Dangereux jeux de reines epub
Chapitre 3
Quand les autres filles s’agitèrent autour de moi, je finis de m’éveiller en bâillant. J’avais veillé tard hier, réfugiée auprès du feu pour y voir clair et réparer les outrages de ma manche. Je m’étirai, me levai et après une rapide toilette, j’enfilai ma robe raccommodée. Si l’examen n’était point trop méticuleux, personne n’y verrait rien, décidai-je en la scrutant à la lumière du jour. Malgré moi, je poussai un léger soupir. Bien sûr, en parfait état ou non, jamais je ne pourrais rivaliser avec la splendide Marguerite de Bourgogne. J’en étais étrangement désappointée.
M’emmitouflant dans la seule fourrure que je possédais, je rejoignis la reine Margaret et sa suite, et nous prîmes le chemin des jardins. Un beau soleil d’hiver éclairait le ciel. Je levai mon regard vers l’astre et le laissai me réchauffer le visage de ses rayons. Malgré moi, je cherchai une chevelure auburn parmi les promeneurs. J’aperçus quelques dames qui déambulaient et reconnus Marguerite et sa cousine Jeanne. Mon regard erra ensuite vers un groupe de jouvenceaux qui traversaient à grands pas la pelouse. Blonds, bruns, barbus ou dégarnis. Pas de couleur de flamme.
— Je vous trouve distraite ce matin, Morgane, intervint une voix ferme à côté de moi. Serait-ce à cause de l’incident dont on me fit part hier ?
Je tournai la tête promptement et esquissai un sourire d’excuse envers ma reine. Elle s’était légèrement penchée vers moi et ses yeux me dévisageaient avec sa bienveillance coutumière.
— En effet, ma dame, confirmai-je en rougissant. Je cherchais à reconnaître celui qui me tira de ce fort mauvais pas. Il ne s’est point présenté et j’ignore son nom.
— Cela est bien regrettable, car je l’aurais récompensé.
— Morgane, souffla soudain Anne. Il y a quelqu’un qui…
Un mouvement d’épaule agacé m’échappa à cette interruption impolie. Je tournai la tête et sursautai. Devant moi se tenait celui que j’avais cherché en vain. Messire Impudent. Une douce tiédeur envahit ma poitrine avant de m’enflammer les joues. Son regard chaud semblait quémander mon indulgence, une impression que son demi-sourire suffisant gomma aussitôt. Pas d’élégance aujourd’hui, notai-je en un clin d’œil, mais une toilette pratique – davantage destinée à chasser qu’à se pavaner dans les jardins – qui ne diminuait néanmoins pas sa séduction. Je me raclai la gorge, intimidée, et chuchotai entre mes dents.
— C’est lui, ma dame.
Margaret l’observa avec une attention qui le désarçonna quelque peu. Il la salua avec grande courtoisie – au moins, il n’était pas aussi grossier que mon cousin – puis se tourna vers moi.
— Damoiselle, je cherchais justement à vous rencontrer. Après l’incident d’hier, il m’a semblé tout naturel de défendre vos couleurs au tournoi. Me feriez-vous l’insigne honneur de me les confier ?
— Dès aujourd’hui ? balbutiai-je. Je pensais que la joute n’aurait lieu que mardi.
Il m’adressa un sourire de conspiration.
— Nous sommes quelques-uns bien décidés à nous entraîner auparavant. Il serait dommage que la victoire aille à l’Angleterre même si c’est son roi qui l’organise, murmura-t-il.
Je le fixai bouche bée face à cette nouvelle impudence. Ne s’exprimait-il pas devant la reine douairière ?
Qui était Française avant son mariage.
Mais moi, je ne l’étais point.
— Vous devriez accepter, intervint Margaret en nous observant tous les deux. Au moins par reconnaissance.
Je rougis.
— C’était mon intention, mais je ne suis pas sûre de… d’avoir…
Dans le même temps, je cherchai mon mouchoir, en vain.
— Prenez votre temps. Il n’est pas nécessaire de déchirer à nouveau votre robe pour satisfaire ma requête, souffla mon sauveur pour n’être entendu que de nous deux.
Mon nez se mit à me picoter et ma gêne monta d’un cran. Je regrettai une fois de plus de ne pas avoir le répondant d’Anne. Vite, il fallait que je me sorte de cet aparté embarrassant. Enfin, je sentis sous mes doigts la douceur d’un coin de batiste et l’extirpai avec force de ma poche.
— Je l’ai, m’exclamai-je avec un cri de victoire avant de m’empourprer derechef.
C’était son mouchoir, celui qu’il m’avait confié la veille pour m’épousseter.
— Oh ! Vous préféreriez que je défende les miennes ? s’indigna-t-il faussement. Avez-vous si peu confiance en ma valeur malgré mes exploits de la veille ?
Ses yeux étincelaient… de plaisir, et je ne pus m’empêcher de laisser éclater un léger rire.
— Comment vous appelez-vous, messire ? s’enquit la reine qui paraissait beaucoup se divertir du spectacle que nous lui offrions malgré moi.
— Thiébaut de Flercé pour vous servir, se présenta-t-il en s’inclinant de nouveau.
Thiébaut. Je le prononçai silencieusement, faisant rouler ces deux syllabes sur ma langue. Maintenant, je pouvais mettre un nom sur cette crinière auburn, cette expression amusée, cette voix légèrement âpre qui semblait jouer avec mes nerfs.
— Mon indulgence vous est déjà acquise suite à votre geste d’hier, déclara Marguerite. J’espère néanmoins que vous mettrez tout votre cœur à défendre l’honneur de notre chère Morgane dans la lice.
Il acquiesça, puis souriant plus franchement, il murmura pour moi seule :
— Un nom de fée. Je comprends mieux maintenant l’enchantement dont je suis victime.
Ses yeux noisette plongèrent un bref instant dans les miens. Mon cœur se mit à battre plus vite et un léger soupir vint mourir sur mes lèvres. Mais déjà, il saluait une dernière fois avant de s’éloigner rejoindre ses amis.
Margaret me jeta un regard entendu. Rouge de honte, ne sachant quelles étaient mes fautes, je baissai la tête. Tout était allé trop vite. En quelques instants, j’avais appris son nom et me retrouvais la dame de ses pensées chevaleresques.
Anne s’approcha de moi.
— Ainsi, c’est lui, murmura-t-elle. Ma foi, vous êtes plutôt bien tombée. Il est plus beau que mon fiancé et il a de l’humour en prime.
— Il n’est pas le mien, lui rappelai-je avec brusquerie.
Elle allait un peu vite en besogne. Il n’était pas dans mes projets de convoler avec le premier venu.
Le lendemain, dès l’aube, je partis prier à l’église Notre-Dame. Sur l’ordre de Marguerite, j’avais fait parvenir un message la veille à mon sauveur qui lui donnait rendez-vous dans la nef. Après notre prière, nous pourrions déambuler sagement autour de l’édifice où je m’acquitterais de ma mission.
La tête baissée, je peinais à me concentrer sur les mots et ne cessais de guetter les bruits extérieurs. Arrivait-il ? J’étais brûlante, puis glacée, incommodée par une boule au creux de l’estomac. J’en voulus un instant à ma reine qui m’avait mise dans une situation si inconfortable. N’allait-il pas penser que j’avais moi-même organisé ce stratagème pour le revoir ?
Enfin, j’entendis des pas. Je coulai un regard par-dessous mes cils, aperçus ses jambes moulées dans des chausses colorées. Les mêmes que deux jours plus tôt. Comme moi, il ne possédait point de trop nombreuses toilettes lui aussi. Chaque jour, nous semblions présenter de nouveaux points communs.
Il m’accueillit par un sourire, promenant avec intérêt ses yeux sur ma deuxième robe, avant de revenir à mon visage. Mes joues chauffèrent, intensifiant la buée qui s’échappait de ma bouche à chaque expiration.
— Le bonjour, damoiselle. Vous êtes matinale.
— C’est que j’ai fort à faire aujourd’hui et je souhaitais vous voir, rétorquai-je pour me reprendre.
— Ces douces paroles rattraperaient presque le désagrément de me sortir si tôt du lit.
Il avait encore ce demi-sourire et je m’empourprai soudain à l’imaginer au réveil. Décidément, avec lui, mon teint était plus souvent écarlate que couleur de lys.
Avant d’être rappelée à l’ordre pour notre bavardage, je l’entraînai hors de l’église. Dès que nous fûmes à l’extérieur, il s’empara de mon bras avec douceur et me glissa :
— Ne vous éloignez point trop de moi, damoiselle. Dans le cas où nous serions pris dans la foule…
Je me mordis les lèvres pour ne pas glousser devant l’assemblée clairsemée et l’absence évidente de danger. Presque malgré moi, je m’appuyai contre lui, profitant un instant de la douce chaleur de son corps, avant de m’écarter. Il semblait y avoir comme un petit jeu entre nous. Un jeu dont je ne maîtrisais pas toutes les règles, mais qui m’amusait de plus en plus. Peut-être était-ce parce qu’il m’avait sauvé la vie, mais je me sentais étonnamment à l’aise en sa compagnie.
— Je ne doute pas de votre habileté à me sortir d’une telle situation. D’ailleurs, comment s’est passé votre entraînement pour les joutes ?
Il m’adressa un sourire ravi… et malicieux.
— Je suis touché que vous vous en préoccupiez. Malheureusement, sans vos couleurs, dame Chance ne semble point m’avoir soutenu.
Je me mordillai les lèvres dans l’expectative. Il jouait encore. Devais-je me sentir vexée, désolée ou moqueuse ? Je choisis la dernière possibilité.
— Je peux réparer cet oubli pour les prochaines. Voyez, j’ai un mouchoir aujourd’hui, continuai-je sur le même ton que lui en sortant un bout d’étoffe de ma manche. Peut-être que ma magie de fée suppléera votre mauvaise fortune.
Son sourire s’élargit. Il s’empara de mon mouchoir et le porta à son nez pour en renifler la fragrance. Devant ses yeux scrutateurs, mon teint se mit à rosir. C’était insupportable.
— Je vous remercie, damoiselle. Me voilà plus tranquille maintenant. Était-ce seulement pour me rendre cette justice que vous souhaitiez me voir ce matin ?
Je me figeai. Durant quelques instants, j’avais totalement oublié la raison de ce rendez-vous.
— Non. Bien sûr que non, me repris-je, masquant ma confusion sous l’ironie. La reine Margaret désirait vous récompenser pour votre vaillance face à la foule. Elle m’a demandé de vous remettre ceci.
Dans le même temps, je détachai de ma ceinture une aumônière d’une belle teinte bleu vif doublée de velours et rebrodée de fils d’or, puis je la lui tendis.
Le front soudain plissé, il ne fit pas un geste pour la prendre.
— Pourquoi dans votre bouche ces mots sonnent-ils comme une moquerie ?
Je m’empourprai à nouveau. Il semblait soudain avoir cessé de jouer et me dévisageait avec attention. Ses yeux noisette étaient empreints d’une gravité inusitée qui me troubla. Je déglutis, incapable de me dérober.
— Peut-être… peut-être parce qu’autrement vous m’impressionneriez sûrement, messire, confessai-je, la mine écarlate.
J’étouffai un léger cri de confusion à cet aveu qui me surprenait moi-même. Ses yeux étincelèrent. Il s’empara de la main qui tenait l’aumônière et la glissa entre les siennes, larges et puissantes.
— Le velours en est admirable, fit-il en passant son pouce sur la fine peau du dos. C’est un cadeau en tout point royal que je suis heureux d’accepter. Et que beaucoup pourraient m’envier. Si vous êtes d’accord pour me l’offrir.
Je frissonnai autant sous la caresse des mots que de ses doigts. La panique m’envahit. Que devais-je dire ? Ou faire ?
— Je… oui, bien sûr, finis-je par balbutier, tous les sens égarés, en fourrant l’accessoire dans sa paume. Prenez-la. Il faut que j’y aille maintenant.
Il voulut me retenir, mais, poussée par l’affolement, je fus plus leste et me sauvai.
Je regagnai l’antichambre de la reine Margaret, les joues toujours chaudes. Rien ne s’était déroulé comme je m’y attendais. Je n’avais point gardé ma réserve habituelle. J’avais, au contraire, senti mes sens s’enflammer comme jamais auparavant. C’était… malencontreux.
Au moment où j’allais passer la porte, je reconnus mon cousin qui en sortait, la mine contrariée. Je fronçai les sourcils, oubliant aussitôt mon trouble. Que venait-il faire ici ?
Quand nous nous saluâmes dans le couloir, il me jeta un regard mécontent. L’angoisse précipita les battements de mon cœur et je m’engouffrai chez la reine. Elle m’accueillit avec un sourire affectueux avant de m’emmener discuter en aparté.
— Votre cousin m’a demandé une audience. Il souhaitait me parler d’un mariage vous concernant.
— Qu’avez-vous répondu, ma dame ? m’inquiétai-je.
Il n’avait pas perdu de temps et je me repentais de plus en plus d’avoir cherché à le connaître, ce rustre des campagnes, comme l’appelait si justement Anne.
— Que j’étais seule décisionnaire à ce sujet et que j’attendrais que la requête vienne de vous avant d’y souscrire.
Je poussai un soupir de soulagement. Mon amie avait eu raison. La reine me protégeait.
— Je vous remercie, ma dame. Je dois avouer que l’avoir rencontré m’apporte plus de déconvenues que je ne croyais.
— Il semble aussi autoritaire que l’était votre père, Morgane. Mais cessons ce sujet déplaisant. Dites-moi plutôt comment s’est passée votre course.
Aussitôt, mes pensées se tournèrent vers l’entrevue à l’église et mes joues s’enflammèrent de nouveau.
— Il vous remercie de ce cadeau… royal, ma dame. Et il dit qu’il sera envié, rapportai-je le plus fidèlement possible.
— Et vous, qu’en pensez-vous ?
Je relevai les yeux, surprise.
— Puisque tout le monde semble heureux, c’est une bonne chose, finis-je par déclarer, ne saisissant pas où elle voulait en venir.
Margaret posa sa main sur mon bras en un geste d’affection.
— Ma chère petite, peut-être que l’éducation que je vous ai fait dispenser fut trop austère… N’avez-vous point compris que cet homme vous courtise ?
Je piquai aussitôt un fard. Ainsi Margaret l’avait remarqué elle aussi. Tout le monde le voyait-il ?
— Je le pense, mais je n’ai pas de certitude. Il ne cesse de se gausser de moi. Ces Français sont si badins. Ne cherche-t-il pas seulement à s’amuser à mes dépens durant ces longues festivités ?
C’était le plus plausible. Il ne connaissait rien de moi, ou si peu.
— L’avenir nous le dira. Il n’y a pas de mal à sacrifier un peu à l’amour courtois tant que vous restez vertueuse, conclut la reine avec un regard appuyé. Venez maintenant, je suis attendue auprès de mon frère.
Elle sortit de l’antichambre, accompagnée de ses suivantes, et enfila les couloirs jusqu’aux appartements dévolus au roi Philippe. Devant les portes, la garde s’écarta et nous laissa passer. Dès que j’entrai, je jetai un coup d’œil inquiet à l’intérieur, mais Louis, le roi de Navarre n’étant pas présent, Thiébaut ne le serait point non plus.
Je n’eus pas le temps d’en être soulagée, car le groupe plongea dans une révérence que je me devais de suivre. Quand je relevai la tête, Margaret et son frère s’éloignaient ensemble vers une embrasure de fenêtre, discutant à voix basse de sorte qu’il était impossible d’entendre leur conversation. Aussitôt, Anne s’approcha de moi.
— Où étiez-vous ce matin ? Je vous cherchais.
— J’étais à l’église, chuchotai-je. Je n’avais point encore rendu grâce pour le secours dont j’ai bénéficié.
Je ne m’étendis pas sur l’autre raison de ma sortie, j’étais encore trop incertaine au fond de moi-même pour pouvoir lui en parler. Elle hocha rapidement la tête, sa curiosité satisfaite.
— Que voulait votre cousin ?
— À votre avis, Anne ? me moquai-je. Faire le rustre des campagnes en cherchant à m’imposer son ami. La reine a refusé, heureusement.
— Je n’en doutais point même si je n’aurais jamais imaginé qu’il ose venir lui en parler. Mais ce n’est pas de cela que je souhaitais vous entretenir. Demain, il y a bal, vous rappelez-vous ? M’aiderez-vous à me coiffer ? Vous n’avez pas votre pareil pour élaborer une coiffure seyante sans tirer outrageusement sur nos pauvres chevelures.
— Avec plaisir, répondis-je. Dès que la reine n’aura plus besoin de moi.
Une exclamation nous interrompit. Margaret me demandait de la rejoindre. Je m’exécutai, légèrement intimidée d’approcher le monarque à propos duquel on racontait tant de choses, et l’observai à la dérobée. Pas un muscle de son visage ne frémit alors que je m’avançais vers eux. Quand j’arrivai à leur hauteur, elle me présenta :
— Voici Morgane de Helesy. Elle connaît davantage que moi le roi Édouard. Sa mère fut une des suivantes de la reine précédente Éléonore de Castille. Elle épousa un chevalier normand au décès de celle-ci.
Mon père, et un mariage d’amour précipité qui avait fini par devenir haine malgré ma naissance. Un cheminement que je redoutais par-dessus tout pour moi-même.
Le roi darda ses yeux froids sur moi. En dépit du passage des années, son visage n’aurait point été dénué de charme s’il n’avait été aussi figé. Son expression restait impassible, comme s’il était fait de cire, pourtant, je tremblai.
— C’est la fille de la suivante qu’Édouard engrossa3 il y a quelques années ?
Je devins écarlate. Ainsi Margaret ne lui avait point scellé le destin de ma mère. Une fois veuve, celle-ci avait eu une aventure avec le prince Édouard. Un enfant en était né, la tuant au passage, lui épargnant de vivre dans le déshonneur. Le bébé avait été confié à une nourrice sans que je puisse le voir et l’identité de sa génitrice gardée secrète.
— Est-elle de confiance ? reprit-il.
— Elle m’est toute dévouée, confirma Margaret. Vous savez maintenant pourquoi.
L’attention du roi revint sur moi.
— Ma sœur m’informait des rumeurs qui courent sur le roi Édouard. On dit de lui qu’il est si faible qu’il laisse son favori gouverner à sa place. Qu’il veut l’élever à la dignité de comte de Cornouailles en spoliant son jeune frère qui devrait normalement hériter du titre. (Il fronça les sourcils avant de poursuivre.) C’est notre jeunesse qui nous forge. Vous qui l’avez connu dans un âge plus tendre, a-t-il toujours aussi été aussi corruptible ?
Je me mordis les lèvres, consternée par son ton glacial. Le roi se repentait-il de lui avoir donné son unique fille pour respecter le traité de paix de Montreuil-sur-Mer ? Il n’avait pas eu les mêmes scrupules pour sa sœur Margaret. Je jetai un coup à celle-ci, espérant son aide. Je ne comprenais pas pourquoi elle me mettait ainsi en première ligne. Elle s’était, de plus, toujours bien entendue avec Édouard et le connaissait probablement autant que moi. Je n’avais été qu’une petite fille avant l’arrivée de la nouvelle reine à la cour.
— Je me refuse à médire de mon souverain de quelque façon que ce soit, sire, finis-je par répondre le plus dignement possible devant le silence qui s’éternisait. Il est vrai qu’il n’a ni votre expérience ni encore votre intelligence politique, mais on dit de votre fille qu’elle possède cette vertu en abondance.
— Vous êtes fort habile à esquiver mes questions, damoiselle. Rassurez-vous, je ne vous demande point de médire. Parlez-moi plutôt de ses goûts. Et de ce Pierre Gaveston.
Il braqua son regard impavide sur moi et je faillis perdre mes moyens. Je n’étais pas dupe de ses paroles lénifiantes. Baissant les yeux, je murmurai :
— Il n’est un secret pour personne qu’ils sont liés par un serment de fraternité depuis leur adolescence. Fidèle en amitié, le roi Édouard répugne depuis à s’en séparer. Mais il n’est point tel qu’on vous l’a peut-être décrit. Il aime la musique, la poésie et le théâtre.
— Des occupations de jouvenceau sans vigueur.
— Pas seulement, sire. Le roi apprécie aussi de ramer et nager dans les rivières. Il excelle avec les chiens et les chevaux. Il s’intéresse aussi à la construction des édifices et des bateaux.
— Rien de très royal !
Je rougis, n’osant plus le contredire. Je rougis, n’osant plus le contredire. Il ne semblait point supporter qu’on lui résiste. Comme tous, j’avais entendu parler de ses incessantes guerres en Flandre et en Guyenne, à la recherche de je ne savais quelle grandeur. Sans compter la croisade qu’il s’était senti obligé d’entamer trois mois plus tôt contre les Templiers. Il valait mieux ne pas le contrarier.
Il me posa encore quelques questions, précises, sèches, auxquelles je tentai de répondre sans trahir l’un ni manquer de respect à l’autre. Je n’avais qu’une hâte, que se termine enfin cet interrogatoire implacable qui me mettait si mal à l’aise.
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