Dark Soul (French Edition)
Chapitre 13
Charlotte : L’horreur se conjugue au pluriel
Aujourd’hui.
eux s’est déroulé d’une façon étrange, mais plutôt agréable. Clémence m’a P lusieurs jours ont passé depuis que j’ai croisé Dom et Clémence. Je repense à ce moment en rentrant de la fac. Cet après-midi avec l’air d’être un peu égarée. Son regard qui se perd de façon régulière me laisse penser qu’une sombre histoire se cache derrière ce petit bout de nana. Son frère la couve, comme s’il avait peur qu’elle s’effondre ou qu’elle disparaisse. La proximité de Dom me rend fébrile, à la fois par envie, mais aussi par peur de tout ce qu’il remue en moi.
Cette histoire d’inauguration de graff me travaille. Ce serait l’occasion de le revoir, mais en même temps, je sais que ce n’est pas une excellente idée. Je ne suis pas prête pour ça. Croiser sa route tant de fois en si peu de temps m’a retourné le cerveau. Je refais des cauchemars, j’ai des absences et mes crises d’angoisses font de nouveau partie de mon quotidien. Une boule se forme dans ma gorge à l’idée de ne pas être capable de penser à lui sans revivre tout ce qui m’est arrivé. Associer un mec aussi doux à des trucs négatifs me rend dingue.
J’en suis là de mes ruminations lorsque j’arrive au pied de mon immeuble. J’aperçois une silhouette qui patiente devant l’interphone, une femme menue, frêle, maigre, le regard perdu : Clémence. Je lui ai donné mon adresse, au cas où elle aurait besoin de causer.
La voir me fait plaisir et m’intrigue à la fois. Je me dirige vers elle, avec le sourire, et me racle la gorge en m’approchant. Elle est si loin dans ses réflexions qu’elle ne m’a pas entendue arriver.
— Hum, hum, m’annoncé-je.
Elle sursaute et se réfugie aussitôt dans l’angle opposé de la porte, les yeux hantés, prête à se défendre.
— Wow, déclaré-je avec surprise, ce n’est que moi.
Elle lâche un soupir et se détend en me reconnaissant. Elle détourne le regard et s’excuse en murmurant :
— Tu m’avais dit que je pouvais passer alors…
Je lui donne un léger coup de coude.
— Bien sûr que tu peux passer !
Je détaille sa tenue, un jean used et une chemise noire à col rond, elle ressemble à une petite fille.
— Sympa, la tenue ! lâché-je avec un clin d’œil, sachant pertinemment que je l’ai aidée à la choisir.
Nous montons et elle reste discrète dans l’ascenseur. J’ouvre la porte de mon appart’ et lui tends la main pour l’inviter à entrer.
Elle soupire en découvrant les lieux, comme si elle était soulagée.
— C’est pas bien grand, mais… c’est chez moi ! affirmé-je en tournant sur moi-même.
La sœur de Dom, dont la racine de ses fins cheveux platine laisse entrevoir un début de châtain rit avec discrétion.
— Tu as l’appartement le plus « normal » que j’ai vu depuis longtemps. Ça fait un bien fou, m’informe-t-elle.
Je fronce les sourcils, pas trop sûre de comprendre ce qu’elle entend par là.
— Je ne sais pas si je dois me sentir flattée ? Ou vexée ?
Elle met les mains devant elle comme pour s’excuser :
— Oh, non ! Dans le bon sens.
Je me dirige vers la kitchenette et ouvre le petit frigo pour en sortir une bière. Je lui en tends une et devine son hésitation.
— Si tu préfères, j’ai du jus de fruits.
— Un jus de fruits ce sera parfait.
Je lève les yeux au ciel, son ton de sainte nitouche ne colle pas au personnage. Je revois Dom venir la chercher dans le club où nous nous sommes recroisés, il y a de ça quelques années. Et si c’est bien elle, une bière ne devrait pas l’effrayer.
— Oh, là là ! Arrête le ton de petite fille sage, ça ne marche pas avec moi, cocotte ! La dernière soirée où je t’ai vue, t’étais défoncée à mort et tu te frottais à moi comme une chienne en chaleur, me rappelé-je en riant.
Elle ne nie pas, mais se renfrogne. Ses sourcils se froncent, elle secoue la tête sans un mot. On dirait qu’une bataille fait rage dans son esprit. Je lui tends un jus. Décapsule ma bière et retire mon blouson. Je me jette dans mon clic-clac et poursuis :
— Loin de moi l’idée de te juger, j’ai fait pire. Mais ne joue pas non plus les jouvencelles.
Elle souffle, mais je ne parviens pas à deviner pourquoi.
L’inconvénient des appartements parisiens situés sous les toits c’est qu’on a juste une petite trappe en guise de fenêtre et qu’il fait vite une chaleur à crever. Je remonte mes manches par réflexe. Il n’y a que chez moi que je me l’autorise. Grossière erreur, les yeux de Clémence sortent de leurs orbites quand elle voit la multitude de cicatrices qui s’y trouve. D’habitude, je les cache, mais quelque chose me dit qu’avec elle, ce n’est pas nécessaire.
— Tu…
Elle ouvre la bouche pour finir sa phrase, mais rien ne sort.
— J’ai utilisé des solutions extrêmes à des moments compliqués de ma vie, réponds-je à sa question muette.
— Et ça t’a aidée ? s’enquiert-elle.
— Disons qu’il a peut-être fallu que j’en passe par là pour mieux rebondir. Tu sais le bla bla habituel « Une fois qu’on a touché le fond, on ne peut que remonter ».
J’écarquille les yeux quand je réalise qu’il peut y avoir un double sens à mes mots.
— Attention, ça ne veut pas dire qu’on doit se foutre en l’air pour aller bien. Moi, j’en suis arrivée là, parce que…
Ça me fait toujours du mal de le reconnaître.
— Parce que j’étais seule. Pas d’amis à qui me confier, mes parents… Ce n’était même pas envisageable. Toi, tu as ton frère.
Elle hausse les épaules et boit une gorgée de son jus.
— Je ne peux pas tout lui dire. Il a beau être un genre de sauveur des temps modernes, il y a des forces en jeu contre lesquelles il ne peut rien.
Je grimace.
— Des forces ? Qu’est-ce qui pourrait bien empêcher le plus cool des frangins d’aider sa petite sœur ?
Elle réplique sans réfléchir :
— Qu’est-ce qui pourrit le cœur et les gens ?
Je pense à mon père, un rire amer m’échappe.
— L’argent ! lâché-je en rigolant à moitié.
Elle hoche la tête et je sens que j’ai visé juste en voyant son visage se décomposer.
— Merde, t’as des problèmes d’argent ?
Ses cheveux d’un blond peroxydé ondulent comme des vagues quand elle me répond :
— Han, han, j’ai des soucis avec quelqu’un qui en a.
Mon cœur se met à battre plus vite, je n’arrive pas à savoir si c’est de colère ou de peur. J’ai besoin de musique pour m’aider à gérer.
Je saisis mon mp4 et le pose sur sa base avant de lancer ma playlist « Help ». Un ensemble de tubes de rock si connus que je suis obligée de chanter dessus et de bouger. C’est la seule façon pour moi de mettre mon esprit en sommeil. Ça ou la batterie.
Le simple fait que Clémence ait des problèmes avec des gens friqués me donne des frissons, je n’en suis pas à la crise d’angoisse, mais ça fait tout de même remonter des souvenirs.
« Souvenirs » est un mot trop doux pour ce qui m’est arrivé, mais je n’en vois pas d’autres. Ou alors traumatismes ? C’est ça... Imaginer un monde d’argent, c’est visualiser ces gamins-là. Ceux qui m’ont « traumatisée ».
Clémence n’ose plus dire un mot. Je sirote ma bière avec lenteur en la fixant. Si elle ne peut pas en parler à son frère et qu’elle est là alors… C’est qu’elle veut vider son sac.
— Vas-y, crache le morceau.
Moi ? Diplomate ?
Ses yeux s’écarquillent, elle est mal à l’aise.
— C’est quoi le problème avec les gens friqués ? insisté-je.
Elle prend une grande inspiration avant d’entamer son récit, sans oser croiser mon regard. Elle fixe sa brique de jus d’orange en m’ignorant.
— J’ai une amie. Une « meilleure amie », dit-elle en mimant les guillemets. Margaux. Elle, elle est du genre super cool, toujours bien sapée, elle connaît les bonnes personnes, elle cartonne dans ses études, elle sort avec les bons gars et tout et tout...
Margaux… Ce prénom se répercute dans mon cerveau et l’image de deux adolescentes apparaît sur ma rétine. C’était lors de « la soirée »… Je garde ça pour moi et lui lance en plaisantant :
— Pfiou, t’appelles ça une amie ? Moi, j’appelle ça de la concurrence, cocotte !
Je me bidonne, mais je n’ai pas d’écho face à moi. OK… Flop.
— C’est elle qui m’a fait choisir mon premier soutien-gorge en dentelle, elle qui m’a trouvé mon premier mec, elle qui m’a fait prendre ma première cuite, mon premier comprimé d’ecsta.
— Ton premier tampon ! balancé-je pour détendre l’atmosphère.
Reflop… OK, non, mauvaise blague.
— Bref, tu l’as compris, elle a eu une grande influence sur moi. Mais le pire, ce n’est pas elle.
Elle déglutit avant d’attaquer ce qui semble la perturber le plus si j’en crois son genou qui vibre comme si elle se prenait un coup de taser.
— C’est son frère.
Clémence se triture les mains et s’agite. Je lui tends un paquet de clopes. Elle en saisit une, l’allume et lâche un soupir de satisfaction après avoir pris une première bouffée. Je me joins à elle et elle poursuit.
— Gabriel. Un prénom d’ange, un visage d’ange, le corps d’un Dieu, mais au fond de lui bat le cœur du diable.
Elle tire de plus belle sur sa clope et son regard se perd au milieu d’un nuage de fumée qui semble l’apaiser. En fond sonore, la chanson « Pain » de Three Days Grace. Inutile d’expliquer pourquoi les paroles me touchent…
Pain, without love
Pain, I can’t get enough
Pain, I like it rough
‘Cause I’d rather feel pain than nothing at all
(La douleur, sans amour
La douleur, je n’en ai jamais assez
La douleur, je l’aime brutale
Car je préfère sentir la douleur plutôt que rien du tout)
You’re sick of feeling numb
You’re not the only one
I’ll take you by the hand
And I’ll show you a world that you can understand
This life is filled with hurt
When happiness doesn’t work
Trust me and take my hand
When the lights go out you will understand
(Tu es malade de te sentir engourdi
Tu n’es pas le seul
Je te prendrai par la main
Et je te montrerai un monde que tu peux comprendre
Cette vie est remplie de blessures
Quand le bonheur ne fonctionne pas
Fais-moi confiance et prends ma main
Quand les lumières vont s’éteindre, tu comprendras)
Pain, without love
Pain, can’t get enough
Pain, I like it rough
‘Cause I’d rather feel pain than nothing at all
Pain, without love
Pain, can’t get enough
Pain, I like it rough
‘Cause I’d rather feel pain than nothing at all
(La douleur, sans amour
La douleur, je n’en ai jamais assez
La douleur, je l’aime brutale
Car je préfère sentir la douleur plutôt que rien du tout
La douleur, sans amour
La douleur, je n’en ai jamais assez
La douleur, je l’aime brutale
Car je préfère sentir la douleur plutôt que rien du tout)
Anger and agony
Are better than misery
Trust me I’ve got a plan
When the lights go off you’ll understand
(Colère et agonie
Sont mieux que la misère
Fais-moi confiance, j’ai un plan
Quand les lumières s’éteindront, tu comprendras)
Pain, without love
Pain, can’t get enough
Pain, I like it rough
‘Cause I’d rather feel pain than nothing at all
Pain, without love
Pain, can’t get enough
Pain, I like it rough
‘Cause I’d rather feel pain than nothing
Rather feel pain
(La douleur, sans amour
La douleur, je n’en ai jamais assez
La douleur, je l’aime brutale
Car je préfère sentir la douleur plutôt que rien du tout
La douleur, sans amour
La douleur, je n’en ai jamais assez
La douleur, je l’aime brutale
Car je préfère sentir la douleur plutôt que rien
Plutôt sentir la douleur)
I know (I know I know I know)
I know that you’re wounded
You know (You know you know you know)
That I’m here to save you
You know (You know you know you know)
I’m always here for you
I know (I know I know I know)
That you’ll thank me later
(Je sais, je sais, je sais, je sais
Que tu es blessé
Tu sais, tu sais, tu sais, tu sais
Que je suis ici pour te sauver
Tu sais, tu sais, tu sais, tu sais
Que je suis toujours là pour toi
Je sais, je sais, je sais, je sais
Que tu me remercieras plus tard)
Clémence continue, plus calme :
— C’est genre le premier mec que j’ai remarqué. Le grand frère beau gosse qui nous observait quand on jouait, qui se moquait de nous lorsqu’on se prenait pour des femmes alors qu’on n’était encore que des gamines. Celui qui a fait battre mon cœur plus fort pendant qu’il me reluquait, déclare-t-elle en posant la main sur sa poitrine, perdue dans ses souvenirs. Ses yeux… Ils me fixaient avec une telle intensité que j’avais l’impression que je lui plaisais, qu’il n’attendait que moi. Moi, et personne d’autre. J’étais dans ma bulle, une bulle d’illusions et de faux-semblants en fin de compte.
Clémence observe autour de moi, elle se lève et me désigne les clés que je laisse toujours dans la serrure, à l’arrière de ma porte.
— Je peux fermer ? hésite-t-elle.
Je hoche la tête pour lui donner l’autorisation, elle se tourne à demi vers moi tout en enclenchant le verrou.
— Promets-moi de n’ouvrir à personne, OK ?
Je fronce les sourcils, mais acquiesce, pas certaine de comprendre tout ce cirque. Elle se dirige vers le petit frigo et prend une bière qu’elle décapsule avec mon briquet.
Je trinque avec elle sans un mot, attendant qu’elle redémarre son récit.
— Margaux a vite remarqué que son frère serait un prétendant potentiel pour moi. Elle m’a mise en garde et m’a dit qu’il jouait dans la cour des grands, que si je souhaitais me le faire il fallait que j’ai un peu d’expérience d’abord.
Elle lève les yeux au ciel en secouant la tête de gauche à droite avant de continuer, agacée.
— J’étais prête à tout pour qu’il veuille de moi ! s’énerve-t-elle. Alors je me suis tapé un nombre incalculable de gars sous les conseils de ma meilleure amie. Mecs que me fournissait Margaux.
Clémence lâche un rire amer.
— Ce que j’ai pu être conne. J’ai appris il y a peu de temps qu’elle se faisait payer pour que ces mecs me sautent. J’ai joué les putes sans même le savoir…
Ce sentiment de honte et de culpabilité, je le connais bien. Mon cœur accélère, hésitant entre la tristesse et la colère pour ce qui va suivre…
Nouveau soupir, bière, clope…
— Quand elle a estimé que j’étais prête, elle m’a amenée à son frère, dans sa chambre. Je le revois, nonchalant, allongé sur son lit, les mains derrière la tête, ne portant qu’un jean, moulant là où il faut, les abdos contractés, tout à fait conscient de l’effet qu’il me faisait. Il m’a regardée entrer et m’a fixée. Je suis restée sur le pas de la porte sans bouger, à attendre qu’il dise quelque chose. Et tu sais ce qu’il m’a demandé ? Ha ! Il a rivé ses yeux aux miens, a défait son pantalon, a tendu son sexe dressé vers moi en articulant d’une voix posée : « Suce-moi ». Il avait une telle autorité dans la voix…
La nausée me gagne, ce qu’elle raconte fait écho à mes souvenirs et je peine à ne pas calquer les miens sur ce qu’elle relate. Mais ma colère pour celui qui s’en est pris à cette jeune fille prend vite le dessus sur mes angoisses.
— Putain… murmuré-je, devinant la suite.
— Et tu sais quoi, Charlotte ? demande-t-elle en laissant les larmes couler. Je me suis exécutée. J’ai fait ce qu’il a exigé, parce que j’étais fière ! Fière qu’il veuille enfin de moi !
Elle déglutit bruyamment et ravale ses larmes, se concentrant sur les souvenirs.
— C’était la fellation la plus violente que j’ai jamais faite. Jamais subie en fait. Il m’a maintenue par les cheveux et m’a forcée à rester sur lui jusqu’au bout. Et le pire, c’est que d’une certaine façon, savoir que je lui donnais du plaisir, que c’était moi qui provoquais cette réaction, ça me plaisait. Quand j’ai fini, enfin quand il a fini, il m’a lancé un comprimé d’ecsta, comme une croquette à un chien. Et… Ça a été le début. Il m’a tenue en laisse dès que je suis rentrée dans cette pièce. J’étais sa chose. Il m’a fait des trucs.
Elle ferme les yeux.
Je m’arrête de respirer. Des frissons parcourent ma colonne et une bouffée de chaleur brule mon visage dans le même temps. Je la laisse aller au bout de son calvaire, même si c’est une torture pour moi de l’entendre… C’est son histoire, elle a besoin de quelqu’un de solide pour encaisser ce qu’elle raconte, je veux être capable d’être cette personne.
— Des trucs que je ne veux plus jamais revivre.
J’enferme les images qui partent à l’assaut de mon esprit dans une boîte solide.
— Et aujourd’hui ? demandé-je d’une voix posée que je peine à reconnaître.
— Et aujourd’hui, sa sœur et lui considèrent que je leur dois tout. Que je leur suis redevable. Ils m’ont fournie en coke durant toutes ces années…
Elle se lève et fait quelques pas, la tête en arrière. Elle se fustige de son comportement, de sa faiblesse. Elle martèle sa poitrine de ses doigts fins avec colère :
— J’ai essayé, plusieurs fois, d’arrêter, de leur échapper, mais ils réapparaissaient toujours quand j’étais au plus bas.
Je fronce les sourcils, tentant de comprendre.
— Comment ils te retrouvaient ?
Ses poings se serrent et ses yeux me défient de trouver pire scénario que celui qu’elle va m’annoncer.
— Ils ne sont pas n’importe qui... Leur père est l’associé du mien. Je ne peux pas leur échapper. Si mon paternel sait où je suis, ou si le sien l’apprend, ils viennent me récupérer. Son père cède à tous ses caprices. S’ils me veulent, je leur appartiens.
Je me redresse, énervée. Ça fait remonter tant de choses, mais pas comme d’habitude, cette fois, ce n’est pas moi qui suis concernée, je n’ai pas peur, j’ai la rage !
— Ton frère ? tenté-je, le cœur battant.
— On ne peut rien contre ces gens-là. La seule façon que j’ai trouvée de m’en sortir, ça a été de disparaître. Gabriel doit être fou à l’heure qu’il est. Personne ne sait où vit Dom, ma mère n’a jamais voulu le dire à mon père. Elle lui a offert cet appart pour qu’il soit notre refuge. C’est pour ça que je reste chez lui, mais Paris n’est pas si grand, ils finiront par me retrouver.
Mon cerveau analyse la situation et essaie de saisir l’intégralité des faits. J’ai envie de foutre en l’air tout ce qu’il y a autour de moi. Mes poings se serrent, je réprime ma fureur.
— Comment tu as fait ?
— Fait quoi ?
Mon ton est plus brutal que je ne le voudrais :
— Pour te sevrer ?
Sa bouche forme un « o » silencieux. Je suis passée par la case désintoxication, pensé-je en frottant mes cicatrices pour m’ancrer dans la réalité. Je sais quelle épreuve ça représente.
— Gabriel a… fait des choses horribles avec mon corps, mais, c’était mon corps alors… Je m’étais mise dans ce pétrin toute seule, je n’avais qu’à assumer.
Elle boit une gorgée de bière et m’explique :
— Un soir, Margaux a débarqué avec une autre nana. Elle était terrorisée, et contrairement à moi, elle n’avait pas l’air consentante du tout. Lui m’a attachée à une chaise et m’a plantée devant le lit. Il l’a ramenée et lui a fait… ce qu’il me faisait, avec des accessoires, toutes sortes de choses douloureuses, un genre de bondage, mais sans mot d’arrêt, juste… la souffrance, murmure-t-elle en fermant les yeux.
Elle secoue la tête comme pour revenir au moment présent. Je peine à garder mon sang-froid, ma peine pour Clémence commence à prendre le dessus sur la rage et mes yeux s’humidifient. Sa voix tremble quand elle poursuit :
— Cette fille, il l’a violée devant moi, je ne pouvais rien faire pour l’aider, il lui faisait du mal encore et encore, tout en me regardant.
Ses iris se perdent sur le vide, comme si elle revivait ces horribles moments.
— Quand je fermais les yeux, il revenait vers moi et me giflait pour que j’assiste à la scène.
Le mot gifle me percute comme un train à grande vitesse. Mon corps a un mouvement de recul et mes bras sont pris de spasmes. Je ferme les yeux, comme si ça pouvait arrêter le flot des souvenirs.
Sa main claque ! Ma joue me brûle…
— Regarde-moi ! hurle-t-il
La bile remonte dans ma gorge laissant une brûlure amère sur son trajet. Parfaite représentation de mes émotions.
Clémence est concentrée sur son histoire et ne devine pas le combat qui se joue dans ma tête. Elle se force à accrocher son regard au mien, mais je sens que c’est difficile pour elle. Ça l’est tout autant pour moi. Son visage se crispe de douleur, celle de son souvenir. Elle s’impose d’affronter mon jugement. Comme si elle attendait de moi une sentence.
— J’ai été faible, avoue-t-elle. J’ai observé, pour ne pas subir. Charlotte, j’étais soulagée que ce ne soit pas moi ! rage-t-elle.
Elle saisit un coussin qu’elle jette sur le sol, se laisse tomber à côté et y enfonce ses poings à un rythme dingue.
— Je suis un être ABOMINABLE, finit-elle en criant.
Je laisse quelques secondes s’écouler. Ma tête me tourne, mais observer Clémence m’aide à me détacher de mes sentiments. Je ravale ma bile, ma colère et mon envie de tout envoyer valser. Je réponds d’un ton posé en totale contradiction avec ce que je ressens.
— Tu es un être doté d’un instinct de survie, Clémence. Sinon, tu ne serais pas ici aujourd’hui.
Sa tête s’enfonce dans le coussin.
Elle se redresse avec difficultés, comme si ses forces l’avaient quittée. Elle est vidée par ses révélations.
— J’aurais tant voulu l’aider… Après cette soirée, je me suis promis de ne plus jamais toucher un comprimé. Ça a été difficile, surtout qu’il m’en glissait souvent un dans la bouche de force si je refusais. Alors j’ai commencé à les recracher et à feindre un état d’hébétude. J’ai eu du mal à le cacher, le manque me rendait folle, mais je lui hurlais que c’étaient ses pilules qui me rendaient aussi agressive et malade. Qu’il fallait qu’il arrête de m’en donner. Il n’a jamais cessé. Mais j’ai tenu bon. Et dès que l’occasion s’est présentée, je me suis enfuie. La suite, tu la connais.
Je soupire en passant une main sur mon visage. Démoralisée par l’idée qu’il existe tant d’autres prédateurs. Mes cauchemars qui reviennent me hanter ces derniers jours et Clémence qui vient me jeter son traumatisme au pied comme si j’étais LA personne qui pouvait l’aider… Le sentiment d’impuissance qui m’envahit est monumental. Ma boîte à cauchemars est officiellement ouverte, mais ce qui me blesse le plus… C’est de savoir que les monstres sont si nombreux.
Je me redresse et vide mon esprit de toutes pensées défaitistes. Il faut trouver une solution ! Ce gars-là est un taré, il a perdu son jouet et ne va pas se tenir tranquille très longtemps.
— Écoute, tu peux rester chez moi, ou chez Dom, comme tu veux. Mais reste cachée le temps qu’on sache quoi faire. Je vais y réfléchir, OK ?
Elle hoche la tête et boit une gorgée de bière, lessivée.
J’ignore quoi faire, ni même comment aborder le problème, mais je sais ce qu’il faut à Clémence, ici et maintenant.
Je lui souris et lâche :
— Préviens ton frère.
— De quoi ? s’étonne-t-elle.
— Tu dors ici cette nuit ! T’as le droit à une bonne cuite sans contrepartie ! On va se mettre la tête à l’envers, et demain, si tu ne veux pas toucher à une bouteille, ce sera parce que tu as mal au crâne, pas parce que tu as peur qu’on abuse de toi dès que tu perds le contrôle. Tu en es ?
Elle sourit, le premier vrai sourire que je vois sur son visage. Un de ceux qui monte jusqu’aux yeux et qui les fait briller...
— Oh oui, j’en suis !
Cette nuit-là, même après avoir avalé un nombre incalculable de bières et de shots de Téquila paf, je ne dors pas. Ce qu’a vécu Clémence est différent de ce que j’ai subi, peut-être pire parce que son calvaire a duré des années. Le mien, une soirée. Il faut que je trouve une solution. Un problème va se poser… C’est que cette solution va devoir passer par Dom. Et ça, je ne suis pas certaine d’en être capable. En attendant, j’ai conseillé à Clémence de rester chez Dom et d’être prudente quand elle venait me voir.
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