Dangereux jeux de reines epub

Marie Dewitte · Chapitre 16 sur 17

Pages du PDF

Dangereux jeux de reines epub

Chapitre 15

 

Wissant, 27 avril 1314

 

Partis à l’aube, nous atteignîmes le petit port de Wissant en milieu de

journée. Les navires se balançaient sur l’onde en attendant l’appareillage prévu avec la marée. Le camp de la reine se dressait non loin de là, constitué de nombreuses tentes colorées pour abriter sa suite. Nous y pénétrâmes jusqu’à en gagner le cœur qui accueillait le pavillon le plus opulent. Juste avant d’entrer, Thiébaut se pencha vers moi.

— Êtes-vous prête ?

Je hochai la tête, résolue. Après la nuit dernière, je me sentais cuirassée

par l’amour. L’enchantement qu’il m’avait fait découvrir – par trois fois, comme si nous ne pouvions nous rassasier l’un de l’autre – me donnait la force, ou peut-être l’inconscience, d’affronter la reine Isabelle.

L’intendant nous annonça et nous avançâmes ensemble sous la toile, la

main de Thiébaut soutenant la mienne. Isabelle avait pris place devant une écritoire et rédigeait une missive. Un court silence, rompu seulement par le grattement du papier, puis elle leva les yeux vers nous.

— Ma dame, s’inclina mon compagnon, je vous présente ma future

épouse, Morgane de Helesy, comme vous me l’avez accordé.

Sa voix ronflait d’une fierté contenue. Je plongeai aussitôt dans une

révérence, dévisageant la reine à travers mes cils baissés. Ses lèvres serrées et ses épaules raidies exprimaient le déplaisir que ma vue lui causait.

— À votre service, ma dame, si cela vous agrée.

— Un service bien piètre vis-à-vis de la royauté si j’en crois les

dernières nouvelles.

Je me redressai, le dos rigide sous la colère.

Après tout ce que cela m’avait coûté !

— J’étais aux ordres de la reine de Navarre, rétorquai-je néanmoins

d’une voix égale. Je ne pense pas qu’elle ait eu des reproches à me faire.

À côté de moi, Thiébaut retint son souffle, un pli soucieux barrant son

front.

— Des ordres qui vous déplaisaient peut-être ? s’enquit Isabelle. Ce

qu’il est advenu a dû grandement vous soulager.

Je l’observai discrètement. Était-ce un piège ? S’attendait-elle à ce que

je crache mon fiel maintenant que Marguerite était déchue ? Ou au contraire que je la défende ? Je repensai un bref instant à la nuit dernière, au bonheur que j’avais ressenti dans les bras de Thiébaut. Je pouvais presque comprendre la princesse à présent. Qu’aurais-je été capable de risquer pour garder l’amour de mon chevalier ? Qu’étais-je en train de faire en ce moment même ? Je subissais un interrogatoire insultant auprès d’une femme méprisante et dénuée de pitié. Non vraiment, je ne pouvais accabler davantage Marguerite.

— Il ne m’appartenait point de juger ses ordres, ma dame, je n’étais

que sa suivante. Mais elle s’avéra bonne envers moi et je lui fus totalement dévouée. Comme je le serai vis-à-vis de vous pour l’amour de messire Thiébaut qui vous a juré fidélité.

Je glissai un œil vers celui-ci. Il acquiesça des yeux. Il semblait que je

m’en sortais honorablement. Je lui adressai un bref sourire rassurant. N’avais-je pas vécu toute ma vie au milieu de différentes cours ? Malgré moi, j’en connaissais les chausse-trappes.

La reine sembla apprécier ma franchise. Je commençais à me détendre

quand elle déclara :

— Mon entourage n’est point un lieu de débauche. Aussi, avant de

m’attacher vos… services, je tiens à m’assurer que vous êtes une jeune femme vertueuse.

Un frisson de peur remonta le long de mon dos. Avais-je eu tort hier de

me donner à Thiébaut ? La reine allait-elle m’imposer un examen humiliant auquel j’échouerais à coup sûr ?

Mon chevalier me pressa légèrement les doigts avant de prendre la

parole.

— Morgane n’avait point adopté les pratiques licencieuses des

princesses, ma dame. J’en réponds sur mon honneur.

Cette fière certitude dans sa voix me galvanisa. Je redressai le dos,

heureuse de ne plus y percevoir le moindre doute. Isabelle braqua son regard glacé sur lui pour jauger de sa sincérité. Il ne se déroba pas. Un silence inconfortable régna un long instant entre eux, une communication silencieuse dont j’étais exclue.

— Je connais votre droiture, messire, finit-elle par déclarer avec un

discret sourire après avoir brièvement haussé un sourcil étonné. Très bien. Si vous me le confirmez avec tant de flamme, je ne m’opposerai pas à cette union… même si vous méritiez assurément mieux.

Je poussai un discret soupir de soulagement en dépit de cette dernière

pique. Nous avions réussi, elle ne nous séparerait pas.

— Par tradition, il me faut d’ailleurs vous offrir un cadeau de noces,

reprit-elle à mon intention. Que désirez-vous, damoiselle ?

Je me mordillai les lèvres, tout en jetant un coup d’œil à mon

compagnon. Il avança d’un pas.

— Ma dame…

— C’est à votre fiancée que je parle ! Lui déniez-vous déjà toute liberté

à s’exprimer par elle-même ? Je ne le tolérerai point !

Il s’interrompit, mouché, tandis que mes pensées tournoyaient dans ma

tête. Qu’espérait-il que je demande pour nous ? Une charge ? Des terres ? Des bijoux ? Pour ma part, je ne désirais rien de plus que mon droit au bonheur. Était-ce un nouveau test de la part d’Isabelle dont il avait cherché à me préserver ?

Je pris une longue inspiration et parcourus des yeux l’opulence de la

tente, son ameublement précieux et la somptueuse tenue de la reine. Elle était riche.

Comme une fourmi avare.

Un bref instant, la voix ironique de Marguerite retentit dans ma tête. La

nostalgie de sa cour gaie et légère m’effleura rapidement avant de s’estomper. J’avais trop souvent dansé sur une corde raide pour regretter ces temps incertains. Chassant ces réminiscences d’un froncement de sourcils, je m’obligeai à revenir au présent. Il ne fallait pas que j’indispose Isabelle par une requête trop ambitieuse, tout en lui montrant que je ne méprisais point son offre.

— Je souhaiterais seulement que vous appeliez Anne Wright à la cour,

déclarai-je. Je serais heureuse de l’avoir comme témoin à mes épousailles, avec vous-même, si vous nous consentez cet honneur.

Anne, mon amie. Je revoyais son sourire, son insatiable curiosité et sa

gaieté contagieuse. Elle en serait ravie, elle qui aimait tant les mondanités. Mon regard se tourna vers Thiébaut qui m’approuva d’un sourire et mon cœur se dilata de joie.

La reine eut un signe de tête satisfait.

— Cela m’agrée, damoiselle.

Puis elle nous congédia, reprenant son courrier. Nous sortîmes de sa tente sans un mot, toujours sous le coup de cette

confrontation. Après une dizaine de pas, Thiébaut m’attira derrière un pavillon et me serra contre lui, ses mains emprisonnant fermement ma taille, comme s’il avait craint lui aussi l’issue de cette rencontre. Puis il se pencha vers moi et nos lèvres se dévorèrent avec passion.

— Vous avez été brillante, murmura-t-il contre ma bouche. Lucide,

pleine de dignité, respectueuse mais sans servilité. La reine Isabelle finira par vous apprécier à votre juste valeur, vous verrez… Quant à moi, si vous saviez comme je vous aime !

Je tressaillis à cette déclaration et me laissai aller, vidée de mes forces,

contre son torse. Alors qu’il m’étreignait ardemment, je me remémorai notre entrevue. L’intransigeance d’Isabelle semblait telle que je doutais qu’elle me pardonne un jour ma complicité dans l’affaire des princesses, quoi que Thiébaut en dise. Sans que cela me tracasse outre mesure. Entre l’amitié d’Anne et l’amour de mon chevalier, je me sentais de taille à affronter les années à venir : l’acrimonie de la reine, les barons toujours hostiles, les petites gens qui grognaient à cause de mauvaises récoltes et l’arrivée de nouveaux jeunes loups dans l’entourage du faible roi Édouard. Des nouvelles fâcheuses dont m’avait fait part Thiébaut lors de nos chevauchées, n’hésitant pas à partager ses préoccupations avec moi.

Six ans après notre rencontre, j’osais enfin m’abandonner aux élans

impérieux d’un amour passionné.

Peut-être qu’un jour Isabelle en connaîtrait de semblables ? pensai-je

soudain, comme saisie d’une prescience.

Je me blottis davantage contre mon compagnon. Il m’emprisonna plus

étroitement entre ses bras et je soupirai de bien-être alors que le désir gagnait peu à peu mon sang. La marée ne serait pas haute avant plusieurs heures.

 

OceanofPDF.com