Dangereux jeux de reines epub
Chapitre 8
Le recueillement régnait dans la cathédrale Notre-Dame en ce dimanche de Pentecôte pour la cérémonie d’adoubement. Édouard II attacha l’éperon au pied de Louis de Navarre, faisant de lui un chevalier, tandis que Philippe IV le Bel officiait pour ses deux fils cadets, Philippe et Charles. Installée dans les rangs derrière les princesses et nombres d’invités d’importance, je laissai mon regard errer jusqu’au groupe anglais, vers Isabelle et celui qui n’était jamais loin d’elle, l’homme qui faisait battre mon cœur.
Alors que de nombreux jeunes écuyers étaient à leur tour adoubés par les trois rois – de France, d’Angleterre et de Navarre – mes pensées dérivèrent vers une cérémonie semblable où j’avais vu Thiébaut agenouillé pour recevoir le même titre. Je poussai un soupir attristé. C’était pour moi qu’il avait juré protection à Isabelle ensuite, entraînant notre séparation.
Lassée par le rituel interminable, je me dandinai d’un pied sur l’autre. J’étais toujours dans l’incertitude et n’avais point passé une nuit reposante. Alors que j’étais décidée à avoir une réponse à mes questions, il me fallait aussi réfléchir à ce que je dirais à Thiébaut. Oubliant mes doutes d’autrefois, je me découvrais prête à quitter la cour de France sans regret, mon rôle y étant de plus en plus inconfortable, pour le suivre en Angleterre. Cinq années étaient passées, la reine Margaret s’était retirée et j’avais bien servi la reine de Navarre, du moins, selon ses critères personnels. J’estimais mon devoir envers elles accompli.
S’il le faut, je me jetterai aux pieds de Marguerite. Elle ne pourra me refuser de connaître, à mon tour, l’amour.
Machinalement, je jetai un coup d’œil à ma reine. Elle s’agitait, au contraire d’Isabelle, toujours hiératique. Son regard erra sur l’assemblée, à la recherche d’une chevelure blonde, supposai-je. J’adressai une rapide prière pour qu’elle ne commette point d’imprudence avant de soupirer, emplie de malaise à l’idée d’intercéder pour un acte si peu chrétien. La cour était en train de me rendre folle ou j’allais finir damnée, c’était certain ! Il fallait que j’en parte avant que, frustrée par l’impatience, Marguerite ne fasse une erreur.
La cérémonie se termina et nous sortîmes tous dans l’air doux de l’après-midi. Le palais de la Cité n’était qu’à deux pas, mais les rues pavoisées étaient envahies par la multitude venue voir les nouveaux chevaliers, et nous mîmes un temps infini à le rejoindre. Mes jambes se mirent à trembler. Je tentai de rester dans le sillage des princesses, redoutant une répétition du mouvement de foule que j’avais connu à Boulogne. Depuis ce jour, je ne pouvais me retrouver dans la presse sans sentir la crainte m’étreindre.
Soudain, on me saisit le bras. Je sursautai, plus morte que vive.
— Quand pourrai-je la voir ? chuchota une voix fébrile.
Je levai mon regard vers l’homme qui m’avait abordée. Philippe.
— Pas tant que durera la visite du roi d’Angleterre, décrétai-je avec une autorité que je ne possédais point. Soyez patient et sachez qu’elle se languit de vous autant que vous d’elle.
Puis je m’écartai promptement, craignant que les rumeurs ne reprennent à nous voir proches l’un de l’autre. Avec un peu de chance, lorsque Isabelle repartirait, je serais dans sa suite au bras de mon chevalier et cette affaire ne serait plus la mienne.
Mais quand nous atteignîmes la grande salle, Thiébaut avait déjà disparu.
Après le banquet, alors que je tressais les cheveux de Marguerite pour la nuit, elle me confia d’une voix faussement innocente :
— Saviez-vous que mon époux a prévu un castel d’amour pour sa sœur demain lors de la fête qu’il organise ?
J’esquissai un sourire malgré mes préoccupations.
Un groupe de jouvencelles défendant un château factice attaqué par des damoiseaux armés de fleurs, voilà un spectacle qui nous changeait de nos divertissements habituels.
— C’est une délicate attention. Cela plaira certainement aux souverains d’Angleterre, approuvai-je. Le roi Édouard est fort friand de distractions chevaleresques qui ne sont point aussi brutales que les joutes et les tournois.
— Évidemment, Louis en organise un pour sa sœur, et non pour moi.
La rancœur dans sa voix me fit garder le silence. Je n’osai lui faire remarquer qu’il n’y avait jamais eu de doux sentiments entre eux pour le pousser à cette courtoisie, au contraire de l’attachement sincère qu’il avait pour sa jeune sœur.
Elle continua :
— Vous y participerez, bien sûr. Sire Philippe aussi.
Le peigne en l’air, je cessai soudain de la coiffer.
— Pas vous, ma dame ?
— Je doute qu’on m’en donne l’occasion, soupira-t-elle. Une reine se doit de rester digne en toutes circonstances et seulement d’observer de loin.
— Cela vaut mieux, soufflai-je, inquiète à l’idée qu’elle puisse dévoiler son inclination coupable. De toute façon, il a déjà conquis votre cœur, il n’a plus besoin de vous lancer des fleurs.
Elle se tourna vers moi, pinçant les lèvres.
— J’espère qu’il n’en lancera point à d’autres. Quand nous sommes éloignés ainsi par les obligations de la cour, je crains toujours qu’il ne m’oublie ou ne se lasse pour une autre.
Était-ce un avertissement ?
— Cela n’arrivera pas. Vous le savez. Il m’a abordée dans la foule aujourd’hui et se languit de vous.
Malheureusement…
Ses lèvres s’arquèrent en un sourire rêveur et son regard se perdit dans les ombres qui envahissaient la chambre.
— Vraiment ? Mon doux seigneur… Vous lui direz que je suis dans le même état d’impatience.
— C’est ce que j’ai fait, répliquai-je.
Je retins un soupir. Je ne me sentais plus totalement capable de la condamner depuis que je me découvrais plongée dans des affres semblables aux siennes. Thiébaut s’était-il lassé de moi ou m’aimait-il encore ? J’aurais voulu recevoir cette même certitude que je venais de donner Marguerite.
Demain, me répétai-je pour garder espoir.
Il ne pourrait sans cesse se dérober.
Comme elle était l’hôtesse, la reine de Navarre se voulait éblouissante et j’eus fort à faire le lendemain, malgré mon impatience. Marguerite jeta son dévolu sur une longue robe de velours grenat, fendue presque jusqu’à la taille qui découvrait à chacun de ses pas une sous-robe couleur d’or. Son décolleté était profond, encadré par un V en fourrure, et la beauté de sa gorge claire, rehaussée par un lourd collier de rubis. Elle demanda un diadème pour asseoir sa royauté, puis enfila ses poulaines préférées en douce peau de chevreau.
Quand elle fut satisfaite de sa parure, je pris le temps de m’occuper de moi. Je n’avais point son éclat – ses yeux langoureux et sauvages, son teint de lys et sa démarche sensuelle – mais je tentai de tirer parti de mes quelques atouts : la blondeur de mes cheveux d’Anglo-Normande et mon regard mélancolique d’avoir trop attendu l’amour.
Plus aujourd’hui, me promis-je. Avant la tombée du jour, je serai fixée. Je saurais si Thiébaut éprouvait toujours les mêmes sentiments que moi.
Dès que ce fut l’heure, nous gagnâmes les jardins où un castel en bois avait été érigé. Recouvert de tissus précieux, il préfigurait le château des damoiselles que les jouvenceaux devraient prendre d’assaut. Des hommes forcément victorieux. Je ne m’en formalisai pas. Pour l’un d’eux, je me sentais prête à toutes les défaites.
Les souverains d’Angleterre arrivèrent, puis les frères et belles-sœurs du roi de Navarre, ainsi que toute la cour habituellement invitée. On fit bombance comme si on ne l’avait point fait la veille et l’avant-veille. Comme si on ne la ferait point demain.
Assise avec les autres damoiselles, je mangeai du bout des lèvres, surveillant Thiébaut qui ne quittait pas l’entourage d’Isabelle. Je cherchai à croiser son regard, en vain. Pourquoi m’ignorait-il avec une telle constance alors qu’il m’avait dévorée des yeux le premier jour ? M’aimait-il toujours sans en avoir le droit ? L’incertitude me vrillait le cœur, m’empêchant de profiter de la fête.
Les trompettes retentirent, signalant le début du jeu. Avec mes compagnes, je gagnai l’intérieur de la structure en bois, les bras chargés de fleurs : roses, œillets et lys. Malgré ma déception, l’excitation commença à nous gagner toutes quand nous vîmes se rassembler sur la pelouse les fiers chevaliers contre lesquels nous allions devoir nous défendre. Un éclat auburn attira mon regard. Isabelle paraissait prier son féal de participer tandis qu’il arborait une mine réticente. Je redressai la tête. Peut-être pourrais-je l’aborder durant l’assaut ? Aujourd’hui, je me sentais prête à toutes les audaces, tout plutôt que de risquer de le perdre encore.
Les jouvenceaux approchèrent, armés, eux aussi, de munitions douces et odorantes. Souriant à pleines dents à cette perspective, je piquai une rose dans ma coiffure et me préparai à la bataille.
****
Quelques instants plus tôt.
— Vous avez probablement entendu les rumeurs, murmura Isabelle alors que les ménestrels distrayaient l’assemblée de leur musique.
Thiébaut sursauta avant de froncer les sourcils. Isabelle avait-elle connaissance de l’inconduite de Morgane ? En quoi cela pouvait-il l’intéresser ?
— Je parle de la croisade que tous semblent décidés à organiser maintenant que mes frères sont adoubés, le détrompa-t-elle. Il n’est point raisonnable de partir dans un projet si coûteux alors que mon père a tant de fois dévalué la monnaie pour financer ses batailles. Quant à mon époux, la guerre contre l’Écosse et la révolte des barons ont fragilisé son pouvoir. Ce n’est pas le moment de s’absenter en Orient.
— Au contraire, une croisade unira les peuples derrière leurs souverains, osa-t-il répondre, car il se refusait à jouer l’hypocrite avec sa reine. Votre père s’est posé en défenseur de la foi en faisant arrêter les Templiers tombés dans l’hérésie. Il doit continuer de montrer l’exemple.
Peut-être était-ce aussi une manière de racheter son âme pour les diverses exactions de son règne ? Ou pour étouffer les quelques rumeurs alléguant qu’il avait seulement voulu faire main basse sur la fortune du Temple ?
— La Terre sainte est perdue. Nous avons suffisamment à faire dans nos États avant de nous lancer dans une entreprise aussi hasardeuse…
Elle s’interrompit quand retentirent les trompettes, avant de reprendre.
— Voilà que mon frère donne le signal. Faites-moi plaisir et rejoignez les troupes pour prendre d’assaut ce castel de comédie. Après tout, vous êtes l’un de mes chevaliers.
— Vraiment, ma dame, est-ce nécessaire ? protesta-t-il. Je ne tiens guère à prendre part à cette fantaisie.
Il n’était point d’humeur et savoir que Morgane y participait n’arrangeait pas sa réticence.
Elle se redressa sur son fauteuil.
— J’ai toujours apprécié votre honnêteté avec moi, sire Thiébaut, mais n’allez point la pousser jusqu’à la désobéissance, siffla Isabelle avec plus de froideur.
Il acquiesça, la nuque raide, et s’avança avec les autres. Malgré lui, son regard chercha une chevelure blonde. Elle était là. Comme par défi, elle avait glissé une fleur dans ses cheveux. Une rose d’un ton délicat qui soulignait son teint de pêche. Son cœur se serra. Il n’était pas encore immunisé contre ses grâces.
Une damoiselle ouvrit les hostilités, lançant une poignée de fleurs vers les assaillants et il sentit un pétale lui effleurer la joue. Malgré lui, ses lèvres esquissèrent un sourire. Si la guerre pouvait toujours être aussi douce. Rien à voir avec la fureur des combats qui avaient eu lieu en Écosse.
Un homme riposta, puis un autre. En quelques instants, l’air fut rempli de pétales et autres débris floraux qui voletaient dans la brise. Derrière son rempart de tissu, Thiébaut voyait Morgane jeter des fleurs à pleines mains, la tête rejetée en arrière. Son rire cristallin fit, malgré lui, vibrer son cœur. Un jeune écuyer lui lança une rose qu’elle esquiva en riant et Thiébaut se crispa. Était-ce lui, cet Aulnay dont il avait entendu le nom, celui qui l’avait tenue dans ses bras ? Mais l’homme s’était détourné et s’intéressait déjà à une autre jouvencelle. Aucun d’ailleurs ne semblait avoir une préférence marquée pour sa fée. Sa jalousie légèrement calmée, ses pas le dirigèrent naturellement vers elle.
Quand ils furent face à face, seulement séparés par quelques pouces de tissus, les yeux aigue-marine de la damoiselle s’écarquillèrent. Elle lui adressa un sourire tendre et légèrement moqueur.
— Attaquez-moi, mon beau chevalier, s’exclama-t-elle avec audace. Lancez-moi vos fleurs et je me rendrai bien volontiers entre vos bras.
Il s’immobilisa un bref instant devant cette provocation. Des paroles de coquette, pleines d’assurance, qui lui démontraient une fois de plus à quel point elle avait changé. La cour de France et l’entourage pernicieux de Marguerite semblaient l’avoir pervertie. Une douleur sourde envahit son cœur tandis que le sourire de Morgane disparaissait lentement devant son absence de réaction. Elle tendit la main vers lui.
— Je ne veux point de victoire facile, gronda-t-il en reculant. Encore moins d’une prisonnière complaisante.
Mais un mouvement parmi ses compagnons le poussa à travers le tissu tendu qui se déchira et il tomba aux pieds de Morgane.
— Peut-être est-ce moi qui vais vous prendre en otage dans ce cas ? susurra-t-elle, rougissante comme autrefois, en s’accroupissant près de lui.
Elle posa une rose sur sa poitrine, de la même couleur que celle qu’elle portait dans les cheveux, droit sur son plexus comme si c’était une épée. Le cœur palpitant, il en respira le parfum suave et chercha une réplique mordante, mais il se trouva désarmé devant les deux lacs clairs de son regard qui quémandait son attention. Sa bouche délicate s’incurva pour parler et il expira violemment afin de chasser l’envie impérieuse d’en goûter à nouveau la saveur.
Elle lui paraissait soudain l’image même de l’innocence.
— Messire… commença-t-elle.
À cet instant, des rires et des acclamations retentirent. N’ayant plus d’armes, les damoiselles s’étaient rendues et les spectateurs acclamaient la victoire des jouvenceaux. Morgane s’interrompit, l’air déçu et Thiébaut se releva promptement, l’esprit de nouveau clair. Alors qu’il rejoignait sa suzeraine, s’obligeant à ne point regarder en arrière, il poussa un long soupir. Il l’avait échappé belle. Il devait absolument éviter la jeune femme le lendemain au banquet qu’organisait à son tour le roi Édouard. Il avait peur autrement de ne pas avoir la force de la repousser.
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