Dangereux jeux de reines epub

Marie Dewitte · Chapitre 12 sur 17

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Dangereux jeux de reines epub

Chapitre 11

 

Londres, palais de Westminster, décembre 1313

 

Thiébaut poussa un soupir de bien-être en sortant de son bain, l’esprit satisfait. Il ne s’était pas trop mal distingué aujourd’hui au tournoi organisé par le roi. Puis son air s’assombrit. Peut-être était-ce seulement à cause du mouchoir de sa fée qu’il s’était révélé incapable de jeter malgré sa trahison. L’humeur chagrine, il se sécha et s’habilla prestement avant de passer une main impatiente dans ses cheveux humides. Bientôt, le banquet qui clôturait la journée allait commencer. Isabelle attendait qu’il soit fidèle au poste.

Il hésita puis accrocha l’aumônière de la reine Margaret à sa ceinture. Un autre souvenir qu’il n’avait pu se résoudre à ranger définitivement. Il ferma les yeux un bref instant, revoyant le visage empourpré de Morgane à Boulogne, lui avouant à demi-mot le trouble qu’il lui inspirait. Puis il serra les lèvres. Il se faisait inutilement mal.

Depuis cinq mois qu’il était rentré en Angleterre, il n’avait pas réussi à passer à autre chose malgré ses efforts pour s’intéresser à d’autres femmes. Elles lui paraissaient toutes sans relief, fades, farouches ou au contraire trop hardies, sans ce mélange de timidité et d’audace qui caractérisait la jeune suivante.

— Ma vie est ici, répéta-t-il une fois de plus pour s’en convaincre. Près de la reine Isabelle à construire la paix entre nos deux pays.

Le pays de Morgane aussi.

Il secoua la tête, contrarié de ne pouvoir la chasser de ses pensées, et partit rejoindre la salle de banquet. De nombreuses personnes avaient déjà pris place. Il repéra immédiatement Isabelle à la table d’honneur que son époux avait momentanément délaissée. Comme à son habitude, elle portait une longue robe fluide, serrée à la taille par une ceinture d’or, et par-dessus un riche surcot doublé de fourrure. Ses cheveux étaient recouverts d’un voile transparent, surmonté d’un cercle d’or, et son élégance toute française éclipsait celle des autres femmes de la pièce.

Il s’approcha d’elle pour se poster quelques pas derrière. Depuis l’incendie qui avait ravagé la tente royale à Pontoise et dont elle était sortie grièvement brûlée au bras, il craignait sans cesse un nouvel accident.

Si cela en a été vraiment un.

Les souvenirs de cette nuit tragique l’envahirent. Insomniaque depuis la perfidie de sa fée, il était réveillé quand le feu s’était déclaré dans la garde-robe. Il avait vu Édouard sortir Isabelle de la fournaise avant de retourner à l’intérieur sauver plusieurs personnes. Plongeant dans le brasier à sa suite, Thiébaut avait ramené à la reine un de ses jeunes chiens, prisonnier des flammes. Pour l’en remercier, elle lui avait accordé une faveur qu’il n’avait point encore réclamée. Peut-être lui demanderait-il la main d’une héritière ? Tant qu’à faire fi des élans de son cœur, autant veiller à ses intérêts, comme tous s’y employaient autour de lui.

Il revint au présent. Isabelle s’entretenait avec deux hommes, bien bâtis, aux cheveux clairs et aux traits agréables, présentant un certain degré de ressemblance.

— Je me nomme Gauthier d’Aulnay, seigneur de Moussy-le-Neuf, disait le plus vieux, et voici mon frère Philippe, seigneur de Grand-Moulin.

Thiébaut dévisagea le plus jeune avec hargne. Ainsi c’était avec lui que Morgane avait été surprise un soir.

Combien d’autres y avait-il eu avant ? s’interrogea-t-il, une brûlure familière au cœur. À commencer par lui-même. Même s’il avait désespérément voulu croire à sa sincérité, il ne le pouvait, s’en remémorant trop bien l’abandon de la belle entre ses bras dans le jardin à Boulogne. Une fille si visiblement faite pour l’amour. D’autres ne s’y étaient pas trompés.

— N’êtes-vous point au service de mon frère et de mon oncle ? interrogea Isabelle.

— En effet.

— Vous avez là de splendides aumônières, précieuses, et toutes deux semblables.

— Comme il se doit dans une fratrie, ma dame, déclara Philippe.

— Viennent-elles de Paris ? Il me plairait d’en trouver de pareilles à mon prochain voyage. Ou peut-être pourrais-je m’en faire envoyer une ?

— Nous ne savons, reprit brièvement Gauthier. Ce furent des présents.

— Un présent vraiment royal…

La voix d’Isabelle résonna froidement dans la salle. Thiébaut frissonna. Elle restait impassible, mais en cinq ans, il commençait à la connaître. Il remarqua la tension de ses épaules et l’imperceptible tremblement à la commissure de ses lèvres, dévoilé par son profil. Quelque chose lui déplaisait fortement chez ces deux hommes et de manière un peu puérile, il se réjouit qu’elle partage son inimitié.

Les deux Normands acquiescèrent, puis voyant que la souveraine semblait se désintéresser d’eux, ils s’éloignèrent sans demander leur reste. Thiébaut eut un léger sourire de satisfaction. Comme son père, Isabelle avait l’art de désarçonner n’importe lequel de ses interlocuteurs.

— Ne vous paraissent-elles pas familières ? demanda-t-elle brusquement sans tourner la tête vers lui.

Il s’approcha vivement et se pencha pour être à sa hauteur.

— Quoi donc, ma dame ?

— Les bourses semblables qu’ils arboraient tous les deux.

— Je ne saurais dire. Je ne m’intéresse point à la parure.

Elle lui jeta un coup d’œil.

— Cela est bien vrai. Voilà cinq ans que je vous vois porter les mêmes accessoires. Malgré son indéniable qualité, votre aumônière montre des signes d’usure.

— C’est un présent de la reine Margaret en reconnaissance d’un service que je rendis à sa maison. Comment pourrais-je me débarrasser de cet insigne honneur envers ma personne ?

Accordé de plus par celle qui m’a volé mon cœur.

— D’autres n’ont apparemment point les mêmes scrupules, reprit Isabelle d’une voix plus acide. Allez donc observer ces escarcelles de plus près et revenez me dire ce que vous en pensez. Mais n’en soufflez mot à quiconque.

Il s’exécuta, malgré sa répugnance à aborder les deux Normands. Allait-il devoir engager la conversation avec eux ? Il craignait dans ce cas de perdre son sang-froid. Comment pourrait-il débiter des platitudes et même des amabilités alors qu’il brûlait au contraire d’écraser son poing sur cette bouche qui s’était emparée de celle de sa fée ?

La jalousie l’enserra dans ses griffes alors qu’il s’approchait d’eux. Assurément, ils étaient tous les deux plus beaux que lui. Mieux découplés, le sourire séduisant et de cette blondeur angélique dont on parait le légendaire Lancelot. Il parvenait presque à comprendre pourquoi Morgane l’avait si facilement remplacé.

Ne plus penser à elle.

Il ferma brièvement les yeux pour se concentrer sur sa mission. Quand il les rouvrit, son regard se braqua naturellement vers les bourses incriminées et il ne put empêcher son cœur de sursauter. Il les reconnaissait maintenant. Il en avait examiné chaque détail avec l’artisan chargé de leur réalisation, afin de contrôler qu’elles étaient dignes des exigences d’Isabelle.

Les battements de son cœur s’affolèrent devant les possibilités qui se présentèrent à son esprit. Il s’efforça de se calmer. Cela ne voulait rien dire. Il n’était pas rare que des dames offrent des présents à des chevaliers pour service rendu. Comme lui-même en avait reçu un de la reine Margaret. Mais si Isabelle faisait preuve d’une telle suspicion… N’avait-elle point un sens politique affirmé ? Soudain, il se permit d’espérer malgré le scandale. Si ces deux hommes avaient la faveur des princesses, ce n’était pas pour la partager avec une simple suivante. L’orgueilleuse Marguerite de Bourgogne ne l’aurait probablement pas toléré.

Il s’immobilisa un bref instant, le souffle coupé. Peut-être que Morgane avait été sincère au printemps dernier. Loyale.

Une loyauté qui pouvait lui coûter cher !

 

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