses avant-bras.
Uriel entendit des bruits de pas lourds se rapprocher à travers les ténèbres. La flamme d’une torche illumina soudain l’atmosphère et le géant bardé d’argent qui l’avait exhumé des ruines du bar s’avança.
La lueur de la flamme se réfléchissait sur les plaques étincelantes et indestructibles de sa fabuleuse armure.
Les Terminators étaient des guerriers capables des ravages les plus effroyables, des chars d’assaut humains que rien ne pouvait arrêter, passés maîtres dans l’art de tuer. Si les Astartes en armures Mk VII jouissaient d’une protection efficace tout en conservant leur extrême vélocité au combat, un guerrier en armure Terminator sacrifiait au contraire sa mobilité pour devenir pratiquement invulnérable.
S’il était entendu que les Terminators de la compagnie de vétérans étaient mieux entraînés et plus redoutables qu’Uriel, ce guerrier était d’un rang encore supérieur. Même en tant que prisonnier, se trouver en présence d’un héros de cette envergure était un honneur.
Leodegarius avait retiré son casque et Uriel vit qu’il avait des traits finement ciselés, presque angéliques. Des sourcils argentés surmontaient ses yeux bleu délavé et ses cheveux blancs étaient noués en une courte queue de cheval. La perfection physique du guerrier allait assurément de pair avec la pureté de son âme, et sa rare beauté rappela à Uriel les visages resplendissants des combattants du chapitre des Blood Angels.
Un cortège d’acolytes encapuchonnés emboîtait le pas à Leodegarius. L’un d’eux avait le nez plongé dans un lourd grimoire transporté sur le dos d’un nain bossu avec un lutrin doré greffé à son épine dorsale, tandis qu’un autre portait un encensoir d’argent en forme d’Aquila qui dégageait d’épaisses bouffées de fumée parfumée. D’autres présentaient toute une variété d’objets sur des coussins de velours. Si nombre de ces appareils dépassaient l’entendement d’Uriel, il ne faisait aucun doute que certains étaient des instruments de torture.
Un autre Chevalier Gris en armure énergétique d’argent étincelant se tenait à côté de Leodegarius, les bras chargés du casque de l’impressionnant guerrier. Derrière lui, deux serviteurs ruisselants de sueur traînaient un brasero fumant, dont dépassaient plusieurs fers chauffés au rouge.
Uriel sentit ses chaînes se détendre et ses pieds retouchèrent le sol. Les liens se relâchèrent jusqu’à ce qu’il ait suffisamment de jeu pour baisser les bras le long du corps.
Il roula ses épaules démises pour bander ses muscles et remettre ses articulations en place. Aucun de ses ravisseurs n’esquissa le moindre geste pour lui ôter, ou du moins desserrer, les menottes qu’il avait toujours aux poignets.
— Donnez-moi une seule raison de ne pas vous tuer sur-le-champ, lança le Chevalier Gris.
Uriel en resta bouche bée l’espace d’un instant. La brusquerie de la question l’avait complètement désarçonné.
— Je suis un fidèle serviteur de l’Empereur, finit-il par répondre, au bout d’un moment.
— Toujours la même rengaine, répliqua Leodegarius d’un air dubitatif, il va donc falloir que j’approfondisse l’examen et que je décortique le moindre recoin de votre âme. Je vais tout savoir de vous, Uriel Ventris, et s’il s’avère que votre âme est pure, vous mériterez alors peut-être le pardon de l’Empereur, mais si je trouve la moindre trace de corruption ou que vous me cachez quelque odieux secret, votre corps sera purgé par le feu.
— Je comprends, acquiesça Uriel. Je n’ai rien à cacher.
— Tous les hérétiques disent ça, rétorqua Leodegarius. Vous n’imaginez pas le nombre de fois où j’ai entendu ces mots de la bouche de damnés qui avaient justement énormément de choses à cacher.
— Je suis un serviteur de l’Empereur, répéta Uriel. Je ne suis pas souillé.
— Ça, c’est à moi d’en juger, fit Leodegarius. Maintenant, taisez-vous.
Uriel acquiesça en silence, parfaitement conscient que sa vie était entre les mains du guerrier. Ce dernier n’avait qu’un geste à faire pour mettre un terme à son existence et d’en gommer à jamais le souvenir dans toutes les consciences de l’Imperium. Tout ce qu’il avait accompli, tous les hauts faits dont il avait pu s’enorgueillir au cours de sa vie, tout cela serait effacé aussi sûrement que s’il n’avait jamais existé.
— Déclinez vos nom et grade, intima Leodegarius, afin qu’ils figurent sur le registre.
— Je suis Uriel Ventris, anciennement capitaine de la quatrième compagnie du chapitre des Ultramarines de l’Adeptus Astartes.
Tandis qu’Uriel déclinait son identité, un sténographe cliquetant consigna sa déclaration sur une feuille de parchemin. Chacun des doigts du greffier se terminait par une pointe de plume regorgeant d’encre. La déclaration pouvait aussi bien jouer en sa faveur que sceller sa perte.
Leodegarius hocha la tête et agrippa l’épaule d’Uriel pour l’attirer à lui. Uriel serra les dents, son épaule déboîtée le faisant souffrir atrocement.
— Vos tatouages de chapitre et de compagnie ont été effacés.
— Oui, répondit Uriel. Nos marques réglementaires nous ont été enlevées avant que nous quittions Macragge pour accomplir un Serment de Mort. En fait, nous avons été bannis. Il aurait été déplacé que nous continuions à arborer le blason de notre chapitre.
— Pourquoi vous a-t-on fait prêter ce Serment de Mort ? interrogea Leodegarius, et Uriel vit un serviteur retirer l’un des fers du brasier à l’aide d’épais gants isolants. Le tison ardent fut tendu vers Leodegarius, mais le Chevalier Gris n’y prêta pour le moment aucune attention.
— Pour avoir enfreint le règlement du Codex Astartes.
Leodegarius acquiesça comme s’il était déjà dans la confidence. Avait-on déjà soutiré cette information à Pasanius ?
Repensant soudain à son ami, Uriel risqua une question de son cru.
— Où est Pasanius ? demanda-t-il.
Un gantelet plaqué argent le saisit à la gorge et Leodegarius se retourna pour attraper le fer à marquer, dont l’embout avait la forme d’un crâne incandescent. Avec une économie de gestes stupéfiante, il renversa sa prise sur l’instrument de torture et marqua au rouge l’épaule d’Uriel, à l’endroit où le tatouage d’un aigle impérial s’était jadis trouvé.
Une douleur atroce transperça le corps d’Uriel alors que le fer chauffé au rouge lui ravageait la chair. Ses genoux tremblèrent et il réprima un cri. Leodegarius garda un long moment le métal brûlant appuyé contre sa peau. Une fumée noire et une odeur horrible de viande calcinée se répandirent bientôt dans l’atmosphère. La douleur était insupportable, mais Uriel ferma les yeux, se concentrant pour tâcher de la surmonter.
Le fer rouge finit par être retiré et Uriel suffoqua. La douleur à ses poignets était toujours là, cuisante et atrocement aiguë, mais en comparaison de ce qu’il venait de subir, c’était comme si on avait plongé ses avant-bras dans un bac d’eau fraîche.
Deux chirurgiens en robes émergèrent des ténèbres derrière lui et une sensation de soulagement vint se substituer à la douleur tandis qu’un antiseptique était appliqué sur la plaie et qu’on enveloppait son épaule dans une bande de gaze.
— C’était une première leçon, dit Leodegarius en rendant le fer au serviteur. Dorénavant, vous ne parlerez que lorsque vous en aurez reçu ma permission, c’est compris ?
— Oui, répondit Uriel avec un hochement de tête, c’est entendu.
— Eh bien, vous êtes prêt pour la première épreuve, annonça Leodegarius, le supplice de l’Inquisition.
— Qu’allez-vous donc me demander ?
— Vous demander ? fit le Chevalier Gris. Mais, mon pauvre ami, je ne vais rien vous demander du tout.
Des serviteurs encapuchonnés tracèrent des cercles concentriques sur le sol autour d’Uriel et Leodegarius à l’aide de chalumeaux à acétylène, puis remplirent les sillons ainsi creusés d’argent fondu en ébullition, vidant les urnes d’or qu’ils portaient sur le dos. D’étranges symboles dont la signification échappait totalement à Uriel furent tracés entre les deux cercles, ces dépressions bientôt remplies à leur tour d’argent liquide.
Des tourbillons de vapeur s’élevaient du motif ésotérique tandis que les serviteurs finissaient de tracer les derniers symboles argentés.
— Le supplice de l’Inquisition, commença Leodegarius, est aussi vieux que mon ordre. Mon troisième œil percera les recoins les plus sombres de votre âme. Je connaîtrai la moindre de vos pensées. Vous ne pourrez rien me cacher. Enfoncez-vous bien ça dans le crâne et vous vous épargnerez peut-être des souffrances inutiles. Si vous êtes rongé par le mal, confessez-le sans attendre et votre mort sera rapide. Niez-le, et si je trouve la moindre trace de corruption, vous mourrez à petit feu dans d’affreux tourments.
— Je n’ai rien à confesser, fit Uriel. Je ne porte en moi aucune souillure.
Leodegarius acquiesça, comme s’il jouait un rôle dans un drame théâtral mille fois répété.
— Nous verrons bien.
Le motif sur le sol fut enfin achevé et les serviteurs s’évanouirent dans les ténèbres, laissant Uriel et Leodegarius seuls. Sept autres acolytes vinrent prendre la place des serviteurs, chacun portant une torche et son capuchon rejeté sur les épaules. La lueur des flammes dansait sur leurs visages, et l’horreur de leurs faciès glabres et flétris fit regretter à Uriel l’aveuglement imposé par les ténèbres.
Leurs traits cadavériques évoquaient ceux des malheureux que l’on retrouvait morts de soif dans le désert, des visages desséchés et ratatinés, comme vidés de toute vitalité. Leurs yeux avaient été brûlés, ne laissant que des orbites calcinées. Uriel n’aurait su dire s’il s’agissait là d’une mutilation délibérée ou du fruit des visions cauchemardesques qu’ils avaient.
En tant que space marine au service de l’Empereur, Uriel avait vu son comptant d’horreurs, d’anciens dieux stellaires, le visage du Grand Dévoreur, l’antre de démons, mais voir ces créatures pitoyables l’emplissait du sentiment intolérable que la galaxie regorgeait d’abominations encore inconnues de lui.
Les immondes acolytes prirent place en formant un cordon de sécurité autour d’eux et se mirent à psalmodier, laissant s’élever un grésillement aigu à peine audible. Leurs voix murmurées érigèrent un mur sonore atonal, sans rythme ni modulations, et Uriel ressentit ce même engourdissement des sens qui l’avait accablé quand on lui avait enfilé la cagoule sur la tête.
— Les serviteurs-inhibiteurs créent une barrière d’écho psychique, expliqua Leodegarius. Conjuguées au pouvoir contenu dans les lignes de puissance tracées sur le sol, ces défenses empêcheront toute corruption de déborder de ce cercle, dussé-je même échouer dans mes investigations en sondant votre âme et vos entrailles.
— Je comprends la précaution, dit Uriel, mais je vous répète que ce n’est pas nécessaire.
— Taisez-vous, ordonna Leodegarius, s’avançant d’un pas et plaquant ses mains contre les joues d’Uriel. Le supplice de l’Inquisition a commencé.
Le contact des gantelets de métal était glacial et Uriel sentit leur froideur pénétrer sa peau et se propager dans les muscles de son visage pour mordre jusqu’aux os du crâne. Des doigts fureteurs et glacés déchirèrent le voile de son esprit et se mirent à en sonder tous les recoins.
Le premier réflexe d’Uriel fut de résister, commençant à ériger une barrière mentale en réponse à l’invasion. Il fixa les yeux bleu acier de Leodegarius et l’univers sembla se rétrécir autour d’eux jusqu’à ce que ces orbites glacées emplissent tout son champ de vision, comme si un crépitement de lignes de puissance indestructibles reliait leurs deux regards.
Uriel sentit son corps s’engourdir tandis que l’essence psychique du Chevalier Gris forçait ses défenses pour sonder ses pensées.
— Pourquoi résister ? demanda Leodegarius, la force implacable de son esprit harcelant sans répit ses pensées. Auriez-vous finalement quelque chose à cacher ?
Uriel voulut répondre, mais sa langue ne lui obéissait plus. Il tenta de baisser sa garde, s’efforçant de laisser son interrogateur accéder à ses pensées les plus intimes, mais le réflexe naturel d’un esprit humain était de protéger ses secrets ainsi que tous ses rouages internes.
Cependant, alors même que le système défensif de son cerveau ployait sous la pression, Uriel se rendait bien compte qu’il était parfaitement vain de lutter de la sorte contre le pouvoir du Chevalier Gris. Cette prise de conscience lui donna la volonté de permettre à autrui d’accéder à la forteresse cachée de son esprit : la place forte où il gardait enfouit ses doutes, ses craintes, ses espoirs et ses ambitions.
Tout ce qui faisait de lui Uriel Ventris serait mis à nu et étalé sous le regard de Leodegarius, pour y être disséqué et évalué sous tous les angles. La moindre vertu, le moindre vice, serait décortiqué et s’il laissait à désirer à quelque égard que ce fût, il le paierait de sa vie. Étrangement, maintenant que la dernière barrière entre Leodegarius et lui était tombée, il ne ressentait plus la moindre crainte.
Il sentit la présence imposante du Chevalier Gris à l’intérieur de son crâne, l’essence du guerrier se fondant dans celle d’Uriel pour assimiler en un instant tous les jalons du parcours qui avait fait de lui un guerrier des Ultramarines. Absolument tous ses souvenirs, des cavernes nimbées de bleu de sa prime enfance sur Calth au combat contre le seigneur des Décharnés, imprégnèrent la conscience du Chevalier Gris, et en l’espace d’un clin d’œil, ce fut comme s’ils étaient devenus une seule et même âme.
En même temps que Leodegarius assimilait les souvenirs d’Uriel, ce dernier en faisait autant avec le Chevalier Gris, du moins dans les limites de ce que celui-ci lui autorisait. Il vit des décennies de guerre, des années d’étude et de solitude, la totale dévotion à son devoir sacré.
Leodegarius était un héros dans le plus pur sens du terme, un guerrier qui ne se souciait ni des récompenses ni des bravos, ne combattant pour nulle autre raison que le fait de se savoir faire partie d’une confrérie triée sur le volet qui figurait le seul rempart protégeant l’humanité de la destruction. Uriel fut témoin d’innombrables batailles décidant du sort de planètes entières, des affrontements acharnées dont il ignorait jusqu’à l’existence.
Il vit des victoires éclatantes et des défaites cuisantes, de hauts faits d’armes et d’inimaginables sacrifices.
C’était là ce qu’on exigeait d’un défenseur de l’Imperium et les exploits d’Uriel pâlissaient en comparaison face à ce que cet illustre héros avait pu accomplir.
Leurs existences s’entremêlèrent ainsi l’espace d’un instant. Elles étaient si inextricablement liées qu’Uriel commença à paniquer à l’idée que la conscience qu’il avait de lui-même puisse être entièrement absorbée par la présence écrasante de l’esprit du Chevalier Gris.
La seconde d’après, c’était fini.
Comme une lame que l’on arrache d’un corps transpercé, le pouvoir du Chevalier se retira de l’esprit d’Uriel et il s’affaissa contre les chaînes qui le soutenaient. Il tomba à genoux, se sentant soudain terriblement seul et abandonné, comme si on venait de lui enlever une pièce maîtresse de sa psyché.
En comparaison des abominations que Leodegarius avait vaincues au cours de sa glorieuse carrière, que valait la vie de deux pauvres Ultramarines ? Perdue au milieu de l’immense trame de la galaxie, sa vie paraissait si insignifiante à Uriel qu’il aurait vu comme un soulagement que Leodegarius la lui ôte sur-le-champ.
— Soyez en paix, Uriel Ventris, dit Leodegarius. Il est normal que, frappé par sa propre insignifiance, un esprit vacille juste après s’être uni à une conscience supérieure. Votre orgueil de guerrier restaurera bien assez tôt votre confiance en vous.
Uriel leva les yeux vers le visage de son ravisseur, une nouvelle fois subjugué par l’éclat de sa beauté. Le moindre de ses traits resplendissants venait rappeler le héros de légende qu’il était.
— Vous avez vu en moi, haleta Uriel d’une voix entrecoupée. Vous savez maintenant que je ne suis pas souillé.
— Vous n’êtes pas sciemment corrompu, acquiesça Leodegarius. Je ne sens aucune malveillance en vous, mais il existe de nombreuses formes de souillure, vous savez. Vous pourriez très bien être, sans le savoir, un messager involontaire des Sombres Puissances.
— Je ne comprends pas, dit Uriel en se remettant péniblement sur ses pieds.
— Les fils que le destin tisse autour de vous sont maculés de sang, Uriel Ventris, et la menace de grands périls planera à jamais sur votre existence. Votre arrivée sur Salinas n’est que la dernière péripétie en date d’une suite d’événements qui pourrait bien condamner ce monde à l’exterminatus. Il est dangereux de marcher dans vos pas, car où que vous alliez, les éléments se déchaînent.
— Surtout pour mes ennemis, répliqua Uriel avec hargne.
Leodegarius sourit.
— Votre fougue revient, à ce que je vois. C’est de bon augure.
— Vraiment ? fit Uriel.
— Bien sûr, répondit Leodegarius. Cela veut dire que vous êtes prêt pour la deuxième épreuve.
Des tourbillons de fumée âcre s’élevaient du chaudron de fer devant lequel on avait mené Uriel. Un liquide en ébullition bouillonnait à l’intérieur et une frise sculptée d’aigles entremêlés courait sur tout le pourtour du récipient. L’odeur d’huile bouillante lui souleva le cœur alors qu’il commençait à se douter de ce qu’on risquait d’exiger de lui.
On lui avait enlevé les menottes et il avait été autorisé à se laver les bras pour les débarrasser du sang qui les maculait, avant d’être conduit à travers les ténèbres jusqu’au chaudron. À la lueur de la torche, Uriel put se faire une meilleure idée du décor qui l’entourait : un grand espace ouvert orné de voûtes vertigineuses et jalonné d’épais piliers. L’atmosphère était lourde et froide, ce qui le laissa penser qu’il devait se trouver dans les sous-sols d’un grand bâtiment, peut-être le palais ou la cathédrale.
Leodegarius se tourna vers Uriel avant de briser le silence.
— Nous utilisons le supplice des Huiles Sacrées depuis la nuit des temps pour tester la chair de ceux qui sont amenés devant nous, commença-t-il à expliquer. À ce stade, la question de la culpabilité se pose rarement, car les actes sont souvent bien plus éloquents que les paroles, mais vous êtes une curiosité pour moi, Uriel Ventris. Je ne vous cache pas que ce sera une épreuve douloureuse, mais si vous portez la lumière de l’Empereur en vous, vous ne faillirez pas et Sa gloire vous aidera à supporter les souffrances.
Leodegarius alla prendre position de l’autre côté du chaudron, en face d’Uriel.
— Si votre chair s’avère pure et que vous passez cette épreuve avec succès, alors il ne vous restera plus qu’à vous présenter devant moi pour faire face au Judicium Imperator. Ce n’est qu’après cela que votre âme sera considérée comme pure.
— Et le supplice de l’Inquisition, alors ? invoqua Uriel. Je croyais que vous n’aviez senti aucune trace de souillure en moi.
— En effet, répondit Leodegarius, mais vous revenez d’un royaume où rien de pur ou de bon ne peut jamais subsister, et votre âme s’est vue sérieusement exposée, plongée dans un abîme de corruption qui vous aurait calciné sur place si vous aviez levé ne serait-ce qu’un infime bout de voile sur l’horreur qu’il représentait. Vous avez arpenté ce monde de ténèbres et il me revient de déterminer si vous avez ramené avec vous quelque trace de sa corruption, enfouie au plus profond de votre corps. Avez-vous quelque chose à dire avant de commencer l’épreuve ?
Uriel choisit soigneusement ses mots avant de répondre.
— Je vous repose la même question que tout à l’heure. Où est Pasanius ?
— Il est en train de subir les mêmes épreuves que vous. Il a son destin entre ses mains et, qu’il échoue ou qu’il passe le test avec succès, il en subira les conséquences tout comme vous : totalement seul.
— Bien, je suis prêt, dit Uriel. C’est vrai, nous avons séjourné dans le royaume de la damnation, mais nous avons bravé ses tentations et y avons bel et bien résisté.
— Et vous pensez que c’est suffisant ?
— Je n’en sais rien, reconnut Uriel, mais cela doit bien compter pour quelque chose, car seuls ceux qui essaient de résister à la tentation en connaissent véritablement la force. Vous mesurez la puissance d’un ennemi en l’affrontant, pas en capitulant devant lui. Tout comme vous éprouvez la violence du vent en marchant contre lui, pas en vous couchant par terre.
Leodegarius hocha lentement la tête.
— Il y a du vrai dans ce que vous dites. Ce n’est qu’en cherchant à le combattre qu’un homme pourra éprouver la vivacité de son penchant au mal. L’Empereur est le seul être vivant à n’avoir jamais cédé à la tentation, et par conséquent, le seul homme à avoir une connaissance exacte de ce qu’y succomber signifie vraiment.
— Eh bien, pour autant que je puisse en juger, Pasanius et moi-même nous sommes mesurés aux créatures les plus ignobles qu’il soit permis d’imaginer.
— Alors, cette épreuve ne devrait pas vous poser le moindre problème, répliqua Leodegarius en pointant du doigt le liquide bouillonnant dans le chaudron. Avez-vous déjà entendu parler de Saint De Haan du secteur Donorian ?
Uriel secoua la tête.
— Non. Qui était-il ?
— Un inquisiteur qui fut au service de l’Empereur pendant plus de deux siècles, expliqua Leodegarius, un homme qui a extirpé l’hérésie et la corruption sur plus d’un millier de mondes. Des dizaines de milliers d’hérétiques et d’infâmes scélérats ont péri à ses pieds, et la vision resplendissante qu’il se faisait d’un Imperium immaculé était un phare pour tous ceux qui vouaient une fidélité inébranlable au Trône d’Or.
— Que lui est-il arrivé ? demanda Uriel.
— Il est mort en martyr à la bataille de Kostiashak, répondit Leodegarius. Des guerriers des Puissances de la Déchéance l’ont capturé et des parties de son anatomie ont été clouées sur le fronton de la cathédrale profanée de Trebian. De fidèles acolytes de De Haan ont récupéré les morceaux de sa dépouille mortelle et beaucoup de ces reliques sont aujourd’hui conservées dans des coffres en bois de rose parfumé sur les différents mondes qu’il a purgés.
— Beaucoup, mais pas toutes, n’est-ce pas ? soupçonna Uriel.
— C’est exact.
Uriel plongea le regard dans le liquide bouillonnant et visqueux. Au fond de la marmite écumante d’huile bouillante, il distinguait le contour vacillant de ce qui semblait être une dague.
— Vous plongerez la main et récupérerez la dague, annonça Leodegarius.
— Qu’est-ce que cela prouvera à part le fait que ma chair sera brûlée vive ?
— Des fragments de l’armure que Saint De Haan portait ont été fondus dans la poignée de cette dague et seuls ceux qui n’ont pas été entachés par la souillure du grand ennemi pourront l’agripper.
Uriel prit une profonde inspiration avant d’acquiescer.
— En ce cas, je n’ai rien à craindre.
— J’espère que vous dites vrai, assura Leodegarius, et Uriel fut surpris d’entendre de la sincérité dans sa voix. Maintenant, saisissez-vous de la dague.
Sans se laisser le temps de fantasmer la moindre image de chair brûlée ou de lambeaux de peau se détachant dans l’huile bouillante, Uriel ferma les yeux et, ni une ni deux, il plongea la main gauche dans le chaudron. Une douleur atroce lui embrasa tout l’avant-bras. Il serra les dents, l’intense sensation de brûlure faisant jaillir des éclairs aveuglants derrière ses paupières closes.
Les jambes flageolantes, il tendit l’autre bras pour garder l’équilibre. Sa paume immergée laissa entendre un bruit de friture au contact de la paroi du chaudron et Uriel réprima un cri de douleur. Il sentait sa peau se couvrir de cloques en fondant dans l’huile tandis que ses doigts cherchaient à tâtons le pommeau de la dague. La souffrance était inimaginable, presque insoutenable. Il avait l’impression d’avoir le bras plongé au cœur d’un volcan et il était à deux doigts d’appeler la perte de conscience de ses vœux, pour ne pas avoir à endurer la douleur une seconde de plus.
D’un autre côté, cela ne faisait-il pas autant partie de l’épreuve que le fait de se montrer capable d’empoigner l’arme ?
N’était-ce justement pas sa capacité à surmonter une telle douleur qui apporterait une preuve supplémentaire de son innocence ?
Uriel concentra toutes ses forces à résister à la douleur, l’embrassant pleinement et acceptant la lutte, et il ouvrit les yeux, pour voir que Leodegarius le regardait fixement. Il ressentit l’approbation du Chevalier Gris et fut alors absolument certain que ce dernier voulait qu’il réussisse l’épreuve, afin de ne pas avoir à le tuer.
Les doigts d’Uriel effleurèrent quelque chose de métallique et se refermèrent sur le tressage de fils de fer du pommeau de la dague. Même s’il ne sentait presque plus sa main, les tendons et les muscles de son poignet lui obéirent suffisamment pour empoigner fermement l’arme.
Une fois sa prise assurée, Uriel sortit la dague du bain d’huile bouillante et la brandit devant lui. Les poumons en feu, il avait du mal à respirer. Sa main n’était plus qu’un amas de chair à vif, des lambeaux de peau bouillie dégoulinant de ses os comme de la gélatine. Il n’avait jamais connu de douleur aussi vive et la vue de ses chairs ravagées n’arrangea en rien son impression.
Alors que chaque fibre de son corps lui intimait de lâcher l’arme brûlante, Uriel la tendit à Leodegarius.
— Voilà, siffla-t-il. C’est bien cela que vous vouliez ?
Leodegarius acquiesça et empoigna l’arme, les mains protégées par ses gantelets de métal.
— En effet, c’est bien ça, répondit ce dernier en rengainant la dague à son côté avant de saisir le poignet d’Uriel.
Leodegarius examina la blessure et Uriel tressaillit en serrant les dents, accablé par la douleur, mais déterminé à rester debout.
— Alors ? demanda Uriel. Ma chair est-elle pure ?
— Peut-être bien, répondit Leodegarius en relâchant sa main. Dans trois jours, je reviendrai vous voir et nous examinerons à nouveau la plaie. Si la chair est pure, elle aura commencé à cicatriser, mais si elle est souillée, la blessure se sera mise à suppurer. Nous saurons alors si vous êtes prêt à affronter l’ultime épreuve.
— L’ultime épreuve ? s’étonna Uriel, qui se demandait bien ce qu’il pouvait y avoir de pire que les supplices qu’il avait déjà endurés.
— Votre esprit n’est pas corrompu et j’ai bon espoir que votre chair se révèle pure, répliqua Leodegarius, mais les épreuves conçues par l’homme ne peuvent nous en dire davantage. Nous devons donc nous en remettre au jugement de l’Empereur pour éprouver votre force d’âme.
— Comment allons-nous procéder ?
— Par le biais du Judicium Imperator, répondit Leodegarius. Dans trois jours, vous m’affronterez, et c’est à la lumière de l’issue du combat qu’un jugement définitif pourra être rendu.
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