Dangereux jeux de reines epub
Chapitre 13
Abbaye de Port-Royal des Champs, fin avril 1314
Quinze jours étaient passés entre ces murs où nulle nouvelle ne filtrait depuis l’extérieur. L’ignorance commençait à me rendre folle. Qu’est-ce que Thiébaut avait cherché à me cacher ? Combien de temps devrais-je encore attendre dans le silence et le recueillement ? Des hypothèses toutes plus insensées les unes que les autres tournaient dans ma tête. Je craignais qu’il se soit joué de moi et que quand je sortirais enfin, rappelée par une Marguerite excédée par la longueur de ma retraite, il aurait regagné l’Angleterre depuis longtemps.
Un grattement à la porte de ma cellule interrompit mes ruminations et une moniale apparut.
— Un visiteur vous attend dans le cloître. À la demande de la reine Isabelle, il a eu la permission exceptionnelle de franchir la clôture et d’entrer dans l’abbaye.
Je fronçai les sourcils, décontenancée.
Isabelle ? Pas Marguerite ?
— J’arrive, répondis-je, sortant de mes réflexions.
Je gagnai le cloître avec une certaine impatience et m’arrêtai brusquement en apercevant une silhouette familière. Sa chevelure auburn accrochait les rayons du soleil, le nimbant de feu. Les battements de mon cœur s’accélérèrent. Thiébaut. Il avait tenu parole.
Pourtant, quand je parvins à sa hauteur, son teint était anormalement pâle. Un spasme me tordit le ventre.
— Damoiselle, j’ai à vous apprendre de terribles nouvelles.
À ce ton solennel, mes traits se chiffonnèrent sous l’inquiétude. Où était passé l’élan de notre précédente rencontre, nos baisers et ses déclarations passionnées ? Je pris une longue inspiration et murmurai d’une voix légèrement tremblante :
— Je vous écoute, messire.
— Les princesses Marguerite, Blanche et Jeanne ont été arrêtées. Les deux premières ont été convaincues d’adultère avec les frères d’Aulnay, Philippe et Gauthier. Jeanne ne serait apparemment que complice.
Le sang se retira de mon visage et je plaquai mes mains devant ma bouche. Ce que je craignais depuis si longtemps s’était produit.
— Que va-t-il leur arriver ? le pressai-je.
— Marguerite et Blanche ont été tondues et emprisonnées à Château-Gaillard sans espoir d’en sortir jamais, tandis que Jeanne est retenue dans la forteresse de Dourdan. Les corps des quelques valets soupçonnés de complicité furent jetés dans la Seine. Quant aux deux frères, ils ont été exécutés à Pontoise avec une sauvagerie telle qu’elle a choqué le peuple venu
assister à leur supplice15, finit-il en détournant les yeux.
Ainsi, il est déjà trop tard !
Une nausée me tordit violemment l’estomac. Me sentant vaciller à cette avalanche de calamités, j’appuyai mon bras contre un mur. Puis, après quelques instants de stupeur, je m’enquis d’une voix blanche, comprenant soudain toutes les implications :
— Est-ce pour cela que vous m’avez demandé de venir me réfugier ici ? Pour me mettre à l’abri d’éventuelles représailles ?
Il hocha la tête.
— Mais comment le saviez-vous alors que nul bruit n’avait filtré jusqu’à la cour ?
Il se mordit la lèvre, hésitant pour la première fois.
— Parce que c’est la reine Isabelle qui les a dénoncés à son père16. Et que j’ai, malgré moi, participé à cette affaire. Voilà pourquoi je vous pressais de disparaître. Isabelle a identifié dans la vêture des deux chevaliers les aumônières qu’elle avait elle-même offertes aux princesses. Une enquête fut discrètement menée par le roi Philippe qui confirma les soupçons de sa fille. Les aveux arrachés aux deux damoiseaux achevèrent de le convaincre.
Arrachés par la torture, frissonnai-je violemment.
Je peinais à assimiler toutes ces informations qui tombaient les unes après les autres. Dans ma tête défilaient les images de ces épisodes tels que je me les représentais. La fureur implacable du roi, l’humiliation publique des princesses, la mort violente de deux hommes foudroyés en pleine jeunesse et surtout la disparition de pauvres êtres qui n’avaient point eu d’autres choix que d’obéir. Un sort que j’aurais peut-être pu connaître si je ne m’étais pas abritée ici sur son instance.
Tout cela par la faute d’Isabelle qui ne comptait même pas vingt ans. Je me mis à trembler sans pouvoir m’en empêcher.
— Ce n’est plus l’agneau de Boulogne que j’ai juré de protéger, me confirma Thiébaut, semblant lire dans mon regard. Les épreuves qu’elle a subies l’ont mûrie. Elle est devenue une louve qui sait mordre quand cela est nécessaire, sans jamais faillir à ses devoirs. Elle deviendra une grande reine.
— Vous osez la défendre ! m’indignai-je en reculant d’un pas, l’œil humide. Ne pouvait-elle s’occuper des défaillances de son époux plutôt que de répandre le malheur à la cour de France ?
Ses épaules se raidirent, ses yeux s’étrécirent.
— Elle a une conscience aiguë de la dignité royale. Ce dont Marguerite de Bourgogne a toujours été incapable !
— Peut-être parce qu’elle préférait écouter son cœur, la disculpai-je sans savoir pourquoi alors que je n’avais cessé de l’inciter à renoncer à cette folie qu’elle payait cher aujourd’hui.
Malgré moi, je m’étais rapprochée. Face à face, nos regards frémissants défiaient l’autre de le contredire.
— Une qualité dont votre reine semble bien dépourvue ! Une souveraine que je ne vous envierai jamais de servir ! finis-je en fulminant.
À ces derniers mots, Thiébaut fut pris d’un sursaut et détourna les yeux.
— L’amour et le devoir se situent souvent dans des camps opposés, soupira-t-il après un instant, sa colère brusquement éteinte. Nous l’avons payé assez cher tous les deux.
Il prit ensuite une longue inspiration et son regard revint se poser sur moi.
— La cour n’est plus. Vous êtes libre, Morgane, libre de faire ce que vous désirez. Je pense que la reine Margaret vous reprendra à son service si vous le souhaitez. Elle vous apprécie grandement et sera heureuse de partager sa retraite avec vous.
Je m’affaissai, terrassée par toutes ces émotions contraires. Pourquoi me parlait-il de la reine douairière ? Était-ce parce qu’il n’était point libre comme je l’avais suspecté ? Cette réflexion mélancolique qu’il avait eue… Une douleur sourde envahit ma poitrine déjà rongée par la peine. Cette idée m’était intolérable.
— Est-ce ma seule option ? demandai-je d’une faible voix, plongeant mon regard noyé de larmes dans le sien pour y chercher trace des sentiments qu’il m’avait déclarés quinze jours plus tôt.
J’y découvris toute la douceur du monde, entachée d’un brin d’incertitude et d’une lueur de jalousie qu’il ne pouvait masquer totalement. L’espoir qu’il lut dans le mien le fit frémir. Il ajouta d’un timbre légèrement enroué, les poings crispés de nervosité.
— Je vous espère toujours, petite fée. Si, malgré ce dont je vous ai fait part, votre cœur n’a point changé, accepteriez-vous de m’épouser et de vivre avec moi à la cour d’Angleterre ?
Mes yeux s’écarquillèrent. Je plaquai mes paumes sur ma poitrine pour contenir les battements fous de mon cœur. Ainsi, seul le jugement que je pouvais avoir de lui et de son implacable suzeraine l’avait retenu.
Sans attendre davantage, je fis un pas vers lui. Mes mains trouvèrent les siennes, mes lèvres effleurèrent leurs jumelles, et nos souffles se mêlèrent à nouveau, recréant cette harmonie qui n’appartenait qu’à nous. Près de lui, je me sentais complète et non contrainte, malgré nos différences. Notre amour avait survécu au pire : la séparation, la défiance, les allégeances contraires et même ce dernier évènement, tragique.
Mais un ultime scrupule me retint.
— En avez-vous le droit, Thiébaut ? J’étais proche de Marguerite de Bourgogne. La reine Isabelle ne sera probablement pas heureuse de vous voir lier votre vie à la mienne.
J’étais même complice dans cette affaire comme il l’avait sûrement deviné en m’enjoignant à disparaître.
— En effet, reconnut-il, cette idée ne la réjouit point. Mais après l’incendie de sa tente, elle eut la bonté de m’accorder une faveur. Je ne l’avais pas réclamée… jusqu’à présent. C’est vous que j’ai demandée, du moins, si vous y consentez. Vous sentez-vous capable, malgré tout, de surmonter sa méfiance ?
— Oui, m’écriai-je d’une voix vibrante, en dépit de ce dernier obstacle. J’y consens avec grande joie, tant mon cœur tremble d’impatience d’être enfin vôtre.
Aussitôt, il se pencha vers moi et s’empara de ma bouche. Ses bras possessifs m’étreignirent alors que je répondais avec ferveur à son baiser. Puis je me laissai aller contre lui pour écouter le chant effréné de nos deux cœurs.
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