Dangereux jeux de reines epub
Chapitre 10
Paris, tour de Nesle, juillet 1313
La délégation anglaise était repartie. Après un grave incendie qui s’était déclaré dans leur tente alors qu’ils suivaient le roi Philippe à Pontoise et qui avait détruit toutes leurs possessions, les souverains anglais avaient regagné le royaume.
J’étais soulagée sans en être tout à fait convaincue. Je n’avais pas revu Thiébaut après notre discussion à l’abbaye, ou seulement de loin lors des dernières fêtes où j’avais dû paraître. Il m’avait à chaque fois ignorée et j’avais fait de même, meurtrie par son manque de confiance.
Je n’arrivais pas à comprendre comment notre tendre inclination avait pu se dégrader aussi vite, brisée par quelques racontars malveillants. Fallait-il que ses sentiments n’aient point été aussi forts que les miens à Boulogne ? Quelle ironie alors qu’à l’époque, il était empli de bien plus de certitudes que moi.
— Allons donc, cessez d’arborer cette mine défaite, s’impatienta un soir Marguerite qui se préparait avec ses cousines Jeanne et Blanche. Maintenant qu’ils ont regagné leur île, nous pouvons retrouver nos douces habitudes.
Comprenant à quoi elle faisait allusion, mes yeux s’embuèrent : ces instants volés de passion qu’elle s’octroyait sans remords et que, de mon côté, je ne connaîtrais probablement jamais.
Ce qu’il valait mieux, devais-je admettre. Avec ma dot, je finirais par trouver un homme moins chatouilleux sur ma réputation et qui ferait un époux acceptable. Un mariage de raison, ce que ma première protectrice m’avait toujours épargné. Des noces que j’envisageais de plus en plus souvent pour échapper à l’atmosphère pernicieuse de la cour.
Les mains tremblantes, je terminai mon office auprès de Blanche que je coiffais.
— Suggérez-moi plutôt ce que je pourrais offrir à messire Philippe pour qu’il ne m’oublie pas, ordonna Marguerite alors que j’allais me retirer. Voilà plusieurs jours que je cherche une idée en vain.
— Comment pourrait-il vous oublier ? répondis-je, un peu agacée.
N’est-ce point de leur faute à tous les deux si je connais cette infortune ?
Elle ajusta sa ceinture faite de plaques d’or sur ses hanches avant de s’examiner d’un air critique.
— Je veux qu’il puisse penser à moi, même quand je suis loin de lui…
Les yeux rêveurs, elle tournoya dans la pièce. Ses bras déployés donnaient l’impression qu’elle espérait s’envoler hors de la tour comme pour le rejoindre. Puis elle s’arrêta brusquement et me fixa.
— Alors ?
— La seule chose que j’aie jamais offerte à un homme était une aumônière, avouai-je, poussée dans mes retranchements. Quand nous nous sommes revus cinq ans après, il la portait encore.
Ce premier jour où j’avais l’espérance qu’il m’aimait toujours.
Marguerite me dévisagea avec un regard neuf.
— Eh bien, vous n’avez pas froid aux yeux malgré vos airs candides !
Je m’empourprai et baissai la tête.
— À vrai dire, je n’étais que la messagère. Le présent venait de ma protectrice, la reine Margaret.
— Un cadeau de reine, oh… Mais oui, gloussa-t-elle soudain. Quelle belle idée ! Je pourrais lui offrir l’aumônière de cette pécore d’Isabelle maintenant qu’elle est repartie. Que ce présent hypocrite devienne celui de l’amour…
— Et j’offrirai la mienne à messire Gauthier, intervint Blanche d’une voix tout aussi exaltée, habituée à suivre son aînée en tout. Deux aumônières semblables pour les deux frères qui ont conquis nos cœurs.
Je lui jetai un regard de biais. Seulement son cœur ou davantage ? Je l’ignorais toujours et à vrai dire, je ne tenais point à le savoir. Le dangereux secret de Marguerite me suffisait amplement.
— Est-ce bien raisonnable, croyez-vous ? tempéra Jeanne. C’est quand même un cadeau de notre sœur.
— C’est mieux qu’un de ceux de mon époux, ne pensez-vous pas, Jeanne ? Ils sont si rares qu’il arriverait peut-être même à s’en rendre compte, persifla la reine de Navarre. Allons, finissons de nous préparer. Peut-être sire Philippe sera-t-il là ce soir ? J’ai tant de hâte à le revoir.
Elle s’activa davantage à cette idée, l’esprit déjà ailleurs. Le cœur lourd, je détournai la tête au rappel de mon rôle peu glorieux auprès d’eux et au gâchis qui en avait résulté. Un bref instant, je me revis face à Thiébaut et son ultimatum à l’abbaye. Les larmes me montèrent aux yeux. Je les étouffai du mieux que je pus. Je n’aurais rien pu faire d’autre. Marguerite était princesse et reine, et je n’étais que sa suivante. Une suivante loyale quoiqu’en disait mon chevalier. Aussi fidèle qu’il l’était à sa souveraine. Mais je ne pouvais le lui avouer.
OceanofPDF.com