Dark Soul (French Edition)
Chapitre 1
Charlotte : Instants inoubliables
8 juin. Jour de mes dix-huit ans.
j’aime ce qu’il devient et ce qu’il me fait ressentir. Ça commence à me J e pose une main sur ma hanche, et m’observe dans le miroir. Je laisse glisser ma paume jusqu’à mes fesses. Mon corps a changé, travailler… là, pensé-je, en faisant glisser mes doigts le long de mon bas ventre. Je rougis seule face à mon reflet et à mon audace.
J’aurais souhaité fêter mon anniversaire avec mes amies, mais c’est les vacances et je suis à la maison plutôt que dans mon internat. Mes copines m’ont envoyé des textos toute la journée et ce soir, on va chez les Leroy. Mes parents n’ont rien prévu d’exceptionnel, ça ne me surprend pas. Leur réception avec le gratin parisien devrait suffire à me divertir.
Dans ma chambre à la décoration girly, j’ai choisi une robe classique, fines bretelles, décolleté rond, presque ras-du-cou, en mousseline rose pâle, ceinturée par un bandeau argent assorti à mes ballerines plates.
— Charlotte ! On y va !
Les hurlements de ma mère me donnent des palpitations. J’ôte la paume qui caressait ma peau de peur de me faire surprendre et descends rejoindre mes parents. Enfin, mes géniteurs. Je ne suis née que pour rajouter une demi-part à leur déclaration d’impôts.
Ma génitrice, grande et fine, attend dans l’entrée en robe crayon bleu marine, la main posée sur la rampe d’escalier, le pied martelant le sol m’invitant à accélérer. Elle a l’air d’avoir mis deux ballons de hand-ball dans son soutien-gorge tant ses seins font faux. Sa dernière chirurgie est un peu exagérée et fait tout sauf naturelle. Le terme de chirurgie « plastique » colle en tous points à l’effet obtenu. Christelle, ma mère, ne manque pas de mettre sa poitrine en valeur, mais là, le décolleté est si profond que ça en devient ridicule. Je hausse les épaules. Il y a longtemps que je ne ressens plus aucune sorte d’émotion concernant mes parents. Positive ou négative. Ils sont ce qu’ils sont et je fais avec. Au moins, j’ai une partie de leur fric à ma disposition.
Nous montons dans la limousine, mon père est déjà installé. Pas un regard pour nous. Il a les yeux rivés sur son journal du matin au soir. Je ne suis pas certaine qu’il ait constaté que ma mère ressemble de plus en plus à une Barbie. Faite de la même matière. Quant à son QI… Rien ne m’a jamais démontré qu’il dépassait celui de la poupée.
Le trajet est long. Un samedi soir, sortir de Paris pour se rendre en banlieue, aussi chic soit-elle, est une épreuve. Mon téléphone ne cesse de tinter à chaque message échangé avec mes amies.
— Ne peux-tu pas couper cette sonnerie, aboie mon père en levant le nez de sa revue financière.
Je souffle et acquiesce malgré tout, il ne tolère aucun refus et je tiens trop à mon argent de poche pour risquer une punition.
— Qu’ont-elles donc à te dire de si important ? Vous n’êtes qu’au lycée, ça peut attendre demain ! rétorque ma mère, abandonnant la contemplation de son reflet pour m’observer.
— C’est mon anniversaire, aujourd’hui, déclaré-je en appuyant le mot « aujourd’hui » tout en les fixant.
Mon père pince les lèvres, ma mère hausse les épaules sans qu’aucun de ses faux seins ne bouge et me répond :
— Oh, bon anniversaire dans ce cas. Nous te ferons un virement demain.
Je lève les yeux au ciel et regarde par la fenêtre pour tenter de m’évader de l’habitacle oppressant. Je ne comprends même pas qu’ils continuent à m’emmener à leur soirée. Je pourrais tout aussi bien être transparente.
La voiture s’arrête enfin. Je suis habituée au luxe, mais là, c’est… démesuré. L’extérieur de la maison est en briques roses, la demeure encadrée par deux tourelles et les fenêtres sont entourées de pierres blanches. Des tourelles ! Nous descendons du véhicule et pénétrons dans la maison, ou devrais-je dire, le manoir. C’est immense.
L’entrée est spacieuse, le sol en parquet massif parfaitement verni. La pièce principale est digne d’une salle de bal. L’ensemble des meubles a été déplacé, ne reste que des buffets, des majordomes et beaucoup de monde. Je me jette sur la première coupe de champagne venue pour m’aider à traverser ce moment. Je me colle contre un mur avec discrétion et étudie les lieux et les gens pour tenter d’occuper ma soirée. J’ai toujours pris beaucoup de plaisir à observer les comportements sociaux dans ce type de réception.
Les flûtes s’entrechoquent, les hommes se donnent des coups dans le dos tandis que les femmes demeurent debout, en mode « plantes vertes qui sourient ». Égalité des sexes, mon cul, oui !
Remarque, ma mère n’a jamais tenté d’exercer une quelconque activité professionnelle pour atteindre le niveau de mon père. Jouir de son argent a l’air d’être son seul objectif de vie. Elle s’approche de monsieur Leroy, le maître de maison, lequel ne peut empêcher son regard de se diriger vers la poitrine nouvellement généreuse de ma mère. Sa femme, dont j’ai oublié le nom, exerce une discrète pression sur son bras, lui rappelant avec gentillesse qu’il n’est pas seul.
Je m’esclaffe dans mon coin et parcours l’assemblée du regard. J’ai l’espoir d’observer des comportements moins ridicules que celui de ma génitrice.
La résidence est chaleureuse malgré la taille de ses pièces. L’unique meuble restant est une énorme bibliothèque dont les ouvrages ont l’air si anciens et rares qu’ils me donnent envie de sauter dessus juste pour les toucher. Je m’en rapproche afin de déchiffrer les titres des livres exposés. Que peut bien lire un millionnaire ?
Mes yeux accrochent un vieux volume intitulé « Propaganda », Edward L.Bernays. Si j’osais, je le prendrais pour en découvrir davantage. Ma main se dirige vers la tranche de cette œuvre littéraire, lorsqu’un raclement de gorge me ramène à la réalité. Je sursaute et colle mes doigts à ma poitrine, au bord de la crise cardiaque.
— Je ne ferais pas ça, si j’étais toi.
Je me retourne avec un sourire crispé, dents serrées. Mes yeux croisent ceux émeraude de Dominique, le fils du propriétaire. Nous nous sommes déjà croisés lors de réceptions mondaines, mais cela fait quelques années. Il est désormais plus grand que moi et son corps s’est élargi. Bien qu’il ne soit pas un mec que je classerais dans la catégorie des baraqués, sa musculature discrète ne le rend pas chétif pour autant. Mes hormones en pleine ébullition apprécient le tableau et diffusent une douce chaleur à la surface de ma peau.
Mon cœur bat à cent à l’heure d’avoir été prise en flagrant délit de tripotage d’ouvrage d’art. La vue du regard perçant de ce mec au charisme indéniable n’arrange rien à mes palpitations. Il dégage une présence qui impose l’autorité, c’est… troublant. Je me force à me redresser. On a une règle avec les copines : ne jamais montrer à un mec l’effet qu’il vous fait.
— Hum… Tu m’as fait peur !
Il plonge ses iris d’un vert pénétrant dans les miens. D’un ton grave, il affirme :
— Je viens de te sauver la vie.
Je hausse un sourcil, dubitative, attendant qu’il s’explique.
— Mon père, dit-il en le désignant du menton alors qu’il est en grande discussion avec ma mère. Il t’aurait trucidée s’il t’avait vue ne serait-ce que poser le regard sur sa bible…
Je m’esclaffe en retenant la main qui s’orientait vers le Saint Graal.
— Sa bible, rien que ça ? déclaré-je en observant le livre de plus près. De quoi ça parle ? demandé-je en collant mon nez sur la tranche de l’ouvrage, comme si elle pouvait me transmettre son contenu.
— De la manipulation des masses.
Il a articulé ces mots avec les lèvres pincées, et son expression est encore plus froide que tout à l’heure. Il ne semble pas adhérer aux goûts littéraires de son paternel.
Je ne réponds rien, c’est inutile, je n’ai pas envie d’attaquer une conversation sur les difficultés relationnelles des gosses de riches avec leurs parents. Je jette un œil autour de nous, il n’y a aucun autre jeune de notre âge.
— N’ont-ils donc pas d’enfants ?
— L’invitation précisait : sans enfant, claque-t-il d’un ton sec.
Peu perturbée par son intonation un rien hautaine, je précise :
— OK, j’aurais dû dire « jeunes adultes » ? À dix-huit ans on est adulte, non ? affirmé-je en me redressant, l’air de me vanter, ce qui le fait sourire et brise un peu sa carapace de fils de bonne famille.
— En effet. Souhaites-tu faire un tour du propriétaire ou la soirée te convient ? questionne-t-il en désignant la salle d’un signe de main.
Je soupire de soulagement.
— Pitié, emmène-moi ailleurs.
Il me tend le bras en gentleman et me fait visiter la maison. Nous déambulons dans les couloirs de l’étage, loin du tumulte de la soirée, quand deux tornades adolescentes nous bousculent en courant. Ma bouche demeure grande ouverte quand je découvre leurs tenues et Dominique aboie plus qu’il ne parle lorsqu’il constate à son tour qu’elles se pavanent en sous-vêtements. Elles s’interrompent toutes deux dans leur élan.
— Clémence ! Tu es au courant qu’il y a une centaine de personnes sous nos pieds ?
La demoiselle en question pivote vers nous. Dans les quinze ans, un corps menu et très fin, recouvert de dentelle fine. Le contraste entre son visage de poupon et la lingerie adulte est perturbant.
Ses traits fins, similaires à ceux de son frère, se déforment sous la colère. Agacée d’être reprise devant son amie. Celle-ci s’amuse de la situation. Une blonde très fine, mais à la musculature discrète. Son visage arbore une expression qui me déplaît, elle est tout à fait consciente de l’effet qu’elle a sur les hommes. Assume ses courbes et les dessous qui les mettent en valeur. Elle s’appuie nonchalamment sur le mur en se déhanchant.
Clémence jette un regard noir à son frère et ouvre une porte close sur sa droite. Si j’en crois les posters des mannequins hommes accrochés au mur et le bordel monumental qui recouvre le lit, il doit s’agir de sa chambre.
— Laisse-nous tranquilles ! exige-t-elle en pénétrant dans la pièce. Margaux, viens, supplie-t-elle, mal à l’aise.
La Margaux rive ses iris azur sur ceux de Dom qui perd un peu de son assurance. Elle écarte le battant et s’appuie dans une posture provocante contre le cadre. Toujours dénudée.
— Reste Dom, on veut ton avis sur nos essayages…
Sa voix est douce, mais son regard est celui d’une manipulatrice. J’hésite à la remettre moi-même à sa place. Déjà parce qu’elle m’ignore et que ça me gonfle, et surtout parce qu’elle aguiche Dom. Non pas que j’aie une quelconque raison de m’en offusquer, mais sa façon de faire me met hors de moi. Le terme de « salope » me brûle les lèvres.
Dom ne se gêne pas pour la reluquer de haut en bas, ayant l’air d’apprécier la marchandise. Je la sens prendre de l’assurance à mesure que son attention se porte sur elle. Et moi j’espère juste qu’il joue la comédie, sinon je mets les voiles et l’abandonne à sa contemplation !
— Vous êtes un peu jeunes pour revêtir ce genre de dessous, ajoute-t-il, délaissant le corps qui lui fait face pour reporter son attention sur sa sœur.
Cette dernière lui jette un regard meurtrier depuis son lit. Elle a eu la décence de se couvrir avec un drap. Bon point pour elle.
— Peut-être devriez-vous attendre d’avoir de quoi les remplir avant de vous pavaner dedans ? claque-t-il en fixant la blonde perfide.
Les yeux de Margaux s’écarquillent et elle perd de son aplomb pendant un quart de seconde, avant de se reprendre et de répliquer d’un ton séducteur :
— Les autres hommes ne s’en plaignent pas, feule-t-elle.
Quel culot ! Cette nana est si sûre d’elle que ça me donne envie de lui mettre une baffe. Clémence la tire légèrement vers l’intérieur et nous claque la porte au nez.
Dominique se tourne vers moi. De l’inquiétude envahit ses traits, son front se plisse, contrarié. Il secoue la tête et se passe une main dans les cheveux, gêné par la scène à laquelle je viens d’insister.
— T’inquiète, déclaré-je, j’en ai vu d’autres ! Je suis en internat, tu n’imagines pas le comportement de certaines.
Il laisse échapper un rire nerveux.
— Cette nana va attirer des ennuis à ma sœur. Je n’aime pas l’influence qu’elle a sur elle.
Je pose une main sur son bras et tout un tas de frissons me parcourent le dos. J’ignore les sensations et joue les sages :
— Elle va devoir faire ses propres expériences, grand frère, le taquiné-je.
Son visage se détend.
— Tu as raison. On poursuit ?
La demeure est magnifique, mais Dominique me la décrit comme si c’était un musée. Son ton est froid, distant. Protocolaire. Je l’arrête en posant une main sur son torse que je devine ferme sous mes paumes. J’ôte mes doigts, brûlants à cause de son contact, quand ses iris s’emplissent d’une retenue que j’ai peur d’interpréter. Il me fixe sans un mot. Je me racle la gorge pour reprendre contenance :
— Je me trompe où… il n’y a rien qui te touche ici ?
Je n’attends pas qu’il me réponde et enchaîne :
— Montre-moi un endroit qui compte.
Il fronce les sourcils. Je sens son hésitation. Au même moment, mon téléphone bipe. Je l’attrape dans ma pochette argentée et fixe l’écran. Un sourire se dessine sur mes lèvres sans que je puisse le contrôler.
Je vis dans un internat toute l’année, si bien que je ne connais personne de mon âge dans mon quartier. Hier, en faisant les magasins, je me suis fait draguer par un mec à l’allure Bad boy. Mike. C’est son nom qui vient de s’inscrire sur le portable. Il me propose de le rejoindre vers minuit pour une soirée avec ses potes. C’est l’occasion à ne pas rater pour rencontrer de nouvelles têtes.
— Un souci ? me demande Dominique de sa voix grave.
Je tente de cacher ma joie derrière un air satisfait sans plus, je ne voudrais pas le vexer.
— Non, un mec que j’ai croisé hier me propose une soirée après. Je crois que je vais me laisser convaincre. Je ne connais personne dans mon quartier et j’ai envie de rencontrer du monde.
Je pianote sur mon téléphone et donne l’adresse à Mike. Il vient me récupérer plus tard. Le front de Dominique s’est plissé, et de légères rides se forment entre ses sourcils. Leroy Junior semble contrarié par mon annonce. Pourtant, sa réponse ne reflète rien de son mécontentement :
— Je comprends. Alors en attendant, tu souhaites quand même voir autre chose ou… ?
— Bien sûr, je te suis ! m’exclamé-je, enjouée, en m’accrochant de nouveau à son bras.
Nous traversons toute la maison et sortons dehors, par la cuisine. Il me prend par la main, une paume chaude, douce et ferme. Mon cœur martèle ma poitrine et des frissons d’anticipation me parcourent. J’avoue que la sensation n’est pas désagréable. Je me sens… en sécurité avec lui. L’herbe, qui frôle mes pieds, me chatouille et nous nous hâtons de parcourir le jardin en toute discrétion. Tout ça a un goût d’interdit, j’adore.
Nous arrivons devant une dépendance. Il pousse la porte et presse mon dos d’une main ferme pour m’inviter à entrer. Je reste sur le tapis et observe les lieux. C’est de la taille d’un appartement parisien, un immense appartement parisien.
— Waouh ! crié-je.
Tout est sobre, peu de décoration, mais des partitions partout, des cahiers de cours et, une guitare électrique. La vache ! Ce mec, grand, sec et froid comme le marbre, joue de la guitare électrique ? L’instrument de musique dans lequel on met ses tripes !
Je suis sidérée.
— Voilà… Tu voulais quelque chose qui me touche. C’est chez moi.
Je déambule dans la pièce et regarde les titres sur les partitions. Je suis une fan de rock et de métal, et ce mec joue du AC/DC, du Pink Floyd ou du Metallica ! Il se rapproche de moi. Mes yeux doivent briller, parce qu’avec un sourire en coin, il attrape sa guitare, la branche et s’assure que la porte et les fenêtres sont bien fermées pour ne pas effrayer le troupeau de millionnaires en costumes et talons aiguilles. Les murs insonorisés lui permettent de laisser le son à une hauteur respectable et de se laisser aller au rythme des notes.
Là, c’est le premier moment de vie que je décide d’enregistrer. Je mémorise la pièce, le canapé sur la gauche, la table basse parcourue de partitions. Son lit sur la droite qui m’attire alors qu’il ne devrait pas. Sa table-bar, le tabouret sur lequel je m’assois pendant que ses doigts parcourent les cordes. Il entame une première mélodie et je laisse ma tête remuer en rythme. L’instant est enivrant, je ferme les yeux et me laisse porter. Quand le son s’arrête, je rouvre les paupières et découvre le musicien face à moi, qui m’observe.
Son visage est si sérieux, je jurerais que ses iris se posent sur mes lèvres avant qu’il ne recule en me proposant :
— Tu veux du champagne ?
Mon visage s’éclaire.
— Un peu que je veux du champagne !
Je descends de mon tabouret et le suis derrière le bar.
— Dom, c’est… Tu es vraiment doué ! m’exclamé-je.
Il hausse les épaules, modeste sur son talent, et fait sauter le bouchon de la bouteille en vidant son contenu dans deux coupes. Il m’en tend une et je lance :
— Aux moments qui comptent…
Ses yeux s’assombrissent d’une envie qui me coupe le souffle. Sa pomme d’Adam monte et descend lorsqu’il déglutit. Il fait tinter sa flûte contre la mienne et reprend d’une voix rauque :
— Aux moments qui comptent.
Il boit sa flûte d’une traite et saisit à nouveau sa guitare, me laissant dans un état de manque que je ne connais pas. Ce mec provoque des trucs en moi que je n’ai encore jamais ressentis. Et cette douce tension entre mes cuisses me donne des envies de plus.
Il entame les accords en rivant ses yeux aux miens, m’enfermant dans sa bulle musicale. Comme s’il n’attendait que moi pour composer. Je l’écoute comme une groupie, des étoiles plein les yeux. Je danse au rythme qu’imposent ses doigts sur les cordes. Mon corps frôle le sien tandis qu’il joue, prisonnier de son instrument. Le fait qu’il ne puisse pas me toucher pendant que je remue rend l’expérience grisante.
Nous buvons, un peu, chantons beaucoup. Lui donne le tempo, je m’adapte à ses mélodies. Nous discutons longtemps de choses et d’autres. De ses parents et de leur comportement, de sa sœur et de ses fréquentations. De ses potes et de ses amis musiciens. Ses mains caressent les miennes, jouent avec mes cheveux, déclenchant de petites décharges électriques sur leur sillage. Tout me paraît si naturel que ça m’effraie. Je m’accroche à ses avant-bras, ses épaules, sa taille, dès que l’occasion se présente. Son corps m’aimante, l’envie de m’y fondre est puissante et m’inquiète. Il n’amorce aucun geste plus intime, pourtant, un goût de nouveauté brûle mon corps et mon cœur. L’heure tourne et les instants sont fluides. Doux. Faciles.
Je voudrais figer ce passage de ma vie. Je vibre d’une envie et d’un besoin auquel je n’ai jamais cédé, jamais assouvi.
Il retourne dans la maison pour récupérer deux ou trois bricoles à manger et j’en profite pour saisir un crayon et lui laisser un petit souvenir…
Je cherche la partition d’« Imagine » de John Lennon dans le fouillis qui recouvre la table basse. J’inscris :
« Tiens un rêveur, j’aurais parié que tu allais jouer celle-là ! signé « C ».
« Highway to hell » d’AC/DC.
Autre message :
« Une de mes préférées, elle est séduisante, cette route qui mène vers l’enfer... »
Je poursuis mes commentaires au crayon à papier et cache mes méfaits lorsqu’il revient avec un plateau de petits fours. Son visage est détendu, loin du personnage froid qui m’a surprise devant la bibliothèque.
Mon téléphone sonne, il est minuit. Cendrillon doit rentrer, ou plutôt sortir. Je lui montre mon portable. Il détourne le visage et ça me pince le cœur, mais… est-ce que j’ai vraiment envie de me lancer dans ce que promettent nos échanges aujourd’hui ? À dix-huit ans ?
— Tu es sûre de toi, questionne-t-il avec froideur.
Le Dom des débuts est de retour on dirait. Je hoche la tête. Je ne suis pas prête pour histoire comme la nôtre. Pas maintenant… L’excès de sensations me terrorise. Je ne maîtrise pas la situation, ni mon corps et ses perceptions.
Ses traits se ferment. Il passe devant moi et me tend la main pour m’accompagner à l’extérieur. Gentleman, même dans l’amertume.
— Que vont penser tes parents si tu ne pars pas avec eux ? s’inquiète-t-il en longeant le jardin.
— Oh, crois-moi, il est probable qu’ils ne se rendent pas compte de mon absence.
Il me conduit devant le lourd portail de leur domaine. Nous nous fixons. Mon cœur s’emballe, écartelé entre l’envie, le désir pour cet homme au charisme indéniable, et la peur de me lancer dans une histoire qui me ferait en rater tant d’autres !
Nos yeux transmettent les mots qu’aucun de nous n’est prêt à prononcer. J’ai la boule au ventre à l’idée de partir, mais c’est trop tôt. Le genre d’alchimie qu’il y a entre nous promet une relation exceptionnelle pour laquelle je ne suis pas prête. Je veux avoir d’autres expériences, avant de me lier à quelqu’un comme lui. Il n’est pas l’homme d’une seule nuit. Je ne veux pas prendre ce genre de décision si tôt. Pas après une soirée, pas à dix-huit ans ! À dix-huit ans, on désire du sexe et du rock’n roll !
Pour l’amour, je veux attendre un peu.
Mon nouveau cavalier arrive sur une bécane douteuse, qui sent mauvais et émet un son atroce. Il me tend son casque, dévoilant des cheveux noir corbeau, mi-longs. Je suis en robe et il ne fait pas chaud. Comment je vais faire pour monter là-dessus sans mourir de froid ? Dom, qui est resté à mes côtés, me fixe en secouant la tête de droite à gauche.
— Tu ne devrais pas, reste avec moi, chuchote-t-il à mon oreille me déclenchant une nuée de frissons dans la nuque. Sa main se plaque sur mes reins, la chaleur et la sécurité qu’il dégage déclenchent des papillons dans mon bas-ventre. Un soupir m’échappe tout contre son torse. Je ferme les yeux et mémorise son odeur musquée. Je me redresse, arbore un sourire de façade, et conne que je suis, je réponds :
— Merci pour la soirée !
Je dépose un baiser sur sa joue, regrette et souris au deuxième homme. Mike bombe le torse et fait un clin d’œil à Dominique. Ce dernier reste stoïque, même lorsque je monte sur la moto. Elle démarre, s’emballe et moi, je sens poindre les remords. Je n’ai pas l’habitude de la vitesse et m’agrippe aussitôt à la taille de Mike. Juste au moment où l’engin avance, mes yeux capturent ceux de Dominique. Son regard demeure froid jusqu’à ce que je ne parvienne plus à le voir.
Je n’aurais pas pu rêver meilleure soirée d’anniversaire…
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