Dangereux jeux de reines epub

Marie Dewitte · Chapitre 8 sur 17

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Dangereux jeux de reines epub

Chapitre 7

 

Paris, 1er juin 1313

 

Son cœur frémissait d’allégresse. À chaque pas des chevaux, Thiébaut se rapprochait de Morgane. Après cinq ans sans avoir de ses nouvelles, il allait enfin la revoir. Il eut envie de s’élancer au galop pour atteindre plus vite les portes de Paris et l’apercevoir enfin.

Malgré lui, il s’était penché en avant et sa monture avait augmenté le rythme. Il musela son impatience et s’obligea à reprendre sa place dans la suite des souverains d’Angleterre invités à assister à l’adoubement des fils du roi Philippe.

La porte finit par être franchie et les rues furent remontées au milieu d’une population nombreuse venue admirer le cortège. Ils arrivèrent au monastère de Saint-Germain-des-Prés où les attendait un message du roi Philippe. Celui-ci les conviait le lendemain pour un banquet au palais de la

Cité10. Thiébaut soupira en s’installant dans la cellule qui lui avait été dévolue. Une journée de plus à patienter. Puis il s’activa, réclamant une blanchisseuse pour son linge, un valet pour faire briller ses cuirs et un baquet pour effectuer sa toilette. Le lendemain, il était bien décidé à séduire à nouveau sa jolie fée.

 

Le jour suivant, la procession se mit en route et traversa le Petit-Pont11 avant d’atteindre le palais. Ils furent introduits dans la Grande Salle, pavoisée pour l’occasion. Même s’il la connaissait déjà, Thiébaut en goûta l’architecture familière : les deux voûtes en bois carénées, ses fenêtres trilobées, dites lancettes, et les statues criantes de réalisme de la longue liste

des souverains francs remontant à Faramond12 disséminées le long des piliers. À l’ouest, une imposante table composée de neuf plaques de marbre noir poli qui servait habituellement d’estrade était recouverte d’une longue nappe. Autour de celle-ci avait pris place Philippe IV le Bel, le roi de France, face à l’est.

Dès que sa fille apparut, le visage royal s’éclaira d’un léger sourire, un exercice dont il n’avait point coutume. Elle s’avança à sa rencontre, la joie irradiant ses traits d’être de retour chez elle. Quand Édouard la suivit, Thiébaut cessa de s’intéresser à la scène pour rechercher une silhouette familière. Il repéra rapidement les fils du roi, assis non loin de lui, surtout Louis dont il avait été l’écuyer. Puis son regard glissa jusqu’aux princesses. Marguerite et son arrogante beauté, Jeanne, plus sage et discrète, au regard brillant de discernement, et Blanche, si jeune encore, à la mine rouge d’excitation. Plus loin, parmi leurs dames, Morgane !

Il tressaillit. Elle le fixait de ses beaux yeux à la nuance hésitant entre le bleu et le vert, comme l’eau des rivières sous les rayons du soleil. Sa chevelure étalée sur ses épaules la désignait toujours damoiselle et ses traits s’étaient affirmés, affinés, laissant derrière eux les dernières rondeurs de l’enfance. Il la dévisagea avec avidité, nota de légers signes de fatigue sur son visage malgré son expression pleine de joie, et sentit son cœur s’emballer. Elle ne l’avait point oublié.

— C’est une jolie garce, souffla Alain, un de ses anciens compagnons qui s’était approché de lui. Et pas farouche pour ne rien gâcher. Il y a à peine quelques semaines, elle fut surprise dans les bras d’un écuyer de Valois.

Thiébaut fixa son interlocuteur avec incrédulité. Ce n’était pas possible. Il devait faire erreur. Pas sa fée, se compromettant avec des hommes.

— Non, s’exclama-t-il. Pas elle !

— Me croiriez-vous capable de médire sur la vertu d’une damoiselle sous les regards de tous nos grands rois ? reprit son ami en désignant les statues. En même temps, à quoi fallait-il s’attendre d’une suivante des princesses ? La cour ne s’est point assagie en votre absence, Thiébaut. Voyez leurs atours. Aucune de ces trois dames ne brille par sa modestie ou sa retenue, et des rumeurs peu flatteuses courent sur leur compte. Rien à voir avec la princesse Isabelle.

— La reine d’Angleterre, corrigea-t-il sans y penser, toujours sous le choc.

— Oui la reine, répéta l’autre. La digne fille de son père, tout habitée comme lui de la fonction royale. Mais venez donc maintenant. Demain, je serai adoubé avec les princes. Il nous faut arroser cela, comme nous avons fêté le vôtre, il y a cinq ans.

Thiébaut hocha machinalement la tête. Sous l’aiguillon de la jalousie, des images intolérables lui traversaient l’esprit. Ce qu’elle lui avait refusé à lui alors qu’il était prêt à l’épouser, elle l’avait librement offert à d’autres. Sa vertu. Ce joli corps dont il avait à peine découvert les charmes. La rage l’envahit, sa mâchoire se crispa et son teint se colora sous l’effort qu’il fit pour se contenir d’aller lui demander des comptes. Non, il ne s’abaisserait pas à cela. Il devait l’oublier, comme elle l’avait si bien fait elle-même. Cinq ans ! À quoi s’était-il attendu ? Il devait être bien naïf pour croire qu’elle patienterait sagement, sans certitude de le revoir.

Il détourna les yeux, incapable de la regarder encore, et suivit son compagnon à sa table, bien décidé à noyer cette cruelle désillusion dans le vin.

 

****

 

Quelques instants plus tôt.

 

Il était revenu. Il se trouvait à seulement quelques pas de moi. Je le dévorai du regard sans pouvoir m’en empêcher, le cœur battant la chamade. Il n’avait pas changé, tout comme mes sentiments pour lui, apparemment. Peut-être même était-il encore plus beau que dans mes souvenirs, comme si cela était possible. Sa crinière auburn toujours un peu trop longue pour la mode, ses yeux noisette et ce demi-sourire moqueur que je connaissais si bien. Il portait le cadeau de la reine Margaret, l’aumônière que je lui avais remise, emplie de la timidité de la jeunesse. Une timidité qu’après cinq ans à la cour de France, j’avais peu à peu perdue.

Je faillis me lever, je me contins. Je ne pouvais troubler l’entrée des souverains d’Angleterre. Maintenant qu’Isabelle avait atteint dix-sept ans, ils me semblèrent mieux assortis tous les deux et les sourires qu’ils s’échangeaient auguraient de rapports courtois à défaut de passion.

Je revins à Thiébaut. Il me retourna un regard ardent et une vague brûlante s’empara de mon corps. Je m’emplis de sa présence comme une fleur trop longtemps privée de soleil. Je mourais d’impatience de le rejoindre, mais il me fallait attendre un moment plus propice.

Un écuyer s’approcha de lui pour échanger quelques mots. Brusquement, son expression s’assombrit et il détourna la tête. Je me mordis les lèvres, troublée. Pourquoi m’ignorait-il soudain ? Avait-il été rappelé à l’ordre ?

Il est en délégation officielle, me rappelai-je. Le chevalier tout dévoué à Isabelle.

Mais au lieu de rester auprès d’elle, il s’éloigna avec l’homme et le rejoignit à sa table sans plus se préoccuper de moi. Je fronçai les sourcils en l’observant prendre place parmi les hommes du prince Louis, tandis que la cour d’Angleterre s’installait à son tour. Puis je le vis lever sa coupe et rire avec ses compagnons sans jamais regarder dans ma direction. Mon cœur s’emplit de crainte. Avait-il oublié nos serments ? Ou pire, une femme l’attendait-elle en Angleterre ? Je hoquetai sous la lame glacée qui me vrilla l’estomac à cette idée. S’était-il laissé entraîner dans un mariage de raison ? Ou même d’amour ?

Évidemment, soupirai-je, les larmes perlant à mes paupières. Il avait passé cinq années loin de moi, dans l’ombre d’Isabelle où les occasions de croiser d’accortes damoiselles, telle mon amie Anne, devaient être légion.

Je ne cessai de l’observer, mais il sembla éviter soigneusement mon regard durant tout le banquet. Le cœur lourd, je serrai les lèvres pour endiguer ma tristesse alors que les jongleurs nous régalaient de leur numéro. Je me sentais perdue, le cœur au bord des lèvres. Il fallait que je trouve l’occasion de lui parler pour savoir de quoi il retournait exactement. Mais pas au milieu d’une troupe de chevaliers ivres et braillards.

Demain, me décidai-je. Lors de l’adoubement des trois fils du roi.

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