Champ de Mort

Graham McNeill · Chapitre 18 sur 25

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Champ de Mort

Dix-Sept

 

 

Tout au long des trois jours suivants, la douleur cuisante dans sa main ne cessa de le harceler, repoussant toujours un peu plus les limites du tolérable. Une fois le supplice des Huiles Sacrées achevé, on l’avait ramené dans les ténèbres et replacé en isolement dans l’air glacé du souterrain.

Sauf qu’il était difficile de parler de véritable isolement lorsqu’une litanie exaspérante venait perpétuellement vous tenir compagnie et qu’une rumeur de murmures bourdonnants vous empêchait de dormir. Pour autant qu’il pût en juger, on l’avait laissé seul, même s’il se doutait bien que des armes devaient être braquées sur lui et que ses geôliers se tenaient prêts à l’exécuter à la moindre tentative d’évasion.

Uriel n’avait toutefois aucune intention de s’évader, pas quand sa foi et sa loyauté étaient en question.

Le temps s’écoulait lentement dans les ténèbres, et les pensées d’Uriel finirent par dériver loin de la situation fâcheuse qu’il connaissait pour se tourner vers Pasanius et le cours des événements dans leur globalité. Qu’était devenu son ami ? Avait-il subi comme lui les deux supplices précédents ?

Uriel n’avait aucune raison de penser que Pasanius ne réussirait pas à remporter les épreuves. Il espérait seulement que lorsque les sinistres chirurgiens de Medrengard avaient amputé son bras infecté, ils l’avaient complètement débarrassé de la souillure xénos qui le rongeait.

S’il subsistait encore en lui ne serait-ce qu’une infime trace de l’essence du Nightbringer, cela suffirait-il à condamner Pasanius aux yeux des Chevaliers Gris ?

Il s’efforça de chasser ces doutes de son esprit, se demandant ce qu’il pouvait bien se passer en ce moment dans les rues de Barbadus. La chronologie qu’il se faisait des événements depuis l’effondrement du bar était particulièrement décousue et il n’était pas bien sûr de ce qu’il était advenu. Les Chevaliers Gris avaient-ils tué les Décharnés ou ceux-ci couraient-ils toujours ?

Barbadus était un tel dédale de ruelles sinueuses et de cachettes obscures qu’il était fort probable que le seigneur des Décharnés et sa tribu aient pu échapper à la destruction ou à l’incarcération. Si tel était le cas, que s’apprêtaient-ils à faire à présent ? Comptaient-ils se cacher et raser les murs ou s’adonner à un nouveau carnage ?

En l’espace d’une seule nuit, les Décharnés avaient massacré la plupart des Screaming Eagles, le colonel Verena Kain et Mesira Bardhyl. Qui serait le prochain sur la liste ?

Tous ces crimes avaient trait au Champ de Mort.

Tous ceux qui avaient pris part au génocide de la population de Khaturian étaient méthodiquement assassinés et la suite d’événements qui avait été ainsi mise en branle risquait de voir Salinas sombrer dans les flammes. Pire encore, Leodegarius considérait manifestement que, quelle qu’en fût la nature, ce qui avait pris possession des Décharnés était suffisamment sérieux pour justifier la destruction de la planète entière.

Uriel avait déjà vu un monde brûler aux mains de l’inquisition et il n’était pas d’humeur à en voir un autre périr de la sorte. Quelle que fût la vérité sur ce qu’il se passait sur Salinas, il comptait se battre aux côtés des Chevaliers Gris pour empêcher que d’autres personnes perdent la vie, en supposant bien sûr qu’il passe avec succès le Judicium Imperator.

Toute son âme se rebellait à l’idée d’affronter Leodegarius, mais avait-il seulement le choix ? Refuser de se battre le condamnerait, mais il avait en abomination l’idée de prendre les armes contre un frère guerrier de l’Imperium.

La seule pensée de devoir combattre un guerrier aussi admirable l’irritait au plus haut point, mais imaginer un seul instant l’emporter sur lui semblait tout bonnement inconcevable, voire ridicule. Uriel était blessé, il avait le corps meurtri et exténué alors que Leodegarius était au sommet de sa forme. Il ne s’agirait pas là d’un combat, mais d’une correction des plus humiliante.

Uriel Ventris n’était cependant pas guerrier à se laisser facilement abattre.

Sur Pavonis, lorsqu’il avait été confronté à la puissance dévastatrice du Nightbringer, il s’était mis en travers du chemin de l’entité stellaire et l’avait privée d’un organisme hôte qui aurait centuplé ses pouvoirs. Il avait fait face à la puissance d’une reine Norne dans les profondeurs d’un vaisseau-ruche et l’avait vaincue. Il avait mené un commando au combat sur la surface désolée d’un monde-démon et avait défait les légions démoniaques qui peuplaient l’intérieur de ses terres dévastées.

Il relèverait ce défi en l’abordant de front.

Il n’avait jamais su faire autrement.

Tout ce qui concernait le monde extérieur était à l’heure actuelle hors de propos, car il ne pouvait en rien influer sur l’issue de ce qu’il se passait au-delà de ces murs. Déjà qu’il pouvait à peine influer sur sa propre situation… Il s’assit néanmoins sur le sol de pierre glacé et commença à se préparer pour le combat à venir.

Uriel ferma les yeux et s’employa à contrôler sa respiration, dirigeant les énergies de son corps sur la voie de la guérison et du rétablissement. Les secondes se mirent à s’égrener au ralenti. Uriel ressentait le moindre muscle, le moindre os et la moindre cellule de son corps comme si sa conscience était toute entière tournée vers l’intérieur.

Il n’avait pas à proprement parler la capacité de guérir ses blessures à la manière d’un psyker, mais les énergies mentales d’un space marine étaient telles qu’en s’appliquant à les diriger selon une routine assimilée au prix de décennies d’étude et d’entraînement, il pouvait en concentrer le flux à des fins curatives.

Sa gorge lui faisait mal. La blessure reçue sur Medrengard s’était refermée depuis longtemps, mais il en gardait encore la cicatrice ainsi que le souvenir douloureux. La douleur aiguë dans sa main ébouillantée par les huiles sacrées avait considérablement diminué, pour ne plus représenter qu’un vague picotement désagréable. Il avait la poitrine oppressée à l’endroit où une épine vengeresse de la reine Norne lui avait transpercé le torse, et au-delà de ces blessures récentes, il invoqua le souvenir de dizaines d’autres plus anciennes.

La moindre de ces blessures aurait été fatale à n’importe quel mortel, mais sa physionomie d’Asatartes était immunisée contre les conséquences létales de la plupart des lésions et il avait survécu à toutes ces plaies, qui l’avaient chaque fois rendu un peu plus fort. Et il était convaincu que les sévices qu’il subissait à présent le rendraient eux aussi plus fort.

Uriel savait dans son for intérieur qu’il n’était pas un traître et que sa chair n’était pas corrompue. Il ne s’agissait là ni d’orgueil démesuré ni de fierté mal placée ; c’était simplement quelque chose dont il était intimement persuadé. La seule idée qu’il pût être souillé lui était intolérable, et même si Leodegarius n’avait pas exigé cet ultime test, Uriel l’aurait lui-même demandé, car comment les autres auraient-ils pu sinon avoir la preuve indéniable qu’il était revenu de l’Œil de la Terreur en pleine possession de son âme ?

Seule l’approbation d’une assemblée aussi auguste et respectée que celle des Chevaliers Gris serait en mesure d’effacer le moindre doute dans l’esprit de ses frères de bataille.

Il eût été impensable de retourner à Macragge sans un tel sceau d’approbation, et Uriel se rendit soudain compte d’à quel point il avait été naïf de s’imaginer qu’il pourrait passer les portes de la forteresse d’Héra sans cette garantie. S’il était à peu près sûr que ses frères de bataille l’auraient cru sur parole (car quel Ultramarine pourrait jamais mentir à ses camarades de chapitre ?), Uriel savait bien que sans le sceau de pureté apposé par les Chevaliers Gris, il serait à jamais suspect aux yeux du reste de l’univers.

Et cependant, comment pouvait-il espérer l’emporter sur la puissance de Leodegarius ?

Uriel s’autorisa une bouffée d’orgueil martial, refaisant défiler dans son esprit les terribles ennemis qu’il avait terrassés au combat, des adversaires aujourd’hui réduits en poussière alors que lui-même était toujours vivant et capable de se battre.

Aussi longtemps qu’il y aurait de la vie, il y aurait de l’espoir, et tant qu’il y aurait de l’espoir, Uriel Ventris se battrait.

Les heures passaient, les ténèbres ondoyant autour d’Uriel à la manière d’une créature vivante. Quand il estima son corps et son esprit fin prêts pour le combat à venir, il se releva et relâcha la pression en laissant son pouls s’accélérer.

Bien qu’il ne pût toujours rien distinguer dans les ténèbres impénétrables, Uriel commença à effectuer les mouvements de base des exercices d’entraînement martial de l’Adeptus Astartes, faisant travailler à tour de rôle chaque tissu musculaire pour l’affermir en vue du combat. Il se contractait et s’étirait lentement en faisant des mouvements amples, préparant son corps au stress et à l’appel du sang qui ne tarderaient pas à s’emparer de lui.

En fait, l’obscurité totale avait tendance à favoriser sa concentration, l’obligeant à compter sur ses autres sens lorsqu’il esquissait des passes virevoltantes, ébauchant impassiblement un coup de poing, de pied, de genou ou de coude pour terrasser un adversaire invisible. La douleur dans sa main et l’odeur putride de sa chair brûlée n’étaient plus qu’un lointain souvenir.

Lorsqu’il en eut fini avec les mouvements de base, Uriel s’adonna à des passes plus sophistiquées, bondissant et tournoyant dans les airs tandis qu’il s’imaginait des ennemis du passé revenir l’assaillir.

Il finit par mettre un genou à terre, le poing à un millimètre du sol, et reprit sa respiration. Il se redressa et se passa une main sur le crâne, surpris par le contact des racines de ses cheveux ras, qui commençaient à repousser. Pour inhabituelle qu’elle fût, la sensation n’était pas désagréable.

— Lumière ! fit une voix dans les ténèbres et Uriel se protégea les yeux tandis que des flammes bleues aveuglantes s’allumaient tout autour de lui. Sa vue s’acclimata rapidement à la lumière et il s’aperçut qu’il était entouré par une foule de guerriers en armures argentées. Chacun d’entre eux portait une grande hache d’armes dont la lame, luisant d’un halo d’énergie bleuté, constituait la source d’éclairage invoquée.

Vingt-cinq Chevaliers Gris se tenaient au garde-à-vous, en cercle autour de lui, les plaques de leurs armures étincelantes parcourues de reflets bleu acier. Leur chef sortit du rang. Leodegarius avait enlevé son armure et revêtu un ample chiton blanc, le même genre de tenue d’entraînement que les Ultramarines portaient lorsqu’ils n’étaient pas bardés de céramite.

— Vous avez fait bon usage du temps qui vous était imparti, Uriel Ventris, dit-il.

— Une minute qui n’est pas consacrée à aiguiser mes capacités est une minute de perdue, répliqua Uriel.

— Tout à fait, acquiesça Leodegarius. Cela va faire trois jours à présent. Laissez-moi voir votre main.

Uriel avait presque oublié la douleur dans sa paume mutilée, mais opina du chef et la tendit vers Leodegarius sans quitter son regard des yeux. Un chirurgien s’avança à la suite du Chevalier Gris, des tuyaux et des tubes glougloutant sous sa robe. Une armature en laiton émergea de sa manche, soutenant un appareil cliquetant qui ressemblait au narthecium d’un apothicaire. L’engin télescopique s’étira vers la main d’Uriel pour la baigner dans une lueur mordorée qui lui donna l’impression qu’on lui versait du miel chaud sur la peau.

La lueur se dissipa et le chirurgien adressa un hochement de tête à Leodegarius, avant de réintégrer le rang de guerriers à reculons.

Uriel baissa les yeux sur sa main et fut stupéfait de voir que pratiquement tous les stigmates de l’atroce blessure avaient disparu. La chair était tendre et pigmentée de rose comme une peau de nouveau-né, assurément neuve et vulnérable, mais indéniablement régénérée.

Leodegarius saisit le poignet d’Uriel et examina sa main sous tous les angles. Uriel sentait bien que le Chevalier Gris était ravi de ce qu’il voyait.

— La chair cicatrise bien, finit par déclarer ce dernier. Je ne crois pas avoir jamais vu quelqu’un récupérer aussi vite du supplice des Huiles.

— Alors, nous sommes prêts à nous affronter en duel ? demanda Uriel en reculant d’un pas.

— Vous m’avez l’air bien impatient, fit remarquer Leodegarius.

— Je le suis, répliqua Uriel, pas de me battre contre vous, mais de faire mes preuves.

Leodegarius acquiesça d’un air entendu.

— Je comprends, dit-il en se détournant, mais nous n’allons pas combattre ici.

— Et où donc le combat aura-t-il lieu ?

— Là où tout le monde pourra être témoin du jugement que l’Empereur s’apprête à rendre, répondit Leodegarius. Suivez-moi.

Uriel quitta sa cellule de confinement, emboîtant le pas à Leodegarius sous escorte des Chevaliers Gris. Un tunnel en voûte aux parois en pierre de taille s’enfonçait dans ce qu’Uriel imaginait être les fondations du palais.

Le chemin qu’ils empruntèrent passait par d’antiques galeries, creusées des millénaires plus tôt et raccordées aux constructions plus récentes.

Les tunnels taillés dans la roche cédèrent bientôt la place à des couloirs aux murs d’acier, donnant ensuite sur de vastes salles carrelées de céramique, surmontées de hauts dômes inondés de lumière. L’architecture souterraine ne semblait régie par aucun ordre logique, avec des passages transversaux serpentant selon des angles étranges et des tunnels rebroussant absurdement chemin après s’être inutilement engagés dans une impasse.

Les Chevaliers Gris imprimaient une cadence parfaitement synchronisée, sans presser le pas, mais maintenant un rythme suffisamment soutenu pour couvrir efficacement les longues distances. Un détachement de guerriers martelait le sol devant Uriel, neuf derrière lui et le reste sur ses flancs. Leodegarius ouvrait la marche, accompagné de tout un tas d’acolytes qui agitaient leurs encensoirs, générant d’épaisses nappes de brume qui ondoyaient en tête de procession.

Les dépôts de provisions, les alcôves oubliées, les armureries et les baraquements défilaient sous les yeux d’Uriel, jusqu’à ce que le cortège finisse par s’engouffrer dans un corridor d’où s’élevait un brouhaha de voix surexcitées.

Le tunnel déboucha sur un immense espace circulaire haut de plafond, avec une tour ronde grisâtre en son centre. Des cellules s’alignaient sur le pourtour de la salle, toutes tournées vers l’édifice trapu qui se dressait au milieu. Uriel identifia instinctivement l’endroit comme étant une sorte de prison.

— Ceci est un panoptique, indiqua Leodegarius, comme devinant les pensées d’Uriel. Des gardes sont en faction dans le bâtiment central et vu que, de la même manière que de l’autre côté d’un miroir sans tain, les prisonniers ne peuvent voir à l’intérieur, ces derniers n’ont aucun moyen de savoir quand ils sont surveillés. Comme ils ne disposent non plus d’aucune possibilité de se dissimuler au regard des gardiens, ils sont bien obligés de s’efforcer de contrôler leurs instincts les plus primaires, de crainte de souffrir une punition.

— C’est donc la peur du châtiment, et non la dévotion à l’Empereur, qui assure l’obéissance ?

— Exactement, acquiesça Leodegarius avec une pointe de répugnance dans la voix. Quelque chose que l’on pourrait très bien dire de cette planète entière.

— Que faisons-nous ici ? demanda Uriel.

— Nous sommes venus récupérer votre compagnon.

— Pasanius ?

— Oui, il a été enfermé ici depuis qu’il a lui aussi passé les épreuves.

— Lui aussi va vous affronter ?

— Il se battra à vos côtés, acquiesça Leodegarius, qui traversa la salle d’un pas décidé pour se poster devant une cellule à l’intérieur de laquelle Uriel fut heureux de retrouver Pasanius.

Son ami se tenait la tête haute et Uriel constata que la main qu’il lui restait avait le même teint rosâtre que la sienne, et qu’elle s’était manifestement bien remise de son immersion dans l’huile bouillante.

— Uriel ! s’écria Pasanius, visiblement soulagé. Alors, ta main ?

— Presque en aussi bon état que la tienne, répondit Uriel tandis que la porte s’ouvrait en coulissant et que Pasanius émergeait de la cellule. Les deux guerriers se tombèrent dans les bras, chacun soulagé de retrouver l’autre en vie au-delà de ce qu’il aurait pu exprimer par des mots. Uriel desserra son étreinte de fer pour regarder son ami dans les yeux.

— Tu es prêt pour ce qui nous attend ? lui demanda-t-il.

— Un peu que je suis prêt ! s’exclama Pasanius en jetant un regard du coin de l’œil vers Leodegarius. Avec tout le respect que je leur dois, ces salopards ont quand même mis en doute notre loyauté. Je suis prêt à tout ce qu’il faudra pour prouver à ces gugusses que nous ne sommes pas des traîtres.

— Votre sergent s’est montré farouchement loyal à votre égard, capitaine Ventris, dit Leodegarius, et Uriel ne put s’empêcher de noter que son grade était maintenant ajouté à son nom. C’était certainement de bon augure.

— C’est mon ami, répliqua Uriel, et c’est à ça que servent les amis.

Leodegarius se tourna vers la sortie de la prison, une grande arche de pierre noire qui menait à l’étage.

— Eh bien, espérons que cela soit suffisant.

Encadrés par les Chevaliers Gris, Uriel et Pasanius furent conduits le long de tunnels tortueux, qui finirent par déboucher sur un passage fortifié garni de sabords de batterie donnant sur une majestueuse porte en bronze.

La porte était ouverte, laissant passer la lumière du jour, et Uriel se rappela à quel point il avait été heureux de sentir la caresse du soleil sur son visage en débarquant sur Salinas. La sensation de se retrouver de nouveau dehors après une longue période de confinement, même si celle-ci n’avait finalement duré que quelques jours, était enivrante et, tandis qu’il descendait la chaussée en pente, un regain d’espoir l’envahit.

Cette bouffée d’espoir se dissipa aussitôt qu’il eut posé le pied à l’extérieur, accablé par la chape de plomb du jour morne qui rendait chaque inspiration plus difficile que la précédente. L’air était lourd, le ciel maussade écrasant l’atmosphère comme un fardeau monumental. Des nuages menaçants filaient à toute allure au-dessus de sa tête et un terrible sentiment de tristesse l’envahit, lui remettant en tête le paysage lugubre des ruines de Khaturian.

Une fois encore, Pasanius et lui se retrouvaient sur la grande esplanade sur laquelle la Restauration avait été déclarée. Le terrain de manœuvres était bondé de monde, au moins deux cents soldats et une petite délégation de dignitaires de la planète se massant sur son étendue inhospitalière.

Un Thunderhawk argenté étincelant était posé juste derrière les rangs de dignitaires, sa rampe de débarquement abaissée, et Uriel sourit à la vue de cet élément si familièrement rassurant dans le décor. Même si le vaisseau de combat n’était pas aux couleurs des Ultramarines, un symbole aussi fort de la puissance de l’Adeptus Astartes remonta le moral d’Uriel, mis à mal par l’atmosphère lugubre dont le jour était saturé.

Uriel aperçut la tour des Janiceps au bout du parvis tandis que la silhouette décrépite, mais néanmoins merveilleuse, de la galerie des antiquités se découpait sur sa droite. Tendant le cou pour jeter un œil par-dessus son épaule, il discerna les hautes tours et les aiguilles sinistres du palais impérial.

— J’ai jamais aimé cet endroit, lâcha Pasanius. Maintenant, je l’aime encore moins.

— Nous sommes censés nous battre ici ? demanda Uriel à Leodegarius. Qu’est-il arrivé à cet endroit ? Ça a l’air… mort.

— Le combat aura lieu devant les autorités légitimes de la planète, à la fois profanes et sacrées, dit Leodegarius. Pour que le Judicium Imperator soit pris en compte, il doit se dérouler devant témoins. Quant à ce qu’il s’est passé depuis votre incarcération… Nous en parlerons si vous survivez.

Sur cette déclaration menaçante, ils suivirent Leodegarius vers le centre du terrain de manœuvres et Uriel reconnut plusieurs visages familiers venus assister au combat. Le cardinal Togandis suait tant qu’il pouvait sous sa robe de cérémonie et Daron Nisato était resplendissant dans son armure noire luisante d’agent des forces de l’ordre.

Léto Barbaden siégeait au sommet d’une tribune. Il avait l’air à la fois de s’ennuyer et d’être suprêmement agacé par le déroulement de la cérémonie, en dépit du fait que c’était le sort de deux des plus grands protecteurs de l’humanité qui allait se jouer sous ses yeux.

Leodegarius s’arrêta devant la tribune et adressa un vague signe de tête à Léto Barbaden, avant de désigner Uriel et Pasanius d’un geste de la main.

— Gouverneur Barbaden, ces deux guerriers ont passé avec succès les deux tests de pureté imposés par mon ordre et je les amène devant vous afin que vous soyez témoin du jugement que l’Empereur s’apprête à rendre sur leurs personnes. Il n’est pas de plus haute autorité que l’Empereur, aussi aura-t-Il le dernier mot pour décider de leur destin.

Uriel cligna des yeux de surprise à la manière dont le Chevalier Gris avait délibérément choisi de formuler son propos, y voyant un sous-entendu insinuant que Barbaden n’était pas en droit de décider du sort d’Uriel. Le gouverneur avait-il demandé leur exécution lors de ces derniers jours ? À la lumière de leurs précédentes interactions, ce n’était certes pas improbable, mais le petit laïus de Leodegarius venait insidieusement rappeler que la décision ne revenait pas à Barbaden, du moins pas tant que les Chevaliers Gris auraient leur mot à dire.

L’Adeptus Astartes se tenait à l’écart de la hiérarchie rigide de l’Imperium d’une manière que certains pouvaient trouver fort déplaisante, mais les Chevaliers Gris représentaient une autorité qui dépassait même la sphère d’autonomie de la plupart des chapitres. Ils jouissaient d’une autorité absolue et personne chérissant un minimum sa vie n’aurait jamais osé contester leurs ordres.

Il semblait que Léto Barbaden ne fît pas exception à la règle, et Uriel voyait bien qu’il goûtait assez peu de devoir s’incliner devant l’autorité de ces personnages, qu’il considérait sans doute comme de fâcheux intrus.

Barbaden acquiesça de la tête.

— Depuis leur arrivée, ces deux messieurs n’auront fait que causer des ennuis à ma planète, mais si votre ordre décrète que ce combat permettra de prononcer un jugement impartial et juste, alors j’en serai témoin.

Uriel dissimula son amusement devant la rancœur évidente de Barbaden et lui renvoya son regard hostile. L’antipathie que lui inspirait Barbaden n’avait fait que s’intensifier à mesure qu’il en apprenait davantage sur lui. Son mépris pour la vie humaine et les actes qu’il avait perpétrés durant la conquête de Salinas étaient simplement inadmissibles et Uriel savait qu’il ne perdait rien pour attendre, que ses crimes impardonnables seraient jugés en temps et lieu.

Leodegarius se tourna vers lui.

— Suivez-moi jusqu’au théâtre du combat, intima-t-il.

Uriel acquiesça, et avec Pasanius, il emboîta le pas au Chevalier Gris jusqu’au centre d’un cercle de protection gravé en lignes d’argent, semblable à celui qui avait été ciselé dans la caverne où il avait passé les épreuves, sauf que celui-là était considérablement plus grand. Des Chevaliers Gris en armures énergétiques prirent position sur la circonférence, les lames chatoyantes de leurs grandes haches d’armes crépitant à la lumière du jour.

— Nous combattrons au corps à corps, sans armes, annonça Leodegarius, vous deux contre moi.

— Et c’est tout ? s’étonna Pasanius.

— À quoi d’autre vous attendiez-vous ?

— Je ne sais pas trop, admit Pasanius. Je pensais juste qu’il y aurait beaucoup plus de… rituels.

— Les rituels sont bons pour les chamans et les invocateurs païens, lança Leodegarius en se mettant en position de combat. Je préfère pour ma part trancher dans le vif.

Uriel laissa son corps et son esprit se fondre dans le rythme particulier du combat, accélérant la cadence de son métabolisme pour aiguiser ses sens et améliorer ses temps de réaction.

— Alors, quelles sont les règles à suivre ? demanda-t-il.

— Ultramarine jusqu’aux bouts des ongles, à ce que je vois ! lança Leodegarius dans un sourire en lui envoyant un direct du droit en pleine figure. Le poing du Chevalier Gris était comme un piston d’acier, et Uriel fut projeté en arrière comme s’il avait été frappé de plein fouet par un dreadnought.

Du sang perla de sa lèvre éclatée et l’impact lui fit voir trente-six chandelles, mais Uriel n’en était pas à son premier coup encaissé et il savait comment surmonter la douleur d’un tel choc. Il roula des épaules et plongea vivement la tête de côté pour esquiver le coup suivant.

Mû par un réflexe de défense, son bras s’élança en l’air pour bloquer un crochet du droit et il balança un uppercut dans le torse de son assaillant. Son autre poing s’abattit sur le flanc du Chevalier Gris et il fut ravi d’entendre que la violence du coup lui avait coupé la respiration. Sa main brûlée l’élançait terriblement, les tissus cutanés s’étant déchirés aux endroits où la plaie n’avait pas complètement cicatrisé, mais Uriel s’efforça d’oublier la douleur.

Pasanius envoya un crochet du gauche, mais porté en plein déséquilibre, l’assaut fut esquivé sans peine par Leodegarius. Ce dernier riposta par un coup de coude fulgurant dans le ventre du sergent, qui s’affaissa à genoux.

Uriel bondit alors en avant en brandissant le poing vers la tête de Leodegarius, mais celui-ci avait vu venir son attaque. Avec une vitesse d’exécution plus qu’étonnante de la part d’un guerrier de cette corpulence, le Chevalier Gris fit un pas de côté et saisit le poignet d’Uriel. D’un léger mouvement de pivot, il donna un coup de hanche au capitaine Ultramarine, mettant l’élan de la rotation à profit pour le propulser dans les airs.

Uriel alla s’écraser avec fracas un peu plus loin. Le souffle coupé par l’impact, il leva les yeux à temps pour voir un pied menaçant fondre sur lui. Il roula sur le côté, esquivant de justesse le talon de botte qui vint creuser une crevasse dans la pierre. Il se remit tant bien que mal sur ses pieds tandis que Pasanius se faisait encore malmener, encaissant un coup en pleine tête.

Uriel s’ébroua vigoureusement pour se remettre les idées en place et cracha une pleine gorgée de sang. Il était bien conscient d’avoir sous-estimé la résolution de son adversaire. Même s’il semblait probable que Leodegarius désirât vraiment faire la preuve de leur innocence, il était hors de question qu’il compromette l’intégrité du Judicium Imperator pour arriver à ses fins.

Leodegarius s’écarta de Pasanius tandis qu’Uriel le contournait sur sa gauche et les soldats présents parmi les spectateurs hurlèrent des encouragements. Si les officiels de Salinas suivaient le combat en affectant un intérêt de façade, les Falcatas, pour leur part, ne faisaient pas montre d’autant de retenue. Uriel risqua un rapide coup d’œil vers Pasanius, qui se tordait de douleur sur le sol, comme s’il était encore sonné par le coup reçu à la tête.

Uriel décela une lueur de ruse dans l’œil de son ami et renversa la direction de son approche pour repartir en sens inverse, attirant Leodegarius vers Pasanius. Le Chevalier Gris jeta furtivement un regard à terre, considérant d’un œil indifférent la forme de Pasanius qui se démenait pitoyablement sur le sol. Pendant ce temps, Uriel feinta du gauche pour finalement lui asséner un direct du droit.

Le coup s’abattit sur l’épaule de Leodegarius, sans lui faire le moindre mal, mais le déséquilibrant une fraction de seconde. Uriel en profita pour enchaîner avec une série de directs fulgurants. L’un d’eux réussit à pénétrer les défenses du Chevalier Gris, lui ouvrant l’arcade sourcilière droite.

La riposte ne se fit pas attendre, un poing foudroyant fonçant droit sur la mâchoire d’Uriel. Mais cette fois, ce dernier l’avait vu venir et put parer sans peine. Il baissa néanmoins sa garde une fraction de seconde et Leodegarius s’écarta légèrement de côté pour lui asséner un coup de toutes ses forces.

Avant que le coup ne s’abatte, Pasanius se redressa sur le flanc et élança les jambes dans un mouvement de ciseaux pour frapper Leodegarius juste au-dessus du genou. Le pied du sergent cogna le péroné du Chevalier Gris avec la force d’une matraque et faucha sa jambe d’appui.

Leodegarius s’écroula et Uriel se jeta sur lui en faisant pleuvoir un déluge de coups sur son visage. Il répugnait à verser le sang d’un illustre héros de l’Empire, mais en même temps, il savait qu’il n’avait pas d’autre choix que de se battre avec tout ce qu’il avait dans le ventre.

Il arma son bras pour frapper de nouveau, quand Leodegarius se releva soudain d’un bond et lui asséna un violent coup du dos de la main gauche dans le plexus solaire. Presque dans un même mouvement, son poing droit s’abattit sur la nuque de Pasanius.

Pasanius laissa échapper un cri de douleur étranglé et ses yeux se révulsèrent.

Uriel recula en chancelant, peinant à reprendre son souffle tandis que son diaphragme se contractait spasmodiquement et que la douleur cuisante dans son plexus était à deux doigts de l’aveugler. Il n’arrivait plus à respirer.

Leodegarius se redressa de toute sa stature à la manière d’un golem de légende émergeant des profondeurs, et Uriel fut stupéfait par la rapidité avec laquelle il avait récupéré du coup de pied de Pasanius. Un assaut de cette puissance aurait brisé la jambe d’un mortel et aurait même suffi à immobiliser un space marine pendant plusieurs minutes.

Leodegarius continuait à se battre comme si le coup n’avait jamais porté et Uriel comprit à cet instant précis qu’ils étaient en train d’affronter l’un des guerriers les plus redoutables de tout l’Imperium. Il leva les poings, mais il était trop lent et trop meurtri pour éviter la pluie d’impacts qui résonnaient déjà dans son crâne alors que Leodegarius le rouait de coups de poing. Il tournait désespérément en rond, tentant vainement de semer son adversaire.

Uriel n’avait plus la force d’opposer la moindre résistance à la fureur des assauts et il vit comme au ralenti, une fraction de seconde avant l’impact, s’ébaucher le coup de grâce qui allait le mettre au tapis. Le poing du Chevalier Gris contourna sa garde et s’abattit avec la violence de la foudre au milieu de sa figure.

Uriel fut projeté dans les airs et alla s’écraser comme une masse près de Pasanius. Il avait le visage sanguinolent et les bleus enflés qui couvraient son torse ravagé viraient déjà au violet.

Il voulut se remettre sur ses pieds, mais toutes ses forces l’avaient abandonné et il retomba en arrière, incapable de se relever, de reprendre le combat ou de faire quoi que ce soit d’autre que rester là, gisant dans son sang. Il haletait péniblement, cherchant à reprendre son souffle avec un goût de sang et de défaite dans la bouche.

Était-ce ainsi que sa vie devait s’achever ? Roué de coups jusqu’au sang par un frère guerrier aux côtés duquel il aurait dû plutôt combattre, épaule contre épaule ? L’humiliation qu’il ressentait à ce constat était intolérable.

La vue brouillée par un voile de sang et le gonflement de ses contusions, Uriel leva les yeux pour voir Leodegarius le dominer de sa taille.

— Tuez-nous, qu’on en finisse, lança-t-il sèchement, mais vous ne ferez que rendre service à l’ennemi en nous éliminant.

Leodegarius secoua la tête et tendit la main à Uriel.

— Non, déclara-t-il, je ne vais pas vous tuer. Le Judicium Imperator est terminé et vous m’avez prouvé que vous étiez de fidèles serviteurs de l’Imperium.

Uriel attrapa la main tendue et se hissa péniblement sur ses pieds.

— Mais nous avons perdu.

— Il n’est pas question de victoire ou de défaite dans le Judicium Imperator, répliqua Leodegarius, c’est seulement de vaillance qu’il s’agit. Je suis un guerrier des Chevaliers Gris et je porte le feu sacré de l’Empereur dans les confins les plus reculés de la galaxie. Seul un serviteur des Puissances de la Déchéance peut me vaincre. Si vous l’aviez emporté sur moi, cela aurait juste prouvé que vous étiez des ennemis de l’Empereur et mes hommes vous auraient abattus comme des chiens.

— Nous étions donc censés perdre ? demanda Uriel, horrifié par ce que cela impliquait.

— Censés ? répéta Leodegarius dans un haussement d’épaules. Non, mais l’Empereur était avec moi et j’étais sûr de pouvoir vous mettre tous les deux au tapis, et ainsi apporter la preuve que vous n’étiez pas des serviteurs des Sombres Puissances.

Pasanius se redressa sur un coude.

— Comment ça s’est fini ? demanda-t-il en vacillant. On a gagné ?

— Je crois bien, répondit Uriel.

— Très bien, souffla Pasanius en retombant peu à peu dans l’inconscience. Je savais bien qu’on pouvait se le faire.

Le contact de la combinaison sur sa peau était merveilleux et l’attente presque intolérable. Uriel sentit ses battements de cœur s’accélérer en voyant les artificiers des Chevaliers Gris ramasser le plastron bleu sur l’étendard étalé par terre et le manipuler avec soin pour venir l’ajuster sur son poitrail.

Des mélopées solennelles accompagnaient la cérémonie, psalmodiées par les acolytes encapuchonnés, dont l’aspect se faisait largement moins menaçant depuis qu’Uriel et Pasanius avaient été lavés de tout soupçon.

Les deux Ultramarines se tenaient debout sur une estrade surélevée dans une des grandes salles de la galerie des antiquités, devant une assemblée de Chevaliers Gris et le conservateur Lukas Urbican. Les Chevaliers Gris arboraient leurs armures de combat, chaque plaque et brassard décoré de sceaux de pureté.

Une fois que preuve avait été faite de leur fidélité au Trône d’Or, Uriel et Pasanius avaient été emmenés à bord du Thunderhawk, où des chirurgiens et des apothicaires avaient soigné leurs blessures. Pas un mot ne fut prononcé et Leodegarius refusa de répondre à quelque question que ce fût tant qu’ils ne seraient pas suffisamment présentables pour paraître dignement devant lui en tant que frères Astartes.

Les tissus déjà cicatrisés de leurs mains brûlées furent nettoyés avec du gel stérilisé et raffermis à l’aide de bandages de peau synthétique, tandis que les bosses et les bleus que le Judicium Imperator leur avait laissés étaient traités avec de la glace et des analgésiques.

À l’endroit où l’épaule d’Uriel avait été marquée au fer rouge, les mécanismes cliquetants du serviteur de maintenance enchâssé dans le mur de l’alcôve medicae du Thunderhawk retirèrent rapidement les tissus brûlés pour reconstituer en profondeur la couche d’épiderme.

Au bout d’une heure de soins intensifs, Uriel et Pasanius avaient été déclarés en mesure de reprendre du service et on leur avait fourni des combinaisons moulantes équipées de tous les branchements pour recevoir une armure énergétique. Leodegarius les avait fait sortir du vaisseau de combat et, accompagnés d’une escorte de Chevaliers Gris, ils avaient traversé ensemble le terrain de manœuvres désert pour se diriger vers la galerie des antiquités.

Urbican, le conservateur du musée, les attendait, et il accueillit leur retour avec un sourire fendu jusqu’aux oreilles. Une fois de plus, ils se frayèrent un chemin dans les galeries enténébrées jusqu’à déboucher devant le lot d’armures énergétiques complètes ayant appartenu aux Fils de Guilliman.

Dix-huit de ces armures étaient disposées en ordre de bataille derrière une estrade. La dix-neuvième, celle qu’Uriel avait choisie, à moins que ce ne fût elle qui avait posé son dévolu sur lui, avait été démontée, et ses pièces détachées étaient étalées sur un grand drapeau de Salinas que l’on avait décroché du mur. L’armure était fidèle au souvenir qu’en avait gardé Uriel, fraîchement repeinte aux couleurs des Ultramarines, avec seulement le casque conservant le bleu et le blanc des Fils de Guilliman.

Une autre armure avait été installée juste à côté, celle-ci présentant la livrée et l’iconographie familières des Ultramarines. Uriel avait déjà vu avec quelle fierté Pasanius avait un peu plus tôt assisté à la restauration des symboles de leur chapitre, mais la joie qu’il avait de les revoir n’en fut pas moins vive.

— Préparez-vous à recevoir vos armures, guerriers de l’Empereur, avait alors déclaré Leodegarius.

Uriel et Pasanius étaient montés sur l’estrade, et les artificiers avaient ramassé les premières plaques d’armure pour venir les ajuster sur leurs corps avec des gestes emplis de révérence. On commença par les jambières, les cuissardes et les genouillères, avant de poser les bandes énergétiques au niveau de l’abdomen.

Morceau par morceau, les couches d’armure étaient ajustées, et à chaque pièce fixée, Uriel se sentait enivré comme si son âme était en train de renaître. On encastra les plaques de céramite sur ses avant-bras, avant de les revêtir de brassards et de lui enfiler ses gantelets.

La partie endommagée de l’armure de Pasanius avait été réparée en ajoutant une pièce détachée pour colmater les fissures au niveau du coude. Son ami avait décliné l’offre que lui avait fait le Chevalier Gris de l’équiper d’une prothèse augmentique temporaire, arguant d’un air penaud qu’il préférait attendre que les Techmarines de Macragge lui en fournissent une de leur conception.

On procéda aux derniers ajustements, ajoutant les ultimes plaques de leurs armures, dont la moindre facette était polie et ointe d’huiles sacrées et d’onguents, jusqu’au moment où il ne resta plus que la pièce finale à insérer. Les artificiers encastrèrent le plastron dans son armature et Uriel perçut le ronronnement familier de l’armure en train de revenir à la vie.

Des manteaux fourrés d’un blanc immaculé furent jetés sur leurs épaules, attachés à leur plastron par une broche d’or en forme d’aigle.

Le gorgerin se resserra autour du cou d’Uriel, minutieusement ajusté pour ne pas entraver ses mouvements. Tandis que les soudures pressurisées s’enclenchaient, il sentit les rouages internes de l’armure revitaliser son corps palpitant, à présent irrigué par un potentiel énergétique incroyable.

Des bio-implants fureteurs se déroulèrent des entrailles de la cuirasse pour se brancher aux prises disséminées sur son corps, raccordant ses tissus organiques à l’armature de céramite.

Uriel ressentait pleinement la puissance que lui conférait le port d’une armure à tel point magnifique. Il sentait ses forces et son endurance décuplées, et sa capacité à châtier les ennemis de l’Imperium augmenter de manière exponentielle.

Une fois la pose de leurs armures achevée, Leodegarius s’avança vers eux et leur tendit deux bolters étincelants. Les armes étaient plaquées or et des versets étaient gravés sur toute leur longueur en lettres incroyablement fines et détaillées. Fraîchement huilé, chaque pistolet disposait d’un chargeur plein, qui s’encastrait parfaitement dans l’espace prévu à cet effet, juste devant la gâchette.

Uriel remercia d’un signe de tête en soupesant le bolter, l’arme lui semblant aussi légère qu’une plume dans sa main. Un torrent de puissance irriguait l’armure et il sentait les courants d’énergie la traverser aussi sûrement que s’il s’était agi pour lui d’une seconde peau.

Un space marine ne se résumait cependant pas à cela, il était davantage que son armure et ses armes, tout comme il ne se réduisait pas à son entraînement et à son dévouement. Tous ces éléments se combinaient pour accoucher de quelque chose qui dépassait largement la somme de ses parties.

Un guerrier sans arme ni armure pouvait être terrassé par ses ennemis, tout comme un combattant manquant cruellement de foi ou de discipline pouvait se laisser aller à de petits vices qui l’entraîneraient sur la pente autrement plus glissante de la haute trahison.

Uriel s’était trouvé aux premières loges pour assister à la chute de guerriers qui n’étaient pas idéalement dotés sur le plan physique ou spirituel, et il s’était dangereusement rapproché du bord d’un précipice dans lequel il en avait vu d’autres plonger. Les visages du Maître de Forge Honsou et d’Ardaric Vaanes défilèrent dans son esprit, mais ce n’étaient là que des images spectrales traversant fugitivement sa conscience, de simples souvenirs d’une époque sombre à présent révolue.

Uriel pencha la tête sur son armure, découvrant un sceau de cire écarlate fixé à l’extrémité de son épaulière. Un morceau de parchemin coincé sous la cire s’agitait mollement dans l’air. Un court texte était écrit dessus en lettres manuscrites, un verset extrait d’un sermon qui lui était on ne peut plus familier :

Il faut savoir parer son âme d’un manteau blanc afin de pouvoir descendre combattre dans la fange, et ainsi mourir en saint.

Leodegarius recula d’un pas et s’inclina devant eux deux.

— Heureux de vous voir de retour parmi nous, guerriers d’Ultramar, dit-il.

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