Dangereux jeux de reines epub
Chapitre 12
Paris, tour de Nesle, 7 avril 1314
L’aube se levait à peine. Dans la chambre voisine, Marguerite dormait encore. Brodant d’un air absent en attendant son réveil, je soupirai, découragée. Voilà plusieurs jours que j’avais appris le retour de la reine Isabelle en France et l’accablement s’était abattu sur moi à l’idée de revoir Thiébaut. Assurément, il n’allait point revenir seul cette fois. Une femme le suivrait, peut-être déjà grosse de ses œuvres. D’un chevalier présent au tournoi à Londres, j’avais entendu parler de ses soudains efforts pour se trouver une épouse. Peut-être même me la présenterait-il, achevant par cette cruauté de me démontrer que notre amour était bien mort. Je frémis à cette idée épouvantable.
Comment arriverai-je à faire face ?
Par bonheur, il n’était pas encore à Paris. Isabelle avait suivi son père à Saint-Germain-en-Laye et leurs négociations officielles pour apaiser définitivement les tensions au sujet du duché de Guyenne prendraient encore un certain nombre de jours.
Oserai-je prier Marguerite de me laisser me retirer quelque temps pour ne point risquer de le croiser à la cour ? Un bref soulagement me saisit à cette idée. Peut-être accepterait-elle ? La présence du roi l’empêchant de recevoir son amant, elle n’aurait guère besoin de mes services.
Une servante fit irruption dans l’antichambre. Je tressaillis comme si mes pensées coupables pouvaient se lire sur mon visage.
— On vous demande, damoiselle. Un homme insiste pour être introduit auprès de vous. Seule.
— De si bon matin ?
Je me mordillai la lèvre. Le chevalier vieillissant auquel j’avais laissé quelques espoirs quand il était venu solliciter ma main deux mois plus tôt était-il de retour de la guerre ? Peut-être était-ce un signe du destin ? Si nous ne lambinions point, je pourrais être mariée et partie avant qu’Isabelle ne gagne Paris.
Malgré moi, je frissonnai à cette perspective. En trouverai-je le courage ?
Il le faut.
La servante attendait toujours. Me levant, je remis rapidement de l’ordre dans ma mise avant de déclarer.
— Fais donc.
La porte s’ouvrit, laissant le passage au solliciteur. Un léger cri m’échappa.
— Messire Thiébaut, soufflai-je soudain sans force devant l’apparition.
— Damoiselle.
Il était seul lui aussi et me dévisageait avec fièvre, sans que je lise dans son regard la condamnation du printemps dernier. Avait-il fini par me pardonner ? Mon cœur s’affola alors qu’il se rapprochait, examinant la pièce d’un large coup d’œil. Je le détaillai avidement, notant sans m’y arrêter le désordre de sa tenue, la boue et la poussière qui le maculaient. Quand il parvint à ma hauteur, une odeur de cheval m’enveloppa. Il me saisit la main, l’écrasant presque sous la tension qui paraissait l’habiter.
— Disparaissez immédiatement de cette cour. Déclarez-vous souffrante, contagieuse même, et réfugiez-vous en quelque couvent éloigné. Dès aujourd’hui.
— Que racontez-vous donc ? m’écriai-je, ne comprenant rien à ses exhortations. Avez-vous perdu la raison ? Je ne peux abandonner le service des princesses ainsi.
— Je ne puis vous en révéler plus, se désola-t-il. Mais je vous en prie. Si vous me gardez quelque confiance et sentiments, faites comme je vous l’ai dit.
Ses beaux yeux noisette semblaient me supplier. Je frémis à la mention de la douce relation que nous avions partagée. Puis qu’il avait saccagé sans états d’âme, sans même me laisser le bénéfice du doute.
— Pourquoi devrais-je vous obéir ? me rebiffai-je en libérant ma main. Avez-vous, vous-même, encore des sentiments envers moi pour oser exiger une telle chose ?
Il m’attrapa la taille pour me plaquer contre lui et ses mains remontèrent jusqu’à ma nuque qu’il emprisonna. Le souffle coupé par un désir aussi brutal que malvenu, je me découvris incapable de bouger.
— Oui, Morgane, je vous aime toujours, déclara-t-il alors de sa voix âpre qui me chavirait, nos souffles se mêlant. Et je vous crois sincère.
Mes yeux s’écarquillèrent, mon cœur s’affola dans ma poitrine. Ses lèvres à quelques pouces des miennes. Ses mains chaudes qui enserraient mon cou avec possessivité. Son corps aux muscles durs contre lequel j’étais pressée. Et ses mots surtout, ses mots que j’avais désespérément souhaité entendre.
Je balbutiai, perdue par cette soudaine volte-face.
— Pourquoi avez-vous changé d’avis ?
Au lieu de me répondre, il me gratifia d’un baiser qui m’étourdit. Sa bouche se souda à la mienne et je sentis mes membres défaillir. Les yeux embués d’émotion, je m’agrippai à lui alors que nos lèvres s’apprivoisaient à nouveau. Mon corps s’alanguit contre le sien et une vague délicieuse gonfla au creux de mon ventre. Dans ses bras, je retrouvais les sensations ensorcelantes que lui seul savait faire naître en moi.
Trop vite, il me lâcha. Je poussai un gémissement de protestation.
— Je ne peux m’attarder davantage, souffla-t-il avec regret. Je dois rentrer à Saint-Germain-en-Laye. Promettez-moi de faire ce que je vous ai demandé. Le plus rapidement possible. Et de ne point en bouger avant que je ne vienne vous y chercher.
— Attendez, le suppliai-je. Ne partez pas déjà…
— Promettez-le, Morgane ! Je vous en conjure !
L’urgence dans sa voix et son air tourmenté finirent de me convaincre. Malgré l’appréhension qui s’était emparée de moi, les couleurs me parurent soudain plus vives. Le cuivre de ses cheveux. Le bleu et l’or de l’aumônière familière pendue à sa ceinture. L’orangé des flammes dans la cheminée.
Il m’aimait toujours !
— Je vous le promets, Thiébaut. Sur mon âme. Je vous aime moi aussi.
Il me dévisagea comme s’il craignait de ne jamais me revoir. Puis s’arrachant à la fascination que je semblais exercer sur lui, il tourna les talons et quitta brusquement la pièce.
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