Dangereux jeux de reines epub

Marie Dewitte · Chapitre 10 sur 17

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Dangereux jeux de reines epub

Chapitre 9

 

Le jardin de l’abbaye était devenu féérique. De nombreuses tentes de soie colorées étaient dressées parmi les arbres et buissons pour les invités du banquet organisé par Édouard et Isabelle. Folle extravagance, des chandelles et des torches brûlaient en pleine journée, et des écuyers à cheval servaient les plats, tous plus magnifiques et copieux les uns que les autres. Des ménestrels nous distrayaient de chansons et le vin semblait couler à flots.

Les yeux écarquillés, je gagnai ma place à table avec les damoiselles de la cour. Cette magnificence qui rivalisait avec celle du roi de France éclipsa un instant les affres de mon cœur de n’avoir point aperçu Thiébaut jusqu’à présent.

Si Anne pouvait voir cela, me navrai-je, me rappelant le goût de mon ancienne amie pour les festivités. À ce même instant, elle devait être en train de veiller sur son domaine, peut-être grosse de son troisième enfant, et non point s’extasier comme mes compagnes à cette succession de frivolités.

Je tournai mon regard vers Marguerite, installée à la table d’honneur près des souverains d’Angleterre. Ses yeux maussades n’étaient pas tout à fait éclipsés par le sourire qu’elle se sentait obligée d’afficher tandis qu’Isabelle plastronnait, recueillant des louanges pour son hospitalité somptueuse organisée loin de ses terres.

Une silhouette familière rejoignit Isabelle et mon cœur se mit à battre à vive allure. Après un bref conciliabule, Thiébaut quitta la tente d’un pas pressé. C’était ma chance. Je marmonnai une vague excuse à l’intention de mes compagnes puis, me levant brusquement, je rassemblai mes jupes et partis à sa poursuite. Il marchait vite et je dus me hâter pour ne point qu’il me distance. J’hésitai à crier, puis renonçai, me contentant d’accélérer encore l’allure. Mes cheveux tressés se détendirent jusqu’à ce qu’une longue mèche vienne me battre le visage. Enfin, je le rattrapai dans le cloître. Je m’agrippai à son bras, l’obligeant à s’arrêter.

— Sire Thiébaut, je suis heureuse de vous voir enfin seul, exhalai-je, hors d’haleine. Pouvons-nous parler ?

Il me fixa avec sévérité. Je me mordillai nerveusement les lèvres. Était-ce ma mise échevelée qui le heurtait ? Pourtant, lors de notre rencontre à Boulogne quand il m’avait extraite de la foule, il n’en avait pas paru incommodé.

Il soupira avant d’acquiescer. Je l’emmenai derrière un pilier où nous ne serions point dérangés et plongeai mes yeux dans les siens, assombris par la réprobation.

— Votre retour me comble de joie, messire, et mes sentiments sont restés constants pour vous durant toutes ces années, murmurai-je, ma timidité revenue à me déclarer si franchement. Si, de votre côté, votre cœur n’a point changé, sachez que je suis toute à vous, comme je vous l’ai promis autrefois.

Son regard fonça sous la colère.

— Comme vous étiez à cet Aulnay, il y a seulement quelque temps de cela, persifla-t-il. Je préfère passer mon tour et laisser la place à d’autres.

Mes yeux s’écarquillèrent. Un trou béant se creusa dans ma poitrine, me bloquant le souffle. J’aspirai convulsivement un peu d’air, alors qu’une lame glacée fouaillait mes entrailles, étouffant le cri de détresse qui me venait aux lèvres. Ainsi, il avait entendu parler des rumeurs.

Pire, il y accorde foi ! m’horrifiai-je.

— Ce n’est pas ce que vous croyez, Thiébaut, plaidai-je en me raccrochant à lui. Comment pouvez-vous imaginer que… Ne me connaissez-vous point ?

— N’était-ce pas pour cette même raison que vous avez refusé ma demande à Boulogne ? rétorqua-t-il avec rudesse en m’attrapant les mains pour me repousser. Vous aviez raison et à présent que je découvre votre caractère déloyal, je me félicite de cette décision. Laissez-moi maintenant, j’ai à faire.

Il allait se remettre en route. Les larmes me montèrent aux yeux. Le courroux les assécha. De quel droit me jugeait-il sur la base de quelques rumeurs infamantes alors que j’étais innocente ?

— Ne pouvez-vous me faire confiance ? Je croyais qu’un amour sincère permettait de lire dans les cœurs.

Il hésita, s’arrêta, tourna vers moi son regard sévère malgré tout traversé par une lueur d’espoir. Il me dominait de toute sa taille, mais je n’avais pas peur. Je retrouvai la proximité qui m’avait déjà enchantée cinq ans auparavant. Je levai la tête vers lui, les yeux humides d’émotion, mon cœur battant la chamade. Il me prit la main, la plaqua sur sa poitrine. Sous mes doigts, je percevais les martèlements effrénés du sien.

— Seriez-vous prête à me jurer que ces ragots sont faux et que vous ne vous êtes jamais retrouvée dans ses bras ? murmura-t-il de sa voix âpre.

Son intonation me vrilla le ventre. Je brûlais de lui avouer ce qu’il en était vraiment mais un ultime reste de prudence me retint. L’affaire pourrait remonter jusqu’à Marguerite et je n’osais en imaginer les conséquences. En un éclair, je visualisai le regard de la princesse rempli de désarroi devant ma trahison. Où trouverais-je la force de le supporter alors qu’elle avait été la seule avec la reine Margaret à se dresser face aux prétentions de mon cousin ? Je me mordis la lèvre, accablée. C’était impossible.

— Ne soyez pas hostile, Thiébaut. Ce fut seulement une stupide méprise.

Ses yeux s’étrécirent de fureur. Il faillit s’étrangler, se racla la gorge avant de me repousser, plein de froideur.

— Adieu Morgane. Je ne compte point rentrer dans votre jeu cruel. Vous avez fait vos choix et je fais les miens. Aujourd’hui, ma fée a cessé de m’enchanter.

Je tendis la main pour l’arrêter, mais il tourna les talons et disparut dans les profondeurs de l’abbaye. Je m’avachis contre la colonne, vidée de mes forces. Un instant plus tard, d’autres pas se firent entendre. Une silhouette se planta devant moi. Un nez tordu, des yeux pleins d’orage.

— N’avez-vous vraiment aucune pudeur pour courir ainsi après les hommes, même en plein jour, ma cousine ? Votre réputation ruinée ne vous suffit-elle pas ?

Raoul, mon cousin. Je retins un frisson. Avait-il entendu mon pitoyable plaidoyer ?

— Vous me suiviez ? me fâchai-je, essuyant mes larmes d’un geste rageur.

— Je suis venu vous rappeler à la raison. Il n’est malheureusement plus

question de mariage pour vous, mais l’abbaye de Port-Royal des Champs13 est prête à vous accueillir. Retirez-vous du monde et faites pénitence.

Un instant, l’idée me tenta. Oublier ma peine loin de la fureur du monde, si navrant. Prier pour les péchés que je couvrais bien malgré moi. N’était-ce point un destin enviable ?

— Vous rachèterez votre conduite impudique dans les prières, continua-t-il. En échange, je prendrai soin de votre héritage et le lèguerai à mon fils.

Mes poings se serrèrent. Ne pouvant plus disposer de ma personne, Raoul tentait maintenant de me soustraire mes quelques biens. Je ne serais pas mieux traitée qu’une servante si je ne donnais point une obole suffisante à l’abbaye. Ne représentais-je donc jamais qu’une marchandise pour lui ?

— La reine de Navarre ne souhaite pas mon départ et je demeurerai à ses côtés, m’entendis-je déclarer.

Puis je redressai le menton et m’éloignai sans le regarder. Il semblait que, moi aussi, j’avais fait mes choix. Je resterais à la cour auprès de la seule personne qui semblait tenir un tant soit peu à moi.

 

Je n’avais plus le cœur à la fête, aussi quand Marguerite déclara qu’au soir, elle était invitée au Louvre, au banquet organisé par le roi Philippe en l’honneur de sa fille et de ses trois belles-filles, je murmurai :

— Vous voyez que le roi vous apprécie puisqu’il ordonne une fête en votre honneur. Malheureusement, je ne pourrai vous accompagner. Je crains d’avoir pris froid aujourd’hui.

— Allons donc, tout le monde sait que c’est seulement pour la galerie, répliqua-t-elle en haussant les épaules. La cour doit se montrer fastueuse. Voilà pourquoi ils font tous assaut de courtoisie, à s’inviter les uns les autres, y compris mon époux.

— Votre fête était magnifique, insistai-je. Ce castel d’amour, c’était vraiment plaisant.

Durant quelques précieux instants, j’avais eu l’impression que Thiébaut m’aimait toujours.

— Mieux que celle d’Isabelle et ses extravagances ?

— Bien mieux, approuvai-je d’une voix sincère puisque l’abbaye avait vu la ruine de mes espoirs.

— J’en suis fort aise, déclara-t-elle avec un sourire heureux. Allons, il faut que j’y aille maintenant. Prenez soin de vous.

Une fois qu’elle eut disparu, je ne tardai pas à m’assoupir dans le fauteuil près du feu, et fus réveillée en sursaut quand elle revint quelques heures plus tard, claquant la porte.

Elle lança un objet sur son coffre. Il glissa sur quelques pouces et le bruit qu’il fit en tombant finit de me sortir de mes songes. Les souvenirs de la journée resurgirent, cruels. Je me mordis les lèvres pour contenir mon désarroi et me levai pour ramasser le colifichet. C’était une aumônière au tissu riche et aux broderies précieuses au fil d’or.

— Un présent d’Isabelle, marmonna la reine de Navarre. Elle en a offert à tous ses frères et à leurs épouses.

— Une délicate attention, murmurai-je malgré ce rappel amer à la suzeraine de celui que je voulais oublier.

— Un cadeau aussi ostentatoire qu’elle, comme si elle n’en avait point suffisamment fait lors de son invitation.

Puis elle ajouta aussitôt, changeant de sujet :

— J’espère que vous vous sentez mieux, car demain, nous allons tous à Notre-Dame promettre solennellement de prendre la croix. Seule Isabelle s’y

refuse, par avarice14. Étrange après la débauche de dépenses dont elle nous a gratifié aujourd’hui, finit-elle avec son ironie mordante.

Je fronçai les sourcils. S’engager dans une nouvelle croisade ? Je pensais ce temps révolu depuis la perte de la Terre sainte près de vingt-cinq ans plus tôt.

Mais il était vrai que certains avaient des péchés à expier.

— Vous m’accompagnerez en Orient quand le moment sera venu, reprit Marguerite. Nous partirons tous. Les deux rois, de France et d’Angleterre, les princes, de nombreux grands féodaux avec leurs suites.

Je compris le sous-entendu. Philippe d’Aulnay serait de la partie.

— Ne ressentez-vous point de crainte à l’idée de ce voyage ? m’enquis-je devant sa tranquille assurance. De nombreux croisés y perdent la vie. Les combats, les accidents, les maladies… Il y a quarante ans, la huitième croisade décima la cour de France : le roi Louis IX, un de ses fils, son frère et la femme de celui-ci. Même Isabelle d’Aragon, la mère de notre roi, mourut d’un accident sur le chemin du retour.

Pour ma part, je n’avais pas hâte de me mettre en route. D’autant plus que, sans la princesse Isabelle, j’avais peu de chance d’y revoir Thiébaut.

Elle acquiesça à ma litanie sans en paraître perturbée.

— Mourir ici ou ailleurs… Nul ne peut savoir à l’avance le lieu et l’heure de son trépas.

Cela ne lui ressemblait guère de citer ainsi les Saintes Écritures. Je fronçai les sourcils devant le soupçon qui m’envahit soudain. Marguerite avait une fille, Jeanne, unique héritière de la Navarre. La jeune reine n’avait-elle point la subite espérance de devenir veuve ? Elle pourrait alors guigner le titre de régente. Et surtout se retrouver libre. Libre de suivre les inclinations de son cœur.

 

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