Dangereux jeux de reines epub

Marie Dewitte · Chapitre 7 sur 17

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Dangereux jeux de reines epub

Chapitre 6

 

Cinq ans plus tard,

Londres, palais de Westminster, mars 1313

 

Thiébaut se pressait dans les couloirs à l’appel de sa souveraine. En cinq ans, Isabelle avait bien changé. Il se rappelait encore, avec un serrement au cœur, le désarroi muet de la jeune reine lors de son couronnement en Angleterre, humiliée par le favori Pierre Gaveston, qui n’avait cessé de s’immiscer dans son couple.

Il y avait eu ensuite la guerre désastreuse avec l’Écosse, puis la révolte des barons anglais contre leur roi. Ulcérés par la prétention de son parvenu qui pillait les meilleures charges, ils avaient fini par le capturer et l’avaient exécuté. Quand Édouard, fou de chagrin, s’était jeté en pleurs sur le corps de son ami, Isabelle, devenue plus aguerrie, avait enfin pris la place qui lui revenait de droit à ses côtés.

À l’automne dernier, elle avait en outre donné un héritier à la couronne. Soutenue secrètement par son père, le roi Philippe le Bel, qui avait financé la cause des séditieux, elle avait renforcé son influence politique et œuvrait depuis à la réconciliation du souverain avec ses barons.

Thiébaut éprouvait de l’admiration pour la femme habile qu’elle était devenue et ne regrettait point d’être au service d’une telle reine. Malgré cela, son cœur demeurait meurtri par l’histoire avortée qu’il avait vécue cinq ans plus tôt et qui était responsable de son exil volontaire dans ce pays froid et pluvieux qu’il n’avait jamais quitté.

Morgane ! Qu’était-il advenu de sa jolie fée ? Elle qui rougissait d’un rien, s’était-elle habituée aux provocations de Marguerite de Bourgogne ? Avait-elle trouvé quelque chevalier à son goût à la cour de celle-ci ? Ou lui était-elle restée fidèle, attendant son retour comme elle l’avait déclaré au moment de leurs adieux ? Il eut un rire sans joie. Il en doutait de plus en plus après tout ce temps. Reviendrait-il d’ailleurs un jour ?

Il arriva devant les appartements de la reine et fut introduit dans son antichambre. Elle se tenait assise près de la cheminée, dont le manteau s’ornait curieusement d’une allégorie de l’hiver. Comme à chaque fois qu’il l’observait, il fut frappé par sa beauté froide et altière, digne de sa fonction, si semblable à celle de son père. Rien à voir avec l’attitude écervelée et frondeuse d’une Marguerite, jugea-t-il avec sévérité.

Isabelle se leva à sa rencontre, et s’écartant de sa dame de parage, madame de Beaumont, elle emmena Thiébaut jusqu’à une embrasure de fenêtre pour discuter avec plus d’intimité. Il ne s’en formalisa pas. Jamais ses gestes n’avaient trahi une quelconque inclination pour lui, seulement l’appréciation qu’elle avait de son dévouement.

— Sire Thiébaut, je tenais à vous apprendre cette nouvelle maintenant qu’elle est confirmée. Dans quelques semaines, le roi Édouard et moi partons en France visiter mon père afin de régler définitivement les tensions dans le duché de Guyenne pour lequel mon époux fait hommage. J’espère que cette annonce vous réjouit autant que moi-même.

Thiébaut demeura muet quelques instants, trop stupéfait pour réagir. Ainsi, l’espérance qu’il avait attendue durant si longtemps se concrétisait enfin. Il allait revoir Morgane.

— Je comprends et partage votre joie, même si tous, nous pouvons témoignez que vous vous êtes admirablement acclimatée à votre nouvelle patrie, finit-il par dire pour cacher son trouble. Le roi et vos sujets vous apprécient, tout comme vous vous souciez d’eux en retour. Vous incarnez pleinement la paix voulue entre les deux royaumes et je gage que l’agitation en Guyenne cessera bientôt grâce à votre sens diplomatique.

— Ne soyez point si cérémonieux. À vous, je peux l’avouer. Je suis surtout heureuse de retrouver les miens. Cinq ans que je ne les ai vus. Mon père, mes frères…

Elle eut une hésitation.

— Mais pas leurs épouses, compléta-t-il, éprouvant le même sentiment. Nous nous comprenons, ma dame.

— Jeanne ne semble pas aussi sotte que les autres, se défendit-elle, et je regrette que mon père n’ait pas suivi sa première idée de la donner à mon frère aîné au lieu de sa cousine. Imaginer Marguerite en future reine de France, en lieu et place de ma mère, me déplait fortement. N’est-ce point une injure faite à sa mémoire ? Cette écervelée ne possède pas la dignité nécessaire à cette charge.

Il partageait son opinion. Entre Louis et Marguerite, la succession ne s’annonçait guère brillante après le stratège qu’était Philippe le Bel. La politique de ce dernier exploitait la moindre faille de ses opposants pour rendre la France toujours plus étendue et puissante, sans s’encombrer de beaucoup de sens moral.

Peut-être le paierait-il un jour ? grimaça-t-il intérieurement. On ne pouvait bafouer impunément la droiture de son âme sans en subir un jour les conséquences.

— Le prince Louis a déjà la Navarre, choisit-il de répondre. Et cela permettra à votre deuxième frère, Philippe, d’hériter des comtés de Bourgogne et d’Artois apportés par Jeanne, et même de se présenter à l’élection du Saint-Empire. Une victoire politique de premier plan pour votre père.

Un discret raclement de gorge les interrompit. Isabelle fixa sa dame de parage, qui faisait semblant de s’occuper à l’autre bout de la pièce. L’aparté avait suffisamment duré.

— J’apprécie beaucoup votre clairvoyance, se reprit-elle. Mais ce n’est point pour cela que je vous ai fait appeler. J’ai une tâche à vous confier. Je

souhaiterais offrir à mes frères et sœurs7 des présents dignes du savoir-faire de nos artisans…

 

****

 

Quelques heures plus tard,

Paris, tour de Nesle.

 

La soirée touchait à sa fin et je soupirai, sachant ce qui allait suivre. Quittant le coin où j’étais restée assise à écouter une chanson jouée par un ménestrel, je m’approchai de Marguerite de Bourgogne.

— Morgane, raccompagnez donc messire d’Aulnay, ordonna-t-elle en dévoilant ses jolies petites dents brillantes, un air de défi dans ses yeux.

— Comme il vous plaira, ma dame, répondis-je tandis qu’elle jetait un regard entendu à ses cousines Jeanne et Blanche.

Malgré son impulsivité parfois féroce, je m’étais attachée à l’enjouée princesse qui aimait s’entourer de joie et de musique, comme un papillon de nuit fasciné par la flamme d’une chandelle. Bien plus qu’à son austère beau-père qui me terrifiait à chacune de ses apparitions, devais-je m’avouer. En dépit de ses prières, je n’avais point réussi à tempérer le caractère primesautier de Marguerite et je n’osais lever les yeux vers lui pour y lire mon échec.

Revenant au présent, je m’approchai du jeune écuyer normand de vingt-trois ans que j’avais rencontré des années plus tôt dans la tente de mon cousin Raoul. Son frère aîné, le chevalier Gauthier, était entré au service du deuxième fils de Philippe le Bel deux ans auparavant, et lui était devenu écuyer auprès du comte de Valois, le frère puîné du roi. Ils avaient ainsi rejoint l’entourage royal, entraînant dans leur sillage mon triste cousin.

Philippe m’adressa un sourire qui aurait peut-être fait trembler mon cœur s’il n’avait déjà été pris ailleurs. Le charme qu’il possédait en abondance, sa silhouette racée et son caractère avenant faisaient des ravages à la cour.

Trop de ravages !

— M’accompagneriez-vous, messire Philippe ? soufflai-je pour ne pas attirer l’attention.

Il acquiesça et nous sortîmes de la pièce décorée avec goût où les trois princesses aimaient à se distraire le soir, entourée de leur cour. Mais au lieu de descendre jusqu’au pied de la tour, je l’emmenai se dissimuler dans un réduit dont je détenais seule la clé. Dans la salle, les invités se retiraient peu à peu, regagnant leurs palais et autres hôtels particuliers jusqu’à ce que le silence règne à nouveau. Je vaquai à quelques affaires, ressassant une fois de plus le coup du sort qui m’avait séparée de Thiébaut et amenée à Paris. Pourquoi n’avais-je point accepté le mariage honorable qu’il me proposait ? Aurait-ce été si terrible de prendre ce risque alors que jamais mon cœur n’avait frémi pour un autre depuis lors ? J’avais cruellement manqué d’audace et en payais maintenant le prix.

Quand je remontai quelques instants plus tard, chacune des princesses avait regagné ses appartements. Je trouvai Marguerite dans le sien, revêtue d’une robe d’intérieur, ses somptueux cheveux défaits croulant le long de son dos, ses lèvres pleines, rouges d’excitation à l’idée du moment à venir.

— J’ai renvoyé mes servantes, la tour est vide et mon époux auprès de son père. Faites-le venir. Il m’a été si pénible de devoir faire semblant durant la soirée.

— Êtes-vous sûre, Marguerite ? Il est fort tôt. La garde veille toujours et nos gens de confiance ne sont pas encore en place.

— Je ne pourrais point endurer un instant de plus, s’impatienta-t-elle. Et lui non plus, j’en suis certaine. Cela fait trop longtemps. Je veux le voir tout de suite.

Je n’osai protester davantage. Je descendis l’escalier sans bruit et gagnai le réduit.

— Elle vous attend, chuchotai-je à l’occupant en ouvrant la porte.

Alors qu’il s’élançait, tout à son impatience de rejoindre la reine de Navarre, j’ajoutai :

— Faites silence, je vous en prie. La garde rôde et pourrait s’alarmer d’un pas trop martial.

Quand je rejoignis l’antichambre, la porte qui la séparait de la chambre proprement dite était déjà close, mais laissait malgré tout échapper quelques murmures et gloussements. Je m’assis sur un banc et attrapai un psautier qui traînait. Puis je me plongeai fermement dans sa lecture pour oublier ce qu’il pouvait se passer de l’autre côté du mur.

Depuis que, par un funeste hasard, j’avais surpris leur idylle interdite, j’avais eu le douteux privilège de devenir la complice de leur liaison. Je trahissais chaque jour un peu plus la confiance que l’implacable souverain avait placée en moi, sans que je trouve le courage de les dénoncer. Avec une mère telle que la mienne, ne risquait-il pas de juger que c’était de ma faute ?

 

J’entendais les cloches de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés sonner

Vigiles8 quand la porte de la chambre s’ouvrit enfin. Aussitôt, je réprimai les tremblements qui avaient fini par me saisir devant cette folie qui s’était éternisée au-delà du raisonnable.

Philippe passa l’embrasure et je fus frappée une fois de plus par le mélange de joie profonde et de lassitude qui irradiaient de ses traits. Était-ce là l’expression que conférait l’amour partagé ? J’étouffai un soupir attristé. Depuis que j’avais perdu Thiébaut cinq ans plus tôt, il m’arrivait de douter de le connaître un jour.

L’écuyer tourna une dernière fois son regard vers la reine de leur royaume enchanté, puis referma l’huis d’un geste décidé. Je me levai pour le rejoindre et le raccompagner en bas de la tour. Un instant, je me demandai où se trouvait son frère Gauthier que Blanche, la jeune cousine de Marguerite, contemplait avec les yeux de l’amour sans que je sache si elle avait, elle aussi, succombé à l’interdit. Les exhortations à la raison proférées par Jeanne avaient peut-être porté ses fruits auprès de la benjamine.

Nous nous engageâmes dans l’escalier envahi par la pénombre, les quelques torches qui l’éclairaient sur le point de s’éteindre. Mon cœur battait sourdement dans ma poitrine et l’impression imminente de danger me hérissait le poil. Je restai aux aguets, patientant longuement à chaque palier, tendant l’oreille à la recherche de sons suspects. Mais nulle âme ne semblait errer entre les vieilles pierres, pas même celle des défunts.

Nous étions presque rendus quand soudain, ce que je craignais de manière diffuse se produisit. Du bruit. Des pas se rapprochant. Affolée, je cherchai du regard une cachette. De la lumière !

Aussitôt, Philippe me plaqua contre le mur, plongeant son visage dans mon cou. Je fronçai le nez devant l’odeur de débauche qu’il dégageait et qui me troublait malgré moi quand il m’ordonna à voix basse.

— Laissez-vous faire.

Il posa ses mains sur moi en une parodie d’étreinte, froide et sans passion, au moment où deux gardes déboulaient du couloir.

— Ce n’est rien, laissez-nous, gronda-t-il ensuite aux nouveaux arrivés qui avaient stoppé net à notre vue.

Ils émirent un léger rire, mais par acquit de conscience, l’un d’eux brandit sa torche devant mon visage exposé. Je fermai les yeux, mortifiée.

— C’est une des filles de l’entourage des princesses, je la reconnais, chuchota-t-il à son camarade en reprenant sa ronde.

— Elle prend du bon temps quand elle n’est plus de service, renchérit l’autre, croyant peut-être n’être point entendu.

Ils disparurent au coin du couloir. Aussitôt, l’écuyer me lâcha. Je poussai un soupir de soulagement.

— Bravo pour votre sang-froid, damoiselle, murmura-t-il. Ils n’ont rien suspecté.

Seulement que je m’adonnais à des occupations licencieuses, me désolai-je, le cœur encore battant.

Je me tournai aussitôt vers lui, la voix implorante.

— Voyez le danger que vous lui faites courir. Que vous nous faites tous courir. Soyez raisonnable. Cessez de la voir, je vous en prie.

Il secoua la tête, résolu.

— On ne repousse pas une femme comme elle. Tant qu’elle m’accueillera, jamais je ne me déroberai. Elle est si ardente et…

— Je ne veux point entendre le détail de vos amours, le coupai-je tout bas, oubliant ma position sous la colère qui m’assaillit face à son aveuglement. Si mon cousin Raoul s’imagine que vous m’avez séduite, ça en sera fini de votre amitié.

— Je préfère cent fois le sacrifier, lui, plutôt qu’elle. Et j’espère que vous ne privilégieriez point dans cette affaire une famille qui n’a jamais rien fait pour vous. Vous n’en sortiriez pas indemne.

Sa voix s’était faite menaçante. Je relevai le menton.

— Que croyez-vous donc ? Je suis loyale à ma reine. Vous, en revanche, vous devriez penser davantage à vos fils et à l’avenir de votre maison. Est-ce vraiment l’héritage que vous voulez leur laisser ?

— Une faveur royale. Ils n’auront pas à s’en plaindre.

Je levai les yeux au ciel, excédée par son inconscience. Comme si Marguerite avait le moindre pouvoir.

— Partez vite maintenant. Nous avons assez tenté dame Chance pour ce soir.

Je tressaillis à ces derniers mots. Pourquoi avais-je utilisé cette expression entre toutes ? Le cœur lourd, je fis demi-tour et m’enfonçai dans les ténèbres. Alors que je remontais les escaliers, je me remémorai avec nostalgie la seule et unique fois où un homme m’avait tenue amoureusement dans ses bras. À Boulogne, dans un jardin figé par l’hiver. Je secouai la tête de dépit. J’avais eu tort de croire, à l’époque, qu’il reviendrait. Il était plus probable qu’il m’avait oubliée depuis longtemps.

Je regagnai la chambre de Marguerite. Elle avait passé une chemise et se peignait les cheveux d’un air languide, attendant que je les tresse pour la nuit. Les cernes bleutés sous ses yeux en renforçaient le troublant magnétisme. M’attelant à ma tâche, je lui narrai l’incident. À mon récit, elle hocha la tête, fronçant brièvement les sourcils devant notre ruse avant de hausser les épaules. J’inspirai profondément. Il fallait qu’elle prenne la mesure du péril dans lequel elle nous jetait tous.

— Vous devriez cesser cette folie, ma dame. Aujourd’hui, nous avons failli être surpris et…

— Et vous avez admirablement su donner le change, m’interrompit-elle d’une voix un peu acide. Je vous récompenserai et gonflerai votre dot.

Pour rattraper une réputation ruinée ?

L’amertume m’envahit. Je ne doutais point que la nouvelle finirait par s’ébruiter. Tant de rumeurs couraient déjà sur l’inconduite de la cour sans que personne ne puisse rien prouver.

La culpabilité prit aussitôt sa place et je m’empourprai. Comment osais-je faire preuve d’ingratitude ? Quand mon cousin, fraîchement arrivé à Paris, était revenu à la charge avec ses projets matrimoniaux – et le triste Thierry de Morterive qu’il me destinait comme je l’avais appris – Marguerite l’avait éconduit sans appel, me sauvant d’un mariage sans attrait. Je ne devais pas l’oublier.

— Réfléchissez, je vous en prie, repris-je, l’esprit déchiré par mon dilemme. Cela a suffisamment duré. Un an déjà.

Elle soupira doucement, le regard tourné vers un monde inaccessible.

— Au contraire, je pense que je ne pourrais plus m’en passer. Avec lui, je me sens vivante. Aimée. Il est si tendre et viril à la fois. Et beau… Il me fait perdre la tête. Vous ne pouvez savoir ce que c’est.

Oh si, j’avais failli la perdre moi aussi. Mais plus raisonnable qu’elle, je n’étais point allée au bout de mon désir pour Thiébaut. Ce que, aujourd’hui, il m’arrivait parfois de regretter.

— Vous êtes mariée, l’exhortai-je en reprenant le nattage qui s’était échappé de mes mains. Vous serez un jour reine de France.

— La belle affaire si c’est pour être malheureuse. Que ne puis-je être désunie comme la duchesse Aliénor en son temps ? Quitter l’héritier de France et avoir ensuite le roi d’Angleterre… Mais il est déjà pris par cette prétentieuse d’Isabelle.

Je secouai la tête, consternée par la mésentente qui continuait de régner entre elles, malgré la distance.

— N’enviez point son époux, ma dame. Il est pire que le vôtre. Rappelez-vous, il l’a beaucoup humiliée avec Pierre Gaveston. Avez-vous oublié qu’il l’avait dépouillée de ses bijoux pour les offrir à son favori ? Qu’à son couronnement, les armes de celui-ci remplaçaient celles d’Isabelle ? Pouvez-vous imaginer pareil mépris de la part du vôtre ?

Je ponctuai ma tirade en serrant sans douceur l’extrémité de ses cheveux dans le ruban. Libérée, elle se leva brusquement.

— Le mien n’a-t-il point eu une fille illégitime l’année même de notre mariage ? Comment croyez-vous que je l’aie pris ?

Je grimaçai, ne pouvant lui donner tort.

— Pour en revenir à Isabelle, Édouard la gâte outrageusement depuis que son favori n’est plus, continua-t-elle. Il n’a de cesse de lui offrir des terres et des châteaux qu’elle amasse comme une fourmi avare.

— Parce qu’elle l’aide dans sa politique à se concilier les hauts barons.

— Parce qu’elle lui a donné un fils plutôt, alors que moi je n’ai qu’une fille !

Je retins un soupir. Il était vrai. Mais peut-être que si Marguerite faisait des efforts pour passer du temps avec son mari, elle pourrait en concevoir un, elle aussi.

— Soutenez votre époux malgré ses travers comme Isabelle le fit avec le sien. Aidez-le dans sa tâche et vous vous rapprocherez, vous verrez.

Elle se planta au milieu de la pièce, le pied battant furieusement le carreau.

— Faites ceci, faites cela. Soyez moins gaie, plus pieuse et

compréhensive envers le hutin9 auquel on vous a donnée. Cessez vos fêtes frivoles que le roi Philippe désapprouve… Je suis plus contrainte que la dernière de mes servantes. On ne croirait point que je suis princesse et reine à obéir aux exigences de tout un chacun ! Et mes désirs à moi, ont-ils le droit d’exister ?

— C’est notre devoir à toutes, ma dame.

— Pas le vôtre, apparemment. À votre âge, j’étais déjà mariée depuis six ans sans que personne ne me demande mon avis.

Accablée, elle se laissa tomber sur le lit en désordre, les membres écartés telle une étoile de mer.

— Si vous saviez, Morgane, j’étouffe tellement dans cette existence. Je voudrais être libre !

Sa tirade finit dans un sanglot et des larmes apparurent au coin de ses paupières. Je me mordillai les lèvres de désarroi tandis que mon cœur s’emplissait une fois de plus d’empathie. Elle avait raison, elle n’avait pas choisi cette alliance décidée par son père. Et l’entêtement du prince Louis se heurtait bien trop souvent au caractère volcanique de la Bourguignonne. Des trois princesses, seule Jeanne semblait heureuse en ménage.

— Je vais me retirer, soufflai-je, désolée pour elle. Vous avez probablement besoin de repos. Demain est un autre jour.

Elle ne répondit pas. Je fermai délicatement la porte derrière moi et rejoignis mon couchage, froid et vide. Je n’enviais point la vacuité de sa vie… ni la solitude de la mienne, quoi qu’elle en dise.

 

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