Dangereux jeux de reines epub

Marie Dewitte · Chapitre 3 sur 17

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Dangereux jeux de reines epub

Chapitre 2

 

Deux jours après notre arrivée, sur le parvis de l’église Notre-Dame battu par le vent, une jeune fille grande et blonde au maintien rigide, liait sa vie à un roi qui ne la contemplait même pas.

Sa robe bleu et or, recouverte d’un splendide manteau rouge, attirait tous les regards par la richesse de ses couleurs. Édouard lui passa un anneau béni au pouce, à l’index et au majeur, puis elle posa sa main sur la charte nuptiale, tandis que l’évêque balançait son encensoir autour d’eux, entonnant de nouvelles prières.

Un frisson me saisit quand je réalisai qu’ils allaient devoir passer le reste de leur vie ensemble alors qu’ils ne s’étaient jamais vus auparavant. Cela me semblait terrifiant et je remerciai une fois de plus ma bienfaitrice de ne point vouloir m’imposer d’union.

Après la cérémonie de mariage proprement dite, nous entrâmes dans l’église pour y entendre une messe solennelle. Les nouveaux mariés officièrent avec l’évêque, avant de s’agenouiller auprès de l’autel. Le prêtre les recouvrit d’un long voile qui m’évoqua immanquablement leur futur lit nuptial.

Heureusement que l’usage retarde la consommation du mariage quand la mariée est si jeune, me rassurai-je en retenant un nouveau frisson. Malgré son changement radical de vie, Isabelle pourrait au moins dormir sereinement ce soir.

Le cérémonial prit fin et nous sortîmes de l’édifice aux abords duquel le peuple de Boulogne s’était massé pour acclamer les mariés. En ces jours de liesse, il n’était pas rare de pouvoir recueillir une petite pièce qui améliorerait l’ordinaire. Les nobles invités, escortés par leur suite, envahirent les rues, poussant l’assemblée nombreuse qui reflua en désordre.

Attirée par un mouvement de foule, je fus soudain séparée de mes compagnes. En un instant, je me retrouvai écrasée entre plusieurs dos. Le souffle me manqua. Une boule m’obstrua la gorge et je sentis la panique me submerger. Un coup de coude m’atteignit sous les côtes. Je me pliai de douleur. Une épaule m’écorcha la joue. Je poussai un cri, mais mon appel fut noyé dans la cohue. Bousculée, rudoyée, compressée, je craignais de m’évanouir à tout instant, de périr étouffée, piétinée. Un autre choc m’étourdit et je me retrouvai soudain contre une poitrine ferme. Désorientée, je levai des yeux larmoyants. Une crinière auburn portée plus longue que ne le voulait l’usage. Des vêtements chamarrés et un bijou qui m’avait griffé la tempe. Deux bras se refermèrent sur moi. Saisie de panique, je criai, mais les deux pieds bien campés sur le sol, la silhouette se courba légèrement pour m’abriter, tenant la foule à distance. Tremblant de tous mes membres, je pris une longue inspiration dans ce fragile refuge, distinguai une fragrance de cuir et de cheval. L’homme me dévisagea, car c’était un homme, jeune, au regard soucieux.

— Je vais essayer de nous extraire de cette foule, crus-je comprendre.

Il avait parlé français, une langue proche de l’anglo-normand que nous pratiquions à la cour d’Angleterre. Je hochai la tête et m’agrippai frileusement à l’inconnu. Sous mes doigts, ses muscles me parurent de pierre. Oui, peut-être était-il suffisamment fort pour y arriver.

Il poussa, joua des coudes et des épaules sans me lâcher un seul instant. Après un temps qui me sembla infini, nous nous retrouvâmes hors de la foule, contre le mur de l’église et ma respiration trop rapide se calma progressivement, à l’instar des battements fous de mon cœur. Levant le nez vers mon sauveur, je finis par me dégager avec une certaine réticence, devais-je reconnaître. Contre lui, je m’étais sentie en sécurité et je rechignais à quitter ce refuge. Ses bras mirent du temps à me lâcher comme s’il était déçu, lui aussi, de me laisser aller. Puis devant ma mine échevelée, il sortit son mouchoir et me le tendit.

Je pris le carré de batiste et déclarai d’un ton tremblant :

— Je vous remercie, messire. Sans vous, c’en était fait de moi.

Il m’observa, une lueur d’admiration dansant dans ses yeux noisette qui dérivèrent vers le bout d’épaule dévoilé par ma manche déchirée. Je m’empourprai sous cet examen impudent.

— Il ne me semble point vous avoir déjà vue, damoiselle, répondit-il d’une voix râpeuse, un peu cassée, qui m’arracha un frisson.

Je le dévisageai à mon tour. Son front large était plissé par la concentration. Un nez droit surmontait une bouche généreuse qui semblait plus habituée au rire qu’à la gravité de ces derniers instants. Je ne lui donnai pas plus de vingt ans.

— Je fais partie des suivantes de la reine d’Angleterre.

— Laquelle ? demanda-t-il avec une certaine irrévérence, le sourire en coin.

Je le fixai, offusquée, puis me rappelai les noces. Même si elle n’avait pas encore été consacrée, la princesse Isabelle était maintenant une reine anglaise.

— La reine Margaret.

— Ce qui expliquerait votre incognito, belle inconnue.

Je rougis de nouveau et jetai un coup d’œil autour de moi. Devais-je craindre ce séducteur ? Ne m’avait-il épargné ce danger que pour profiter de mon désarroi ? Puis je poussai un discret soupir de soulagement. Nous n’étions point isolés, des badauds vaquaient quelques pas plus loin.

— Pour être aussi badin, vous devez être français, répliquai-je pour reprendre contenance.

Aussitôt, je me mordis les lèvres devant mon audace. Je n’étais habituellement pas comme Anne à parler avant de réfléchir. L’idée d’avoir échappé à la mort me montait à la tête tel un vin capiteux, et je me laissais aller à dire des choses qui, autrement, n’auraient jamais franchi mes lèvres.

— En effet. Je suis écuyer dans la maison du roi de Navarre.

Louis, le fils aîné du roi Philippe. L’époux de l’audacieuse Marguerite de Bourgogne. Évidemment !

— Je comprends mieux votre impudence, répondis-je avec une âpreté qui m’étonna. J’ai ouï dire que la cour de ce seigneur n’est point triste depuis son mariage.

— Mon impudence, s’amusa-t-il. Alors que je vous ai sortie de ce péril ! Vous n’avez point la reconnaissance facile, damoiselle. Puisque vous paraissez remise de vos émotions comme l’agilité de votre langue semble le suggérer, il est temps que je vous raccompagne auprès des vôtres. En parfait gentilhomme, n’ayez crainte.

Ses derniers mots avaient résonné, pleins de raillerie. Avant que je puisse protester, il me prit le bras et emprunta des ruelles moins encombrées afin de rejoindre le banquet organisé pour les noces. Le silence régnant entre nous n’était rompu que par les cris joyeux de la populace qui festoyait elle aussi, des tonneaux de vin ayant été mis à sa disposition. Consternée par mes manières déplorables, je n’osai relancer la conversation. Je l’avais probablement vexé, sans vraie raison, si ce n’était la familiarité avec laquelle il s’était adressé à moi.

Belle inconnue.

Je frissonnai à cet hommage badin que nul n’avait jamais encore rendu à ma personne. Puis je me remémorai son étreinte puissante alors qu’il nous sortait de la foule. Il m’avait sauvée, comme un de ces chevaliers de légende dans les chansons des trouvères et je l’avais presque insulté.

À y repenser, je me sentais rougir de gêne. Si elle venait à l’apprendre, la reine Margaret serait scandalisée de mes manières déplorables, elle qui avait veillé de près à mon éducation. Il fallait que je trouve quelque chose de plus aimable à dire et que…

Nous arrivions au château. Me rappelant un détail, je m’arrêtai brutalement.

— Je ne peux me présenter aussi échevelée, m’alarmai-je en me tâtant. Il me faut faire toilette. Ma robe, mes cheveux…

— C’était bien mon intention, damoiselle. Dans le cas contraire, si nous paraissions ainsi, vous pourriez définitivement ternir ma réputation.

Je lui jetai un coup d’œil. Il avait dans les yeux une lueur gentiment moqueuse et ne semblait pas me tenir rancune de mes propos précédents. Aussitôt, l’embarras que je ressentais s’allégea.

— Oh non, je m’en voudrais beaucoup après votre geste, m’écriai-je avant de rougir furieusement.

Je m’empressai d’ajouter, d’une voix plus posée, telle la damoiselle modeste et réservée que je devais être en toutes circonstances :

— Je vous remercie une fois de plus. Peut-être nous croiserons-nous encore durant ces festivités ?

Son regard étincela.

— Je l’espère, si ce n’est point au milieu d’une nouvelle foule. Quoique, si cela me permet de m’illustrer à nouveau auprès de vous…

Il badinait encore et mon cœur se mit à battre plus vite. Je me rendis compte que j’aimais ça. Anne avait raison, c’était assez amusant, en définitive. Si seulement je pouvais cesser de rougir à tout bout de champ.

Je gravai ses traits réguliers dans ma mémoire, admirant l’éclat de ses dents entre l’arc délicat de ses lèvres, étouffé par celui plus intense de ses cheveux. Inclinant la tête une dernière fois, je regagnai ma chambrette, vide à cette heure-ci. Je passai rapidement un linge mouillé sur mon visage pour en chasser la poussière et les traces de larmes, puis changeai de robe. Avec un soupir, je contemplai l’état de la précédente. Il me faudrait la réparer tout à l’heure. Je n’avais point tant de belles toilettes pour renoncer à une seule.

Dès que je gagnai la salle où avait lieu le banquet, mes compagnes m’entourèrent.

— Où étiez-vous donc, Morgane ? m’interrogea Anne avec empressement. Nous avions craint pour vous avec cette presse.

— En effet, je fus séparée de vous toutes à la sortie de l’église. J’ai été bien bousculée, mais un damoiseau m’aida à m’extraire de cette émeute.

— Vous vous en sortez à bon compte. Il se dit qu’un des invités est mort, piétiné par la populace.

Je poussai un léger cri à cette nouvelle, visualisant de nouveau la violence de la foule. J’avais eu de la chance. Une chance qui se prénommait… je me rendis compte que j’ignorais son nom.

Messire impudent, décidai-je de le baptiser. Après tout, il m’avait abordé comme nul ne l’avait fait avant lui.

— Quel mauvais présage pour ce mariage, décréta Edwige, une autre damoiselle.

— Allons donc ! rétorqua une troisième. Il y a des trépas à chaque évènement d’importance. L’imprudence, l’excès… et ça n’est pas fini. N’oubliez pas que des joutes sont prévues d’ici quelques jours.

Anne soupira d’impatience. Je gardai le silence. Mon sauveur allait-il y participer ? Prendre le risque de récolter une blessure ? Probablement. Comme tous les hommes, il devait mourir d’envie de s’y illustrer devant les nombreuses damoiselles présentes. Pour faire battre leur cœur plus vite et récolter leurs cris angoissés. Il valait mieux que je l’oublie.

 

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